‹ La propriété socialeChapitre 42 sur 55 · Thicrs, de la Propriété, p. 32S et suiv · texte numérisé non relu

Thicrs, de la Propriété, p. 32S et suiv

superflu funeste et abrutissant de l'alcool et du tabac, ils pourraient en vingt ans acheter toutes les manufactures où ils travaillent. D'autre part, ajouterons-nous, si ceux qui sont dans l'aisance épargnaient un peu de leur superflu et retranchaient quelque chose de leurs dépenses, souvent nuisibles, pour venir en aide aux travailleurs, ils pourraient avant vingt ans leur donner toutes les manufactures où ils travaillent. A plus forte raison, les assurances pourraient-elles mettre à l'abri d'une foule de misères, et cela au moyen de sommes relativement modiques, d'autant plus modiques que les assurances seraient plus généralisées. Ce qui fait la force des capitaux dans les sociétés modernes, c'est leur union et leur combinaison; pour le chimiste, l'acide nitrique isolé et le coton isolé n'ont guère de puissance, mais leur combinaison fera sauter des quartiers de roche et aplanira des montagnes. En face des capitaux associés, il faut que les travailleurs associent leur prévoyance et leurs épargnes, dont la force est centuplée par le régime des assurances.

La vraie assurance populaire pourrait s'appeler l'assurance du capital humain : elle a pour objet principal de l'assurer contre la destruction prématurée par la mort et contre le chômage. M. Brentano a montré que l'ouvrier, pour être garanti, devrait contracter quatre assurances difl'érentes : 1» une assurance ayant pour objet une rente destinée à

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nourrir et à élever ses enfants dans le cas où il mourrait prématurément : « c'est, dit M. Léon Say, la garantie du renouvellement de la classe ouvrière ; » 2° une assurance de rente pour ses vieux jours; 3° une assurance pour le cas d'infirmités, d'accidents et de maladie; 4*^ une assurance pour le cas de chômage par suite du manque de travail. M. Engel, dans ses statistiques, évalue à 0 fr. 60 par jour le prélèvement nécessaire pour réaliser cette quadruple assurance et beaucoup d'économistes pensent que, dans un avenir peu éloigné, ce prélèvement de 0 fr. 60 sur le salaire journalier ne rencontrera d'autre obstacle que des habitudes d'ivrognerie et de dissipation. Or, grâce à la solidarité croissante qui se manifeste dans nos sociétés modernes entre un citoyen et les autres, l'imprévoyance de l'un retombe la plupart du temps sur les autres. C'est en vertu de ce principe qu'on oblige à éclairer la nuit les voitures, à faire ramoner les cheminées pour éviter les incendies, etc. Si on venait à reconnaître un jour qu'il y a un intérêt majeur à rendre obligatoire l'assurance contre l'incendie, on pourrait tout aussi bien l'imposer que l'on impose les précautions contre l'incendie. Dans l'ordre intellectuel et moral, l'État a le droit d'exiger le minimum d'instruction nécessaire à l'exercice des droits de citoyen, surtout du droit de suffrage, car nous sommes tous intéressés à ce que ceux qui partagent avec nous le pouvoir de contri-

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buer au gouvernement ne soient pas dans un état de servitude et d'incapacité réelles. En vertu du même principe l'État peut, sans violer la justice et au nom de la justice même, exiger des travailleurs un minimum de prévoyance et de garanties pour l'avenir; car ces garanties du capital humain, qui sont comme un minimum de propriété essentiel à tout citoyen vraiment libre et égal aux autres, sont de plus en plus nécessaires pour éviter la formation d'une classe de prolétaires fatalement vouée soit à la servitude, soit à la rébellion. Outre que le travailleur imprévoyant n'a du citoyen libre que le nom, il finit toujours par retomber, lui ou les siens, à la charge de la charité et de la propriété publiques. L'État et les communes ont parfaitement le droit de prendre d'avance, au nom de tous, leurs précautions contre une charge qui finira par incomber à tous. Enfin le père de famille n'a pas plus le droit de pratiquer l'imprévoyance absolue au point de vue intellectuel et moral, car sa famille entière sera uu jour victime de cette imprévoyance, puis, après sa famille, la commune et l'État. C'est donc au nom même de la justice, de la liberté et de l'égalité, qu'on peut établir pour l'individu l'obligation d'assurer en sa personne le capital humain par un minimum de garanties. Il n'y a là aucun « socialisme d'État », mais une simple précaution de tous envers chacun, et cela au bénéfice de chacun : les intérêts, sur ce point, sont aussi harmoniques que les droits. Ne

nous laissons pas, encore ici, distancer par l'Allemagne, comme nous l'avons été déjà pour le service obligatoire et pour l'instruction obligatoire ^ Les économistes n'ont pas épargné leurs objec-

i. La seule question qui nous semble pouvoir admettre des solutions diverses, c'est de savoir si l'État doit lui-mêaie se changer en une société d'assurances, ou simplement donner sa garantie à des sociétés particulières. Ce qui est certain, c'est que l'assurance a ce caractère de ne pouvoir être entreprise par un individu; elle ne peut l'être que par des sociétés, et la seule raison de choisir est dans le bon marché ainsi que dans l'excellence de l'administration. Les partisans de l'État soutiennent que, plus la société d'assurance est vaste, nombreuse et centralisée, plus la prime se réduit. Ils ajoutent que les opérations de l'assurance ont leur analogue dans beaucoup d'opérations administratives, telles que les caisses de retraites pour les fonctionnaires, les veuves, les orphelins; la police des constructions ressemble à l'assurance immobilière, la perception de? contributions directes ressemble à l'encaissement des primes ; les affaires de banque confiées à l'État ressemblent à l'administration et au placement des capitaux d'assurance. Les adversaires de l'iitat préfèrent lui confier simplement un droit de contrôle et réclament la réforme de nos législations dans le sens des lois adoptées par les États- Unis pour la « surintendance des assurances ». Enfin une opinion intermédiaire, qui semble mieux adaptée à notre époque de transition, admet que l'État contribue pour sa part à payer la prime, comme en Allemagne, tout en laissant aux individus le choix entre les diverses sociétés reconnues pir l'État. La loi allemande sur les sociétés de secours mutuels oblige tout travailleur dont le salaire ne dépasse point 7 francs à faire partie d'une société d'assurance mutuelle contre la maladie, société choisie librement par lui au nombre des diverses sociétés d'assurances mutuelles, avec la garantie de l'État et des communes. Les patrons sont tenus de faire inscrire leurs ouvriers et de prendre à leur charge le tiers de la cotisation. Les communes sont invitées à fonder des sociétés d'assurances mutuelles et à s'associer entre elles pour ces fondations. Quant à la loi sur l'assurance contre les accidents, elle a été plus récemment volée.

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lions aux projets d'assurance universelle et obligatoire avec concours de TÉtat. Ces objections sont tirées : 1° de l'accroissement d'impôts nécessaire pour constituer l'apport de l'État à la caisse d'assurances ; 2° du renchérissement de la vie causé par l'augmentation de prix où les industriels chercheraient un dédommagement à leur cotisation personnelle. — A la seconde objection on peut répondre : les travailleurs gagneraient plus en tant qu'assurés qu'ils ne perdraient en tant que consommateurs. Les patrons, d'ailleurs, ont eux-mêmes intérêt à ce que les ouvriers soient dans une situation meilleure; de plus, ils ont généralement assez d'intentions charitables pour ne pas refuser de contribuer à une organisation intelligente et en somme économique de la fraternité. Quant à l'objection tirée des impôts, elle est plus grave. Elle perd cependant de sa valeur si on songe qu'ici encore l'ouvrier profite plus de l'impôt destiné aux assurances qu'il n'en est grevé. L'objection tombe même tout à fait si on admet la possibilité de ressources nouvelles pour l'État.

L'État s'occupe des intérêts généraux de l'agriculture et du commerce : il s'occupe des travaux publics, des beaux-arts, des postes, des télégraphes, etc. ; il pourrait aussi centraliser les efforts, les dons, les prêts des particuliers en vue des établissements de philanthropie. A des besoins nou-

l'assistanck sociale, l'assurance loi

veaux doivent répondre, dans le grand corps de l'État, des organes nouveaux. Nous ne méconnaissons pas les inconvénients d'une intervention de ce genre; les ouvriers compteront sur l'État et voudront toujours lui faire faire plus qu'il n'a le droit de faire. Il n'en est pas moins vrai qu'il se produit ici une dispersion des forces, une anarchie, un manque d'initiative et d'organisation qui entravent bien des réformes. Les individus se soucient peu de léguer leurs biens à FÉtat en général et d'augmenter la propriété collective pour un usage général et neutre; mais combien de personnes feraient volontiers des donations ou des legs aux institutions philanthropiques ! Les congrégations religieusesontunart admirable pour trouver de l'argent en vue de leurs œuvres de bienfaisance; l'État ne peut se croiser les bras et se désintéresser comme s'il n'avait à ce sujet aucune obligation morale. La prévoyance, la bienfaisance publique, la « fraternité », dans nos sociétés modernes régies par des lois de plus en plus complexes, ne saurait demeurer une sorte de luxe moral entièrement abandonné aux hasards de l'inspiration individuelle ; elle est un devoir général de justice, elle est une œuvre de science et non de pur sentiment, à laquelle doivent concourir l'économie sociale et l'histoire naturelle. L'idée qui ressort des travaux de l'école darwiniste sur l'hérédité et la sélection est, en dernière analyse, celle de la solidarité; or c'est

le fondement même de la fraternité morale. La solidarité fait retomber sans doute le mal des uns sur les autres, mais elle étend aussi le bien de chacun à tous ou de tous à chacun. Elle oblige moralement la société à chercher un remède pour tout mal qui afflige lindividu, parce que ce mal tend à devenir social. La solidarité enferme nos sociétés modernes dans cette alternative : progrès ou disparition.

Dans les machines perfectionnées dont se sert rindustrie pour filer le lin, le coton ou la laine, dès qu'un seul fil se brise, le métier s'arrête de luimême, comme si le tout était averti de laccident arrivé à l'une de ses parties et, avant de l'avoir réparé, ne pouvait continuer son travail. C'est l'image de la solidarité qui régnera de plus en plus dans la société humaine. Au milieu de cette trame sociale où s'entre-croisent toutes les destinées individuelles, il faudrait que pas un fil, pas un individu ne fût brisé sans que le mécanisme général fût averti, atteint, forcé de réparer le mal dans la mesure du possible. C'est l'idéal que poursuit la philanthropie et dont elle se rapprochera d'autant plus qu'elle deviendra plus scientifique dans ses méthodes, sans cesser d'être aussi généreuse dans ses inspirations.

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