LE DEVOIR SOCIAL D'ASSISTA^•CE ET LA PROPRIÉTÉ
leurs théories : « Un homme qui nait dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme n'a pas le moindre droit de réclamer une portion quelconque de nourriture. Il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n y a pas de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. » Tout se lie dans cette doctrine : c'est bien le droit même de vivre que Malthus dénie à une foule d'hommes. Pour résoudre la question , il s'en remet à la nature , qui ne connaît ni la pitié, ni la justice : il faudrait, au contraire, faire appel à la raison et à la liberté de rhomme. En effet ce n'est pas seulement au* « banquet de la nature », comme le prétend Malthus, que les nouveaux occupants demandent une place, c'est encore et surtout au banquet de Thumanité : ils sont hommes, et ce sont des hommes qui les ont appelés à Texistence; les a-t-on consultés avant de leur donner le jour? Et si, sans leur aveu, leurs parents les ont jetés dans la vie, n'est-ce pas à cette condition imphcite qu'ils leurs fourniraient une part de subsistance en échange d'une part de travail? Lorsqu'il naît un enfant dans une famille, a-t-on dit avec raison, aucun de ses frères n'est en droit de lui contester la participation aux biens du père; pareillement, il n'y a pas de
« cadets » dans la nation, qui a, comme l'individu, sa propriété. Si la famille fait défaut, il reste audessus d'elle la grande famille nationale avec le fonds national. Il y a solidarité entre tous les citoyens d'un même pays. Par cela même que vous, législateurs, vous n'avez pu établir de loi qui règle la multiplication de l'espèce, vous acceptez implicitement, à défaut des père et mère naturels, certaines charges à l'égard des enfants qui sont nés. Ces enfants ne sont ni « usurpateurs » ni « intrus, » puisqu'ils ne sont point eux-mêmes responsables de leur naissance, et vous n'êtes plus maîtres de les accepter ou de les rejeter, puisqu'en fait il y a actuellement pour tous assez de subsistances. Que la société veuille prendre ses précautions pour l'avenir, c'est ce dont les darwinistes nous montreront tout à l'heure la nécessité, mais la charge présente n'en existe pas moins et nous devons l'accomplir. Dans la société actuelle, les capitaux ne manquent point, mais tous les hommes n'en ont pas leur part; cet état de choses, effet inévitable des lois économiques , crée chez les travailleurs un état naturel d'infériorité et de servitude ; il y a donc lieu ici à l'intervention de ce que nous avons appelé la justice réparative, sous la forme de l'assistance sociale '. Au milieu d'une disette, celui qui refuserait de vendre son blé ou qui achèterait une grande
1. Voir, dans notre Science sociale contemporaine^ le livre con sacré à la justice réparutive.
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quantité de blé pour l'enlever à la circulation serait-il dans son droit? Il pourrait cependant se dire légitime propriétaire du produit de ses champs ou du produit de ses achats. Mais, nous le savons, le même principe qui fonde la propriété, à savoir le droit de travailler pour vivre, la limite par le droit égal d'autrui. La société, sur bien des points, a su imposer des restrictions et des obligations aux propriétaires qui se prétendaient « absolus » ; elle les oblige à ne pas entraver le droit de circulation, elle exproprie pour cause d'utilité publique, elle punit celui qui incendie son bien, elle devrait exiger une indemnité de celui qui le laisse en friche. En général, nous avons vu qu'aucun droit relatif aux objets extérieurs ne peut être absolu : il y a toujours place à des hmitations réciproques, par conséquent à des conventions et à des compromis. D'une part, l'individu peut dire : « Ce n'est pas moi qui ai demandé l'existence » ; d'autre part, la société peut répondre : a Ce n'est pas moi qui vous l'ai donnée » . Il faut donc en venir à un arrangement pacifique et ne pas raisonner d'après un seul côté de la question. Il y a là une convention tacite, un rapport contractuel qui établit à la fois le fondement et la borne du droit de propriété chez les uns et du droit de vivre chez les autres. Le premier n'est pas plus absolu que le second, mais on ne peut méconnaître l'un sans méconnaître l'autre.
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De ce que le devoir social d'assistance ne peut être illimité et inconditionnel, on ne saurait donc conclure avec Malthus et les naturalistes de son école que ce devoir n'existe pas. Si une telle conclusion était logique, il faudrait alors l'appliquer à tous les droits réels, car il n'en est aucun qui soit absolu et sans limites, pas plus le droit de propriété que les autres. La seule conclusion légitime, c'est qu'il faut renfermer l'assistance dans certaines bornes, la restreindre par la considération d'autres droits, la soumettre à des conditions, en faire, par conséquent^ l'objet d'un contrat, réaliser ainsi sur ce point comme sur tous les autres l'idéal de la justice contractuelle. La limite pratique d'un droit est toujours dans un autre droit ; par exemple, la limite du droit de propriété est dans le droit de circulation, dans le droit d'expropriation pour cause d'utilité publique, etc., et réciproquement; le moyen de fixer cette limite, c'est le libre débat entre les parties, lequel aboutit à un contrat. Tout politique qui néglige de donner aux lois qu'il promulgue la forme contractuelle, prépare pour la société des conflits de toute sorte et laisse dans la loi même un germe de guerre.
Mais, si la vraie philanthropie, qui ne fait qu'un avec la justice sociale, doit considérer le présent et le passé même, elle doit aussi regarder l'avenir. C'est à ce point de vue que les théories de Malthus et de Darwin vont reprendre l'avantage : les considérations empruntées à l'histoire naturelle viendront