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lui les causes de souffrance et diminuer les causes de plaisir, car l'exercice physique est la condition ou l'accompagnement de la plupart des plaisirs. Ainsi se produit une vie languissante, terne et monotone. « En résun^r, dit M. Spencer, lorsque, chez un peuple, le type moyen des constitutions s'abaisse à un certain niveau de force inférieur à celui qui peut résister sans difficulté aux travaux^ aux perturhations et aux dangers ordinaires, la mortalité n'est pas toujours diminuée, et, d'autre part, la vie, cessant d'être une jouissance, devient un fardeau ^ »
Telles sont les considérations des darwinistes sur l'abaissement physique des races par une philanthropie mal entendue. Ces considérations montrent bien que les morahstes, les économistes, les législateurs et les politiques doivent sortir de la routine traditionnelle pour calculer, d'après les lois de la biologie et de la sociologie contemporaines, les efTets à venir des mesures qu'ils conseillent ou adoptent. C'est ce qu'oublient également les partisans du socialisme. Toutefois, il faut se garder d'exagérer la portée, t les conséquences du théorème que nous venons d'exposer. Il y a ici des distinctions à faire, et ceux qui s'inspirent de Darwin ne les font pas toujours. Commençons par mettre hors de cause les malades proprement dits, qu'on les secoure à domicile ou dans les hôpitaux. Les maladies, en efïèt, sont le
1. Herbert Spencer, Introduction à la science sociale, p. 367.
plus souvent accidentelles, quand elles ne résultent pas d'un défaut originel de constitution ou d'excès volontaires. En soignant des travailleurs atteints par la maladie ou victimes de quelque accident, et en leur permettant de retourner ensuite à leur travail, il est clair qu'on ne rend pas un mauvais service à la société. Supposez que la femme d'un ouvrier bien valide et actif tombe malade : si l'ouvrier est trop pauvre et si personne ne vient à son secours, il sera obligé de se surmener et de s'épuiser, ce qui sera une perte pour la société entière; les enfants bien constitués qui, si on avait secouru la mère, auraient pu vivre, tomberont malades ou mourront si la famille est réduite à la misère. Faut il laisser mourir sans pitié ceux que la maladie atteint, comme une armée forcée d'abandonner quiconque tombe en route? C'est ce que ne soutiendra aucun darwiniste de bon sens. Et si l'on peut, au moyen du fonds social, favoriser l'assurance contre la maladie, cette mesure n'aura rien de contraire au progrès de la race. Le théorème de Darwin ne peut donc s'appliquer qu'aux infirmes proprement dits, auxquels la philanthropie donne aussi bien ses secours qu'aux hommes atteints par des maladies accidentelles. Mais, d'abord, on pourrait faire observer à Spencer et aux darwinistes que la population infirme des hôpitaux ou le nombre des assistés à domicile est une faible partie de la nation; il n'y a pas grand inconvénient pour les valides à secourir
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ces invalides. De plus, les infirmes des hospices ne contractent guère mariage et l'on n'a pas beaucoup à craindre leur postérité. Au reste, on pourrait mettre des conditions et parfois des empêchements légaux à leur mariage, si la chose devenait absolument nécessaire. Il en est de même des infirmes qui reçoivent des secours à domicile : quand ils ont quelque infirmité physique notoire, ils ne songent guère et ne trouvent guère à se marier. De plus, le théorème darwiniste prouve trop, car il ne s'applique pas seulement aux faibles de corps que la philanthropie privée ou sociale prend sous sa protection; pour être logique, il faudrait transporter ce théorème au sein même de chaque famille et soutenir que tout enfant mal conformé ou débile ne mérite pas de vivre. On ne dira plus : « Malheur aux vaincus! » mais : « Malheur aux faibles I » En effet, si un père ou une mère ne conservent la vie de leur enfant qu'à force de soins, si un médecin y emploie de son côté toute sa science, cet amour paternel ou maternel, cette science du médecin, n'auront fait que préparer « artificiellement à la société un membre sans vigueur » ; et celui-ci, à son tour, par le mariage, metira au monde des enfants encore moins vigoureux. Le procédé des Spartiates à l'égard des enfants chétifs redeviendra donc celui de la sociologie perfeclionnée et du nouveau socialisme. On essayera les hommes comme on essaye de nos jours les fusils, en jetant au rebut ceux qui ne peuvent supporicr une
certaine pression. C'est au sein de la famille, plutôt que dans les hospices, qu'on lutte à force d'art contre l'élimination naturelle des moins vigoureux; nous ne voyons donc pas que la philanthropie publique soit ici responsable des principaux inconvénients; c'est l'amour paternel ou maternel qu'il faudrait mettre en cause, et comme cet amour a infiniment plus d'avantages pour la société qu'il n'a d'inconvénients, il faut l'éclairer et non le diminuer. C'est plutôt avant le mariage qu'après la naissance des enfants que le vrai problème se pose et que la prévoyance doit s'exercer, dans l'intérêt de l'humanité même. Il y a là, avant tout, une question morale, et c'est au moraliste qu'il appartient d'abord de faire comprendre à l'individu infirme, mal constitué ou malade, la grave responsabilité qu'il accepte en contractant mariage et en risquant de faire retomber sur ses enfants les maux dont il souffre. « L'homme, remarque Darwin, étudie avec la plus scrupuleuse attention le caractère et la généalogie de ses chevaux, de son bétail, de ses chiens avant de les unir entre eux, précaution qu'il ne prend jamais quand il s'agit de son propre mariage ^ » Il est certain que l'individu qui en appelle un autre à la vie n'est pas seul en cause dans la question et que, s'il fait bon marché pour son compte des maux physiques, il doit hésiter
{. Darwin, la Descendance de Vliomme, t. II, p. 438.
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avant d'y condamner sa postérité. Mais faut-il aller plus loin et faire de la question morale une question sociale ou juridique? L'État, le protecteur naturel du droit des tiers, doit-il ici intervenir pour leur intérêt moral et même pour les questions de pure fortune? — Darwin et ses partisans, tels que M. Ribot, sont assez portés à faire intervenir l'État, soit dès à présent, soit losrque les mœurs auront préparé cette intervention socialiste. « Lorsqu'on aura mieux compris, dit Darwin, les principes biologiques, par exemple les lois de la reproduction et de rhérédité, nous n'entendrons plus des législateurs ignorants repousser avec dédain les plans que nous leur soumettons... plans destinés à vérifier si, oui ou non, les mariages consanguins sont nuisibles à l'espèce. » Selon Darwin, les deux sexes doivent s'interdire le mariage lorsqu'ils se trouvent dans un état trop marqué d'infériorité de corps et d'esprit. Il en est de même de ceux « qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants, car la pauvreté est non seulement un grand mal en soi, mais elle tend à s'accroitre en entraînant à sa suite l'insouciance dans le mariage. » M. Ribot espère avec raison que les mœurs finiront par tenir compte des données de la science dans celte grave question % mais il laisse entrevoir l'intervention finale de la loi. C'est là, selon nous, un
i, L lier édité psychologique, '^. 382.
moyen dangereux et une forme de socialisme peu acceptable. En prétendant favoriser des mariages bien assortis au point de vue physique, la loi pourrait d'abord favoriser la débauche et la naissance des enfants illégilimes. Or, la débauche et l'union temporaire des sexes, non accompagnée de prévoyance ni de charges déterminées, « encombrerait » la société de « non-valeurs » encore bien plus que les mariages des êtres faibles. En second lieu, l'intervention de la loi pourrait, plus encore que ne le fait parfois celle des parents, empêcher des mariages bien assortis au point de vue moral et intellectuel, comme au point de vue du cœur. Enfin les gouvernements sont encore moins infaillibles que les parents quand il s'agit de prendre une décision relative à l'avenir des enfants. Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait d'exiger que ceux qui veulent se marier justifient de leurs moyens d'existence et de la possibilité d'élever leurs enfants. Encore faudraitil, répétons-le, éviter d'encourager, comme en Allemagne, les naissances illégitimes. Mais cette question n'est pas, à vrai dire, du ressort de la philanthropie proprement dite, dont nous nous occupons plus spécialement. La philanthropie ne peut être ici accusée que pour les secours qu'elle donne aux faibles de corps, pour la prolongation artificielle de leur existence et pour le moyen qu'elle peut leur fournir de mettre au monde des enfants encore plus faibles. Or, sur ce point, les darwinistes exagèrent le mal
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causé par la philanthropie, car ils oublient qu'elle ne peut entièrement transformer la nature : son pouvoir se borne soit à prolonger l'existence de l'individu (ce qui n'est pas un grand mal), soit à prolonger sa race pendant un temps plus ou moins court. De deux choses l'une : ou le mal secouru par la philanthropie est un germe fatal de déchéance et de mort pour la postérité de l'homme secouru, et alors la bienfaisance ne fera que retarder, sans l'empêcher, l'inévitable extinction de cette postérité; ou, au contraire, le mal est réparable et la postérité peut se relever, se fortifier, se perfectionner, en un mot gravir la montagne au lieu de redescendre ; et alors faut-il blâmer la philanthropie d'avoir tendu une main secourable à ceux qui allaient tomber pour jamais? Ce dilemme, l'avenir seul peut le résoudre dans chaque conjoncture particuhère : comment donc en préjuger la solution, et cela au profit des sentiments les plus impitoyables? Nous verrons tout à l'heure que les inconvénients, quand ils existent, sont eux-mêmes compensés par des avantages. La conclusion naturelle est que, si le moraliste ne saurait trop se préoccuper de ces problèmes complexes, le législateur ne saurait être trop prudent quand il s'agit d'intervenir, car cette intervention est encore bien plus « artificielle » et peut être plus dangereuse que l'intervention de la philanthropie ^
1. Il y a d'ailleurs un fait établi par la statistique : malgré la propagation plus grande des faibles dans nos sociétés ci-
Passons maintenant de l'action que la philanthropie peut exercer directement sur les individus à celle qu'elle peut exercer sur le milieu en le rendant plus favorable aux faibles et aux chétifs. Il y a encore ici une importante distinction que les darwinistes négligent trop souvent de faire. Parmi les conditions de milieu, d'hygiène et de santé qu'on peut ménager à un ensemble d'hommes, il faut noter d'abord les conditions normales, qui tendent à assurer le développement ou le fonctionnement normal des organes, par exemple un air pur, des aliments nourrissants et suffisants, des vêtements sains, des habitations salubres, un travail proportionné aux forces, etc. Une philanthropie qui s'efforce de réaliser ces conditions pour le plus grand nombre d'hommes possible agit évidemment dans le sens même de la nature : elle fortifie les générations, loin de les affaiblir. Ce serait un sophisme de prétendre qu'on fortifierait encore plus les générations en les habituant à se passer de ces conditions favorables, car on ne s'habitue point à se passer du nécessaire : le budget de la nature et de la vie est fixé et ne peut varier que dans
vilisées, sous l'influence des sentiments philanthropiques, et malgré l'accroisscinent de la population, la lon{,fêvité est aujourd'hui plus grande qu'autrefois. C'est une preuve que, jusqu'ici, la diminution de certaines causes de mortalité l'a emporté sur l'accroissement des autres. De plus, l'alïaibiissement des générations présentes peut provenir du surcroît d'impulsion donné à l'industrie dans des conditions encore très défectueuses et que l'avenir doit améliorer.
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des limites restreintes. Que dirait-on d'un père de famille qui, pour exercer la puissance nutritive de ses enfants, prétendrait les habituer à vivre sans manger, qui, pour exercer leurs poumons, les placerait dans une atmosphère viciée, qui, pour exercer leur sens de la vue, les ferait travailler et lire dans une chambre sans lumière? Ce serait là se proposer un problème insoluble comme celui de faire vivre un poisson hors de l'eau. En fait, les populations soumises à des influences malsaines deviennent chétives et maladives; la croissance des enfants avorte : ils sont anémiques, faibles, petits de taille, maigres, frappés d'infirmités telles que les goitres, la pellagre, les ophtalmies, le crétinisme. On ne fortifierait pas l'humanité en lui faisant habiter les contrées malsaines plutôt que les contrées saines. De même, un excès de travail épuise l'intelligence et le corps des générations comme des individus. Sans doute les plus forts survivent, mais ils survivent afl"aiblis et, quoique relativement forts, ils sont réellement devenus faibles : ce sont des borgnes parmi des aveugles. On a ainsi obtenu artificiellement une survivance de faibles qui à leur tour engendreront des faibles. L'argumentation des darwinistes pourrait donc se retourner, et nous poserons à notre tour le théorème suivant : — Réaliser les conditions normales les plus favorables au développement de l'humanité, c'est assurer le développement et la sélection d'une majorité de forts, tout
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en ne sauvant qu'une minorité de faibles; car il est exceptionnel d'être malade quand on est dans les meilleures conditions d'iiygiène et de nourriture.
C'est seulement, selon nous, pour les conditions anormales qu'est valable le raisonnement de Spencer, reproduit par de Gandolle. Si l'on élève les enfants dans la mollesse, dans la paresse intellectuelle et physique, si on les nourrit de sucreries au lieu de pain et de viande , si on les élève en serre chaude et non au grand air, si on ne les laisse prendre aucun exercice, de peur qu'ils ne se fatiguent : il est clair qu'on les abâtardit et qu'on prépare, par leur intermédiaire, l'abâtardissement de la race elle-même. En un mot, c'est le luxe, c'est la mollesse et l'oisiveté qui sont des causes de décadence pour une génération. Il n'est pas étonnant, à ce point de vue, que le docteur Jacoby ait pu démontrer l'inévitable extinction qui attend toute famille royale ou aristocratique, qu'il s'agisse des Césars, des Médicis, des Valois, des Bourbons, de notre noblesse française, de raristocratie vénitienne ou des lords anglais : car c'est dans ces familles que les causes de décadence, inséparables du pouvoir et de la richesse, produisent leurs résultats fatals. « La stérilité, les psychopathies, la mort prématurée et finalement l'extinction de la race ne constituent pas un avenir réservé spécialement et exclusivement aux dynasties souveraines : toutes les classes privilégiées, toutes les familles qui se trouvent dans des
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positions exclusivement élevées, partagent le sort des familles régnantes, quoique à un degré moindre, qui est toujours en rapport direct avec la grandeur de leurs privilèges et la hauteur de leur fonction sociale *. » Mais, une fois ce principe accordé, nous demanderons aux disciples pessimistes de Darwin si la philanthropie a l'habitude d'assurer aux indigents le luxe et la vie molle des aristocraties. — Elle permet du moins, nous dira-t-on, l'oisiveté; — mais c'est alors la faute de ceux qui viennent au secours des travailleurs, car ils ont le droit et le devoir d'exiger du travail en échange de leur assistance.
Nous n'avons encore examiné que le premier des théorèmes darwiniens relatifs aux effets de la philanthropie mal appliquée : une société peut baisser sous le rapport physique par la conservation artificielle ^e ses membres les plus faibles, si elle n'agit pas dans le vrai sens de la nature. Mais les darwinistes ajoutent qu'elle baisse aussi sous le rapport moral par la conservation artificielle des individus « les moins capables de prendre soin d'eux-mêmes ». Le principe sur lequel ce nouveau théorème repose, c'est que les lois de l'hérédité et de la sélection s'appliquent au moral comme au physique. Ce principe, nous reconnaissons que MM. Galton, Ribot et Jacoby l'ont mis hors de doute. Les vices moraux finissent par se transmettre, comme les vices physi-