HISTOIRE DE J. A DE THOU
EXTRAIT DU LIVRE LU, EDITION DE LONDRES, 1^34 , TOME VI , PAGES 384 A 4T4*
I. Le vendredi (août 1572), après qu'on eut parlé de beaucoup d'affaires dans le conseil du roi , où était le duc d'Anjou,... le roi, suivi de Coligni, alla jouer à la paume auprès du Louvre. Après la partie que le roi avait faite avec Guise et Téligni, Coligni s'en retourna chez lui. Lorsqu'il fut vis-à-vis de la maison de Yillemur, marchant fort lentement , parcequ'il lisait un mémoire qu'on venait par hasard de lui présenter, Maurevcl lui tira un coup d'arquebuse d'une fenêtre devant laquelle était un rideau de toile. II. Le coup blessa Coligni de deux balles , dont l'une lui coupa l'index de la main droite , et l'autre lui fit une grande blessure au bras gauche. -Guerchy était à sa droite , et Sorbiers des Pruneaux à sa gauche , qui furent effrayés du coup aussi bien que toute sa suite. Coligni, sans la moindre émotion , leuf montra la maison d'où le coup était venu ; et
aussitôt il manda à Armand de Clermont , seigneur de Piles , et à François de Monins , d'aller trouver le roi de sa part , et de lui dire ce qui venait de lui arriver.
III. Ensuite il fit bander son bras , et s'en alla à pied à son logis, soutenu par ses domestiques... Sur-le-champ on attaque la maison d'où l'on avait tiré , on brise les portes , et l'on trouve dans une chambre basse une servante , un laquais et une arquebuse ; la servante et le laquais furent arrêtés. Pour Maurevcl , il se sauva par une porte de derrière , monta à cheval , g-igna la porte Saint-Antoine , où il trouva un cheval tout frais , et s'enfuit.
IV. Le roi à cette nouvelle décria d'un air consterné : « N'aurai-je jamais de repos? Quoi! toujours de nouveau troubles ! » Et ayant jeté sa raquette par terre , il rentra dans le Louvre. Guise sortit du jeu de paume par un autre côté et se retira...
Le roi de Navarre et le prince de Condé se rendirent bientôt chez lui , et le virent panser.
V. Ambroise Paré ayant été d'avis de lui couper le doigt , parceque la gangrène y était déjà , et ayant essayé de le faire avec des ciseaux mal aiguisés , Coligni sentit une douleur très vive -y mais il ne laissa échapper aucune plainte , quoique le chirurgien eût ouvert et refermé trois fois les ciseaux...
VI. Le roi de Navarre et le prince de Condé vont chez le roi pour se plaindre d'une action si détestable , et ils le prient de trouver bon qu'ils se retirent, puisqu'ils n'y a point à Paris de sûreté pour eux , ni pour leurs amis. Le roi fut le premier à exagérer l'atrocité du crime , et il leur donna sa foi avec les plus grands sermens qu'il eût jamais faits, qu'il punirait le meurtrier, les auteurs , les fauteurs et les complices du crime , d'une manière dont ColigUi et ses amis
seraient satisfaits , et qu'il en ferait un exemple à la postérité:.•• que si Coligni avait reçu la blessure, c'était le roi qui l'avait sentie; et il pria les princes de rester pour en être eux-mêmes les témoins.
VII. Catherine , qui était présente , continua sur le même ton : que ce n'était point à Coligni , mais au roi , qu'on avait fait outrage; qu'on pousserait bientôt l'insolence jusqu'à attaquer le roi dans sa maison , si on laissait un pareil attentat impuni... Ces paroles adoucirent le roi de Navarre et le prince de Condé.
VIII. On dépêcha des gens pour courir après le meurtrier, qu'on ne connaissait pas encore. On le fit chercher dans Paris; et afin qu'il ne pût échapper , s'il y était, on ferma toutes les portes, excepté deux qu'on réserva pour l'entrée des vivres ; mais le roi y fit mettre des gardes.
... Christophe de Thou et Bernard Prévôt, seigneur de Morsan, présidens du parlement , et Jacques Viole , conseiller, interrogèrent séparémeut la servante et le laquais arrêtés dans la maison de Villemur.
... Le roi écrivit à tous les gouverneurs des provinces , pour leur faire entendre qu'il détestait cet assassinat,... et qu'il en ferait un exemple très sévère.
IX. Les maréchaux de Damville , de Cossé et de Villars vinrent voir Coligni sur le midi... Ils lui dirent qu'ils n'étaient point venus pour l'exhorter à souffrir... avec courage et patience; que tout cela lui était naturel... «Je vous pro- » teste, leur dit Coligni d'un visage gai, que la mort ne » m'effraie point;... mais je voudrais bien voir le roi avant » que de mourir; j'ai à lui parler de choses qui regardent sa » personne , et le salut de son état , que je suis assuré qu'au- » cun de vous n'oserait lui dire. » Je vais en avertir sa ma-
jesté , reprit Damville; et aussitôt il sortit avec Villars et Téligni.
X. Le roi, informé par Damville du désir que Coligni avait de lui parler, sa majesté y consentit en apparence assez volontiers , et elle vint le voir sur les deux heures après-midi , accompagnée de la reine-mère , des ducs d'Anjou et d'Alençon , du cardinal de Bourbon , du duc de Montpensier , du duc de Nevers , des maréchaux de Cossé et de Tavannes , de Villars , Mcru et Thoré , frères de Damville , de Nançey et du comte de Rais , qui entrèrent dans la chambre avec le roi. On fit retire*1 les autres personnes qui y étaient, excepté Téligni et un gentilhomme qui demeura à la porte.
XI. On lit dans quelques mémoires que Coligni avait dit quelque chose au roi en secret; mais d'autres assurent qu'il ne lui parla point en particulier, et que la reine, qui commençait à se défier du roi , empêcha qu'il ne le fît, de peur qu'il ne gagnât l'esprit de ce prince , et qu'il ne le fît changer de sentiment. Mais voici ce que tout le monde entendit (i). Coligni ayant remercié le roi de sa bonté, sa majesté, d'un air triste et rêveur, l'interrogea sur sa santé , lui protesta qu'elle était très fâchée de cet accident, et lui dit ces mots : « La blessure est pour vous et la douleur est pour
(i) J'ai adopté l'assertion de ceux qui disent que l'amiral eut un entretien secret avec le roi : i° parceque le récit fait par le duc d'Anjou à Souvrai et à Miron, en Pologne, ne permet pas d'en douter; 20 parceque le discours de Coligni que rapporte M. de Thou, comme on va le voir, renferme des griefs que l'amiral n'a pu articuler à haute voix devant les personnes mêmes qui avaient donné lieu à ses plaintes. On demandera peut-être comment les paroles de Coligni au roi ont été généralement répandues , si elles n'ont été entendues que du roi? On peut répondre qu'elles ont dû être répétées par Coligni à ses amis, ou par Téligni , qui était resté dan* sa chambre pendant la visite du roi.
1)K LA SAINT-BAKT1IKLEMI. j6$
moi. Mais je jure ( et il y joignit ses imprécations ordinaires ) que j'en tirerai une vengeance si terrible que jamais elle ne s'effacera de la mémoire des hommes. »
XII. « Dieu, devant qui je paraîtrai apparemment bientôt, reprit Coligni , m'est témoin que j'ai été toute ma vie très fidèle et très attaché à votre majesté , et que j'ai toujours souhaité de tout mon cœur que son règne fut tranquille et florissant. Je sais cependant qu'on m'a voulu faire passer pour un traître , un rebelle , un perturbateur du royaume ; mais... Dieu jugera entre mes ennemis et moi;... je suis tout prêt de lui rendre compte de la fidélité et du respect que j'ai toujours conservés pour votre majesté. Henri, votre père, m'ayant comblé d'honneurs , et votre majesté ayant eu la bonté de me conserver mes emplois , là fidélité et le zèle que je dois avoir pour vos intérêts exigent de moi que je vous supplie, avec toute l'instance possible, de ne pas perdre l'occasion présente dont la France peut tirer de grands avantages... Vous avez fait connaître vos dispositions sur la guerre de Flandre; on peut dire même que vous avez pris des engagemens pour l'entreprendre : mais si vous en restez-là , et que vous ne poursuiviez pas ce que vous avez commencé , vous exposez le royaume à un péril évident. IVest-ce pas une chose indigne , qu'on ne puisse rien agiter dans votre conseil secret , que le duc d'Albe n'en soit instruit dans le moment (i) ? Quelle honte pour la France, que ce duc ait fait pendre , ou périr par d'autres supplices , plus de trois cents tant gentilshommes que soldats qui furent faits prisonniers à la défaite de Genlisî Cependant on s'en divertit à la cour.
(i) Il n'est nullement probable que Coligni ait parlé ainsi à haute vok en présence (Vs personnes du conseil qui étaient là réunies.
et on en fait des railleries (i). Le troisième chef dont je voulais parler à votre majesté est le peu d'égard que Ton a pour votre édit de pacification : vos juges sont les premiers à s'en moquer... Tout nouvellement encore on a maltraité à Troyes des gens de la princesse de Condé : et cette dame ayant, en vertu de l'édit, choisi un village appelé l'Ile pour y faire l'exercice de notre religion , un homme et une nourrice , avec un enfant que l'on y avait portes baptiser, furent tués en s'en retournant chez eux, le 10 du mois de juillet dernier.
XIII. Le roi lui répondit : « Je vous l'ai dit bien des fois , mon père , je connais votre bravoure; je sais jusqu'où va votre fidélité, et votre zèle pour ma gloire :... je vous regarde comme un des plus grands généraux que j'aie dans mon royaume... A l'égard de mon édit, j'ai toujours souhaité et je souhaite encore qu'il soit religieusement observé; j'ai envoyé des commissaires dans toutes les provinces pour y veiller ; et je suis prêt à en nommer d'autres , si ceux-là vous sont suspects. »
XIV. Pour finir cet entretien , le roi ajouta : « Je m'aperço's , mon père , que vous parlez avec beaucoup d'action • je crains que la violence que vous vous faites ne nuise à votre santé, et ne retarde la guérison de votre blessure : j'aurai soin de tout. » Et il lui répéta en jurant le nom de Dieu: «Je vengerai l'insulte que vous avez reçue, comme si elle m'était faite à moi-même; soyez assuré que j'en punirai sévèrement les auteurs. » « Ils ne sont pas bien difficiles à trouver, reprit Coligni ; les indices sont assez clairs : mais je suis content , et je remercie très humblement votre majesté de la justice qu'elle a la bonté de promettre. »
(1) Même observation.
DE LA SAINT-BARTHELEMI. 7y] \
XV. Le roi ayant ensuite pris en particulier le gentilhomme qui était à la porte , ordonna qu'on lui apportât la balle dont l'amiral avait été blessé , et il voulut la voir; elle étaitde cuivre. Il demanda encore à ce gentilhomme si Coligni avait perdu beaucoup de sang; s'il s'était plaint lorsqu'on l'avait pansé; s'il avait jeté des cris. Le gentilhomme ayant répondu que non , le roi loua beaucoup la grandeur d'âme et la fermeté de l'amiral ; et ordonna à ce gentilhomme de ne le point quitter.
Voilà ce qui se passa dans la chambre de cet illustre blessé...
XVI. Lorsque le roi fut retourné au Louvre, les seigneurs protestans s'assemblèrent pour délibérer sur la conjoncture présente. Jean de Ferrières , vidame de Chartres , dit au roi de Navarre et au prince de Condé , que la blessure de l'amiral était le premier acte de la tragédie, qui finirait apparemment par le meurtre général de tous ses amis; que son avis , par conséquent , était qu'on sortît à l'instant même de la ville ; et pour appuyer son sentiment , il allégua divers ]ndices et diverses preuves qu'il tira des bruits qui avaient couru...
XVII. Le jour suivant, Coligni envoya Cornalon au roi et au duc d'Anjou pour les supplier , au nom de tous les protestans , de voulor bien donner quelques troupes pour garder sa maison , pareequ'ils avaient des avis certains que soixante mille Parisiens, c'est-à-dire soixante mille ennemis jurés de l'amiral et de tous ceux qui lui étaient attachés, commençaient à se mutiner et à prendre les armes ; que s'il arrivait quelque émotion , la garde du roi pourrait tenir en respect les séditieux. Le roi et le duc d'Anjou accordèrent très gracieusement ce qu'on leur demandait; et Cosseins , colonel des gardes françaises , eut ordre de prendre quelques
soldats de son régiment , et de demeurer sous les armes k-lé porte de Coligni.
XVIII. Pour ôter tout soupçon , on y joignit quelques suisses de la garde du roi de Navarre, mais en petit nombre. Pour plus grande sûreté encore, le roi ordonna que les seigneurs protestans qui étaient à Paris allassent se loger aux environs de l'amiral. Sur-le-champ l'ordre fut donné aux maréchaux des logis de leur marquer des maisons dans ce canton , et tout le monde entendit le roi qui disait à un des colonels qui étaient là présens, qu'il le chargeait d'empêcher aucun catholique d'approcher de ce quartier ; qu'il fit main basse sur tous ceux qui oseraient s'v présenter. Sur cela on chargea des officiers de ville de faire la visite partout; de prendre la liste des protestans , et de les exhorter à aller loger auprès de l'amiral; que le roi le désirait ainsi.
XIX. Ces mesures de la part de la cour Jointes aux bruits qui couraient, suffisaient, ce me semble, pour réveiller les protestans, s'ils n'avaient pas été aveuglés. Mais le roi se contrefit si bien jusqu'au bout , que jamais l'amiral niTéligni ne purentse persuader qu'il fat capable d'un si horrible dessein(i).
XX. Cependant on tint encore là-dessus un conseil chez l'amiral , dans la chambre de Cornaton ; etle vidame de Chartres persista dans l'avis qu'il avait déjà donné, desortir deParrs sur-le-champ, et d'emmener Coligni , quiétaitunpeu mieux ce jour-là , malgré le danger qu'il y aurait à le transporter. Téligni soutint, au contraire, qu'il fallait demeurer; et son sentimen t l'emporta, pareeque le roi de Navarre et le prince
(1) Le roi était de bonne foi , Tavannes le dit et le prouve ; Marguerite , sœur du roi , l'affirme; enfin le discours du duc d'Anjou à Souvrai et à Miron ne laisse aucun doute à cet égard. Il faiit remarquer à cette occasion que le discours du duc d'Anjou n'était pas connu quand de Thou écrivait.
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deCondé furent du même avis. Pouvait-on, disaient-ils, prendre ce parti sans outrager le roi , qui leur témoignait tant d'amitié ? On soupçonna un des assistans d'avoir été sur-le-champ rendre compte au roi de ce qui se passait. ( C'étaitBayancourt, seigneur de Bouchavanes , fort connu de la reine. )
XXI. En effet il alla en diligence aux Tuileries , ou tous ceux qui étaient du secret tenaient conseil, sous prétexte de promenade, et ce fut là qu'on prit les dernières mesures pour l'exécution de ce complot; le roi v était avec la reine , le duc d'Anjou , le duc de Nevers, le bâtard d'Angouléme , Birague, Tavannes et le comte de Rais.
XXII. On y supposa que Coligni était la source des maux qui affligeaient la France; que le dessein d'y remédier par la mort d'un seul homme n'ayant pas réussi, puisque les médecins garantissaient la guérison, il n'y avait plus d'autre parti à prendre que d'exterminer ceux qui lui étaient attachés... Que ne ferait pas , à la tête de son parti , après une injure si sanglante, celui qui avait si long-temps fait la guerre au roi , et ravagé le royaume dans un temps où il n'avait aucun sujet de se plaindre? Qu'au sortir de Paris , semblable à un lion échappé de sa loge , il exterminerait indistinctement tout ce qui se présenterait devant lui ; que comme on ne pouvait envisager ces maux sans frémir, il n'v avait qu'à laisser agir la populace , assez animée d'elle-même (i).
XXIII. Que , quand la chose serait faite, on ne manquerait pas de prétextes pour la colorer ; qu'on en rejetterait la faute sur les Guises, qui se chargeraient volontiers de cette haine. En conséquence, le massacre de tous les protestans fut îésolu : et la reine se rendit aisément à une décision si conforme à ses vues et à ses maximes.
(i) Pierre Mathieu et Tavanne^
XXIV. On mit en délibération si l'on excepterait le roi de Navarre et le prince de Condé. A l'égard du roi de Navarre, tout le monde fut [de cet avis : la dignité royale, dhait-on, et l'alliance qu'il venait de contracter avec le roi , demandaient qu'on en usât ainsi... Tout ce qu'on pourrait dire pour en charger les Guises ne laverait jamais le roi. Il y eut plus de difficultés pour le prince de Condé : son rang , sa dignité, et l'autorité du duc de Nevers , qui se rendit garant de sa fidélité et de sa soumission , lui sauvèrent la vie.
XXV Au sortir de ce conseil , le duc d'Anjou et le bâtard d'Angoulême, allant en carrosse par la ville, font courir le bruit que le roi avait envoyé ordre au duc de Montmorenci de venir à Paris avec un corps de cavalerie.
XXVI. » Dans le même temps on arrête un homme soupçonné de meurtre, qui s'avoue domestique de MM. de Guise. Au bruit qui s'en répand , les ducs de Guise et d'Aumale , et quelques autres de leurs parens , vont trouver le roi pour se justifier, et se plaignent qu'ils sont accablés parle crédit de leurs ennemis ; que les juges sont toujours disposés à écouter toutes les calomnies qu'on répand contre eux; et que leur innocence n'empêche point qu'on ne les attaque ; qu'ils s'aperçoivent de jour en jour qu'ils ont encouru la disgrâce du roi , sans qu'ils en puissent deviner la cause , qu'ils ont dissimulé toutes ces injures , dans l'espérance que le temps , cet excellent maître de la vérité , détrompera le roi de la mauvaise opinion qu'il a conçue d'eux; mais qu'ils voient bien qu'il ne reste aucune ressource à leur innocence : qu'ainsi ils sont forcés, malgré eux, de supplier le roi qu'il leur permette de se retirer... Le roi leur répondit assez froidement; ce qui acheva de persuader les protestans que ce prince n'aimait pas les Guises.