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LES ANTINOMIES DE LA DÉMOCHATIE

plus propre à remplir sa vraie fonction, qui est de corriger les injustices de toute sorte dans les rapports des citoyens entre eux; mais si, avec les socialistes, on veut le charger du bonheur de tous, lu faire régler les rapports de l'ouvrier avec le patron, fixer les heures de travail, fixer le taux des salaires, on reconnaîtra qu'il est impropre à cette tâche, précisément parce qu'elle n'est pas la sienne. Il y a donc, entre les tendances envahissantes du pouvoir démocratique et ses aptitudes si hmitées, une véritable antinomie, dont la solution est pour les démocraties modernes une question de vie ou de mort. L'individu et la société se trouvent ici en présence; il faut trouver un moyen de concilier, dans l'ordre politique, la liberté individuelle et la puissance sociale, comme il faut concilier parallèlement, dans l'ordre économique, la propriété individuelle et la propriété sociale.

Le suffrage universel a encore d'autres contradictions. D'une part, le progrès ne peut se faire que par une concurrence et une sélection soit entre les divers peuples, soit entre les citoyens d'un même peuple; et l'instrument de cette sélection, c'est une certaine inégalité qui permet aux éléments supérieurs de l'emporter dans la lutte. D'autre part, la démocratie repose sur l'égalité. Dès lors, n'y a-t-il point une essentielle contradiction entre la politique du progrès, qui s'efforce d'assurer le libre essor des supériorités, et la pohtique démo-

cratique, qui tend à établir l'égalité universelle? Voilà encore un problème inquiétant qui s'impose au philosophe relativement à l'avenir des démocraties. Beaucoup d'esprits se demandent si l'égalité ne menace pas les sociétés démocratiques d'un abaissement progressif, tout comme la fraternité, qui conserve artificiellement les faibles, semble menacer notre espèce d'un abâtardissement progressif. Grâce à la fraternité, dit-on, le phthisique et le scrofuleux vivent, mais la race en souffre; de même, grâce à l'égalité politique, l'ignorant et le paresseux sont électeurs, mais l'État en pâtit. Comment admettre tout le monde au partage de la puissance sociale, cette propriété collective d'un ordre supérieur, sans y admettre une quantité d'incapables et d'indijnes, dont l'action affectera le corps social, l'administration publique, le caractère national? Ce que les mauvais gagneront, tous ceux qui valent mieux qu'eux ne l'auront-ils point perdu ^? Par une sorte d'ironie de Thistoire, les vertus mêmes des sociétés modernes, liberté, égalité, fraternité, seraient ainsi des germes de ruine Visant au progrès, ces sociétés seraient condamnées au recul; aspirant à ennoblir la condition humaine, elles ne réussiraient qu'à la corrompre. Toutes ces contradictions reviennent à l'antinomie fondamentale du droit de suffrage, également partagé entre tous comme une propriété com-

i. Voir, sur ce sujet, M. Schérer, la Démocratie et la France, p. 83.

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