Ricardo, Principes d'économie politique, chap. n, p
Celte théorie est basée sur la théorie des causes finales. Elle suppose que Ja terre a été créée pour l'usage de rhomme : par conséquent, il euiïil que l'homme l'occupe pour qu'elle lui rapporte immédiatement ce qu'il lui demande.
Or, l'observation des rails prouve que les terres sont fertiles pour elles, et non pour l'homme; elles sont occupées par une végétation touffue, arbres et végétaux; elles sont souvent inondées, marécageuses, infestées de miasmes, peuplées de reptiles et d'animaux féroces.
Pour qu'elles prêtent h des produits utiles à rhomme leur fertilité, il faut d'abord que celui-ci les débarrasse Je leurs produits naturels. Ce premier travail préparatoire exige une grande dépense de force, du temps, des outils, souvent des travaux d'ensemble, une absorption considérable de capitaux circulants. Certes, il est facile de dire : « Ce terrain est à moi, » Le tout est de l'occuper.
Il eût suifi de jeter les yeux sur les immenses terres fertiles et non encore appropriées qui se trouvent sur Je globe, pour se convaincre de cette vérité; mais on aimait bien mieux se livrer à des discussions sans lin sur la théorie de la rente. Un Américain, Carey, bien placé pour observer Ja manière dont se fait l'appropriation des terres dans un pays neuf* s'est avisé le premier do constater que l'appropriation, au lieu de commencer par les terres les plus fertiles, commence par les terres les moins fertiles.
L'homme, isolé, faible, ayant besoin d'une récolte qui corresponde immédiatement à sa puissance de travail, défriche tout d'abord les terrains élevés, maigres, friables, où il n'a point à lutter contre une puissante
végétation. Aux Etals-Unis, les premiers colons de race anglaise s'établissent sur le sol stérile du Massachusetts, où ils fondent ia colonie de PlymouLh ; puis a New port, Ne wb aven* Dans TËlat de New- York, ils défrichent d'abord l'île de Manhattan ; ils remontent le cours de FHudson, mais toujours sur les hauteurs, et aujourd'hui les terrains les pïus fertiles, mais qui exigeraient de grands travaux de défrichement et de drainage, ne sont pas encore occupés- Partout le même phénomène, dans le New-Jersey, sur les bords de laDelaware, dans la Géorgie, L'Àlabama, la Floride, le long des rives du Mississipi : celles-ci, sur des millions d'acres, sont couvertes d'arbres magnifiques ; il est bien plus facile de couper Je petit pin des coltines que de se débarrasser de celte végétation exubérante.
Le* premier colon du Wisconsin s'est placé sur le terrain le plus élevé, connu sous le nom du Grûs-Itempart. 11 est passé en axiome, aux Etats-Unis, que les prairies humides sont la terreur du premier émigrant et la richesse de son successeur,
C'est ainsi que les pauvres terrains de la Nouvelle- Angleterre ont fait la fortune de leurs possesseurs, tandis que l'on recule encore devant les fertiles terrains de la Basse-Virginie et de la Caroline du Nord, dont le Marais-Terrible forme une partie*
llumboldt avait constaté Je même fait au Mexique. La végétation de la plaine étroite qui s'étend le long de la côte est magnifique, mais d'autant plus funeste à la vie animale. Aussi les Espagnols n?ont-ils fait de cette plaine qu'un passage pour arriver à des districts situés à une altitude plus haute, où les Indiens indigènes aimaient mieux soutenir leur existence par de pénibles
travaux de culture que de descendre dans les plaines. Dans toute l'étendue du Mexique et du Pérou, les tracée d'une civilisation avancée sont confinées sur les plateaux élevés.
Même phénomène à Cosla-ïiica, au Nicaragua. Ce nTest pas dans la vallée de TOrénoque que s'est placée Quito, mais sur un lerrain élevé et sec. Pas une ville sur les merveilleuses rives de l'Amazone 1
D'où les peuples aryens viennent-ils? Ce n'est pas sans raison que la tradition les fait descendre des montagnes.
Quand le peuple égyptien a été puissant et fort, il a cultivé le delta du Nil ; puis, après la décadence de l'Egypte, il laissa les canaux se combler et peu à peu l'abandonna.
lin Angleterre, quels sont les terrains les plus récemment cultivés ? Les marais de Lincoln, Ils sont également les plus fertiles.
En France, à l'époque de la conquête romaine, quelle est la plus grande ville ? Autun, Où Vercingétorïx concentra-t-il tous les efforts de* populations gauloises ? Dans le M or van É Où trouve-t-on de grandes traces de l'occupation romaine? En Auvergne, dans les Ce venues, ?n Bretagne, dans les pays pauvres et montagneux.
En cet épouvantable temps de misère du xivc et du xve siècle, la Beauce redevint forêt*
Voyez les fertiles plaines de la Hollande, ses gras pâturages, conquis sur la mer; et aujourd'hui en France» à son imitation, ne faisons-nous pas de riches polders ! Alais depuis combien de temps et avec quelle lenteur 1
L'homme s'approprie le terrain qu'il peut, et non celui qu'il voudrait cultiver.
Plus la culture devient intensive, et plus la qualité du sol devient insignifiante. Pour un jardinier des environs de Paris, le sol n'est qu'un support. Les« qualités primitives et indestructibles du sol », sur lesquelles Ricardo fondait sa théorie, ne comptent pour rien dans sa valeur. Elles sont si peu indestructibles que Liebig a appelé avec raison 1' « agriculture vampire » celle qui n'a pas soin de les reconstituer après chaque récolte. Elle fait le désert et elle explique, en partie, la ruine des civilisations de la Mésopotamie, de la Sicile, de l'Espagne. Nous avons vu ruiner en Amérique les terres vierges des Carolines, de la Virginie et de la Géorgie, et tous les jours le cultivateur du Far-West est obligé de changer le champ d'exploitation sur lequel il récolte maigrement 13 hectolitres de blé à l'hectare. Les récoltes absorbent une grande quantité d'acide phosphorique. Si on n'a pas soin de le rendre à la terre, elle devient stérile1.
Si la théorie de Ricardo était juste, le premier occupant aurait laissé des descendants qui posséderaient le terrain le plus fertile du monde, dont la rente serait la rente type. Il n'existe pas.
En réalité, au point de vue de la production, la terre est un capital fixe comme tous les autres capitaux fixes- C'est un instrument de travail, un outil.
Il peut être exploité directement par son propriétaire. Le propriétaire peut, au contraire, ne pas vouloir l'exploiter. Alors il en commandite un individu ; il le prête à quelqu'un. Ce quelqu'un s'appelle un fermier, et l'intérêt qu'il paye s'appelle la rente.
1. Voir le9 divers ouvrages de M. Louis Grandeau sur les questions agronomiques.
Le taux en est réglé par la loi fie Tondre et de la demande, comme tout autre prêt à intérêt.
Ce citadin a acheté une terre avec ses épargnes : £êst un fonds de placement. H n'est pas laboureur. nue Tait-ït? II commandite un agriculteur en lui livrant re capital : et il le lui livre dans d'excellentes conditions.
Le capital foncier mis à la disposition du fermier représente les 2/3 et souvent les I/o de la somme qui lui fàt indispensable pour exercer son industrie- Il paye il/2, 3 0/0, rarement au-dessus. Y a-t-il une industrie, ^n France, demande avec raison M. Daniel Zulla, qui puisse se procurer dans des conditions aussi favorables une aussi grande proportion des capitaux qui lui sont indispensables1?
Un laboureur ayant un capital suffisant pour acheter une petite propriété, sur laquelle il vivra petitement et Hiétivement, qu'il devra partager entre ses enfants, élèvera beaucoup mieux sa famille, vivra plus largement t'n employant son capital à « se monter » dans une fmn e,
« Chez nous, disait Arthur Young, un homme qui n 200 livres (3,000 fr.) en disponible n'achète pas un petit champ : il monte une bonne terme. » Et il avait raî- *r>n. Une des plaies de l'agriculture française, c'est que le paysan qui a dix ou vingt mille francs, au li'ii de kmer une terre, en achète une et immobilise ainsi les capitaux qu'il aurait mieux fait d'employer à l'exploita tien d\in sol emprunté.
Cette concurrence des acheteurs a une tendance &
L Les Questions agricole, p. 38.
capitaliser la terre à un chiffre trop haut. Il y a des pays, comme le Cantal, certaines régions du Limousin, dans lesquels la terre a pris une valeur disproportionnée à ses produits, parce que toute personne qui est allée gagner de l'argent au dehors le place en bien-fonds dans son pays natal.
Le fermier doit être libre sur sa terre. Le propriétaire ne doit pas plus s'occuper de la direction de la ferme que le commanditaire de l'administration d'une maison dans laquelle il a placé ses fonds ou qu'un créancier de l'usage que son débiteur fait de son argent. Le fermier a la responsabilité de son exploitation* : il doit' en avoir la direction exclusive. Le propriétaire doit perdre cette idée de patronat qui existe dans beaucoup de départements, où le fermier l'appelle : « Notre maître. »
Le métayage, que prône une certaine école, repose sur une base fausse : la dualité de direction, à moins qu'il ne soit réduit à une simple régie intéressée.
La part prélevée par le capital y est bien plus considérable que dans le fermage simple : elle place le cultivateur sous la dépendance du propriétaire, au lieu de lui laisser sa liberté d'action.
Si les collectivistes étaient mieux renseignés sur les détails de notre législation, ils ne manqueraient pas de crier contre l'article 2102 du code civil, qui accorde au propriétaire un privilège sur les fruits de la récolte de l'année, et sur le prix de tout ce qui garnit la maison ou la ferme et sert à l'exploitation de la ferme. Il a été un peu restreint par la loi du 19 février 1889. Mais je ne crois pas qu'on doive aller au delà : car « cet odieux privilège du propriétaire » constitue le crédit du fermier. S'il était supprimé, le propriétaire ne louerait plus qu'à
des fermiers lui donnant des garanties sérieuses. Sa suppression aurait pour effet de rejeter dans le prolétariat agricole des personnes qui aujourd'hui peuvent trouver facilement à louer des terres, vivre à Taise, élever leur famille, établir plus tard leurs fils et leurs filles.
On voit donc que, même « avec l'odieux privilège du propriétaire », le fermage n'est pas un instrument d'oppression pour le fermier, mais au contraire un instrument de développement, et qu'il est plus avantageux pour la généralité des cultivateurs de travailler avec des biens-fonds empruntés plutôt que sur leur propre terre. « L'instrument de travail au travailleur » ne fait pas son bonheur; il attache trop l'homme : il restreint son initiative et son action.
Acapital égal, le jeune ménage qui, entrant dans la vie, emploie des capitaux à l'exploitation d'une ferme, comprend mieux son intérêt que celui qui achète une maisonnette et un champ. L'augmentation de 18 0/0. du nombre des fermiers de 4862 à 1882, la diminution de 250/0 des métayers ou colons propriétaires, et de 3 0/0 des métayers ou colons non propriétaires, est une preuve de progrès1.
1. 11 est regrettable que les résultats statistiques du dénombrement de 1891 comprennent sous une seule rubrique les 1.192.000 fermiers, métayers et colons.
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