‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 140 sur 149 · Karl Mars, ïe Capital, cl |, XXXI · texte numérisé non relu

Karl Mars, ïe Capital, cl |, XXXI

La Révolution, en plaçant la dette publique au-dessus de toute atteinte, offrait aux financiers pour le placement de leurs capitaux une garantie inconnue jusqu'alors. La vente des biens nationaux leur donna un nouvel élément de prospérité ; pendant que le peuple, ivre d'enthousiasme révolutionnaire, courut aux frontières, les bourgeois révolutionnaires, les Barras, les Fouché, les Ouvrard, les Odier, les Perregaux, amassaient paisiblement des millions. Les royalistes trempaient aussi dans les tripotage r nationaux : le baron Louis, ministre sous la Restauration, prît part, tout comme le plus farouche conventionnel, à la colossale liquidation territoriale de 1793. Les guerres de la République et de l'Empire, les emprunts et les fourni* tures qu'elles nécessitèrent, centuplèrent les richesses de la bande. C'est au milieu des emprunts et des désastres de 1815 que surgit la dynastie des Rothschild.

La Révolution et l'Empire, s'ils fournirent à la finance de nouveaux champs d exploitation, la chassèrent de ceux où elle avait moissonné son ancienne fortune ; les fermes des impôts, des tabacs, les monopoles du commerce des Indes et des Échelles du Levant, etc., furent abolis. Elle dut alors se rejeter sur l'industrie nationale et s'organiser pour rançonner la circulation des produits en s'emparant des voies de communication. Hn 1821-22, des compagnies au capital de 128 millions se constituèrent pour le creusement de canaux, — canal du Rhône, de Bourgogne, des Qualre-Canaux, etc. — L'État, la vache à lait de la finance, garantit l'intérêt des capitaux engagés au taux de 3,50 et 6 0/ï); et quand il lui fut démontré que les canaux étaient une propriété coûteuse, elle les lit rac heter en 1853 par l'État à un prix

LA FINANCE CAPITALISTE m

exorbitant. Les chemins de fer et les grandes lignes de navigation interocéaniques, que les financiers accaparèrent, devaient leur donner, comme aux barons du moyen âge, les moyens de prélever des impôts sur les marchandises voyageant sur leurs routes. Parce qu'ils se sont empp"ii des moyens de transport, ils devaient fatalement, pour augmenter la quantité de produits circulant sur leurs voies de communication, encourager le développement de l'industrie mécanique et du commerce international.

Mais pour établir les gigantesques voies de communication ferrées, pour hâter Téclosion de la grande industrie mécanique et pour imprimer à sa marche un mouvement accéléré, les capitaux accumulés individuellement, surtout en France, étaient insuffisants, il fallait recourir à l'association des capitaux déjà accumulés, Une ère nouvelle s'ouvrait pour les financiers. Les disciples de Saint-Simon et du Père Enfantin, ces grands représentants de la Finance moderne, fondèrent le Crédit Mobilier, « cette fournaise ardente d'affaires », et l'opposèrent aux Rothschild, qui, cantonnés dans la Banque de France, « cette cave froide »t personnifiaient Fancienne Finance, ne travaillant qu'avec ses propres capitaux. Le Crédit Mobilier, que favorisa !e nouveau système d'emprunts publics, par petites coupures, que le ministre bonapartiste Bineau appelait « la démocratisation des rentes », fut une des sociétés qui, après le coup d'État, sonnèrent le branle-bas financier et qui démontrèrent, mieux qu'on ne Favait fait auparavant, que « la linance est Fargent des autres ». Les créateurs du Crédit Mobilier, du Crédit Foncier, et autres sociétés écloses pendant les premières années du se-

cond Empire, les Péreire,les Fould, les ducs de Morny, de Galliera, de Mouchy, etc., étaient des financiers qui, à l'école de Saint-Simon, avaient appris la force de l'association des capitaux, et des coupe-jarrets politiques qui, dans la possession du pouvoir, ne voyaient qu'un moyen de s'enrichir.

On assista alors à un spectacle incroyable : Louis XIV, le roi soleil, dut courtiser le juif Samuel Bernard pour obtenir la faveur d'un emprunt ; et des hommes inconnus, sans passé, sans titres à la célébrité et à l'attention publique, sans fortune, sans garanties et sans responsabilités, contractèrent des dettes publiques, et levèrent des emprunts que les bourgeois souscrivirent avec avidité. Ils firent sortir au jour, en quelques années, tout l'or et tout l'argent que les paysans thésaurisaient depuis des générations et enfouissaient dans des cachettes. La résurrection de Lazare est incomparablement au-dessous de ce miracle. Le Crédit Mobilier, à lui tout seul, en quinze ans, de 1852 à 1867, ramassa et rejeta dans la circulation un capital de près de quatre milliards : en dix ans, ses directeurs prélevèrent sur la fortune qui passait entre leurs mains, 8,248,445 fr. pour frais de direction, sans compter les intérêts et les dividendes des actions libérées qu'ils s'étaient adjugés comme prime d'invention, et les profits qu'ils faisaient avec le maquignonnage des actions à la Bourse1. Emile Péreire, l'homme de génie de la finance moderne, enivré

1. « Le spéculateur initié aux secrets de ia coulisse, comme Tétaient les directeurs, dit le banquier Aycard, opérant mois par mois pendant l'année 1853, aurait pu gagner, avec 1,000 actions du Crédit Mobilier, 1,622,000 francs. » [Histoire du Crédit Mobilier de 1853; à 1867.)

parla fortune du Crédit Mobilier, qui tenait du prodige, voulut créer « cet Omnium rêvé par tous les financiers ». (Rapport de 1Sû9.) L'Omnium, c'était la mobilisation de toutes les propriétés foncières, industrielles et commerciales, leur mise en actions et la transmutation des titres de ces diverses sociétés en un titre unique, l'action du Crédit Mobilier. Avant d'avoir pu réaliser ce rêve gigantesque, le Crédit Mobilier se cassa les reins; mais la première partie du rêve de Péreire est en train de se réaliser, car les entreprises industrielles et commerciales se transforment de plus en plus en sociétés anonymes : et en Amérique, en Australie et aux Indes, les entreprises agricoles se montent par actions.

La finance tend à tout absorber, à tout accaparer : rien ne pourra l'arrêter dans sa marche tant que subsistera la production capitaliste, tant que ne sera pas brûlé le grand livre de la dette publique, la Bible de la bourgeoisie.

La finance, qui plonge ses racines dans la dette publique, est une des conditions indispensables de l'existence de la production capitaliste. Dans toute société à haute civilisation capitaliste, les entreprises industrielles et agricoles prennent de telles proportions que leur établissement présuppose l'accumulation d'un capital considérable, qui ne s'effectue que par le dépouillement constant de la masse de la nation1 : dans nombre de

1. « Les économistes officiels prétendent que diviser les grands organismes industriels en actions et obligations est une manière d'en disséminer la propriété, de la démocratiser. Mais ils ne veulent pas voir que cette démocratisation de la propriété a permis aux financiers d'extraire des vieux bas, des cachettes secrètes où l'argent se tapissait, tout le capital monétaire, de le centraliser dans leurs mains et d'en monopoliser la gestion, en

cas les capitaux, accumules individuellement, sont insuffisants, et l'on doit les réunir à l'aide des sociétés par actions. D'un autre côté, l'importance du capital roulant que nécessite toute exploitation pour l'achat des matières premières et des forces-travail, la rapidité et l'abondance de la production, la lenteur d'écoulement des produits, l'étendue et Téloignement des marchés, la difficulté de la rentrée des fonds, oblige tout indus-

attendant qu'ils arrivent à en accaparer la propriété, grâce à leurs tours d'escamotage. C'est ainsi que de nos jours se sont dressées les colossales fortunes financières qui se chiffrent par centaines de millions et par milliards. Cette façon de morceler et de disséminer la propriété des entreprises industrielles et commerciales n'a abouti qu'au dépouillement de la masse de la nation de ses capitaux, au profit de quelques rois de la finance. » (PaulLafargue, le Communisme et l'Évolution économique; 1892.) On n'avait pas besoin d'attendre le Panama, qui dévalisa tant de petites gens , pour reconnaître ce rôle expropriateur de la finance. Déjà en 1874, ,un économiste, L. Reybaud, écrivait : « Les caisses d'épargne ne renfermant qu'une portion très réduite des économies populaires, le reste va aux. spéculations... A Lyon, à Saint-Étienne, dans la vallée de Giers, les victimes étaient surtout les ouvriers les plus intelligents, ceux qui gagnaient de forts salaires. Les ouvriers figurent dans les désastres financiers pour un contingent plus considérable qu'on ne croit... Beaucoup me montraient tristement les titres morts ou dé'pré-

. eiés dans lesquels s'étaient abîmées leurs petites fortunes; naturellement leur choix s'était porté sur les atfaires véreuses... Voilà pourtant à quoi ont abouti ces débauches du crédit qui ont eu tant de prôneurs et de complices. En dispersant -'dans les aventures les épargnes du peuple, on a disséminé les garanties sociales que présentait leur stabilité, et, qui sait? peut-être doatié le goût d'une revanche aux malheureux qui ont été victimes de cas indignes spéculations. » (Le Fer et la Houille , élude sur te régime

' des manufactures.)

L'épargne, que vantent les économistes et les politiciens et qu'encourage l'État, n'a qu'un but: forcer le producteur à se priver du nécessaire pour que les financiers trouvent dans ses poches de quoi voler.

triel, pour maintenir et développer son industrie, à recourir constamment au crédit, c'est-à-dire à des avances faites par le capital social. Ainsi donc la fortune nationale, c'est-à-dire l'excédent de la production sur la consommation, doit être ramassée et centralisée, et tenue toujours en disponibilité pour être distribuée selon les besoins de la production et de rechange. Cette double fonction sociale de pompe aspirante et foulante est remplie par la finance moderne.

Rien ne démontre plus clairement l'imprévoyance , l'incohérence et l'anarchie du système capitaliste que le fait d'avoir confié ces deux fonctions vitales — centralisation et distribution des épargnes nationales — à des personnalités inconnues, sans contrôle et sans responsabilité ; que d'avoir ainsi livré les intérêts économiques et politiques de la société tout entière à des individus de la pire espèce, « capables de tout et capables de rien », selon la définition de Berryer ; qui s'emparent par des « voies criminelles des dépouilles des provinces, de la subsistance du peuple et du patrimoine de l'État », les détiennent, en consacrent une partie à des profusions inouïes, qui « insultent à la misère de la plupart des autres citoyens1 », et emploient l'autre sans discrimination à créer et à soutenir des entreprises industrielles nationales et étrangères, parfois des plus insensées. Par l'escompte des effets de commerce et par les avances à l'industrie sur connaissements, warrants, etc., ils prélèvent des impôts sur les transactions commerciales et la production industrielle ; ils transforment les autres catégories des classes régnantes en

\ . Édit instituant la chambre de justice de 1716.

simples organismes d'extraction, chargés d'exploiter pour leur compte la classe ouvrière.

La fortune colossale que monopolisent les financiers leur donne un pouvoir illimité sur la presse et le gouvernement. Sous Louis-Philippe et sous l'Empiré, ils avaient leurs organes attitrés , bien connus ; il était alors déshonorant pour un journal politique de recevoir des réclames financières ; mais les progrès de la morale capitaliste ont modifié ces absurdes idées : au lieu de risquer leurs capitaux dans la fondation et le maintien d'un journal, ils achètent tous les journaux indistinctement, sans s'occuper de leurs opinions politiques et religieuses, et ils peuvent de la sorte agir sur la masse du public ; il les payent par articles publiés ; ils ont remplacé le travail à la journée par le travail aux pièces1. Les financiers et leurs créatures envahissent le parlement; il en est cependant qui, comme les Rothschild, considèrent au-dessous de leur dignité d'accepter le titre de représentant; ils se contentent de caser leurs commis sur le banc des ministres. Dans la Chambre et le Sénat, financiers, députés et sénateurs s'en-

1. Ce fut un scandale général quand, sous l'Empire, on dénonça le Phare de la Loire, un des rares organes du parti républicain, d'avoir inséré à sa seconde page une réclame financière. Rothschild est le premier qui mit à la mode l'habitude de soudoyer les journalistes par la distribution des actions libérées de ses entreprises; c'était une manière polie de les intéresser; de nos jours on y va moins délicatement : on envoie tout rédigé l'article à insérer, avec les billets de banque qui doivent payer sa publication. Le Panama, qui, au point de vue éthique et artistique, est un chef-d'œuvre, présente un résumé complet de toutes les coquineries, menteries, chantages, marchandages et tripotages de la finance ; la Compagnie avait à sa solde toute la presse française, qui proclamait Lesseps le grand Français, comme organisateur du plus grand vol du siècle.

tendent comme larrons en foire pour s'accorder réciproquement des concessions et autres faveurs et pour mettre au pilîage les caisses de l'État.

Mais en dehors de cette action directe sur l'État, les tinanciers exercent sur la marche politique une autre action qui, pour être indirecte, nTon est pas moins désastreuse : ils manipulent les cours de la Bourse, devenus un thermomètre politique; ils dirigent l'opinion publique par la presse vendue; ils accomplissent la centralisation des épargnes sociales par des voies si brutales et si criminelles, qu'ils bouleversent les conditions 4'existence de toutes les classes et élaborent des révolutions. La révolution de lévrier, faite au cri de : « Vive Ja réforme! n fut le sou lève ment de la petite bourgeoisie contre les députés censitaires que dominaient les gros banquiers. La finance salua l'Empire comme sa terre de Chanaan. Les agioteurs que dirigeait Emile de Girardin, dont le protégé Emile Ollivier était au ministère, ne virent dans 3a déclaration de guerre à la Prusse qu'une occasion de coups de Bourse. Si la paix, lion* teusement bâclée, débarrassa Pouyer-Querlier et les industriels de la concurrence de Mulhouse, et les actionnaires dWnzin, dont Thicrs était un des plus riches, des charbons alsaciens, elle permit en revanche aux financiers d'Europe de se ruer sur la France et de transformer ses malheurs en une source inépuisable de scandaleux profits. Jamais homme d'État ne mérita plus dignement le titre de Père de In patrie que ce sale crapaud à lunettes, car jamais homme d'État ne saigna plus copieusement le prolétariat et ne présida à un si gigantesque éventrement du patrimoine de la nation; jamais politicien ne démontra mieux que par patrie

5iÛ LA PROPRIÉTÉ BOURGEOISE

les classes régnantes n entendent que leurs intérêts de classe. Mais si les financiers préparent les révolutions politiques et y trouvent des profits immédiats, ce sont eux qui sont les plus lâches pendant la lutte et les plus féroces lors de la répression. En mai 1871 , comme en juin 1848, ils réclamaient impérieusement la saignée du prolétariat parisien pour rétablir le crédit.

L'énorme puissance de la finance est indépendant de la forme que revêt le pouvoir politique ; elle s'exerce sans contrôle aussi bien dans l'empire despotique d'Allemagne que dans la république démocratique de l'Union américaine. Les régimes légitimiste, orléaniste, bonapartiste et républicain se sont tour à tour succédé sans ébranler la domination de la finance, dont la puissance grandit sans cesse. Cette néfaste souveraineté n'est pas de celles qu'une révolution politique puisse renverser, car elle se base sur l'exploitation capitaliste de la classe ouvrière intellectuelle et manuelle et sur la Dette publique. Les financiers, qui représentent la fraction la plus insignifiante de la classe bourgeoise, comme nombre, comme intelligence et comme courage, ne disparaîtront que lorsque le prolétariat, maître des pouvoirs publics, expropriera les capitalistes industriels, confisquera la Banque ainsi que les autres institutions de crédit et liquidera la Dette publique.

La finance avec ses pirates cosmopolites qui flibustent dans tous les pays ; avec ses parasites qui vivent sur les classes nanties ; avec ses corrupteurs qui empoisonnent les sacristies, les salons, les cours de justice, les bureaux de rédaction, les sphères gouvernementales; avec ses voleurs impudents quit impunis et la conscience tranquille, digèrent en jouisseurs leur*

Page 1