‹ La propriété, origine et évolution; thèse communisteChapitre 9 sur 149 · Lotqurneàu, Évolution de ta propriété, p · texte numérisé non relu

Lotqurneàu, Évolution de ta propriété, p

SUR rORIGiNE DE LA PROPRIÉTÉ 19

ches et de son effort personnel. Ce prolongement de la personnalité est immédiat. L'Esquimau du Groenland a des vêtements, des instruments de pêche, un petit canot. S'il en a deux et s'il en prête un, son emprunteur n'est pas responsable; car pourquoi deux canots? Cette extension de la propriété est trop grande : M. Paul Lafargue est de cet avis.

« L'idée de la propriété privée, qui semble si naturelle aux bourgeois, a été lente à se glisser dans la tête humaine» Quand les hommes ont commencé à réfléchir, ils ont au contraire pensé que tout devait être à tous. » (Ch. II, § iv.)

M. Lafargue a constaté lui-même que les êtres humains qui vivent dans le communisme le plus complet sont les moins capables de réflexion. Quand les hommes commencent à penser, ils affirment, au contraire, leur personnalité par leur appropriation de plus en plus étendue. Le bourgeois actuel ne comprend plus le communisme, pas plus qu'il ne comprend l'anthropophagie. Il ne se perce plus le nez, non plus, pour y suspendre des anneaux; il ne met plus son amour-propre à se taillader la peau pour s'assurer la possession d'un ornement; et M. Lafargue préfère lui-même vivre en bourgeois, au milieu des bourgeois, plutôt que d'aller partager les délices de l'existence communiste des Fuégiens.

Cependant M. Lafargue, qui compile, sans souci des contradictions, tout ce qu'il ramasse dans des récits de voyages, trouve la vie du sauvage de beaucoup supé-

rieure à celle des Français, au triple point de vue physique, moral, intellectuel. Toutefois il dit lui-même que des Australiens se frottent de graisse humaine pour soigner leurs rhumatismes. Ils en ont donc? Leur santé n'est donc pas parfaite? Ailleurs il a beau nous montrer « le bourgeois étriqué, empâté de graisse malsaine», je persiste à croire que le bourgeois est en meilleur état que le Fuégien ou le Weyddah. Il affirme encore que le sauvage est plus fort que l'homme civilisé : comme si des observations fréquentes ne l'avaient pas montré partout battu par le matelot européen.

L'Australien a le ventre proéminent, les membres grêles, point de mollets, le cerveau de l'idiot européen. Il ferait une triste figure dans une lutte avec la moyenne de nos bourgeois. Tous ces peuples primitifs croupissent dans la plus hideuse saleté, dévorés par la vermine, la dévorant à leur tour, rongés d'ulcères et de maladies de peau.

M. Lafargue déclare que « la civilisation capitaliste condamne le prolétaire à végéter dans des conditions de vie inférieure à celle des sauvages » (ch. Ier, § h) ; et il oublie que la plus grande préoccupation de ces malheureux, c'est le tourment perpétuel de la faim. Wallis raconte avoir vu un Fuégien dévorer un poisson vivant. Chez les Australiens et les Fuégiens, une baleine échouée sur le rivage est une fortune inespérée. Ils s'enfouissent, hommes et femmes, dans sa carcasse pourrie, travaillent, dans son lard, des mains et des dents, se vautrent dans sa graisse et se battent sur ses débris.

Les Cochimi et les Guyacura qui errent encore au Mexique, changeant presque tous les jours de domicile,

s abritant contre le vent derrière une broussaille, maogent tout ce qu'ils trouvent ' .

Dans le village de Lunda, sur les bords de la Louapoula, M. Victor Giraud ne trouve qu'un peu de miel et de fourmis blanches. Plus loin, sur les bords du lac Moëro, il reacontre des êtres humains, desséchés et transparents, réduits au régime des feuilles de miombo, battues et bouillies dans l'eau2.

Les Otomaques essayent de tromper leur faim en mangeant de la terre quand le poisson leur manque.

Schoolcraft3 estime que chaque Peau-Rouge vivant du produit de sa chasse a besoin de 78 milles carrés; d'après l'amiral Fitzroy, il en faut 68 à un Patagonien ; d'après M. Oldfield, il en faut 58 à l'Australien, pour soutenir sa misérable existence.

La Belgique a 500 habitants par mille carré. Que M. Lafargue compare le plus misérable des Irlandais, le mendiant errant sur nos routes, le vagahond d'habitude, les plus sales, les plus dépenaillés, les plus affamés de ces types, exprimant le dernier degré -de la misère et de l'abaissement dans nos civilisations, avec les Weyddahs, les Fuégiens et les nomades australiens. lis sont vêtus et chaussés plus ou moins ; ils ont des maisons pour abri, et peuvent se sécher k un feu de tourbe, de houille ou de bois; ils n'ont pas la terreur perpétuelle du plus fort, qui faisait dire à Livingstone par une négresse : « Il serait bon de dormir sans rêver d'être poursuivie par une lance ! » Ils ont du pain, des pommes de terre, des oignons, de temps en temps

i. É. Reclus, tr XVII, p. 120.

Page 1