CHAPITRE IX
Expériences commu niâtes.
L — Consolidation de la coutume, — Le roi à Bantam. — Le chef seul propriétaire des Mena et des vies de ses sujets. — Rois africains. — Le eouiaïunisnie exicore imparfait.
II. — L'Egypte, — L'irrigation constitue La propriété commune. — Àllotements.
ML — Le Mexique. — Trois catégories de propriétés. — Système des calpulli mexicains. — Us prouvent contre le corn munis me.
IV. — Le Pérou. — Organisation des Incas. — Communisme. — Allô terne nt. — Travail joyeux. — Pas de fainéauts. — Répartition du travail. — Grands travaux publics. — Populations prospères. — Maîtres étrangers.
V. — Le Paraguay. — Môme organisation. — Le fouet volontaire.
Vf. — Idéal de M. Lafargue. — Importance. — Communisme imparfait.
Nous avons signalé certaines coutumes établies dans les tribus anarchiques. Sans elles, elles n'auraient pas survécu. Hommes, femmes, enfants, se seraient détruits complètement. Une décision personnelle coûte beaucoup à l'intelligence de ces gens. De là, la puissance de l'habitude que nous constatons chez eux comme chez les animaux. Du moment qu'ils ont fait une chose, ils con-
tinuent à La Faire, à moins que des mobiles plus puissants n'interviennent.
Même chez les Àutsraliens, on aretrouvé des tentatives pour consolider et fixer la coutume. Alors celui ou ceux qui sont plus ou moins chargés de cette tâche s'arrogent des pouvoirs qui n'ont d'autre limite que la force de résistance de leurs compagnons assujettis ; mais celte force s'amoindrit d'autant plus que la coutume se fortifie. La propriété commune de la horde ne se partage pas, surtout si la chasse et la pèche constn tuent ses principales ressources et si l'agriculture est rudimen taire; elle s'incarne dans le chef.
Le chef a pour rôle de faire l'effort de décider et de vouloir pour les autres. Dans nos civilisations les plus avancées, nous savons combien peu d'hommes sont aptes à ce rôle. Ceux qui l'atteignent s'appellent Louis XI, Richelieu, Frédéric le Grand, Napoléon^ pour n'en ciU»r que quelques-uns : ce ne sont pas, en général, les meilleurs; ce ne sont pas toujours les plus dignes; souvent cène sont pas même les plus intelligents; mais ils savent vouloir et agir, la où les autres hésitent* Transportons-nous dans une société rudimentaire. Voici un individu doué d'un peu plus de biceps et d'une plus grande force de résistance que tes autres; il est avide, passionné, entêté, et, s'il a peur, n'a peur que le second. Il assujettit à sa tyrannie tous ceux qui ont eu peur avant lui. Il devient tout-puissant; et quand nous voyons des civilisés abuser si facilement de leur puissance, comment serions-nous surpris s'il abuse de la sienne"?
Ce chef devient le seul propriétaire, non seulement des biens, maïs des vies de ses sujets. Tel était le pouvoir du grand chef des Natchez, frère du Soleil ; les In -
Mààtr*;
diens des Florides avaient un respect servile pour leurs caciques héréditaires : à Bogota, quand le maître sortait, on jonchait dé fleurs la route qu'il devait parcourir.
En Afrique, dans le Foutah Djallon, le roi est le grand héritier. Le roi kamrasi déclare, à Baker, qu'il est le maître absolu de -toutes choses. A Vouakilima, dans la région des grands lacs, le roi trafique de ses sujets.
Souvent ce chef est étranger, d'autant plus puissant, car il appartient à une race ayant des qualités que n'a pas la peuplade qui lui obéit. Tels sont, en Afrique, les chefs sandeh, provenant probablement des nègres pasteurs du Nil Bleu, qui accumulent l'ivoire entre leurs mains, contraignent leurs sujets à la culture de l'éleusine, les marient comme ils l'entendent, les frappent selon leurs caprices, de temps en temps jettent le lasso à l'un d'eux et lui abattent la tête, pour ne pas laisser prescrire leur droit de vie et de mort1.
Voilà la seconde forme du communisme primitif. Il est encore presque complet. Cependant le roi, qui se reconnaît un droit si absolu sur les personnes et les choses de ses sujets, ne les conduit pas au travail comme un troupeau : il leur laisse une initiative; chacun a des apparences de propriété : une cabane, une vache, une arme, un outil et même une pièce de terre, et garde quelque chose de son produit.
1. De Préville, les Sociétés africaines, d'après Schweiufurth et 1 Mgos, 240.
HÉFUTÀTiON DE LESSAT
L'Egypte, qui, vingt ou trente siècles avant le commencement de l'histoire de lout autre peuple, avait vu éclore une civilisation qui nous a laissé de si imposant* vestiges de sa grandeur, est une étroite vallée dont la largeur moyenne de 700 à Jr800 mètres ne dépasse jamais cinq à six lieues; c'est le Nil qui lui a permis de nourrir une population d'une densité toujours stupéfiante, puisqu'elle est encore aujourd'hui de2tG personnes par kilomètre carré, tandis que la Belgique n'en a que 310, et la France 71.
Il faut des travaux d'ensemble pour utiliser le limon fertilisant qu'apporte au mois de juin la crue du fleuve. 11 s'cléve jusqu'à sept ou huit mètres, parfois jusqu'à dix métrés au-dessus de ses plus basses eaux.
Des efforts isolés seraient incapables d'aménager un instrument agricole si redoutable. Avant les travaux qui ont régularisé son cours, le fleuve, changeant perpétuellement de lit, transformait en marécages certaines parLies de la vallée, n'en atteignait jamais d'autres. Le grand intérêt public fut de transformer en puissance bienfaisante cette puissance malfaisante.
La digue de Menés, appelée aujourd'hui Koscheiclu existe toujours et sert de clef aux réservoirs d'inondation de la Haute-Egypte. Àmenemliat 111 formait le lac Mo&ris, de trente milles de tour , destiné à arrêter les inondations trop fortes et à compléter les inondations trop faibles.
Le sol de l'Egypte était donc une création du gou^ vernement : ceux qui n'admettent la propriété comme
k Vi*f?z£**\*--hà
légitime que si elle vient du travail, ne pourraient cou* feuler sa légitimité. Il auraitdoncpu exploiter en corn* raun toute cette proprié Le. Il n'en fut rien : il y avait Je petites tribus; ces petites tri bus devinrent des provinces ou des divisions administratives que les Grecs appelaient nomes.
Elles étaient administrées par de grandes familles, qui pouvaient se les transmettre par mariage ou héritage» sauf approbation du souverain. Les titulaires devaient l'impôt et le service militaire au pharaon, la justice et tme bonne administration à leurs administrés. D'après les inscriptions funéraires, ile se préoccupaient de leur alimentation : « Jamais disette ne fut de mon temps, jamais affamé sous mon gouvernement. J'ai labouré tous les terrains du nome de ftieh, je fis vivre ses habitants en leurrépartissant ses constructions. » Dans chacun de ces nomes on trouve trois sortes de propriétés : celle du sacerdoce, celle du pharaon, propriétés collectives, mais cultivées et exploitées par des fermiers*
D après Hérodote, chaque soldat égyptien possédait douze arpents de bonne terre, soit environ douze carrés de 33 mètres de côté chacun.
Dès qu'une civilisation se complique un peu, le cheF ne peut pas tout faire, tout surveiller par lui-même; il ne peut ni cultiver ni récolter en personne. 11 remet une partie de sa propriété k des feudataires qui, en échange, lui devront certaines redevances en nature et des redevances personnelles, comme le service militaire.
6t RÉFUTATION DE LESSÂI
Nous trouvons ce système au Mexique.
Là les terres, dit-on, étaient divisées en trois catégories : le domaine de la couronne, le domaine de la noblesse ; les Aztèques, cultivateurs sans charrue, sans animaux, avaient des champs délimités et défendus par des haies d'aloès et des murs en pierres sèches. Leur culture était déjà avancée, car ils la soumettaient à une rotation entre le manioc, le maïs et quelques autres produits» et ils amendaient leur sol avec des cendres.
M. Lelourueau admire beaucoup le système des calpuiti mexicains, terres plébéiennes dont le fonds était inaliénable et qui n'étaient livrées qu'en usufruit à des individus, « selon leur importance personnelle ». Comment était déterminée cette importance personnelle ? Nous ne savons. Le titulaire ne pouvait vendre un fonds qui ne lui appartenait pas, mais il pouvait le louer pendant quelques années. S'il négligeait sa culture pendant deux ans, il subissait un avertissement : d'un autre coté, s'il avait à se plaindre de son lot, il pouvait réclamer : on peut induire que les contestations devaient être fréquentes. Si le tenancier mourait sans postérité, sa part était déclarée vacante et attribuée à un autre membre de la communauté; mais s il avait une nombreuse postérité, que devenait-elle? était-elle partagée? envoyaiton les enfants défricher une nouvelle terre plus ou moins inculte et restée dans le domaine commun ?
« La communauté, dit M. Letourneau, se prévalait sans conteste de ses droits supérieurs et n'avait nullement désarmé devant la propriété privée. » Il nous semble que l'état de choses décrit ci-dessus prouve le contraire : la communauté, au lieu d'essayer d'exploiter en
commun et de répartir ensuite tas produits entre ses membres» s'était jugée incompétente, leur avait remis îles tenures perpétuelles, en se conservant un droit de contrôle plus ou moins tracnssier. Cette répartition du sol entre les plébéiens prouve que l'administration sentait qu'elle ne pouvait pas tout faire par elle-même, comme la remise du sol à des feudataires est l'aveu d'impuissance de l'empereur de pouvoir gérer lui-même srjn domaine.
K n'y a eu dans l'histoire de l'humanité que deux: fïpërîences communistes faites sur une grande échelle : e est celles du Pérou et du Paraguay.
Au Pérou, L'înca, fils du Soleil, traitait paternellement ses sujets. Ils le considéraient comme leur père, et il veillait sur eux pour les obliger à travailler T a observer la vertu et à se préserver du vice* Des membres de sa famille, les curacas, qui, seuls, avaient le privilège de mâcher la coca, administraient des districts, ainsi constitués : un premier groupe de dix familles, puis un second groupe formé de cinq ou dix de ces premiers groupes» et un troisième composé de cinquante où décent de ces groupes.
Ces divers groupes étaient dirigés par des administrateurs hiérarchisés qui cumulaient tous les pouvoirs, y compris celui de juge, sous le contrôle des inspecteurs. Ils maintenaient le culte de Tinea, mêlaient des injonctions religieuses aux devoirs civils et dirigeaient la vie de leurs administrés, qui mangeaient, dormaient, vivaient et travaillaient en commun d'après des règles
uniformes. Chaque soir, un employé montait sur la tour du village et ûxaît les occupations du lendemain. Nul ne pouvait fermer sa demeure» afin qu'elle fût toujours accessible à l'inspecteur.
Le territoire était partagé en trois parties : celle du Soleil, celte de l'inca et celle des sujets. Les deux premières étaient en commun; la dernière était l'objet d'allolements annuels. Les incas avaient introduit, longtemps avant que Fourier ne Te ut proposé, le système du travail joyeux; les administrateurs conduisaient leurs administrés travailler les terres des incas et du Soleil comme à une fête, et, selon l'ordre du sage Pachacuté, les fouettaient d'abord, les pendaient ensuite, slls refusaient de s'y associer. Même peine pour celui qui osait se déplacer sans ordre. Les enfants de six à sept ans étaient tenus de fournir leur contingent; les boiteux, les infirmes, étaient astreints à des occupations en rapport avec leur faiblesse; les vieillards étaient employés a préserver les récoltes contre les oiseaux.
Les incas étaient des statisticiens qui connaissaient les ressources disponibles de chaque province, les aptitudes diverses de leurs sujets. Ils augmentaient l'ai lote ment de chaque famille au fur et à mesure de l'augmentation du nombre de ses enfants; its diminuaient sa part quand ses membres diminuaient. Une partie des récoltes privées était prélevée pour être mise en commun dans des greniers publics ainsi que les produits des cultures des terres du sacerdoce, des terres des incas. Le tout était réparti selon la sagesse de l'administration. Elle élevait et entretenait de grands troupeaux de lamas ; elle sacrifiait chaque année un certain
nombre de mâles, dont elle distribuait ta laine entre les divers ménages, qui devaient, selon des règles fixes, en ûler et en tisser une partie pour les iucas, les prêtres, les fonctionnaires, et en garder une quantité déterminée pour leurs besoins personnels. Mêmes règles pour le coton.
L'administration requérait des travailleurs pour les mines et pour la construction des monuments qui, dans un pays ou il n y avait pas de bêles de trait, devaient coûter de terribles efforts, comme le temple de Cuzco et la grande route de Guzco à Quito, large de quarante pieds, longue de 1,500 milles, contournant des montagnes, traversant des précipices à l'aide de ponts suspendus en lianes, les seuls que les Européens Aient trouvés en Amérique, Tous les monuments péruviens étaient conçus d'après une formule unique, qui prouve chez eux l'écrasement de l'initiative individuelle.
Ce régime, d*un despotisme bienveillant et tracasser, établi a la fois sur la superstition et la force, ne pouvait convenir qu'à des populations passives, sans intelligence ni énergie- On rencontre encore au Pérou, avec ces signes caractéristiques, plus d'un million de descendants des constructeurs du temple de Cuïco.
Les institutions du Pérou n'ont été ni élaborées ni imposées par un indigène, mais par des étrangers» Daprès l'hypothèse la plus vraisemblable, ce sont des Chinois qui y ont apporté leur hiérarchie mandarines* que, leurs fêtes de l'agriculture, la notion de l'empereur père du peuple, leurs habitudes de règlements minutieux de la vie quotidienne, et les ont imposés à une population crédule et apathique,
La souveraineté des incas a duré environ cinq siè-
Jtifr. -,
cles, de Tan 1000 à 4527, époque où Huaqua-Capac, le douzième, de la dynastie, fut renversé par les Espagnols. La légende fait surgir sur les bords du lac Titicaca son fondateur, Manco-Capac, avec sa femme,, sa sœur, Mama-Ocella, qui apprirent aux Indiens à filer, à tisser, et les instruisirent dans les arts utiles. La légende confirme la vraisemblance que cette organisation savante et oppressive a été imposée aux indigènes par des étrangers de race et de civilisation supérieures.
Au Paraguay, les jésuites remplirent le même rôle que les incas au Pérou. Ils soumirent les Indiens au môme communisme bienveillant, protecteur et despotique. Ils commencent en 1610 par réunir cinquante familles; ils leur apprennent à semer, à labourer, à conserver leurs récoltes, à construire des maisons. Ils pensaient, prévoyaient pour eux, les faisaient travailler. Le provincial jésuite, assisté de son conseil, rédigeait les règlements. Un autre recteur, assisté d'un autre conseil, veillait à leur application; chaque district était régi par un procureur fiscal et un lieutenant, qui, chaque jour, en faisaient l'inspection. Cultures en commun, récoltes en commun, tout en commun; constructions des églises et des travaux publics par corvées: ils avaient imposé aux indigènes le même type de civilisation qu'au Pérou.
Ils les avaient si bien soumis, que lorsque l'un de leurs sujets se croyait coupable d'une faute, il venait s'en accuser et se faire donner le fouet, selon les rè~
gles, avec l'adjonction dune admonition bien sentie. En un siècle, les jésuites avaient réuni une population de cent quarante et un mille habitants sous leur puissance, sans compter quelques établissements éparpillés, dont l'un jusqu'en Californie.
Quand leur ordre fut supprimé, en 1767, cette organisation factice s'écroula. Les Indiens s'en évadèrent, comme des oiseaux d'une cage ; en 1802, on n'en comptait plus que quatorze mille qui fussent restés sur le territoire du Paraguay,
i VI
M. Letourneauj dans son Évolution de la propriété j regarde avec bienveillance la civilisation du Pérou, tout en avouant qu'elle ne laissait rien à l'initiative individuelle. M, Paul Lafargue la monLre comme un idéal; mais cet idéal, c'est un idéal de servitude : d'un côté, des gouvernants d'une race et d'une civilisation supérieures, organisateurs despotiques ayant conscience de leur supériorité; de l'autre, des troupeaux dociles, crédules, prêts à suivre le berger qui les soignera, les tondra elles conduira, de gré ou de force, où il veut les mener. D'un côté, une caste qui ordonne; de l'autre, une foule qui n'a qu'un devoir : travailler et obéir.
M. Lafargue accepterait peut-être de faire partie des dirigeants : je lui demande s'il aurait préféré être parmi les dirigés plutôt que dans l'affreux état social issu de la Révolution de 1789, Il lui aurait manqué au moins une chose, la liberté de critiquer le gouvernement des incas, et il aurait pu servir de victime sanglante offerte au Soleil.
Ce communisme, si bien organisé, n'était même pas parfait, car il laissait à côté de lui un allotement de terres; un coin de propriété privée; et si la plus grande partie de l'activité de l'Indien était absorbée par le travail servile fait par corvée, sous la contrainte d'une hiérarchie d'administrateurs, le gouvernement lui octroyait cependant un petit levain d'activité personnelle. Cette restriction, que nous trouvons dans les organisations communistes les plus parfaites, comme celles dont nous venons d'exposer le système, prouve que ceux-là mêmes qui ont formé ces organisations et les ont dirigées, ont senti qu'elles étaient sidépressives qu'ils devaient laisser en dehors d'elles un ressort pour redresser l'individu qu'elles écrasaient.