RÉSUMÉ DE CES CAUSES
Quand on a suivi attentivement et sans prévention les évènemens précurseurs du massacre de la Saint-Barthélemi et la marche des personnes qui ont concouru à l'ordonner, on est fort surpris de se trouver si éloigné de la plupart des opinions publiées sur les causes de cet événement, et de n'être complètement d'accord avec aucune.
D'abord ce n'a point été un acte de fanatisme religieux. Ce ne sont point les protestans qu'il a frappés, ce sont les amis et les partisans de l'amiral Coligni. Ce ne sont pas des huguenots qu'on a voulu détruire pour extirper l'hérésie; ce sont des rebelles et des traîtres qu'on a prétendu prévenir ou punir. L'hérésie n'a pas même été rappelée une fois comme prétexte dans les con-
seils secrets du Louvre; on n'y a pas prononcé le mot de religion; on n'y a admis ni appelé aucun ecclésiastique , pas même le cardinal de Guise.
Voltaire a pu dire comme fiction poétique dans la Henriade :
C'est la religion dont le zèle inhumain , Mit à tous les Français les armes à la main.
Mais c'est uniquement par réminiscence de poète , qu'il a dit ensuite dans son Essai sur les guerres civiles 9 que «quelques prêtres, tenant un crucifix d'une main et une épée de l'autre, couraient à la tête des meurtriers et les encourageaient , au nom de Dieu, de n'épargner ni parens ni amis. » Ni Pierre Mathieu, niTavannes, ni deThou, ni Davila, ni d'Aubigné, ni aucun des nombreux écrits du temps qui ont été lus pour la rédaction de celui-ci, ne disent rien de semblable. On possède encore d'anciens tableaux et d'anciennes gravures qui représentent le massacre ; on n'y voit pas un prêtre. La joie des cardinaux à Rome a été condamnée par la douleur du pape ; la joie des cardinaux, fort étrangère à la religion , était celle de princes romains dont la domination se voyait triomphante : elle ne prouve pas qu'ils aient eu part à la victoire.
Les protestans ont supposé que le massacre avait été prémédité et concerté à Bayon ne, avec le duc
d'Albe, en i565, sept ans avant l'exécution. Cette assertion a eu pour unique fondement le rapport de Henri , prince de Béarn , alors âgé de moins de onze ans, devant qui Catherine de Médicis et le duc d'Albe s'entretinrent de leurs vœux très présumables pour l'extirpation des protestans de France et des gueux de Hollande. Henri rapporta que le duc d'Albe avait dit à la reine (\\iune tête de saumon valait mieux que mille têtes de grenouilles.
11 est absurde de voir là le complot de la Saint- Barthélcmi concerté entre Catherine de Médicis, Charles IX et le duc d'Albe.
D'abord il y a une distance infinie entre les opinions et les vœux exprimés dans une conversation , et un complot positif. Ensuite il y eut sept années d'intervalle entre le voyage de Bayonne et le massacre. Troisièmement , à l'époque du voyage, Charles IX n'avait guère plus de treize ans. En quatrième lieu le propos du duc d'Albe aurait un sens opposé au massacre, car il voudrait dire qu'il fallait tuer le chef ou les chefs, et ne pas s'embarrasser de la multitude; la conséquence aurait donc été de tuerColigni, et de laisser tranquilles les huguenots : or ce n'est pas ce qu'on a fait. Cinquièmement, le premier coup qui a été porté sur l'amiral et l'a blessé est une preuve qu'on ne songeait pas à faire la boucherie du surlendemain ; car ce coup manqué était , pour le parti de Coligni, ua
avertissement de se mettre sur ses gardes, et un moyen d'attirer sur la cour un massacre, au lieu de lui donner le moyen d'en faire un. Enfin, si le massacre était résolu, à quoi bon faire tirer un coup d'arquebuse sur l'amiral , qui devait être compris dans la boucherie générale?
M. de Thou a néanmoins regardé comme possible la préméditation et le complot que nous osons qualifier d'absurde; d'Aubigné l'a déclaré certain. Mais d'Aubigné était un protestant très passionné, et Bayle le blâme d'avoir assuré positivement ce dont de Thou se contente d'admettre la possibilité. Plus un crime est grave, dit Bayle, plus il a besoin de preuves. M. de Thou n'a pas été exempt de prévention en faveur des protestans et de leurs traditions,
Les Italiens Hadriani et Capilupi font un mérite à la reine et à Charles IX de leur longue persévérance dans ce projet, et de leur patience jusqu'au moment propice. Brantôme se moque de cette méprisable flatterie, comme d'une bassesse et d'une sottise.
La reine Marguerite avance que la résolution du massacre ne fut déterminée que par les menaces des huguenots après la blessure de l'amiral. Elle assure qu'elle a ouï dire à Charles IX qu'il ne l'eut jamais prise, si on ne lui avait fait entendre qu'il y allait de sa vie et de son estât.
a ViJleroi a dit à plusieurs, que le massacre n'avoit pas esté prémédité. *
Pierre Mathieu qui rapporte ce témoignage, y ajoute le sien : « 11 est certain , dit-il , que si l'admirai fust mort de ses blessures, le malheur de son parti s'en fust allé avec lui. »
Tavannes dit clairement que « l'entreprise de la Saint-Barthélemi vint de l'imprudence des huguenots. » Il revient à plusieurs reprises sur celte vérité à laquelle il n'avait aucun intérêt : car il est certain qu'il n'était pas du complot de Bayonne, et il professait hautement sa haine pour Coligni et son parti.
Le marquis d'Aubais ( i ) s'exprime ainsi au sujet du meurtre deLignerole, qu'on disait avoir été tué par ordre du roi, parcequ'il avait divulgué le secret de la Saint-Barthélemi : Le massacre de la Saint-Bar tkèlemi arriva par hasard et ne fut point projeté.
Je viens à ceux qui ont qualifié le massacre de coup d'état. Ils ont moins cherché la vérité qu'un moyen de détourner de dessus la religion une accusation qu'ils croyaient injurieuse pour elle. Si Charles IX avait ordonné le massacre pour sauver
(i) Notes sur l'Histoire des guerres du comtat Pênaissin , par Perussis, tome premier des Pièces fugitives, page 5o4»
l'état menacé d'une trahison, ou l'autorité royale menacée d'une subversion, ou seulement la personne du roi , en qui il pouvait croire que résidait l'intérêt de l'état, ce ne serait pas sans raison qu'on dirait qu'il a frappé un coup d'état. Mais le roi était plein de confiance et d'affection pour Coligni; il en attendait des services qu'il mettait à haut prix. Coligni était factieux peut-être, mais ses vues n'étaient dirigées ni contre le roi ni contre le pouvoir royal; il était ennemi de la reine-mère et du duc d'Anjou ; il aurait peut-être désiré le renvoi de l'une et l'éloignement de l'autre ; mais il n'était armé contre eux que de la confiance et des préférences du roi. Il avait entraîné le roi à l'adoption d'un projet de guerre dangereux pour l'état, mais il ne prétendait pas la faire avec indépendance. Il tirait tous ses moyens de la bienveillance et de l'approbation du roi; il lui en laissait les avantages, il lui assurait la gloire du succès, il guidait le commandement et s'y soumettait. Ne tenant les moyens d'agir que de la faveur du roi, il suffisait au roi de lui retirer sa faveur pour que tout projet d'ambition personnelle s'évanouît, et qu'il se retirât aussitôt dans la terre d'où il avait eu tant de peine à sortir. Il ne fallait pas d'autre coup d'état pour l'éliminer de Paris et de la cour, et lui fermer la carrière où il offusquait des ambitions plus exaltées que la sienne. 11 n'y
avait donc pas lieu à ce qu'on appelle un coup d'état, et l'acte que l'on qualifie ainsi aurait été, sous ce rapport, un crime tout-à-fait gratuit.
On a attribué le massacre à l'ambition de Catherine de Médicis, à l'amour du pouvoir, au désir de gouverner sous le nom de son fils.
L'ambition d'exercer un pouvoir subordonné est un motif bien vague, un but bien obscur, bien indéterminé, bien peu important au fond et surtout bien facile à atteindre par des voies droites et naturelles. Un tel motif ne suffit pas pour expliquer un crime aussi effroyable, aussi difficile, aussi périlleux que celui de la Saint-Barthélemi. Quel esprit raisonnable et réfléchi n'est frappé de l'énorme disproportion qui se trouve entre le massacre de quarante mille Français et le bonheur qu'une reine-mère peut trouver à être premier ministre d'un fils de vingt-deux ans qui sort de sa tutelle? Quel usurpateur a fait pour détrôner un prince et une dynastie, quel prince légitime a fait pour reconquérir sa couronne sur un usurpateur, ce qu'on impute à Catherine de Médicis d'avoir fait pour reprendre son ascendant de tutrice sur un fils toujours enfant en réalité , pour sauver, si l'on veut, quelques lambeaux d'un pouvoir expirant? 1! faut distinguer dans le massacre deux parties : celle qui fut positivement résolue et ordonnée par la cour, et celle qui s'opéra comme d'elle-même
par le fait et la volonté des agens d'exécution , par leur multiplicité, inévitable effet de la permission de piller, et de l'instinct qui fait chercher une garantie d'impunité dans la grande multitude des complices.
La première partie eut pour causes diverses passions de grands personnages de l'état, la jalousie, l'ambition, la haine, la vengeance, la peur surtout, et la participation du roi à toutes ces passions. La seconde eut pour cause l'avidité, excitée d'abord dans les soldats nobles et non nobles, à qui le pillage fut accordé comme droit de la guerre ; ensuite dans la populace, par l'exemple des gens de guerre, par les encouragemens directs de plusieurs grands et les incitations des bourgeois affidés à la faction de Guise.
Cette distinction nécessaire ici pour s'entendre, est d'ailleurs sans objet; car le massacre tout entier, sans exception d'une seule de ses circonstances et de ses victimes, pèse sur la mémoire de ceux qui ont ordonné le massacre de l'amiral et des grands de sa famille et de ses amis : je dis plus, l'abomination de ce grand attentat est imputable tout entière aux auteurs du premier attentat commis sur l'amiral deux jours avant le massacre, et jamais il ne fut mieux prouvé par le fait que le coup qui frappe un seul membre du corps social, menace et frappe la société tout entière.
RÉFLEXIONS. 23o,
Quatre personnes peuvent être accusées de la proscription de la Saint-Barthélemi :
Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III,
Catherine de Médicis sa mère,
Henri de Guise,
Charles IX.
Deux classes de personnes peuvent être accusées des excès de l'exécution ; savoir : la garde du roi , celle du duc d'Anjou et les compagnies bourgeoises de la faction du duc de Guise ; ajoutons les grands du parti d'Anjou qui ont excité les gardes, les bourgeois et la canaille.
La cause première fut la haine ancienne et réciproque du duc d'Anjou et de l'amiral de Coligni.
L'occasion qui l'excita fut le projet de la guerre de Flandre. Coligni voulait que le roi fît cette guerre, parcequ'il y aurait commandé sous l'autorité du roi , et qu'il aurait soustrait le jeune monarque à toute autre influence que la sienne.
Le duc d'Anjou s'y opposait :
i° Parccqu'elle lui faisait perdre la lieutenance générale du royaume, son titre et ses fonctions de généralissime des armées;
2° Parcequ'elle écartait Tavannes, Nevers, Montpensier et tous les grands qui formaient son parti, dont il ne voulait pas la ruine.
Catherine avait d'abord été favorable à l'idée de cette guerre, parceque Strozzi, son parent et son
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protégé, avait le commandement de l'infanterie, et espérait tirer de la considération de cette entreprise : la reine était bien aise qu'un affidé si sûr obtînt la faveur du roi et eût des troupes à commander.
Le roi mit en discussion dans son conseil la question de savoir ce qui valait mieux, de rester en paix ou de faire la guerre dans les Pays-Bas. La discussion dégénéra bientôt en querelle; la que. relie s'envenima. Coligni fit adopter par le roi son projet, et lui communiqua son humeur contre sa mère et contre son frère. L'humeur du roi s'emporta jusqu'à la plus redoutable menace contre le duc d'Anjou ; la mère et le fils craignirent Coligni et encore plus le roi animé par lui.
La reine-mère et le duc d'Anjou aliénés contre Coligni, voyant sa haine armée de toute la puissance du roi, ou du moins assurée de l'impunité s'il osait attenter sur eux, conçurent une idée très familière à toutes les inimitiés dans ces temps de dissentions entre les grands , d'absence des lois et de lâche despotisme, celle de se défaire de son ennemi. L'opinion générale accusait Coligni du meurtre de François de Guise, il s'était mal défendu de cette accusation , son frère Dandelot était accusé de la mort de Charry et ne s'en justifiait pas mieux. Ils jettent les yeux sur Henri, fils du duc de Guise , qui avait juré de venger son
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père; le jeune homme s'empresse d'unir son ressentiment au leur, et de hâter pour eux le coup qu'il devait porter plus tard à l'amiral : car la mort de l'amiral était promise par l'amour filial et par l'honneur à l'ombre d'un père et à la douleur de sa famille ; la haine et le ressentiment de la reinemère et de son fils ne faisaient qu'avancer sa destinée. Henri de Guise promet la mort de l'amiral ; ils lui promettent leur appui contre les poursuites auxquelles elle pourrait donner lieu.
Remarquez ici comme les choses s'arrangeaient pour soulager des consciences qui d'ailleurs ne péchaient point par trop de délicatesse : l'assassinatde l'amiral, qui était pour la reine-mère et pour le duc d'Anjou un crime bien caractérisé , se partageait , si on peut le dire, en trois fractions inégales dont Catherine et son fils ne prenaient que les plus faibles à leur compte, et encore en se mettant à couvert sous le motif vertueux et honorable du duc de Guise.
Un meurtrier à gages frappe l'amiral, et l'amiral n'est que blessé. A la nouvelle de sa blessure la fureur de ses amis éclate, et celle du roi en même temps.
Le roi reconnaît le duc de Guise au coup frappé sur l'amiral.
Les huguenots le désignent; mais bientôt après ils désfgnent aussi le duc d'Anjou, son ami.
Le duc de Guise, poursuivi par la colère du roi , réclame l'appui de ses deux complices.
Ils le défendent près du roi.
La reine commence par donner pour excuse de l'attentat du duc de Guise, celui que Coligni a commis sur François de Guise, père de l'accusé (i), mais elle n'obtient aucun succès.
Cependant les amis de Coligni, au nombre de huit cents, tous guerriers aguerris, et huit mille protestans répandus dans Paris , avec eux le roi de Navarre et le prince de Condé, demandent justice, ou sont prêts à se la faire. Us ne donnent qu'un jour, que quelques heures pour les venger.
La reine et le duc d'Anjou se voient menacés par divers dangers : le duc de Guise peut déclarer leur complicité; on peut la pénétrer sans lui, et trop d'indices la font connaître. En l'apprenant, les gens du parti peuvent se venger de leur propre mouvement ; le roi peut les venger sans qu'ils s'en mêlent, ou les autoriser à se venger eux-mêmes. Enfin le parti de Guise peut venger l'abandon où il aura été laissé par les complices sur l'appui desquels il a compté.
(1) L'amiral , sans être expressément convenu d'avoir eu part au meurtre commis sur François de Guise par Poltrot , a fait des aveux qui paraissent fort concluans contre lui. Voyez la dissertation du père Griffet sur ce meurtre , dans ses observations sur l'histoire du père Daniel.
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La voie de salut la plus probable pour la reine et le duc d'Anjou est d'avouer au roi leur complicité avec le duc de Guise, de la motiver sur les mauvais desseins de l'amiral, etde faire passer dans l'esprit du monarque la persuasion que ses desseins sont d'un traître , d'un ennemi de l'état et du roi.
On se résout à ces pénibles aveux ; et en attendant , le duc d'Anjou négocie avec les princes lorrains , et conjure la mort à force ouverte de l'amiral et de ses amis.
• Leduc d'Anjou, dit Le Laboureur, permit très volontiers au cardinal de Lorraine (1) de proscrire non seulement tous les ennemis de sa maison, mais quasi tous ceux qui n'en étaient pas amis. »
Le roi se trouve entre le ressentiment des Colignis et de leur parti ; le ressentiment de Catherine , du duc d'Anjou et des cliens du duc d'Anjou, et le ressentiment de Henri de Guise.
(i) Lisez, à Louis de Lorraine , cardinal de Guise. Le Laboureur s'est mépris en nommant le cardinal de Lorraine qui était à Rome quand la Saint-Barthélemi a eu lieu. Il est arrive aussi à plusieurs écrivains d'appeler le premier cardinal de Guise cardinal de Lorraine, après la mort de Charles, qu'on appelait le grand cardinal de Lorraine ; cela explique la méprise de Le Laboureur, qui écrivait bien postérieurement à cette mort.
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Le cas est urgent : contre qui se décidera-t-il ?
Les Colignis sont encore arrêtés par leur confiance dans le roi. Ils ne sont pas armés contre lui ; ils ne sont pas prêts à se défendre contre lui. On peut les frapper sans crainte et sans péril.
Au contraire les Guises, le duc d'Anjou , Catherine, les partisans d'Anjou, sont avertis, sont sous les armes, prêts à surprendre leurs ennemis. La victoire est sûre pour ceux-ci s'ils préviennent les coups que le roi suspend. C'est donc pour eux que le lâche roi se décidera.
Un conseil s'assemble ; la reine-mère et les adhérens du duc d'Anjou établissent la nécessité de faire périr Coligni et ses principaux amis, sur les dangers dont son parti tout entier , c'est-à-dire les protestans, menacent le roi et sa famille. Le roi , dans une sorte de convulsion de peur et de colère, et néanmoins plus conséquent que les instigateurs de la proscription , s'écrie : Qu'ils meurent tous. Cette proscription générale s'est à peine échappée de ses lèvres, que déjà l'exécution est préparée. On ne prend pas le temps de marquer des bornes, de faire des exceptions , de délibérer. On se soucie peu du plus ou du moins de sang qui sera répandu. On aurait le temps de délibérer que l'on se garderait bien de le faire, pour ne pas compromettre Tordre obtenu contre l'amiral ; ce serait le remettre au hasard que d'agiter la plus légère question avec
un roi versatile, pour l'exécution d'un arrêt prononcé dans sa colère (i).
Il fallait d'ailleurs multiplier les coupables pour assurer l'impunité. On les multiplia par l'appât du pillage; on commença par donner le pillage pour faire tuer, bientôt les assassins tuèrent et se multiplièrent pour piller.
Voilà l'histoire du massacre.
Si l'on veut mesurer la part que chacun des quatre conjurés eut à ce grand «-rime, on le fera facilement d'après les faits qu'on a exposés.
Le duc d'Anjou fut le plus lâche , le plus ardent et le plus atroce; il était, dans le principe, le moins intéressé, au fond, à la mort de Coligni; il n'avait à craindre que de perdre le commandement des troupes. Cette privation eut laissé encore assez d'importance et de grandeur au premier prince de la famille royale, héritier du trône. Mais quand son orgueil fut irrité par les insinuations que Coligni se permettait contre lui auprès du roi ; quand
(i) M. Audin nous apprend que Charles ]X commença , dans son accès de fureur, par ordonner que Je roi de Navarre et le prince de Condé seraient compris dans le massacre. Un des agens de l'exécution lui demanda par lequel on commencerait ? Cette question sauva les princes. J'ai lieu de croire que ce n'est pas là un fait historique, mais un trait de génie dramatique d'une admirable vérité morale, et une preuve que les projets criminels ne peuvent soutenir la délibération.
S/ft) RÉFLEXIONS.
il apprit, par les rapports de de Sauve, que son éloignement de France était sollicité par l'amiral, comme nécessaire à la tranquillité de l'état et à la gloire du roi ; que son élection au trône de Pologne prenait le caractère d'un exil, par l'intention qui décidait le monarque à la favoriser; quand il essuya personnellement les témoignages de l'animadversion royale, que sa vie fut menacée d'un coup de poignard par la colère dont Coligni avait rempli l'âme de son frère, alors il donna l'essor à son instinct de basse vengeance et de cruauté. Le Laboureur dit, avec raison , « qu'il eut la principale part à cette cruelle et sanglante tragédie, et qu'il ne se répandit tant de sang que pour ses intérêts. »
Catherine de Médicis , effrayée , moins pour elle que poursonfils, et menacée de perdre son état, son rang, ses honneurs, d'être renvoyée en Italie, fut la seule qui éprouva des mouvemens d'effroi à l'idée du crime qu'il s'agissait de commettre , la seule en qui la peur de le commettre combattit avec celle d'être l'objet d'un crime commis sur elle-même; mais ayant été obligée de mettre en usage l'art et la persuasion dont elle était capable pour déterminer le roi à l'approuver, il n'est pas étonnant qu'elle ait été accusée d'avoir conçu, conduit, pressé le fatal événement. Davila , qui l'admire en tout, lui reproche d'avoir eu moins d'horreur pour l'effusion du sang qu'il ne convient
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à son sexe ; mais il rejette ce sujet de blâme sur le temps et la nécessité, et le trouve racheté par l'art et le soin qu'elle mettait ordinairement à prévenir les causes de dissension et de meurtre.
Le duc de Guise , seul entre les artisans de ce grand crime, eut la contenance assurée; seul il pouvait se dire exempt de basse envie, de petite ambition, de haine intéressée, même de peur honteuse ; il se présentait en vengeur de son père, et le crime que méditaitsa vengeance semblaitprotéger de quelques apparences de vertu celui de ses complices; cependant à l'atrocité d'un assassinat se joignait une double lâcheté : faire tuer l'amiral par un mercenaire , le faire tuer d'un coup imprévu, de guet-apens, et de plus attendre, pour commettre ce crime, que deux complices comme la reine-mère et le premier prince de la famille royale, héritier du trône, en garantissent l'impunité; prendre l'heure propice au courtisan pour satisfaire à ce qu'il croit être le devoir d'un fils, n'avoir pu le faire plus tôt, ne pouvoir le différer, tout cela était d'un digne ami du prince qui devait un jour le faire assassiner lui-même aussi lâchement.
Charles IX estle plus mémorable exemple qu'on puisse donner à l'appui de cette maxime : couardise , mère de cruauté , et de cette autre vérité que mollesse est mère de couardise
Charles IX fut le dernier à entrer dans le corn-* plot; mais ce fut lui qui en étendit le plus l'objet et les effets. On lui demandait d'approuver le meurtre de l'amiral et d'un petit nombre de ses principaux amis; on le mit en colère contre les huguenots en général, on lui fit peur d'eux, pour lui prouver la nécessité de se défaire de quelquesuns. Qu'on les tue tous , fut la réponse de sa colère et de sa peur, et on ne lui fit point d'objection pour éviter de lui fournir une occasion de révoquer la permission de tuer l'amiral.
En rejetant comme absurde l'imputation qu'on lui a faite d'avoir nourri sept ans au fond de son àme le projet du massacre , et d'avoir poussé avec l'amiral et son parti la perfidie au dernier degré de noirceur pendant plus d'une année, je ne prétends pas que sa trahison se réduise à n'être qu'une faiblesse déplorable. 11 y a peu de différence entre avoir attiré l'amiral et ses amis dans un piège , et leur avoir fait un piège de l'attrait qu'on leur a présenté de bonne foi pour les réunir à Paris , et auquel ils ont cédé avec confiance. Profiter de la confiance et de l'abandon obtenus par des intentions bienveillantes, en profiter pour rendre victime de l'intention atroce qui survient inopinément, n'est pas une perfidie moins infâme que d'avoir masqué l'intention atroce par la démonstration perfide d'intentions bienveillantes.
RÉFLEXIONS. 2i|9
Trahir après une longue préméditation n'est pas plus odieux que trahir par une variation subite.
La peur n'excuse point Charles IX ; elle excuserait les sollicitations de son frère, de sa mère, sans obtenir d'indulgence pour lui. Il exerçait le pouvoir absolu; c'est avec raison qu'on tremble dans l'absence des lois et sous le règne d'un tyran. S'il est fort et violent , on tremble devant lui ; s'il est faible et lâche, on tremble devant lui et devant les ennemis qu'on peut avoir autour de lui, pareequ'ils peuvent s'emparer de lui, s'assurer de l'impunité dans les excès où se portera leur inimitié ; associer même sa puissance à leur haine, à leur vengeance, et l'approprier à leurs passions.
L'anarchie est toujours voisine du despotisme, quel que soit le despote, violent ou lâche et dissipé. Ici ce sont les gardes prétoriennes, les strelitz, les janissaires, qui, par la force ou la menace, entrent en partage du pouvoir absolu ; là ce sont de grands-ofHciers , des maires du palais , des courtisans corrupteurs, des prêtres fourbes et dominateurs, des ministres pervers, par la déception, par la captation , par l'obsession. Le pire des despotes n'est pas celui qui abuse du pouvoir, c'est celui qui permet d'en abuser sous son nom ; le plus coupable des tyrans n'est pas celui qui commet les plus grands crimes, c'est celui sous
l'autorité de qui il peut s'en commettre en plus grand nombre impunément.
La Saint-Barthélemi fut une grande boucherie du pouvoir absolu dominé par les grands, ou du despotisme et de l'anarchie. Supposez le pouvoir absolu en France sans l'anarchie des grands, ou l'anarchie des grands sans le pouvoir absolu ; supposez-les de moins l'un et l'autre, vous ne concevrez pas la possibilité de la Saint-Barthélemi.
Ainsi, au lieu de dire avec Voltaire : C'est le crime du fanatisme religieux ; avec Caveirac : C'est un coup d'état, un crime politique; avec d'autres: C'est le crime de l'ambition effrénée de Catherine de Médicis ; disons : C'est le crime d'une cour où le despotisme et l'anarchie régnaient ensemble, ou plussimplement : C'est le crime du despotisme , car 1 anarchie était son ouvrage. Et quel homme de sens et de cœur, à la lecture des documens qui nous restent sur la Saint-Barthélemi, pourra ne pas être pénétré d'horreur, je ne dis pas seulement pour le prince qui d'un mot frappe de mort quarante mille victimes, mais pour le pouvoir politique qui donnait une telle force à ce mot fatal? Quel homme de sens et de cœur pourra se tourmenter d'un autre sentiment, chercher d'autres griefs , prendre le change sur ses propres impressions? Est-il un sentime.it plus digne d'être recueilli, conservé, fomenté dans le cœur d'un
citoyen, que l'horreur du pouvoir qui a commandé le massacre de quarante mille Français? Est-il une leçon plus utile que ce grand crime pour prémunir tous les esprits contre le pouvoir absolu qui Ta enfanté ? Et pourquoi refuserions-nous cette instruction ? n'est-elle pas pour nous un motif de chérir la révolution qui, en 1789, a rendu l'existence de ce fléau désormais impossible, et de nous dévouer à la constitution qui l'a consacrée?