LIVRE II
LE FONDS SOCIAL d'aSSISTANGE ET LA PHILA^•ïHPvOPIE PUBLIQUE
Un des principaux emplois du fonds social serait, comme nous l'avons dit, l'initiative ou l'encouragement des institutions philanthropiques. Mais ici se présentent de grandes difficultés, théoriques et pratiques, relativement à l'assistance et à ses effets sociaux. Nous devons donc examiner avec soin ce problème.
Les questions de la propriété sociale, de l'assistance pubhque, de la population et de la- sélection naturelle sont si inséparables que , dans notre siècle, l'esprit a été logiquement conduit de l'une à l'autre et amené par là à d'importantes découvertes. C'est le problème de l'assistance publique et l'observation des effets produits par la taxe des pauvres qui inspira à Malthus sa « loi de la population » ; c'est la loi de la population, à son tour, qui fit découvrir à Darwin, d'abord celle de la « lutte
pour la vie, » puis celle de la « sélection naturelle » On peut donc dire (et la chose est digne de remarque) que c'est un problème social et économique qui a provoqué une des plus grandes révolutions de l'histoire naturelle. Même ayant Darwin, Spencer, étudiant dans sa Statique sociale l'inHuence de la philanthropie sur le mouvement de la population, sur la multiplication artificielle des faibles de corps ou d'esprit et par cela même sur l'abaissement de la race, avait fait voir comment la « concurrence vitale » peut produire, par voie de sélection et d'élimination, tantôt le progrès, tantôt la décadence 'd'une espèce. Il a ainsi devancé Darwin; mais il n'avait pas aperçu, comme Darwin, le fait capital de la « divergence par rapport au type primitif », qui résulte delà sélection naturelle chez les êtres vivants et qui produit la variation finale des espèces. Toujours est-il que la science naturelle et la science sociale ont montré sur ce point leur intime connexion, qui n'est pas moindre dans tous les autres problèmes. Aussi ne peut-on plus désormais séparer ces deux sciences. Réduire la sociologie aux sciences morales, économiques et politiques, c'est se condamner à demeurer dans l'abstrait et à traiter les problèmes d'une manière incomplète par l'oubli de données essentielles; le jurisconsulte, l'économiste, le politique qui ne tiennent pas compte des lois de la « biologie » ressemblent à un médecin qui ne connaîtrait ni la structure, ni la fonction des organes, ou, selon la comparaison
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de Spencer, à un forgeron qui voudrait travailler le fer sans connaître aucune de ses propriétés. La philanthropie ne doit pas se contenter des raisons de sentiment : elle doit devenir scientifique. Peu de questions sont plus propres que celle de l'assistance publique à montrer la nécessité de ce progrès et l'extrême complexité des problèmes sociaux, où les droits les plus divers sont en cause et où les lois de l'histoire naturelle viennent encore s'ajouter aux lois de l'économie politique. En premier lieu, quel est le fondement moral du devoir public d'assistance, méconnu par certains partisans de Malthus ou de Darwin, et quelle est la liaison de ce devoir avec le droit de propriété? En second lieu, quelles sont les limites nécessaires du devoir d'assistance? N'y a-t-il pas des lois biologiques qui interviennent dans une question à première vue toute morale, et le législateur peut-il négliger les conséquences sociales de ces lois naturelles'? Enfln, la philanthropie réglée par la science a-telle une influence heureuse ou nuisible sur le mouvement de la population, et produit-elle dans la race une sélection utile ou funeste, un progrès ou une décadence? — Tels sont les principaux points sur lesquels nous voulons attirer la réflexion des lecteurs. Ne fit-on que voir nettement les difficultés et entrevoir vaguement les solutions, on n'aurait perdu ni son temps, ni sa peine.