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CHAPITRE PREMIER

LE DEVOIR SOCIAL D ASSISTANCE. — SON LIEN AVEC LE DROIT DE PROPRIÉTÉ. — SES LIMITES

Les partisans de Darwin adoptent généralement, dans la science sociale, cette <( loi de Malthus » dont Darwin lui-même a tiré de si importantes conséquences dans l'histoire naturelle. Or, au nom de cette loi, Malthus a cru pouvoir condamner d"une manière absolue la philanthropie qui s'exerce sous la forme de la bienfaisance publique et à l'aide de la propriété publique. Non seulement il a rejeté tout devoir d'assistance de la part de l'État et au moyen du fonds social, mais encore il a déclaré dangereuse et irréligieuse l'assistance privée. Laissez à la nature, dit-il avec dureté, le soin de punir l'imprévoyance du père qui appelle à la vie plus d'enfants qu'il n'en peut nourrir : la nature ne faillira pas à sa tâche, qui est providentielle. « Lorsque la nature se charge de gouverner et de punir, ce serait

une ambition bien folle et bien déplacée de prétendre nous mettre à sa place et prendre sur nous tout l'odieux de l'exécution. Livrons donc cet homme coupable à la peine portée par la nature. L'accès et l'assistance des paroisses doivent lui être fermés, et si la propriété privée lui tend quelques secours, l'intérêt de l'humanité requiert impérieusement que ces secours ne soient point trop abondants. Il faut qu'il sache que les lois de la nature, c'est-à-dire les lois de Dieu, l'ont condamné à vivre péniblement, pour le punir de les avoir violées, qu'il ne peut exercer contre la société aucune espèce de droit pour obtenir d'elle la moindre portion de nourriture *... » Cette condamnation sommaire de l'assistance sociale, prononcée par les malthusiens et parles darwinistes radicaux, peut-elle être acceptée au point de vue de la morale et du droit, et est-elle aussi inévitable qu'on le prétend au point de vue de l'histoire naturelle, au point de vue même des lois posées par Darwin? D'abord, en ce qui concerne la question de droit, il y a selon nous une distinction capitale à faire entre le présent et l'avenir, entre le devoir de l'État à l'égard de ceux qui sont nés et son devoir à l'égard de ceux qui peuvent naître. Il y a actuellement sur terre assez pour nourrir les hommes qui vivent aujourd'hui; mais il peut se faire dans un certain nombre de siècles qu'il n'y ait pas

i. Malthus, Essai sur le piincipe de la populatioi, trad. franc, p. (jlo et 519.

LE DEVOIR SOCIAL D'aSSISTANCE ET LA PROPRlLlTl': 73

assez pour nourrir tous ceux qu'on appellera à la vie, et c'est alors seulement que la loi de Malthus sur la population sera devenue incontestable. Le moraliste doit donc se placer successivement à ces deux points de vue, que n'ont pas assez distingués ni les malthusiens, ni les darwinistes. Afin de mieux faire comprendre la question, commençons par examiner les cas les plus simples; nous nous rapprocherons ensuite de la réalité plus complexe. Pour reprendre uq exemple ancien et classique dont on peut tirer des conséquences nouvelles, supposons un homme établi seul dans une île, où il a non seulement le nécessaire, mais encore le superflu, et un naufragé jeté dans cette île par la tempête. Sans doute le premier occupant n'est point obligé de céder ce qui lui est indispensable à lui-même pour vivre; cependant, il doit au nouveau venu une part de son superflu : si l'île suffit à nourrir deux hommes, le premier n'a pas le droit d'en accaparer la propriété tout entière. Il devra donc laisser une portion du sol au compagnon que le hasard lui envoie. Par là il n'accomplira point seulement une de ces œuvres de bienfaisance suspectes aux malthusiens et aux darvvinistes : ce sera un acte de stricte justice. Qu'il arrive encore dans l'Ile d'autres hommes, le sol finira par être tout entier occupé, approprié, couvert de maisons, enclos de barrières. Supposons alors qu'un nouveau naufragé survienne. De deux

choses l'une : ou l'île peut suffire à nourrir et à entretenir un homme de plus, ou elle ne le peut. Dans le premier cas, si les premiers propriétaires ne veulent pas que le nouveau venu, le nouvel occupant se trouve à leur égard et à l'égard de leurs propriétés dans un état de guerre naturel, ils lui devront une portion du terrain ^ Le terrain est-il déjà approprié tout entier et partagé entre les habitants, ils lui devront moralement un travail qui lui fournisse des moyens de subsistance, ou enfin, à défaut de travail immédiat, ils lui devront des secours provisoires. Cette obligation morale incombe non à un individu déterminé parmi les habitants de Tile, mais à tous les individus pris collectivement , et chacun devra contribuer selon ses propres ressources à cette tâche commune, à cette tache sociale. L'assistance est ici une garantie et une défense de la propriété, un traité de paix succédant à l'état de guerre. Elle ne cesserait d'être un devoir de justice pour devenir un acte de pure charité qu'à partir du moment où la subsistance des nouveaux venus ne pourrait plus être prélevée que sur le nécessaire des premiers occupants; dans ce cas, en effet, il faudrait sacrifier un homme pour en sauver un autre.

Supposons maintenant qu'au lieu d'être apportés dans l'île par la fatalité de la tempête, les nouveaux

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