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CHAPITRE IV

L'apologie socialiste du régime féodal.

Pourquoi cette apologie? — fdéal ïroquois. — Àf6r mations historiques erronées. — Contradictions. ■— Le charme des baualité&. — Les avantagea de la dime. — Fionheurdes serfs et vilains, — Leur diététique» Les famines. — Le bonheur d'être? pendu. -*■ i< Terre ni achetable ni vendable. » — u Pas de production marchande. » — Les hanses des marchanda et les villes marchandes ont sauvé la civilisation. —La plus splendide, Venise, avait échappé au régime féodal.

En lisant la partie de la thèse de M. Lafargue qui concerne le régime féodal, je n'ai cessé de me demander : « Quelle utilité peuL-elte avoir au point de vue collectiviste? »

Je vois bien que M. Paul Lafargue vante le bien-être que la propriété collective apporte aux cultivateurs, et affirme que « l'Europe a été défrichée et cultivée non par des moines, mais par des Barbares collectivistes » (en. I, § m). Et pour nous le prouver, il nous montre, avec sa logique habituelle, les Germains et les Gaulois comme des espèces d'Iroquois se nourrissant de porcs sauvages et de glands (ch. IV, g 11). Les Gallo-Romains n'avaient pas attendu les Vandales, les Visigoths, les Burgondes ni les Francs pour cultiver : ces Barbares collectivistes, d'après M. Lafargue, avaient la justice

privée et la guerre privée ; et je ne crois pas que ces deux genres de propriété personnelle aient jamais été favorables à l'agriculture.

M. Lafargue affirme à diverses reprises que « la propriété féodale prit naissance et grandit dans un milieu égalitaire, « au milieu de communautés de villages basés sur la propriété collective » (ch. IV, §§ i et n).

En admettant la vérité de cette assertion, que prouverait-elle? Elle prouverait une fois de plus que la propriété collective ne peut se conserver et qu'elle est absorbée tôt ou tard par les plus forts.

Il ajoute que le « seigneur s'affranchit de ses devoirs en retenant et aggravant les charges (ch. IV, § i). » Nous n'avons pas vu que le seigneur ait jamais été beaucoup gêné par ses devoirs envers ses esclaves devenus serfs, à l'égard de ses colons et de ses vilains. Ce que nous savons du régime féodal prouve que le serf était plus écrasé à l'origine qu'à la fin du régime féodal.

M. Lafargue vante les charmes des banalités, leur bon marché ; il considère que « de telles institutions étaient des entraves au commerce et à l'exploitation de la communauté par des particuliers » (ch. V, § iv) ; car il suppose qu'il vaut mieux, pour un homme, avoir affaire à un maître que d'avoir la liberté de s'adresser, à prix débattu, à des industriels ou à des commerçants qui, se faisant concurrence entre eux, ne lui imposent rien et lui demandent la faveur de lui vendre leurs services ou leurs produits.

M. Lafargue regrette le bon temps de la corvée et de la dîme. Il s'imagine que « le cultivateur est obligé de subir les exigences des possesseurs du numéraire »

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(ch. IV, § iv). Où sont ces exigences? Comment se manifestent-elles? et sous quelle forme le cultivateur les sui)it-it?M. Lafargue préférerait le payement en nature. Il existe encore dans certains pays, qui ne passent pas pour riches ni pour civilisés ; la récolte pourrit sur place ; Je cultivateur doit attendre le prélèvement de la dime: et, Ja dime prélevée lui faisant concurrence sur le marché, il ne peut vendre sa part et reste dans la misère ' ,

ttt Lafargue regrette le bon temps où le serf remplaçait par la corvée et par le payement en nature les obligations que le fermier contracte aujourd'hui.

M. Lafargue prétend que « le loyer de la terre que paye le paysan est autrement lourd que celui que payait le travailleur au moyen âge » (ch. IV, vu). J'ai énuméré les droits divers auxquels il était soumis, et qu'il n'avait pas la liberté de débattre, tandis qu'aujourd'hui nul ne le force à prendre ou à conserver une terre. Au moyen âge, il y était rivé et ne pouvait se dérober, non seulement aux charges réelles, mais aux charges personnelles qui en résultaient.

La misère est Ja caractéristique de toute la période qui comprend l'origine et l'épanouissement du régime féodal : au xe siècle, dix famines et treize pestes ; et le xie siècle s'ouvre par la légende de Tan 1000, qui, en réalité, l'englobe tout entier.

Les serfs et vilains sont des botes de travail, comptés comme meubles et immeubles, vivant dans des maisons fangeuses et se nourrissant de pain balle, fait si grossièrement qu'on y trouvait la balle du grain, et cuit

i. V. de VoaôÉ, Voyage en Thessalie. — V. infrà, p. 157.

pour si longtemps qu'on était obligé de le casser avec un marteau. Voilé. « le certain bien-être que les paysans ne devaient plus connaître du jour que la propriété privée bourgeoise remplacerait la propriété féodale » (ch. II, § vi).

M. Lafargue constate lui-même que le seigneur cherchait à augmenter les obligations de ses manants et que ceux-ci, au xie siècle, comme plus tard, ne cessaient d'échapper aux servitudes féodales (ch. IV, § v).

Cependant je persiste, pour mon compte, à ne pas regretter le bon temps où M. Lafargue et moi nous eussions vu souvent un de nos parents ou voisins accroché aux fourches patibulaires de notre seigneur, en sachant que nous pouvions, du jour au lendemain, subir le même sort, « à tort ou à droit ». Le régime féodal pouvait être agréable pour celui qui avait le droit de pendre, mais devait être fort désagréable pour celui qui, à tout moment, risquait d'être pendu : et l'éternel pendu qui grimace dans les fabliaux me paraît manquer de gaieté.

M. Lafargue n'en regrette pas moins ce bon vieux temps, « parce que la terre n'est pas achetable ni vendable » (ch. IV, § i). C'est vrai, mais elle est à prendre par le plus fort, qui n'y manque pas. M. Lafargue aimet-il mieux ce mode d'acquisition?

Il le regrette encore « parce que l'économie féodale ne connaît pas la production marchande ni la circulation des marchandises qui sont les caractéristiques de l'économie bourgeoise ». Nous reconnaissons que le système féodal ne favorisait pas la circulation des personnes et des marchandises ; que les serfs, astreints au travail servile, n'étaient pas « de bons agents.de la

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production marchande » : mais j'aurais préféré, plutùt que d'être serf ou vilain attaché à la glèbe, faire partie d'une de ces hanses de marchands partout instituées pour protéger et défendre le commerce contre l'oppression des seigneurs, comme « la hanse delà marchandise de l'eau » de Paris, Je persiste à considérer que les villes qui ont pu échapper tant hien que mal « à l'économie féodale », Marseille, Montpellier, Narbonne, Agde, Arles, Nîmes, Lyon; les quatre-vingt-cinq villes de la Ligue hanséatique, fondée au xna siècle, qui révéla l'Angleterre industrielle et commerciale à ellemême et fonda la puissance des Pays-Bas; Gènes, Pise, Florence, ont sauvé à la fois l'industrie, le commerce ut la liberté, et ont rendu à la civilisation un autre service que les seigneurs enfermés dans leur donjon comme dans un repaire, occupés à pressurer leurs manants, à piller les marchands et à se voler réciproquement leurs fiefs. Si Venise devient la ville la plus puissante et la plus splendide du moyen âge, c'est parce que, réfugiée dans ses lagunes, elle n'a pas subi le régime féodal.

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