LE FONDS SOCIAL DE PUISSANCE POLITIQUE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL
La puissance politique, sous les formes du pouvoir délibératif et exécutif, constitue une sorte de fonds social, un capital de force collective. Par le suffrage universel, cette puissance politique se trouve distribuée entre tous et répartie dans la masse de la nation. De là des progrès incontestables, de là aussi de grands déboires. L'exemple de l'Amérique, de la France et de la Suisse, inspire aujourd'hui de légitimes inquiétudes à ceux qui n'admettent pas le dogme de Tinfaillibilité du peuple. Le suffrage universel a ses contradictions intimes, ses « antinomies », qui sont comme autant d'énigmes que la démocratie doit résoudre.
D'abord, on peut se demander si le triomphe de la démocratie n'amènera point tôt ou tard celui du socialisme, si le pouvoir social remis aux mains de la foule ne finira point par remettre aussi la pro-
loi LA PROPRIÉTÉ SOCIALE
piiété sociale entre ses mains. La tendance des classes laborieuses, en effet, quand elles se voient arrivées au pouvoir, c'est d'employer leur force non seulement au profit de leurs droits, mais encore au profit de leurs intérêts particuliers. Rien n'est plus difficile que de rester dans les vraies limites de son pouvoir quand on en a um. La chose fut toujours difficile et souvent impossible pour les rois comme pour les aristocraties, en un mot pour les minorités; elle est difficile aussi pour les masses et pour les majorités, surtout quand aucun contrepoids n'est établi par une représentation équitablement proportionnelle des minorités mêmes. D'une part le peuple tend toujours à augmenter l'action du pouvoir démocratique; d'autre part, le pouvoir a d'autant plus besoin d'être limité dans son action qu'il est plus démocratique. Voyez le corps vivant, avec lequel le corps social a tant d'analogies; dans l'organisme, il se produit une distinction croissante des parties et une spécialisation croissante des organes, qui rend chacun plus propre à sa vraie fonction et par cela même plus impropre aux autres fonctions. Le cœur fait bien son office et le cerveau fait bien le sien, mais l'un ne peut faire l'office de l'autre. Si le cerveau voulait et pouvait intervenir dans les battements du cœur, la circulation du sang serait en danger. La même loi régit l'organisme social. Le gouvernement par voie de suffrage ne peut vivre qu'à la condition de devenir de plus en