CHAPITRE PREMIER
Bataille de Saint-Denis.
Ici commence la seconde guerre dite de religion , où la religion n'est pour rien, ni dans les motifs, ni dans les moyens, ni même dans les prétextes.
La reine et le jeune roi étaient à Monceaux en Brie, maison de campagne tout ouverte. L'approche du prince de Condé jette la terreur à la cour. Elle fait arriver les Suisses à marches forcées; la reine et son fils se placent au milieu d'eux et partent pour Paris.
A une lieue de Monceaux, l'escadron du prince de Condé se présente la lance en avant, prêta charger. Les Suisses se forment en bataillon carré, baissent la pique et font bonne contenance. Dandelot et La Rochefoucauld tentent d'entamer les
côtés et l'arrière-garde. Le jeune roi , outré de colère, charge lui-même; il aurait peut-être engagé l'action, si le connétable, plus prudent, ne l'eût empêché.
Ce n'était plus l'enfant de quatorze ans qui avait été proclamé à Rouen et dont on pouvait se disputer la tutelle; il avait dix-sept ans, de la force, de l'adresse, développées par l'exercice ; dans son voyage d'une année il avait vu beaucoup d'hommes et beaucoup de choses; à chaque pas il avait reçu des témoignages de respect et d'affection , et rencontré des traces récentes de révolte; il avait appris l'orgueil de la royauté et ressenti son irritation dans les humiliations du pouvoir disputé et dans les exaltations simultanées du pouvoir adoré. Dégagé des lisières qui avaient conduit son enfance, il ne contestait pas encore à sa mère le droit de se faire écouter, parcequ'elle avait plus d'expérience que lui , mais il se connaissait le droit de se faire craindre et obéir. C'était étrangement confondre les temps et les circonstances , que de prétendre, comme le faisaient Condé et Coligni, réaliser sur ce jeune roi le projet d'enlèvement conçu durant son enfance, plusieurs années auparavant. A l'égard de la reine, c'était lui déclarer personnellement la guerre et la punir de la protection qu'elle avait donnée au prince de Condé , aux Colignis, aux calvinistes de leur parti, unique-
ment parcequ'elle n'avait pas fait tout ce qu'ils auraient voulu, et qu'au lieu de les élever, elle s'étaient bornée, en régente sage, à les soutenir. Elle fut ainsi forcée à la haine pour Condé et ses principaux adhérens, et aussi à retirer aux calvinistes, comme formant le parti de Condé ou lui don nant leur nom , une protection qu'elle avait entendu donner à une croyance sans danger pour les intérêts de l'état. C'est ce changement que les historiens ont qualifié de variation dans les sentimens religieux, et. qu'ils ont cru déterminé par l'amour du pouvoir; certes il ne fallait à la reine que le sentiment du plus important devoir pour ne pas consentir à l'enlèvement du roi et au sien propre; et déjà il ne s'agissait plus du pouvoir de la tutelle dont on l'avait crue si jalouse : le pupille avait pris son essor et sentait profondément dans son âme royale qu'il s'agissait du pouvoir du roi. H savait bien dire de lui-même à sa mère. : Le duc d'Albe a raison , des têtes si hautes sont dangereuses dans l'état; l'adresse n'y sert plus de rien, c'est la force qu'il faut ; il savait bien dire à l'amiral deColigni ; Bientôt vous voudrez être seul en France et nous chasser du royaume. Ce n'était pas sa mère qui le faisait suffoquer de colère quand des ambassadeurs de princes protestans de l'Allemagne vinrent lui demander liberté de conscience sans exception de temps, de lieux ni de personnes, et
qu'il leur répondit d'une voix frémissante : Je conserverai volontiers l'amitié de vos princes quand ils ne se mêleront pas plus des affaires de mon royaume que je ne me mêle de celles de leurs états : je suis vraiment d'avis de les prier aussi de laisser prêcher les catholiques et dire la messe dans leurs villes. Les historiens parlent aussi du jeune roi de dixhuit ans comme de Tentant émancipé à quatorze, et de la reine-mère comme de la nourrice qui le soutient avec des lisières. 11 est manifeste que, en 1567, le roi marchait en maître sur les traces de son père et de son aïeul , que sa mère suivait et ne dirigeait plus : une soumission forcée eût opéré son changement à l'égard des partis, si son ressentiment personnel ne l'eût préparé.
La cour arrive à Paris, profondément offensée. Les confédérés publièrent qu'ils n'avaient pris les armes que pour chasser leurs mortels ennemis d'auprès du roi; et se sauver, selon l'expression de Lanoue, par les bras , plutôt que par les jambes. La régente n'avait point mérité l'injure qu'ils lui faisaient.
Le prince de Condé fait le blocus de Paris ; il demande les états-généraux, la diminution des impôts, l'expulsion des maltôtiers italiens; il fait afficher dans les villes, qu'il n'a pris les armes que pour le soulagement du peuple.
La révolte des princes est ici à découvert et sans
détour ; ce n'est plus au nom de l'hérésie contre l'église qu'ils se déclarent, c'est au nom de l'oppression contre la tyrannie, et de la misère publique contre les spoliateurs ; c'est un prince du sang , ce sont des grands et leurs complaisans vassaux qui, pour des intérêts personnels, s'élèvent contre la régence de l'état; c'est Condé, ce sont les Colignis, leurs amis et leurs créatures conjurés contre Catherine de Médicis, le connétable de Montmorenci, le cardinal de Lorraine et six mille Suisses.
On se bat le 10 novembre 1667 dans la plaine de Saint-Denis. La victoire est long-temps indécise. Enfin le champ de bataille reste au troupes royales; mais le connétable est blessé à mort.
La régente, pour éviter le choix d'un autre chef qui serait probablement dévoué au cardinal de Lorraine , met à la tête de l'armée royale le duc d'Anjou, par qui elle avait déjà fait présider le conseil en l'absence du roi ; il est nommé lieutenantgénéral du royaume pour combattre les rebelles, cette tâche étant jugée au-dessous de la majesté royale. On donne des capitaines expérimentés pour conseil au duc d'Anjou ; il n'avait que seize ans, circonstance qui fait voir combien il est injuste d'accuser Catherine d'avoir voulu retenir ses fils dans une perpétuelle enfance pour se conserver l'autorité.
Le duc d'Anjou poursuit le prince de Condé; qui
passe la Meuse à la fin de décembre avec sa cavalerie pour aller au-devant des troupes allemandes que lui amène le prince palatin Casimir, et il rentre en France , au mois de janvier 1 568 , avec une armée leste, pleine de confiance, cherchant le vainqueur comme une proie assurée. Elle apprend qu'il est à Chartres, et fait le siège de cette ville.
La reine, toujours dans l'idée qu'une victoire et une défaite sont presque également dangereuses pour elle, persuadée que le roi est trop près du moment où il entrera dans le plein exercice de la royauté , pour qu'elle prenne sur elle l'événement d'une bataille décisive, et que ce jeune prince n'est pourtant point encore assez dégagé des incertitudes de l'inexpérience pour prendre fermement un parti eu connaissance de cause, négocie un nouvel accommodement, dans la vue de gagner du temps, peut-être aussi de se venger plus sûrement du prince de Condé et des Colignis, devenus ouvertement ses ennemis personnels.