‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 74 sur 149 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La propriété foncière et le programme socialiste.

• Contradiction des socialistes entre eux et avec eux-mêmes. — La société et la nation. — La petite propriété. — Où commence-t-elle ? — Où finit-elle? — L'étendue? — Un hectare place de la Bourse. — La valeur? — Défense de donner une plus-value à la terre. — Le droit, question d'arithmétique, suivant M. Jaurès. — Les partageux. — L'hypocrisie est un hommage à la vertu. — Moyens de séduction pour les paysans.

— Reconstitution des biens communaux. — Ateliers nationaux agricoles. — Congrès de Marseille : partage. — Propositions Vaillant et Guesde : culture en commun. — Le programme du congrès du Havre. — Pas d'équivoque. — Déclarations de MM. Jules Guesde et Paul Lafargue. — Expropriation totale sans indemnité. — Par la violence. — « Le rouge drapeau du socialisme. » — La suppression de l'héritage n'est pas un moyen efficace. — L'état de guerre. — Pas de scrupules. — La nationalisation de la propriété en France et en Angleterre.

— La dénationalisation du sol aux États-Unis. — M. Henry Georges. — Essais communistes. — Les shakers. — Aurora. — New-Harmony. — LTIcarie. — Les communistes de Belle-Ile.

— Le Freeland du docteur Hertzga. — Perinde ac cadaver.

Je viens d'exposer le programme des réformes dont les économistes demandent l'introduction dans le régime foncier.

Il est plus difficile d'exposer le programme des socialistes et des communistes : car non seulement ils se

contredisent entre eux, mais ils se contredisent avec eux-mêmes.

Les collectivistes classiques, les Allemands, ne parlent que « de la Société », terme vague à coup sûr. Embrassent-ils dans ce mot les quinze cents millions d'habitants qui s'agitent sur la surface de la terre, depuis les Fuégiens de la Terre de Feu, en passant parles Chinois, les Mogols, jusqu'aux Parisiens? Non. Alors, si « la Société » ne comprend pas l'ensemble dé l'humanité, « cette Société » est donc une humanité fractionnée? La Société collectiviste est une tranche de la société générale? Gomment la prennent-ils? La taillent-ils? où font-ils la coupure? Du moment qu'ils la font, « la Société » perd le caractère d'entité générale et surnaturelle qu'ils lui attribuaient.

Quand ils parlent de la Société, des droits et des devoirs de la Société, et les opposent aux droits de l'homme, ils attribuent donc à cette Société une existence propre, une vitalité spéciale, une grâce particulière que ne lui donnent pas les individus qui la composent, et ils n'oublient que de répondre aux questions suivantes : « Qu'est-ce que cette Société? où commence-t-elle? où finit-elle? »

M. Jaurès, pour y échapper, s'est servi du mot « la nation », mot plus simple, dont l'usage paraît plus pratique.

Mais ce mot détruit la conception même du collectivisme : car, qu'est-ce qu'une nation? C'est un groupe d'individus qui, liés par des circonstances diverses, résultant de facteurs multiples, le milieu, la race, la religion, les combinaisons politiques, occupent une certaine partie de la surface du globe. Ils sont propriétaires

de ce morceau de terre; ils en ont le monopole; et

si « la propriété est le vol », ils sont des voleurs, puisqu'ils dérobent à l'ensemble de l'humanité un terrain qu'ils sont résolus à défendre au nom du patriotisme.

Si M. Jaurès a refusé une adhésion formelle « aux sans-patrie », il reconnaît donc le devoir aux citoyens d'un pays de le défendre même par la force. Mais que font-ils là? Ils font acte de propriété.

Si M. Jaurès admet que la propriété est légitime pour un groupe, comment refuserait-il la même légitimité à un acte individuel? Considère-t-il comme illégitime un acte commis par un, et comme légitime un acte commis par plusieurs? En vertu de quel principe la propriété de l'individu serait-elle illégitime, et la propriété de la nation légitime? Est-ce l'addition ou la multiplication qui crée le droit? Le droit n'est- il qu'une opération d'arithmétique?

Si oui, un petit peuple est-il propriétaire légitime? A quel nombre de millions commence la légitimité? Le Danemark, la Grèce, sont-ils une fraction assez impor-* tante de Thumanité pour être propriétaires, ou la Chine a-t-elle deux ou trois cents fois plus de» droits qu'eux? Et alors quel est le droit de la république de Sainte Marin?

« Tout cela est absurde! » me dit non seulement quelque socialiste, ennuyé de me voir pousser son raisonnement à ses dernières conséquences, mais encore quelque dilettante qui suit la discussion en» amateur.

Je leur répondrai à l'un et à l'autre que ce n'est pas de ma faute si toutes les questions de droit se rédui-

sent, dans les envolées du philosophe Jaurès, à une question de chiffres.

Par une bizarre contradiction, ses amis et lui paraissent avoir d'autant plus de respect pour la propriété de la collectivité, que cette collectivité est plus étendue. Mais quand il s'agit de la propriété individuelle, la thèse change.

Lisez ses articles de la Dépêche, son discours-programme du 21 novembre 1893, M. Jaurès proteste partout de son respect pour les petits propriétaires. Ceuxci, il les couve de son amour, espérant que s'il leur donne la conviction qu'il respectera leur propriété, ils se réveilleront collectivistes : singulière logique, qui montre de la part de M. Jaurès une forte méfiance à l'égard des illusions qu'il essaye de créer, puisque, pour les attirer à lui, il ne leur dit pas : « Vous perdrez votre propriété, qui sera prise par la nation; » mais il leur dit : « Vous partagerez et prendrez pour vous les propriétés des autres. »

Mais où commence et où finit lu petite propriété?

Est-ce l'étendue qui sert d'é'talon à M. Jaurès? Un are de terre sur la place de la Bourse de Paris ou seulement à Vaugirard a une plus grande valeur que des centaines d'hectares sur les landes de Lanvaux, en Bretagne. Tel hectare dans le Médoc vaut plus que des centaines d'hectares dans les régions toutes voisines.

D'après M. Jaurès, le propriétaire de l'are de terre place de la Bourse ou d'un hectare dans le Médoc sera-t-il un petit propriétaire?

— Non, me répond-il.

— Alors vous prenez la valeur pour mesure; car il

n'y a que Tune de ces deux normes qui puisse établir des échelles de comparaison entre la grande ou la petite propriété.

Un compte rendu de la Société nationale d'agriculture dit que M. Chambrelent, en créant 300,000 hectares de pins dans les Landes, transforma ce pays; qu'un petit paysan qui, précédemment, vivait uniquement de la vente de quelques pains de résine, se trouva très riche, surtout au moment de la guerre de Sécession ; qu'on vendait dix mille francs un hectare ayant dix ans de plantation1.

Avant M. Chambrelent, ce petit paysan avait droit au respect de M. Jaurès. C'était un ami. Après M. Chambrelent, il récolte le mépris de M. Jaurès, proportionné à la plus-value de ses plantations et de sa récolte de résine.

Je n'examine pas cette singulière manière d'encourager les progrès de l'agriculture qui consiste à frapper d'anathème quiconque fera une amélioration à sa propriété ou commettra le crime de vouloir l'arrondir. Je me borne à constater que, pour M. Jaurès, le droit n'est qu'une question d'arithmétique.

M. Jaurès reconnaît que la propriété est un acte légitime pour un individu qui possède une unité dont jusqu'à présent il a oublié de donner la définition. Et s'il possède deux unités? et s'il en possède trois? s'il en possède quatre? dix? M. Jaurès n'a point encore fait connaître la mesure qu'il a décrétée. Et s'il en possède cent? Ohl je n'en sais rien; mais M. Jaurès doit bondir et déclarer qu'à cent la propriété est illégitime, que le

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