CHAPITRE III
Du droit de propriété.
Autagonisme du communisme et du patriotisme. — Si un individu ne peut être propriétaire, un peuple ne peut être propriétaire de son territoire. — Retour à la théorie de Louis XIV.
— Définition du droit de propriété. — « Institution sociale? »
— La théorie des légistes et les faits. — La propriété est un fait nécessaire. — Le droit est la conscience du fait. — Constitution de la propriété. — La loi ne crée pas la propriété, elle en détermine les modes. — Liberté dû travail et droit de propriété.—L'occupation. — Propriété légitime et illégitime. — Peuples de proie. — Individus criminels. — Civilisation de violence : civilisation de travail et d'échange. — Législateurs rétrogrades. — Criminels de théorie. — Qui dit propriété dit hérédité. — Évolution juridique. — Un synonyme : « Erbe ».
M. Lafargue ne reconnaît pas le droit de propriété individuelle. Reconnaît-il le droit de propriété qu'une nation a sur son territoire? S'il le reconnaît, il reconnaît le principe de la propriété privée : car que ce soient des millions, des milliers, des centaines, des dizaines ou des unités qui, en désignant une certaine superficie de terrain , disent : « Ceci est à nous, » ou : « Ceci est à moi, » ils font acte de propriété, puisqu'ils retirent du domaine commun une portion déterminée du sol.
Que veulent dire MM. Liebnecht et Bebel quand ils parlent de leur patriotisme allemand ? De quel droit,
pour un communiste, un peuple est-il propriétaire d'une partie de la planète? Si la terre est à tous, elle n'est pas plus à un Chinois qu'à un citoyen de la république de Saint-Marin. Le Fuégien est copropriétaire de la ville de Berlin au même titre que les sujets de l'empereur Guillaume. Le collectiviste logique n'est même pas internationaliste, car il supprime les nations et veut faire pot commun avec l'humanité tout entière. En attendant cette heure, heureuse, mais éloignée, que n'essayentils de constituer un petit phalanstère entre eux, où ils jouiraient de la communauté vers laquelle ils se proposent de nous ramener? Si, par un illogisme qui leur est habituel, ils bornent le communisme au territoire d'une nation, ils reviennent à la théorie que Louis XIV exposait de la manière suivante, dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin (t. V, p. 121-122) : « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos États nous appartient au même titre. Vous devez être persuadé que les rois ont la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes, c'est-à-dire suivant le besoin général de leur État. » L'ordonnance de 1692 proclame solennellement « la propriété supérieure et universelle du roi sur toutes les terres ». La Sorbonne ratifie ce principe. Le maréchal de Villeroy l'applique quand il dit à Louis XV enfant, en lui montrant le peuple assemblé sous ses fenêtres : « Sire, tout ce que vous voyez est à vous. »
Cette conception monarchique n'est pas spéciale à la France, car Blackstone considère que, « dans le droit public anglais, c'est une maxime fondamentale que le
roi est le seul maître et le propriétaire originaire cio ton les les terres du royaume »,
Celle doctrine absolutiste a passe dans la plupart des définitions de la propriété, même de ses défenseurs, comme le prouvent Jes citations suivantes ;
Comme les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle pour vivre sons des lois politiques, ils ont renoncé à la communauté naturel le des biens pour vivre sous des lois civiles; ces premières lois leur acquirent la liberté, les secondes la propriété. (Mgxtesquiel.) La loi seule constitue la propriété. (Mirabeau.) Le droit de propriété n'est qu'une institution sociale et non naturelle. (Blackstone.) La propriété n'est autre chose qu'une convention sociale- (BtftjA- Wm Constant,) G* est rétablissement seul de la société, ce sont les lois conventionnelles qui sont la véritable source du droit de propriété* (Troscekt.) La propriété et la loi sont nées ensemble et mourront ensemble. Avant les lois, point (le propriété; ôLez les lois, toute propriété cesse. (Jerehie Bëntbam.) Le droit de propriété n'est point naturel, mais social. (Lauoulaye.) Je ne regarde pas la propriété comme sacrée, car ce sont leslois humaines qui l'ont Établie. (Carn-
BULIEZ.)
Des socialistes de la chaire, comme M. Ch. Gide, considèrent « les propriétaires comme investis dTune fonction sociale, comme des administrateurs Auxquels la société confie l'exploitation du sol, en leur abandonnant* à titre de rémunération délinitive et absolue, tout ce qu'ils réussiraient a produire1. »
Ces préjugés sont si persistants que M. Viger, minisire de l'agriculture, disait dans son discours à Clion(Tn-
i i Pria vip es d *éùOn o m te polît iq ne. 4* &Ut,
dre): "La propriété n'a de raison d'être et ne tire sa légitimité que des secours qu'elle apporte, par l'impôt prélevé sur son revenu, aux charges de l'Etat1. »
Ces légistes prouvent une fois de plus que les hommes veulent toujours faire les autres à leur image. lis se sont imaginé que des légistes, comme eux, s'étaient réunis un jour, au nom de la société', dans un cabinet et avaient discuté métaphysiquement pour savoir si la propriété venait de la loi ou était antérieure à la loi : et ces légistes, qui ont une tendance à prendre des textes pour des choses et des mots pour des réalités, ont déclaré que « la propriété était une convention sociale» et non une institution naturelle ». L'homme, pour devenir propriétaire, aurait attendu que la société Yy autorisât 1
Quand on sort des discussions pour regarderies faits, on s aperçoit que tout être n'existe qu'à la condition de faire acte de propriété, L'huître fait acte de propriété sur le rocher auquel elle s'attache, et elle ne se développe qu'en faisant des acquisitions constantes. Nous ne faisons pas un acte qui ne soit acte de propriétaire. Uuand je respire, j'aspîre de l'oxygène et de l'azote, et à la place je rends de laride carbonique; je ne vis qu'à la condition de m assimiler des aliments : chaque fois que je mange, je fais acte de propriété. Qu'est-ce que le savoir? C'est un acte de propriété.
Je ne puis vivre qu'en acquérant toujours, et je me développe d'autant plus que mes acquisitions sont plus importantes, plus complètes, et que j'en ai une notion plus précise. L'homme n'a pas plus attendu les législa-