CHAPITRE VI
La propriété pastorale.
Nouvelle usurpation du sol- — La légende pastorale, — Les patriarches de la liïblc et les Bédouins. — Tous )m peuples n*1 sont pus pasw^s parla phase pastorale. — Conditions dr la propriété commune n tous les parleurs* — Le douar bédotmi, — Le traitl hottentot. — - Le Cafte. — La femme et n la perle à. poil », — Besoin de lixïté. — Tendance a la culture, — Interdiction chez ius Nabatéem. — Exploitation des khauiniès par les Arabes. — Le Boer. — ÀrrCÊ de développement. — Larges terrains de parcours nécessaires à la vie pastorale. — La culture est uu progrès.
A un degré de civilisation plus avancé, noua trouvons une seconde catégorie d'usurpateurs du sol, les pasteurs.
11 a été de mode de nous les faire admirer. On nous a montré des patriarches que leur longue barbe rendait vénérables* En dépit des disputes d'Êsau et de Jacob, de la légende de Joseph vendu par ses frères, on nous représentait la vie pastorale douce comme le lait et le caractère des brebis *. En môme temps, on nous représentait les Bédouins avec « la bride et la selle, et la vie sur l'islam »-f toujours à cheval, le fusil
1, Renan , Histoire du peuple d^israUt t. ï°*, lien montre les qualité d et les défauts.
en joue, en aventures perpétuelles de guerres et de razzias, se pillant réciproquement; les Turkmènes disent : « Ton âme est dans ton épée ; » et ceux qui célébraient à la fois les douceurs de la vie pastorale et les aventures héroïques des Arabes du désert, ne 5 apercevaient pas de la contradiction qu'ils commettaient.
Des écoles sociologiques édulcorantes, douceâtres, cherchant leur idéal dans le passé, sont venues aussi nous vanter les vertus de famille des peuples pasteurs ; d comme la Bible est un livre que tous les Européens connaissent, dans lequel les protestants ont Thabitude d'aller chercher leurs inspirations, il en est résulté que ceux-là qui, pratiquement, en étaient les plus éloignés, nous onl proposé, comme idéal, le retour à l'état patriarcal1.
On nous a même dit que c'était l'état nature! de l'homme; les monogénistes nous ont affirmé que toute l'humanité avait forcément passé par cette phase.
Cependant ni les Fuégiens, ni les Weiddahs, ni les Australiens, ne paraissent s'y préparer, les Javanais non plus. Les Taïtiens et autres habitants des petites iles de la Polynésie n'ont jamais élevé que des porcs sédentaires. Les Peaux- Rouges de V Amérique du Nord n ont point domestiqué les hisons* Si les Péruviens avaient des troupeaux de lamas, l'organisation de l'empire des Incas n'avait rien de pastoral.
Quant aux nègres du centre de l'Afrique, la mouche tsétsé leur interdit les troupeaux. Ce sont les Euro-
l.Ll Plaï, Œuvres complètes, G vol., et spécialement Je t. U : ki Ouvriers de l'Orient*, — La Dêcalogue éternel, la Famitlr pu- •tarcate vt les productions spontanées dit soL
péens qui ont importé le bétail en Amérique; les coiv~ boys sont des blancs ; au Mexique et dans l'Amérique du Sud, les vaqueros sont des métis ; et ils n'ont que des rapports lointains avec les patriarches de la Bible.
Chez tous les pasteurs, mêmes conditions obligatoires : pour les troupeaux, il faut des pâturages et des abreuvoirs situés à des distances plus ou moins éloignées. Les uns et les autres s'épuisent vite. De là les déplacements : donc pas de demeures fixes, des installations provisoires, des campements où Ton se groupe. On ne partage pas les têtes de bétail pas plus qu'on ne peut diviser les pâturages. La propriété est donc commune. Les déplacements se font sous l'autorité du chef de la famille et exigent la discipline la plus stricte. De plus, les pâturages sont limités : ils peuvent provoquer des convoitises de familles rivales, d'étrangers : nécessité de la cohésion pour la lutte. Entre les pâturages, il y a des terrains plus ou moins arides et déserts. Quiconque s'isole du groupe est perdu. Vœ soli ! malheur à celui qui va seul, dit la Bible. Quand plusieurs familles sont réunies, les chefs de chacune peuvent former un conseil autour de celui qu'ils acceptent comme le plus puissant ou le plus capable.
Telle est l'organisation des Bédouins, comme des Hottentots, tous, à la fois, pasteurs, chasseurs et guerriers.
Le Gafre achète des femmes avec la vache qu'il appelle « la perle à poil », et les enfants élevés en commun sont destinés à la guerre.
Les pasteurs vachers du Sahara formaient les bandes du Madhi et sont les principaux traitants d'esclaves de l'Afrique.
SUa LORtGlNE DE LA PROPRIÉTÉ W
Cependant le besoin de fixité est tel chez l'homme que toutes ces peuplades pastorales ont toutes une tendance à la culture.
D'après Dîodore, chez les Nabatiens il était défendu, sous peine de mort, de semer du blé, de planter des arbres à fruit et de construire des maisons. Si celle mesures réellement été prise, on ne peut l'expliquer que par la volonté de conserver libres tous les territoires, au besoin de défendre la tribu contre l'usurpateur qui aurait voulu soustraire un coin de terre au parcours du bêlai!; mais pour que cette pénalité fût édictée, elle était donc nécessaire. Il y avait des pasteurs qui voulaient se fixer et compléter les ressources que leur donnaient leurs troupeaux par les ressources que pouvait leur donner la culture.
Presque tous les pasteurs nomades ont un point d'attache.
Les rois cafres allotissent chaque année certains territoires que cultivent les femmes.
Les Arabes nomades cavaliers ont des cantonnements à peu près fixes; ils exploitent les khammès cultivateurs qu'ils protègent, à la condition de prélever une part de la récolte; et peu à peu l'homme de la tente disparaît pour« faire place au vil peuple de l'argile »,
Les Juifs, après avoir erré, se sont fixés dans !a terre de Chanaan, et de bergers sont devenus agriculteurs*
Le Boer s'établit sur les terrains où erraient les Hotlentots- Il aménage l'abreuvoir ; il fait une digue de manière à emmagasiner les eaux que déversent de rares et violentes pluies; ces étangs artificiels sont un centre de culture, le lien d'attache de la famille; on y ramène, tous les deux ou trots jours, le bétail s'y abreuver.
La propriété reste indivise entre les membres de la famille. Quand elle devient trop nombreuse, elle essaime, et une nouvelle famille se constitue dans les mêmes conditions.
Les Boers, les plus carnivores des hommes d'après Levaillant, sont vigoureux, braves, ont des vertus de courage et des qualités de force de premier ordre. Ils sont patients : chaque famille se suffit à elle-même; ils ne forment pas d agglomération; ils n'ont pas de commerce et restent confits dans leurs traditions. Il dépossède^ les pasteurs nomades hotlenlots et cafres; mais àleur tour, ils reculent devant les individualistes anglais, qui les effrayent, les envahissent et viennent exploiter des mines d'or et de diamant, là oïi ils faisaient paître leurs bœufs1.
L'exploitation pastorale appartient, dans les pays où on n'engraisse pas le bétail par la stabulatkm, à la culture extensive, 11 lui faut de larges terrains de parcours,
Le bétail parcourt les llanos du Venezuela, allant des parties hautes de la plaine dans les esteros, lacs desséchés qui forment d'admirables prairies ; maïs cependant la culture commence près dès villes ; et on considère que c'est là un progrès. Il en est partout ainsi : et qu'est-ce, sinon une nouvelle étape vers la propriété individuelle ?
!♦ V. de Prévillb, tes Sociétés africaines .