‹ La proscription de la Saint-BarthélemiChapitre 93 sur 100 · CONTRE · texte numérisé non relu

CONTRE

CATHERINE DE MÉDICIS

Catherine de Médicis a été peinte diversement par les écrits de son temps. Les uns l'ont louée sans restriction et sans mesure; d'au 1res ont tempéré des éloges du genre le plus élevé par quelques reproches ; d'autres, mais en très petit nombre, n'ont écrit sur son compte que des injures. De nos jours les éloges ont été écartés; les reproches , les injures ont été fort aggravés, et pour les nombreux lecteurs qui ne lisent que les livres du jour , il ne reste attaché à la mémoire de Catherine que des titres à l'exécration universelle.

Voici à quoi m'ont paru se réduire les imputations dont ce nom est chargé.

« Catherine de Médicis fut, dit-on, possédée d'une ambition effrénée. Ce fut sa passion dominante; le pouvoir suprême fut le but de toutes ses actions. Elle y tendit dès son arrivée en France, et ensuite avec une constance opiniâtre jusqu'à la fin de sa vie.

» Elle se mit d'abord dans la tête de rendre héritier du trône Henri son mari , qui en était écarté par un

frère aine. Elle y réussit par un crime. Henri succéda à François Iei ; mais il mourut prématurément, et François II , fils aîné de Henri, lui succéda. C'était, comme on sçait, un enfant chétif au moral et au physique, Catherine devint régente de fait et gouverna.

» Elle prévit de bonne heure la fin de François II et le règne de son frère puîné , Charles IX. Dès lors elle conçut, selon les uns , le projet de placer ses fils puînés sur des trônes étrangers ; selon les autres, de gouverner ceux qui devaient se succéder sur le trône de France , non seulement tant que durerait leur minorité, mais pendant toute sa vie : accusations inconciliables , ce qui n'a pas empêché des historiens modernes de les cumuler.

» Quand il ne lui resta plus de sa nombreuse famille que Henri III sans enfans , elle travailla pour ménager à son petit-fils de Lorraine la succession à la couronne de France nonobstant les droits de la maison de Bourbon , légitime héritière des Valois.

» Ceux qui lui reprochent d'avoir voulu s'assurer un pouvoir sans terme sur ses fils , l'accusent de les avoir élevés dans la mollesse et la dissipation, et de les avoir rendus à dessein incapables de régner.

» On l'accuse d'avoir brouillé les grands et excité entre eux la guerre civile , non seulement pour régner à la faveur de leurs divisions , mais aussi pour les détruire les uns par les autres ;

» D'avoir opposé des partis au pouvoir royal, pour obliger le roi régnant à revenir vers elle quand il s'en est éloigné;

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» D'avoir changé de religion et de parti au gré de ses intérêts;

» D'avoir été soigneuse de corrompre tous les ennemis (ju'elle a cru pouvoir séduire , les amis froids qu'elle a voulu intéresser en sa laveur; d'avoir été cruelle pour les incorruptibles et pour ceux qu'elle a jugés irréconciliables ; scélérate avec tous : mêlant et faisant jouer dans sa cour la séduction , les prestiges , les enivremens, avec la terreur; les largesses ou plutôt les profusions, le faste , les fêtes, la galanterie, avec le poison, les assassinats et les massacres.

» On l'accuse enfin d'avoir appelé les funestes secours des étrangers les plus déclarés contre la France , comme supplément de ce qui pouvait manquer à L'infaillible perversité de ses moyens et à l'inévitable effet de ses coups. »

La justice demande l'examen de ces accusations.

On veut d'abord que pour ouvrir à son mari le chemin du trône, Catherine ait fait empoisonner le dauphin son beau-frère. Mais Charles-Quint, alors en guerre avec la France, a été accusé d'avoir commandé cet empoisonnement. Montecucullo, qui n'avait aucune relation avec Catherine, a été décapité comme coupable de Pexécution. Il est aujourd'hui reconnu que le dauphin n'a point été empoisonné et qu'il est mort d'une pleurésie. Quand il est mort , Catherine avait quinze ans : est-ce l'âge d'un tel crime? elle n'était alors occupée qu'à plaire à son beau-père et à la duchesse d'Etampes qui la consolaient de l'attachement de son mari pour

la duchesse de Valentinois : c'aurait été un étrange moyen d'y réussir que de s'exposer au soupçon d'un crime qui privait le roi de son fils aîné , et élevait la duchesse de Valentinois à un rang d'où elle pouvait anéantir la duchesse d'Etampes à la mortde François Ier!

Comment croire qu'elle ait prévu la succession de trois de ses fils , l'un après l'autre , en bas âge et de son vivant, sur le trône de France; et qu'elle ait prévu aussi que ses fils étant rois, il se pourrait qu'ils eussent la fantaisie de l'écarter absolument des affaires, et qu'elle ait pris en conséquence des précautions contre cette fantaisie?

Dans le cas même où elle aurait pu prévoir que ses deux fils aînés seraient successivement enlevés par une mort prématurée, comment se persuader que cette femme qu'on suppose si profonde en politique ait pris à tâche d'affaiblir en eux les facultés morales qui pouvaient assurer la gloire de son nom et la puissance de sa famille , pour le vain plaisir de partager leur confiance avec des maîtresses ou des favoris? N'avait-elle pas plus de gloire et de richesses à espérer d'une autorité que ses fils auraient su faire respecter, que de leur imbécile soumission à ses vaniteuses prétentions? Quand elle fit voyager Charles IX, quand elle lui montra la France et le montra à la France entière, est-il présumable qu'elle voulût le rendre si indifférent aux intérêts de sa couronne et lui rendre les Français si étrangers? Quand elle le mena au siège de Rouen , envahi par les Anglais, était-ce pour lui ôter toute

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idée de ses devoirs envers la Fiance et tout sentiment d'honneur? quand elle plaça son troisième fils sur le trône de Pologne , était-ce pour l'entretenir dans une ignorance imbécile? quand, à la mort de son mari, elle prit pour conseil et pour guide dans l'éducation de ses enfans et dans les soins du gouvernement , le chancelier de L'Hôpital et le maréchal de Tavannes, les doux hommes les plus distingués du temps et les plus fidèles serviteurs de la couronne, jouait-elle le rôle d'une intrigante , ennemie de ses enfans? Non sans doute, et s'ils ont été des princes méprisables , c'est par une cause indépendante de leur mère, c'est pareequ'ils étaient fils d'un mauvais roi , petits-fils d'un roi plus mauvais encore, qui devait faire souche de princes corrompus : je parle de François 1er.

Catherine mérite , il est vrai , le reproche de n'avoir point combattu , d'avoir même appuyé les traditions et les exemples de François Ier. Mais il est fort probable qu'elle eût en vain travaillé à. empêcher les influences de la cour organisée par ce prince : on peut le croire d'après une remarque de Castelnau concernant Henri III. Ce prince fut , selon lui, le mieux élevé des enfans de Catherine de Médicis ; elle le rendit, dit-il, capable d'ambition , lai inspira de grands desseins, pour l'opposer à Charles IX, quand il montra de l'éloignement pour elle^ Cependant Henri III a été le plus dépravé des cinq derniers Valois et le plus obstinément déclaré contre sa mère. Et remarquez que quand il monta sur le trône de France , il avait voyagé, il avait régné en Pologne , il avait vu beaucoup d'hommes et de cho-

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ses ; depuis long-temps il n'était plus un enfant tenu en lisières par l'autorité maternelle. Trop jeune encore pour être ployé sans retour à des habitudes vicieuses , il était trop âgé pour ne pas prendre un essor indépendant et suivre ses propres impulsions. Cependant quel roi dans la monarchie fut plus méprisé que Henri III?

L'intention dont on accuse Catherine de faire monter à la mort de son mari ses trois fils puînés sur des trônes étrangers , ne s'accorde point avec les ridicules précautions qu'on lui prête contre leur gouvernement en France; ces deux accusations s'entre-détruisent. Comment concilier l'ambition de gloire et de puissance qu'on lui suppose pour sesenfans, avec l'exhérédation de tout mérite et la dégradation de leurs facultés morales et intellectuelles qu'on lui impute? comment allier une ambition qui n'a pu venir qu'à une mère et à une reine illustre, avec la basse jalousie d'une marâtre vulgaire? comment concevoir surtout la possibilité de rendre les mêmes élèves capables de régner sur des étrangers , et d'en faire en même temps des idiots incapables de gouverner la France , et de se gouverner eux-mêmes?

Au reste , ce n'aurait pas été une ambition bien criminelle ou bien insensée dans une reine de France, que d'aspirer à voir tous ses enfans régner chez des étrangers? Cette espèce d'invasion amiable d'une partie de l'Europe aurait-elle donc été si funeste à la France? et la possibilité du succès n'a-t-elle pas été prouvée par le fait, puisque Henri III fut élu roi

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de Pologne , et le duc d'Anjou duc de Flandre et de Brabant, après avoir été quelque temps dans l'espérance de s'asseoir à côté d'Elisabeth sur le trône d'Angleterre? |

Que Catherine de Médicis, après la mort du duc de Flandre et de Brabant, héritier présomptif de Henri III, ait songé à faire passer la couronne sur la tète du duc de Lorraine, son petit-fils, à la mort du roi régnant , ce serait une conséquence de la guerre flagrante entre ce roi et Henri de Navarre : on souhaite à son ennemi tout le mal qu'il est possible de lui faire, et à soi-même tout le bien qu'il est possible d'espérer. Mais où est la preuve du projet ambitieux qu'on suppose ici à Catherine? On ne peut en imaginer un plus éventuel , on ne peut en conjecturer un plus chimérique. Si l'inimitié entre Henri de Navarre et elle avait commencé à l'époque où la maison de Valois ne se vit plus d'héritier direct, on pourrait croire que l'ambition d'exclure le roi de Navarre pour le duc de Lorraine l'a excitée à la guerre; mais la guerre était flagrante alors; et, dans ce cas-là même, combien d'obstacles! Leduc de Guise ne se présentait-il pas le premier, et le duc de Mayenne à sa suite , pour recueillir le fruit de leurs manœuvres concertées , des risques qu'ils avaient courus ensemble et de ceux qu'ils avaient à courir encore ? Pouvait-elle présumer qu'ils travaillassent pour le duc de Lorraine , quand , d'accord avec le pape et le roi d'Espagne , ils travaillaient à se faire eux-mêmes rois de France? Catherine de Mcdi-

cis avait trop de jugement , d'expérience, et connaissait trop les hommes à qui elle avait à faire, pour leur accorder une confiance aussi peu raisonnable. Enfin, Henri III était jeu»e et vigoureux, et Catherine était avancée en âge; il était présumable qu'à l'ouverture de la succession de son fils , elle n'existerait plus , et qu'ainsi les espérances qu'elle aurait conçues pour le duc de Lorraine, son petit-fils, n'auraient plus un seul appui , et au contraire seraient combattues par des intérêts opposés. Ainsi l'ambition qu'on lui suppose pour son petit-fils n'aurait pu être qu'une spéculation vague, une rêverie sans conséquence en politique, et irréprochable en morale.

L'accusation d'avoir allumé la guerre civile en France est non seulement dénuée de preuves, mais précisément opposée aux vérités les plus constantes de l'histoire du temps. Tous les historiens sont d'accord que la guerre civile a commencé par le massacre de Vassy, et que ce lut le duc de Guise qui ordonna ce massacre. Il est aussi certain et incontesté que le duc de Guise , qui formait avec le connétable de Montmorenci et le maréchal de Saint-André ce fameux triumvirat si opposé à Catherine de Médicis , suscita les troubles de Vassy en haine de l'édit de janvier 1562, qui établissait la tolérance en faveur des calvinistes, et qui était l'ouvrage de la reine-mère , conseillée par le chancelier de L'Hôpital en qui elle avait placé sa confiance. Cet édit était un des griefs principaux des triumvirs contre elle.

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Ainsi le crime de Vassy est imputé à la même personne contre laquelle il a été dirigé !

Le parti soi-disant catholique ayant commencé la guerre civile contre les protestans, dont Catherine de Médicis protégeait, non le culte, mais la liberté de conscience, on conçoit qu'au seizième siècle les écrivains catholiques , ou qui ne voulaient pas courir les risques attachés aux moindres apparences de calvinisme , aient accusé Catherine de Médicis d'avoir causé la guerre civile par sa tolérance: mais de nos jours , cette imputation est sans excuse.

Diviser pour régner , maxime qu'on reproche à Catherine de Médicis d'avoir apportée d'Italie , est une règle pratiquée dans tous pays, et partout raisonnable contre V ennemi; elle est du droit de la guerre. Le gouvernement assailli par une faction , divise les chefs pour la réduire. Un usurpateur cherche à diviser les partisans du gouvernement légitime, pour s'assurer le pouvoir. Des factions contendantes travaillent réciproquement à diviser le parti opposé. Catherine a-t-elle divisé les chefs d'une faction opposée au gouvernement? en ce cas , ne l'accusez pas pour avoir fait une chose si louable. Direz-vous qu'elle était une usurpatrice , une factieuse à qui il était utile de diviser les appuis du gouvernement? Appelée quatre fois à la régence de l'Etat par la loi de l'Etat et par la force des choses, elle avait besoin pour régner doucement et sans péril que les grands fussent unis entre eux et avec l'autorilé qu'elle exerçait. Pour elle, diviser était

un moyen de ne régner que dans les orages et même de ne pas régner. Ainsi son intérêt dément l'accusation (1).

En second lieu , elle n'a pu diviser pour régner , parceque quand elle a commencé à gouverner elle a trouvé les divisions établies, et qu'elles étaient dénature à ne pouvoir être éteintes par une régence. C'est affronter les témoignages les plus authentiques de l'histoire que de chercher dans l'astuce italienne le prin-

(1) La destinée de Catherine de Médicis, fort extraordinaire on ceci comme en beaucoup d'autres choses, lui déféra quatre fois la régence du royaume sans qu'elle eût besoin de la moindre intrigue pour l'obtenir. Jamais régence ne fut mieux motivée, plus nécessaire , moins prolongée de droit et de fait que les siennes. La première lui fut confiée par Henri II son mari pendant une absence qu'il fit ; il n'eut que des éloges à lui donner à son retour. Il mourut et laissa pour successeur un fils de seize ans, infirme, qui végéta dix-sept mois sur le trône. Elle fut sa tutrice de fait sans être régente de droit. François II eut pour successeur son frère Charles, âgé de dix ans. Elle fut déclarée régente et reconnue comme telle au parlement. Charles IX entrait seulement dans sa quatorzième année quand elle le fit déclarer majeur au parlement de Rouen ; et bientôt le jeune monarque fit sentir à sa mère qu'il était roi émancipé. Charles IX mourut à vingt-quatre ans. Henri , qui régnait en Pologne , était son héritier. Charles en mourant la nomma régente jusqu'au retour de Henri. Le duc d'Alençon , puîné de Henri, conspira pour empêcher son retour et pour monter sur le trône à sa place ; elle le contint avec sévérité et le mit dans l'impuissance de nuire. Elle alla au-devant du roi à Lyon pour lui remettre et le pouvoir royal qu'elle avait conservé intact et le prisonnier qui avait osé y prétendre. De ce moment Henri ne cessa de se monUer fils ingrat à la mère qui l'avait préféré à ses autres enfans , qui lui avait donne une moins mauvaise éducation et lui avait conservé une couronne disputée par son frère soutenu d'un grand parti. Elle fut témoin muel . mais non insensible , de tous les écarts de ce fils et de loules les indignités de sa coui .

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ri ne des dissensions qui ont éclaté entre les grands durant le règne de Catherine de Médicis. Était-ce une chimère que l'excessive grandeur des Guise , et l'envahissement qu'ils avaient fait des grandes charges et des grandes dignités sous Henri II , et leur progrès sous François II , époux et amant de Marie Stuart leur nièce? étaient-ce des chimères que les griefs et la jalousie des Montmorenci et des Coligni? était-ce une chimère que l'intervention de la maison de Bourbon entre ces partis , qui ne lui laissaient qu'un nom illustre à porter , sans gloire , sans argent , sans puissance ? Catherine pouvait-elle empêcher les Guise d'être ambitieux , envahisseurs et tout-puissans; les Montmorenci, dépouillés par les Guise, d'être irrités, envieux et jaloux ; les Bourbons d'être offensés et indignés de l'ambition des uns et des autres? Si l'on ne peut contester l'existence de factions puissantes à dater du règne de Henri II , il est absurde de dire que Catherine de Médicis les a fait naître , et d'attribuer leur division à la politique et à l'astuce italiennes.

Nos historiens n'auraient-ils pas confondu et cumulé plusieurs idées fort disparates? N'ont-ils pas appliqué le reproche de diviser pour commander à l'art de balancer les partis, de les opposer les uns aux autres; art tout différent de celui de les diviser , art utile à tous les gouvernemens faibles , et nécessaire à une régente; art que Catherine a pratiqué avec habileté dans plus d'une occasion, par lequel elle a mérité les éloges des historiens les plus distingués de son temps,

et qui au reste lui fut recommandé par un guide respectable, le chancelier de L'Hôpital.

Mais à part l'utilité et la justice de cette pratique , n'est-il pas contradictoire de cumuler et de confondre le reproche d'avoir voulu régner par la division d'hommes qui étaient unis , avec celui de l'équilibre maintenu entre des partis antérieurement et spontanément divisés?

Et même y aurait-il de la justice et de la raison à confondre l'art et le talent de diviser un parti ennemi , avec l'art funeste de diviser en partis une cour liée par une soumission unanime à l'autorité?

Nos grands historiens qui tranchent si durement sur l'art employé par Catherine de Médicis durant ses régences , ont-ils bien considéré les devoirs d'une régente? En a-ton une juste idée quand on lui impose une inflexible rigidité dans l'exercice du pouvoir qu'elle est surtout chargée de conserver , et qu'on lui interdit lesménagemensetlesnégociations. L'autorité passagère d'une régente ne peut ni ne doit trancher dans des prétentions dont la minorité du prince est l'occasion , pareeque sa majorité en sera le remède? Elle ne peut ni ne doit , sans une nécessité absolue , élaguer les branches d'une famille royale dont elle n'est qu'alliée , ni les grands d'une cour qui n'est pas la sienne. Catherine de Médicis dut , comme dans la suite Anne d'Autriche , tenir l'équilibre entre les partis et les opposer au besoin l'un à l'autre. Sa tâche était moins d'exercer habilement l'autorité royale que de la préserver de

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toute atteinte, d'écarter tout ce qui peut la compromettre et de la remettre intacte à l'héritier du trône. C'est ce qu'ont voulu faire Catherine de Médicis et Anne d'Autriche, et c'est aussi ce qu'elles ont fait.

Mais on reproche aussi à Catherine de Médicis d'avoir suscité des grands contre ses fils eux-mêmes, quand ceux-ci se sont dérobés à son autorité. Si ses fils se sont dérobés à son autorité pour se livrer aveuglément à d'indignes favoris, tels que les Joyeuse et les d'Épernon ; si ces favoris , qu'on peut regarder comme les plus funestes ennemis du roi, se sont aussi déclarés ceux de la reine-mère, la reine-mère a pu légitimement et utilement être leur ennemie. Si ces favoris ont attiré contre le roi tous les grands de l'état dans tous les partis, elle a pu contribuer au salut de l'autorité royale en prêtant l'oreille aux mécontentemens fondés, même aux clameurs de l'ambition, en maintenant son crédit dans ces partis, en s'interposant entre le roi et eux pour les rallier tous à lui. Vous dites vous-même qu'elle voulait rendre sa médiation nécessaire : eh bien I étaitce un crime quand tout était compromis par ses fils au mépris de ses conseils et de ses principes? Le crime aurait été de leur faire des ennemis. Et il est louable de s'être mis en position de les réconcilier avec des ennemis qu'ils avaient pris le soin de se faire eux-mêmes.

On peut remarquer ici que dans la politique des cours, les mêmes actions, les mêmes paroles, les mêmes procédés peuvent, suivant le but qu'on se propose et l'intention qui dirige, recevoir des qualifications fort

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différentes; s'appeler loyauté ou imprudence et maladresse; habileté ou artifice; prudence ou fausseté; prévoyance ou ruse ; précaution ou fourberie ; délicatesse ou hypocrisie; activité et entregent, ou intrigue et manège. C'est le but et l'intention qui donnent aux actions leur caractère et leur nom propre. Ici quelle a pu être l'intention de Catherine? d'usurper la couronne sur ses enfans? personne ne l'en a soupçonnée ; d'usurper ï exercice du pouvoir royal sous le nom de ses enfans? si ses enfans étaient capables de l'exercer, s'ils l'ont exercé en effet à l'avantage et au contentement de la nation, elle est fort coupable ; mais s'ils ont été ineptes et méchans, elle a bien mérité de la France en les circonvenant, en exerçant sur eux son ascendant, en leur rendant nécessaire le secours de ses conseils, le concours de ses bons offices. Confondrez-vous une reine-mère qui travaille à rassurer le pouvoir royal quand ses enfans le laissent péricliter ou travaillent à l'ébranler , qui l'exerce pour le sauver de dangers imminens, avec l'ambitieux qui tend à s'en emparer, même avec celui qui le fait servir à ses intérêts personnels, qui l'exerce sans titre, le dégrade par l'usage qu'il en fait, et par son exemple en prépare l'usurpation? La force qu'une reine-mère donne au pouvoir en l'exerçant ne finit-elle pas toujours par profiter à son fils? (1)

(i) Voltaire dit dans la Heuriade :

Chacun de ses enfans nourris sous sa tutelle Devint son ennemi dès qu'il régna .«ans elle.

L'auteur veut dire qu'il fut regardé par elle comme ub ennemi. La vérité

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Observons au reste que les reproches d'astuce italienne, de politique fallacieuse, brouillonne et scélérate, d'ambition démesurée , etc., ne portent jamais sur des faits positifs et précis; mais qu'ils sont vaguement imputés par conjecture, par déduction de prémisses incertaines et mal liées, par respect pour les jugemens, les opinions que des personnes accréditées peuvent avoir énoncées au hasard; ces reproches sont pour la plupart, des réminiscences de libelles, ou la suite d'impressions faites par un orateur , par un poète ; ce sont en un mot des répétitions, des applications des exagérations de lieux communs adoptés machinalement. Il s'agit d'une Médicis, d'une femme de cette famille parvenue en Italie par son ambition: ne faut-il pas qu'elle soit ambitieuse? il s'agit d'une Florentine, sera-t-elle dépourvue de l'astuce italienne? Elle est nièce de Léon X, elle avait dans la figure plusieurs traits de ressemblance avec le pontife : se pourrait-il qu'elle n'en eût pas aussi dans l'esprit? Elle était nièce de Clément VII , autre Médicis qui la maria en France : peutil l'avoir envoyée à la cour de François Ier, et à son fils, sans l'avoir profondément endoctrinée de ce que doit savoir une reine et une régente de France? Enfin Léon X et Clément VII étaient contemporains de Machiavel : leurs conseils seront-ils autre chose que ce qu'on estconvenu d'appeler du machiavélisme tout pur?

Cependant Catherine de Médicis a passé sa première

est qu'il fût réellement son ennemi, et qu'il faut entendre littéralement le vers du poète.

4^4 sm* PLUSIEURS ACCUSATIONS

enfance et a reçu sa première éducation dans le couvent des dames murées de Florence, où l'on s'occupait plus de catéchisme que de politique. A 14 ans elle a quitté l'Italie pour venir en France , et quoi qu'en dise la Biographie universelle , ce n'est pas à cet âge qu'une jeune princesse peut concevoir une estime profonde pour la politique italienne. Quel intérêt avait le pape à inculquer une si profonde politique et à si bien enseigner l'art de régner à un enfant qui allait épouser un prince puîné à qui la couronne n'était point destinée, à qui elle ne pouvait échoir que par accident, et sur qui d'ailleurs Catherine n'avait à espérer aucun ascendant en matière politique, puisqu'il avait publiquement une maîtresse plus âgée qu'elle de 18 ans (1)? Enfin les écrits contemporains nous apprennent que le catéchisme politique enseigné par Clément Vil à sa pupille quand il l'envoya en France , se réduisit à ces mois plus intelligibles pour la jeune Florentine et beaucoup plus sensés que les doctrines attribuées à Machiavel : Ayez des enfans.

Plus nous avançons, et plus les écrivains qui parlent de Catherine de Médicis se croient obligés de passer la mesure dans leurs accusations. Comment en effet se résoudre à copier sans enchérir sur les écrivains que l'on compile ? Quelle raison aurait-on d'écrire encore ce qui a été écrit tant de fois, si l'on n'avait à montrer plus de sagacité et de profondeur qu'un de Thou ; un sens

(i) Diane de Poitiers est née en i/j.99, Catherine de Médicis en i5r8.

CONTRE CATHERINE DE MKDICIS. '|">S

moral plus exquis que nos Daniel , nos Mainbourg , nos Griffet; plus de discernement et de bienséance que Mczerai ; plus de mouvement et de couleur que ce sage et loyal Anquelil, qui a le défaut de ne s'indigner jamais {Y)*? Il faut, pour surpasser ses devanciers, découvrir plus d'atrocité dans la scélératesse de Catherine de Médicis qu'ils n'en ont vu , plus d'énormi té dans ses prétendus crimes, et surtout une finesse de combinaison si merveilleuse dans tous ses forfaits , que le lecteur puisse douter si elle ne leur en a elle-même légué l'authentique confidence. D'ailleurs un digne historiographe ira-t-il , en décrivant ces temps orageux , décharger son éloquence sur des têtes royales, quand il peut sauver le respect dû, selon Mazarin, aux rois passés et à venir, à quelque distance qu'ils soient de nous, en foudroyant une étrangère , une parvenue d'origine bourgeoise, une femme enfin? Ira-t-il oublier ce qui arriva à Mézerai , sa punition , ses amendes honorables, et frapper sur des têtes couronnées , quand il peut impunément frapper toujours de nouveaux coups sur une tête moins élevée, que lui ont abandonnée dix générations de censeurs royaux ou impériaux? Enfin comment répéter simplement, contre Catherine de Médicis, des injures devenues lieux communs, dans un temps où les écrivains ne trouvent de ressource pour se faire lire que dans l'art malheureux d'étourdir le bon sens et d'étonner l'imagination? On a besoin de monstres : il faut que Catherine en soit un de plus

(1) Histoire des guerres de religion.

dans les ménageries de nos poètes et de nos historiens. Citons un exemple de ce misérable esprit. Quelques jours avant la Saint-Barthélemi, entre les fêtes dont le mariage de Henri de Navarre fut l'occasion , on exécuta au Louvre un ballet allégorique. Le vulgaire des historiens assure que ces fêtes , ainsi que le mariage même , avaient pour objet de prévenir les inquiétudes des proiestans pendant que la cour préparait le massacre de la Saint-Barthélemi. Ce serait là une perfidie bien caractérisée; mais un auteur moderne, y voit bien autre chose. Comme le ballet représentait des chevaliers catholiques qui précipitaient dans les enfers d'autres chevaliers ennemis de leur sainte religion, allégorie qui était dans le goût du temps, l'auteur suppose que Catherine eut tout ensemble le projet d'entretenir la sécurité des protestans par cette fête, et pourtant de les rendre spectateurs de ce qui devait leur arriver quelques jours après, sans qu'ils s'en doutassent: succès assurément difficile. Et il ajoute: On voit par là combien Catherine avait étudié non seulement le crime, mais l'art d'en jouir. Ainsi le profit du crime ne lui suffit pas ; il faut à cette femme exécrable l'art de jouir du plaisir de le commettre. Et voilà la profondeur de notre Tacite moderne.

Ni Tavannes , ni Castelnau , ni Pierre Mathieu , ni l'Etoile, ni Brantôme, ni le Laboureur, ni de Thou , ni Péréfixe , ni Mézerai , ni Daniel , ni son éditeur le père Griffet , ni Mainbourg, ni le président Hénault, ni Anquetil , ni Voltaire même dans ses ou-

CONTRE CATHERINE DE MÉnic.lS. f\3q

v rages historiques qui diffèrent sous ce rapport ifts la Henriade, n'ont parlé de Catherine de Médicis comme nos écrivains du jour. La seule autorité que puissent invoquer ces écrivains est celle de Henri Etienne (second du nom), dans son libelle du Discours merveilleux de Catherine de Médicis , écrit en 159 i , publié l'année suivante sans nom d'auteur, traduit ensuite en latin sous ce titre : Legenda saintœ Cathrerinrc, réfutéquelque tempsaprèspar Brantôme (1). Mais dans son Discours merveilleux , Henri Etienne ne se donne pas pour historien ; il prend franchement le ton et le langage de la satire et du libelle. Il professe l'inimitié la plus violente contre Catherine. Son écrit est un acte de guerre ; ses injures sont une volée de mitraille lancée dans le camp ennemi. Il est vrai que, suivant L'Etoile, le cardinal de Lorraine dit à un sien familier, qui croyait tout faux dans ce livre: « Crois-moi, « Montagne , les mémoires des Huguenots ne sont » pas bien certains , mais de ce coté-la ils ont rcri- » contré; j'en sais quelque chose. » C'est comme si

(i) L'auteur était assurément un savant illustre: les lettres lui doivent le Thésaurus Unguœ grœcee , vrai trésor d'érudition littéraire. Elles lui doivent aussi les Dialogues du langage français italianisé ; ouvrage où se trouve marquée l'époque d'une des plus importantes révolutions de la langue française, celle où le langage de la galanterie et de la courtisannerie prit naissance et prépara celai des précieuses du dix-septième siècle dont il nous est tant, n sic de choses; on voit dans cet ouvrage de Henri Etienne coin ment et pourquoi la prononciation d'une multitude de mots a changé de SOI) temps, comment les oi, sont devenus es . comment François est devenu ïrancès ou Français , etc.

le cardinal avait dit : Les mémoires des Huguenots sont faux quand ils disent du mal de moi ; mais ils ont raison quand ils en disent de mes ennemis. Il ne prenait pas garde que dire du bien des libelles des protestans , c'était confirmer le mal dont ils avaient flétri son nom et sa personne, et concourir à déclarer ses témoignages indignes de toute croyance et de toute estime. L'Etoile ajoute : « J'ai ouï dire par descatholi- » ques qu'il n'y avait pas moitié de ce qu'elle avait fait. » Mais qui étaient ces catholiques? Les croire serait aussi raisonnable que de prendre à la lettre et au sérieux ce que Catherine dit elle-même du Discours merveilleux après en avoir entendu la lecture : Si l'on m'en avait communiqué avant la publication, f en aurais appris bien d'autres (1).

David Ancilion , prolestant, né de parens réfugiés à Berlin après la révocation de l'édit de Nantes, critique impartial, judicieux et savant, s'exprime ainsi sur l'ouvrage de Henri Etienne (2) : « Deux auteurs ont » fait l'histoire de Catherine de Médicis. L'un n'a pas » voulu se faire connaître, il a bien fait, car c'est un » imposteur et son livre est un libelle. ( Il parle du » Discours merveilleux. ) Le second, qui est le sieur » de Brantôme , l'en accuse et l'en convainc. Ainsi » pour savoir l'histoire de cette reine, il faut lire » Brantôme et non l'historien anonyme. >

(i) L'Étoile, tome I , pages io4 et io5. (2) Mélanges critiques , tome II , page y '5,

CONTRE CATHERIN K DE MfcDlUS. !\ JÇ)

Ta vannes, soutien passionné du pouvoir royal, avait sur le cœur l'inclination qu'elle avait montrée un moment pour le parti de Condé ; cela ne l'a pas empêché de lui rendre cette justice , que quand les lettres du duc de Guise portaient qu'il fallait tout tuer, la reine écrivait de tout sauver.

Quand on reprochait à la reine d'avoir attiré le roi de Navarre et le prince de Condé à Àmboise pour les faire périr, la prévention de Tavannes ne l'empêche pas d'attester quelle leur Jit donner secrètement l'avis de ne pas venir.

Castelnau et son éditeur, l'abbé Le Laboureur, l'ont d'elle un éloge sans restriction; suivant le premier , « elle fut une princesse d'un esprit incomparable , ce » qu'elle fit bien paraître lorsqu'elle prit en mains » les rênes du gouvernement avec la tutelle de ses » enfans , témoignant n'avoir aucun plus grand dé- » sir que de se faire connaître pour mère de roi, cl de » croire le conseil établi par le feu roi son mari (1). »

\illeurs, Castelnau s'exprime ainsi : « La reine-mère » du roi a toujours cherché de maintenir les choses » pour la sûreté de l'État, et éviter les incoiivénien ; » dont on voyait la France menacée. »

Ailleurs encore, il dit : « Il n'y avait pas d'occasion • de lui oter l'autorité , parccqu'elle était une personne » très sage et très vertueuse , qui ne voulait , ni ne dé

(») Sur l'année j 5 5 g , chapitre 11

» sirait que la grandeur de ses enfans et le repos du » royaume (1). »

Le Laboureur, dans ses additions aux mémoires de Castelnau , la loue de sa conduite avec les partis qui se disputaient le pouvoir. t; Elle se servit, dit-il, des deux » partis , et tint les choses en contre-poids, sans avoir » obligation de l'affermissement de son autorité qu'à » son esprit (2). »

Brantôme atteste « qu'elle sauva , préserva et garan- » tit ses enfans en leurs règnes de plusieurs entrepri- » ses , avec telle prudence et industrie que tout le » monde la trouva admirable (3). »

Quand elle invoqua le secours du prince de Condé contre Guise, Montmorenci et Saint-A.ndré , ce dernier, dansuneséance du triumvirat, avait proposé delà jeter dans un sac à la rivière. C'est Brantôme qui rapporte ce fait.

On lit ce qui suit dans une autre partie du même discours : « Encore que cette reine n'eût allumé nos » guerres civiles, elle employait toujours ses peines et » ses labeurs à les éteindre ; abhorrant de voir tant de » noblesse et de gens de bien mourir; tels l'ont haïe à » mal mortel , qui seraient en terre sans sa bonté , dont » nous aurions besoin maintenant; car ainsi que tout » le monde le dit, et le pauvre peuple le crie : Nousn'a-

(i) Sur l'an i56o, chapitre XII.

(2) Addition aux Mémoires de Castelnau. page 283.

(3) Discours sur Catherine de Médias, tome II des Œuvres de Brantôme , page 373.

CONTRE CATHERINE DE MEDICIS. l\l\\

» vons plus de reine-mère pour nous faire la paix (1). »

Pierre Mathieu , historiographe de Henri IV , qui lut guidé , éclairé par ce prince lui-même dans les obscurités de ces temps-là , mais qui partagea et exprima les justes ressentimens de Henri contre Catherine, devenue l'ennemie de ce prince après l'avoir tendrement aimé , l'accuse de « s'être proposé la » division des grands du royaume , pour jouir en » assurance de son pouvoir,... principalement sous » la minorité de ses enfans. Henri III , à qui elle » avait acquis un royaume étranger et conservé ce- » lui de ses pères parmi tant de divisions , ne lui » laissa que la souvenance des occupations que le bé- » guin et la baverolle de François et de Charles lui » avaient données ; dépitée et pour troubler son jeu , » elle lui opposa le duc d'Alençon , et après lui le » duc de Guise , afin... de demeurer arbitre entre » eux. » Telles sont les plus graves accusations que Pierre Mathieu se permette contre Catherine, malgré sa partialité pour Henri IV, ennemi personnel mais loyal de cette princesse : elle a troublé le jeu de Henri III, prince aussi indigne du trône que fils indigne d'une telle mère ; et dans quelles vues? pour interposer entre lui et les Guises sa médiation! Certes, de pareils reproches sont souvent mérités dans la vie commune par l'amour jaloux, par l'amité inquiète ; et on ne s'avise pas d'en faire des chefs d'accusation capitale. Le

i) Brantôme, page aS3.

\l['2 SUR PLUSIEURS ACCUSATIONS

même Pierre Mathieu , il est vrai , quand il parle des rapports de Catherine avec Henri de Navarre , dit qu'elle « était irréconciliable en l'inimitié quelle portait » aux princes du sang ( aux Bourbons ) , transportée de » l'amour qu'elle continuait sur les enfans de sa fille , » la duchesse de Lorraine (1). » Mais on ne voit là qu'une conjecture de Henri IV, qui supposait la haine de Catherine pour lui motivée par l'amour qu'elle avait pour son petit-fils; et il serait aussi raisonnable de penser que les vues conçues , peut-être , par Catherine pour le jeune duc de Lorraine sont venues de la haine qu'elle a connue au roi de Navarre pour elle. D'ailleurs ces vues , leur origine , leurs effets , tout cela flotte dans le vague, et l'historiographe n'en peut porter un témoignage affirmatif et consciencieux. Enfin quelle qu ail été au fond la pensée de Pierre Mathieu, elle ne la pas empêché de parler honorablement de Catherine de Médicis : « Femme capable , dit-il , de grandes entre- » prises,... la plupart de ses actions furent ou parfai- » tement belles ou entièrement vitupérables, se tenant » sans milieu par les extrêmes. » C'est ainsi qu'on partage ordinairement la vie d'un ennemi qu'on ne peut mésestimer. On consent à l'honorer pour toutes les actions où l'on n'a aucun intérêt , et l'on se révolte contre toutes celles où l'on croit trouver des marques de sa haine. « Elle emporta , continue Pierre Mathieu , » le nom de la plus sage et la plus rusée princesse de » l'Europe... Au reste, elle passa par son courage au

(1) Livre III , page 83.

CONTRE CATHERINE DE MEDICIS

» travers tous les accidens de la fortune, surpassant » en beaucoup de qualités la condition des plus grandes » reines dont l'histoire fait parade. »

Péréfixe, autre historien de Henri IV, attaché comme Pierre Mathieu d'intérêt et d'affection à ce prince, parle aussi de Catherine de Médicis comme d'une ennemie de son héros, et néanmoins avec ménagement et sans en faire une scélérate. «Elle voulait tout gou- » verner, dit-il en parlant du règne de Henri III; elle » croyait qu'il le fallait embarrasser par des factions et » des guerres civiles, dont elle seule, par manière de » dire, eût la clef, en sorte qu'il ne pût du tout se » passer d'elle. Voilà pourquoi tant qu'elle vécut » elle ne fit que susciter sous mains des brouilleries... » Elle causa la désolation de l'état, la subversion de tou- » tes les lois et de tous les ordres ( 1). » Ceci n'est qu'une répétition de P. Mathieu, un peu envenimée, parcequ'on ne veut pas copier, surtout quand on répète.

De Thou, accusé par les prêtres d'avoir incliné pour le parti protestant qui était celui de Henri IV, c'est-àdire d'avoir embrassé le parti de la légitimité contre l'usurpation et l'anarchie, a aussi été fort prévenu contre Catherine de Médicis. Il lui reproche « d'avoir » gouverné 30 ans la France en y faisant naître adroi- » tement des troubles, et les apaisant à son gré selon » que ses intérêts le demandaient , par la division et la » jalousie qu'elle fomentait entre les plus grands sei-

(i) Histoire de Henii --Ic-Grand, en i5;4 , l»a?t' ^4-

» gneurs du royaume; elle sut, dit-il, profiter des » calamités publiques pour attirer à elle toute l'au- » torilé. »

De Thou était persuadé, dit le père Griffet, que si au lieu de vouloir exterminer les huguenots, on leur eût accordé la liberté de conscience, comme le fit Henri IV par 1 edit de Nantes , la France aurait été exempte des guerres qui ont eu lieu.

C'était une grande erreur de croire que les partis étaient vraiment attachés à des intérêts religieux. « Les » protestans, comme l'observe Griffet, avaient à leur » tête, ainsi que les catholiques, des princes et des sei- » gneurs puissans, qui, sous prétexte de servir leur reli- » gion , aspiraient en effet au gouvernement de l'état. » Ledit de Nantes ne conciliait pas des prétentions de ce genre. D'ailleurs ce n'était qu'un précis des édits de pacification accordés en différens temps par Catherine elle-même ou son influence. Enfin cet édit de Nantes n'a préservé ni Louis XIII, ni Louis XIV, ni Henri IV lui-même de troubles religieux , qui à la vérité n'étaient pas la guerre. Les partisans des Guise reprochaient à Catherine le contraire de ce que blâmait de Thou; c'est-à-dire d'avoir d'abord protégé et toujours ménagé les protestans. Griffet leur oppose l'exemple de Charles V et de Philippe II, qui, malgré leur sévérité , leur perfidie , leur force , leur violence , n'ont pu arrêter les troubles des Pays-Bas.

Nous avons déjà remarqué que pendant ses quatre régences elle avait intérêt à l'union, non aux divisions. Pendant le règne de Henri III, qui méprisa conslam-

CONTRE CATMEUINi: DE MEDIUS. 44^

ment ses conseils , si elle opposa les Guise aux Joyeuse et aux Épernon , comme le lui reproche de Thou , copié en cela par le président Hénault, elle se trompa peutêtre ; mais on conviendra que si elle avait tort de se livrer aux Guise, il lui était bien pardonnable de détester leurs rivaux. Qui peut dire à quoi tendaient ceux-ci , et à quoi ils seraient parvenus si l'ambition des Guise , hommes au moins remarquables par le talent et le courage, n'eut fait obstacle à la leur? Quoi qu'il en soit, a-t-on le droit d'imputer à une vaine jalousie du pouvoir, l'animad version que ces favoris devaient inspirer à une âme élevée?

De Thou reproche aussi à Catherine son faste ses profusions en bàtimens, ses folles dépenses pour placer sur des trônes les deux fils qui restaient à établir après le couronnement de Charles IX. A quel roi ne peut-on pas reprocher quelque mouvement d'ambition et quelque abus de l'argent des peuples?

De Thou l'accuse à ce sujet de s'être entêtée des prédictions des astrologues qui avaient promis une couronne à chacun de ses fils. La supersition de Catherine de Médicis est encore une imputation que rien ne justifie. Elle avait trop d'esprit pour croire aux astrologues et pour ne pas feindre qu'elle y croyait dans une cour ignorante où elle pouvait accréditer des prédictions qui répondaient à ses désirs et qu'elle provoquait peutêtre. Ce ne sont pas des assertions jetées au hasard par la malveillance des partis, qui font foi en pareille matière : ce sont les faits. Si Catherine avait été superstitieuse, on rencontrerait quelque marque de cette in-

firmité d'esprit dans les grandes occasions où il a fallu prendre des résolutions importantes. Or l'histoire ne nous fait connaître aucun acte , aucun ordre , aucune délibération , aucune discussion de cette princesse , soit dans les conseils, soit dans des entretiens sérieux, où des rêves astrologiques, des superstitions quelconques soient entrées pour rien. Toujours ses motifs de décision sont tirés du fond des choses; ils sont toujours positifs , pertinens et précis.

Voltaire la déclarée « infidèle à sa secte et supersti- » tieuse. » Elle ne fut pas plus dupe d'une secte que superstitieuse. Il lui était égal, comme elle le disait, de prier Dieu en latin ou en français : mais elle voulait sa sûreté contre ses ennemis.

De Thou lui fait un reproche plus sérieux et bien mérité, c'est «d'avoir entretenu les princes ses enfans » dans la mollesse et l'amour du plaisir. » Nous reviendrons sur ce grief et nous y insisterons ; mais nous annonçons d'avance que son motif ne fut point de satisfaire son ambition particulière y comme l'ajoute cet historien d'ailleurs si grave et si respectable; et quand on voit les démêlés dont elle se rendait la médiatrice ou l'arbitre , les bévues qu'elle redressait , les emportemens qu'elle modérait, les faiblesses dont elle relevait, on ne peut s'empêcher de regarder son intervention dans le gouvernement comme généreuse autant que

salutaire.

Les griefs de de Thou ne l'empêchent pas de démentir les calomnies de Henri Etienne, concernant les mœurs privées de Catherine de Médicis, mœurs que celui-ci ap-

CONTRE CATHERINE* DI£ MÉDICIS. !\f\'j

pelle des vices monstrueux , el que , d'après lui, la Biographie universelle a qualifiées de scandaleuses. Les traducteurs de l'Histoire universelle de de Thou lui font dire que Catheriney^ détachée de la bagatelle, vice si ordinaire à son sexe .-de Thou n'a rien dit de semblable. La grossièreté et la trivialité sont étrangères à ses idées et à son langage. Mais il a renfermé la même opinion dans cette autre phrase également noble et caractéristique: « Comme, par ses pensées toutes viriles, » elle avait secoué les vices ordinaires des femmes, elle » travailla pour son ambition en remplissant de futi- » lités et de voluptés l'esprit de ses fils : cum virilibus » curis fœminarum vitia exuisset f ad explendam ambitio- » nem ,/iliorum animos vanis rerum ac Jcedis voluptatibus » interea occupavit... » Voltaire s'est rapproché de de Thou quand il a dit :

Esclave du plaisir, mais moins qu'ambitieuse.

Ses griefs n'empêchèrent pas de Thou de commencer le portrait de Catherine par un coup de pinceau qui en dessine le trait dominant et en détermine le caractère : Fœmina vasti animi et superbi bixûs; femme d'un esprit vaste et d'un grand éclat. Vasti animi : qu'on réfléchisse à tout ce que renferme ce mot et à tout ce qu'il exclut; qu'on se rappelle :

Le droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains .

et l'application de ce mot à Catherine de Médicis pa raîira un immense éloge.

:\l\S SUR PLUSIEURS ACCUSATIONS

Un esprit vaste peut-il manquer d'élévation , de droiture , de justesse et de justice dans ses desseins, de hardiesse et de courage dans ses entreprises, de puissance et de fécondité dans ses moyens de réussite ? Embrassant un immense horizon, n'a-t-il pas le choix du but qu'il peut se proposer et des voies qui doivent y conduire? Un esprit vaste est-il ambitieux des petits honneurs attachés au pouvoir, des petites gloires attachées au commandement sans but? est-il capable des vanités d'une cour, d'un jour, d'un moment? Un esprit vaste! Ce mot est la condamnation des écrivains qui ont fait de Catherine de Médicis l'intrigante la plus méprisable, une espèce d'aventurière follement avide de pouvoir, une empoisonneuse publique, une parricide (1), une reine de sang et de boucherie ?

Si , des écrivains contemporains de Catherine , nous passons aux historiens d'une période moins éloignée de nous , nous trouvons un fonds d'idées à peu près semblables aux leurs. Mézerai, Daniel, Griffet, Mainbourg, Anquetil surtout, Voltaire même dans son Histoire générale, ont gardé une mesure décente et raisonnable dans ce qu'ils ont dit de Catherine de Médicis.

Mézerai a été le moins retenu, et il l'est beaucoup

(1) Voltaire a dit à l'occasion de la mort de François II et de ce qu'on dit Henri Etienne:

Mais je ne prétends pa^ A Médicis encore imputer .«on Irépaj.

CONTRE CATHERINE DE MEDICIS. l\ jO,

en comparaison de nos historiographes et de nos biographes du temps présent. « Depuis que la reine Cathe- » rine, dit-il, s'était fortifiée des conseils du chancelier » de L'Hôpital, elle avait pris ses précautions aussi bien » contre les Guise que contre les princes du sang » ( remarquez ici que Mézerai reconnaît deux partis préexislans ) ; « et comme elle voulait toujours , continue » Mézerai , tenir pour règle de sa conduite cette maxime » de sa maison qu il faut diviser pour régner, elle songeait * h entretenir les troubles, afin d'avoir de tous côtés » de quoi s'appuyer , et afin de contenir tous les partis » l'un par l'autre. Quand la balance penchait trop » d'un côté, elle la rechargeait de l'autre pour la re- » mettre dans l'équilibre.» Le texte de Mézerai est évidemment incohérent ; il a commencé par reconnaître des partis existans avant les régences de Médicis , et rien n'est plus certain que leur existence : il suppose ou plutôt il reconnaît que le chancelier de L'Hôpital lui a conseillé de prendre ses précautions contre l'un et contre l'autre, ce qui comprend bien l'idée d'opposer, le cas échéant, le moins dangereux au plus dangereux : et cependant il affirme que le sage équilibre qu'elle a maintenu a été le fruit de la maxime de diviser pour régner. On ne peut s'empêcher de voir ici la contradiction d'un auteur en qui les opinions des autres se mêlent à son insu avec ses propres observations êVïm

Le père Daniel, qui était, comme le dit le président

(i) Miserai, Ab. chr. , année i56o.

V5o SUR PLUSIEURS ACCUSATIONS

Hénault , plus instruit et plus impartial que bien deu gens ne l'ont cru , prononce honorablement sur la mémoire de Catherine. 11 est bien persuadé que l'ambilion et le désir de gouverner étaient ses passions dominantes , mais il ne désapprouve pas qu'ayant trouvé (rois factions établies à lamort de son mari, elle ait prévu qu< si elle ne s'appuyait pas de l'une des trois, elle succomberait, riant étrangère et sans soutien (1). Il la loue même d'avoir balancé les partis opposés. Il pense que si elle eut l'ambition de gouverner, elle en eut aussi le droit pendant les minorités : que si elle était jalouse de son autorité , elie devait l'être, qu'il y allait de sa sûreté. Il observe qu'au fond elle fut toujours portée à la paix , et tenait pour maxime que la guerre ne pouvait que préjudiciel' à la France ; quelle a manifesté cet amour de la paix par une multitude de négociations et de traités. Quant à sa conduite à l'égard de Henri III , il pense qu'après le service au elle lui avait rendu , elle était fondée à trouver mauvais qu'il eût fait, à son exclusion, df autres personnes dépositaires de son autorité ; que les troubles et les désordres de ce règne eurent pour cause la haine et Je mépris général attirés par les favoris sur le roi et nullement l' ambition de la reine (2). A. sa mort ses dernières paroles recommandèrent à Henri III d'affectionner les princes de. son sang , principalement le roi de Navarre, et d'accorder aux protestans la liberté de conscience. « Tout bien considéré , dit Daniel , et sans trop outrer

(i) Daniel , Histoire de France, tome XI , {uj^e G. 0) Idem , page 365.

CONTRE CATHERINE DE MEDICIS. /pi

♦> son éloge , elle doit passer pour une des personnes les » plus accomplies de son sexe qui aient jamais monté sur » le trône de France. » C'est là sa conclusion.

Le père Griffet , dans ses Observations sur le règne de Henri III, a inséré un chapitre entier sur Catherine de Médicis. Il fait remonter les imprécations de divers historiens au Discours merveilleux de Henri Etienne, et il le réfute de point en point à l'aide de Brantôme et de ses propres observations. Il va plus loin comme nous l'avons vu : il défend la mémoire de Catherine de Médicis contre de Thou , qui s'était persuadé qu'un édit semblable à l'édit de Nantes aurait établi le même calme qu'il procura quelque temps , sous Henri IV , mais que Catherine avait besoin de troubles pour se rendre nécessaire.

Daniel et Griffet partagent l'opinion de Brantôme, de Lanoue et d'un grand nombre d'historiens sur le massacre de la Saint-Barthélémy. Ils pensent que cet événement n'a été ni concerté , ni préparé ; et Griffet dit avec Brantôme que, « si, après le coup d'arquebuse » qui blessa l'amiral , ses amis se fussent tenus coi , et » n'eussent sonné mot, et eussent laissé guérir M. l'a- » mirai , il s'en fût allé après de Paris tout bellement » et à son aise , et n'enfust été autre chose. »

Du reste, Griffet n'ajoute ni ne retranche au jugement de Daniel sur Catherine : c'est l'approuver et le confirmer.

Il n'est pas inutile d'observer que Griffet est regardé comme un modèle de critique historique , et qu'il est aussi législateur dans cette partie, dont il a donné

45 â SUR PLUSIEURS ACCUSATIONS

les règles dans son Traité des preuves servant à établir la vérité de l'histoire; ouvrage que Sabatier appelle le code des historiens.

Mainbourg(l) blâme la prodigalité de Catherine , son luxe , la dissolution qu'elle permettait dans sa cour , qu'elle y favorisait même pour gagner ceux dont elle avait besoin. Il lui croit peu de sincérité et de foi. Il l'accuse d'une ambition démesurée, à laquelle elle a, dit-il, sacrifie l'Etat et la religion. Il lui reproche d'avoir haï le roi de Navarre , son gendre , et favorisé sous mainla Ligue, dont elle était dupe, pour servir les intérêts de son petit-fils de Lorraine. Cependant il lui reconnaît de la grâce et de la noblesse dans les manières, de la politesse, de la délicatesse, de la pénétration dans l'esprit ; un talent merveilleux pour la négociation , une singulière adresse pour tourner les esprits à son gré , une magnificence royale , une constance et une fermeté extraordinaires dans une femme, un courage viril , une grandeur d'âme , qui la portait naturellement à tout ce qu'il y a de plus éclatant et de plus relevé dans le monde. Ce n'est pas là la Médicis de nos historiens du jour. « Elle n'eut rien de médiocre, dit encore » Mainbourg, ni dans le bien, ni dans le mal. » La Médicis de nos écrivains passe les bornes d'une* perversité accomplie.

Anquetil , le plus moderne des historiens de la Ligue et le plus réfléchi, bien qu'il soit venu le dernier,

(i) Histoire de (a Ligue, page J02.

CONTRE CATHERINE DJE MÉDICfS. !\ 53

donne aussi à Catherine un esprit d'intrigue; mais il déclare que, comme tutrice de ses enfans, et comme régente du royaume , son caractère est encore un problème pour les esprits non prévenus. Elle avait, dit-il, toute l'astuce de son sexe et de son pays ; mais il avoue aussi que « forcée de se précautionner sans cesse con- » tre ses amis et ses ennemis, sa vie aurait été bien »> pénible si elle-même n'eut eu un génie d'intrigue » qui ne lui permettait pas de rester tranquille. » On ne peut méconnaître ici un véritable éloge donné par la conscience de l'historien, sous des couleurs de blâme qui sont une concession au préjugé : Si le légitime soin de sa conservation dans le péril peut être qualifié cV intrigue , qu'appellera-t-on sagesse? ou quelle précaution sage contre un danger grave ne sera pas qualifiée d'intrigue?

C'est probablement le ton d'incertitude sur lequel parait s'exprimer Anquetil , qui a fait dire dans la Biographie universelle : « Les historiens ont avoué » que le caractère de Catherine de Médicis est incom- » préhensible. » Sur quoi l'auteur affirme que ses ennemis ne l'ont pas jugée plus sévèrement : car, ditil : « Comment condamner plus fortement une reine » qui n'a cessé d'agir depuis 1559 jusqu'en 1589, qu'en » avouant que trente années d exercice public de l'aiu- » torité n'ont pas suffi pour la faire connaître ? » Dire, connue le fait le biographe, que ses mœurs furent scandaleuses , qu'elle î\\\ fausse , méchante , cruelle , c'est, ce me semble , condamner plus fortement que de dire Qu'elle a été incompréhensible. Les personnages hislori-

ques seraient fort à plaindre s'ils étaient rangés audessous des scélérats les plus caractérisés, par cela seul qu'ils seraient incompréhensibles pour les écrivains de faible portée, et pour ceux qui n'auraient pas pris la peine de les étudier.

Voltaire est l'autorité sur laquelle s'appuient beaucoup de faux jugemens contre Catherine de Médicis.

Beaucoup en ont parlé, mais peu l'ont bien connue.

Ce vers de la Henriade avertit néanmoins de ne pas s'en rapporter sans examen à l'auteur de la Henriade même. On lit dans ce poème les vers suivans :

Chacun de ses enfans nourris sous sa tutelle Devint son ennemi dès qu'il régna sans elle.

J'ai déjà remarqué que devint signifie Ykfut regardent elle comme un ennemi.

Ses mains autour du trône avec confusion Semaient la jalousie et la division.

Opposant sans relâche , avec trop de prudence , Les Guises aux Condé et la France à la Francs. Toujours prête à s'unir avec ses ennemis Et changeant d'intérêt , de rivaux et d'amis. Esclave des plaisirs, mais moins qu'ambitieuse ; InBdèle à sa secte et superstitieuse, Possédant en un mot , pour n'en pas dire ptus, Les défauts de son sexe et peu de ses vertus.

Ces vers, où il y a trois hémistiches parasites et une

CONTRE CATMEMHI DB MKDICIS. £55

amphibologie, prouvent, par leur faiblesse et leur incorrection, le défaut de conviction de l'auteur, l'hésitation d'une pensée mal assise , un pénible travail sur la pensée d'autrui. Mais voyons la suite. On lit au sujet de la Saint-Barthélemi :

Dans l'ombre du secret depuis peu Médicis A la fourbe, au parjure avait formé son fils, Façonnait aux forfaits ce cœur jeune et facile ; El le malheureux prince à ses leçons docile, Par son penchant féroce à les suivre excité , Dans sa coupable école avait trop profité

Coligni est assassiné.

. . L'on porta sa tète aux pieds de Médicis , Complète digne d'elle et digne de son Gis. Médieis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance , Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présens.

Le massacre s'exécute dans Paris :

Du haut de ee palais excitant la tempête , Médieis à loisir contemplait celte fête.

Le roi était agité : le remords se faisait déjà sentir :

Par sa mère élevé, nourri dans ses maximes,

Il n'était point comme elle endurci dans les crimes.

Tels sont les traits principaux sous lesquels le poète a peint Médicis. Mais plusieurs observations se présentent ici.

D'abord ce n'est pas sa propre pensée qu'exprime le poète. Tout ce qu'on vient de rapporter, il l'a mis dans la bouche de Henri IV parlant à la reine d'Ànglctei <

C'est donc un ennemi de Catherine qu'il fait parler, et quoique Henri IV soit le héros du poème , l'auteur n'a pas du lui interdire le langage de l'inimitié et de la vengeance quand il va demander à la reine d'Angleterre des secours contre son ennemie.

En second lieu , quand ce serait le poète lui-même qui aurait parlé son propre langage et exprimé son sentiment, il ne serait pas pour cela une autorité en histoire. Son épopée demandait une reine scélérate et méchante , et le but qu'il s'était proposé, celui d'attaquer le fanatisme religieux, exigeait que Henri III, qui devaitêtre frappé par un moine, intéressât, par quelque vertu, ou du moins ne se fût aliéné le lecteur par aucun crime; en conséquence , le poète a crayonné Catherine de Médicis d'après les écrits détracteurs qui l'ont peinte comme il fallait qu'elle fût dans son poème, et il met entièrement sur son compte le massacre de la Saint-Barthélemi , dont Henri III lui-même s'est déclaré le principal auteur. En cela, tout est fiction. Mais ce qui est fiction dans un poème, serai t fausseté, imposture, prévarication dans l'histoire. L'engagement du poète est d'intéresser et de plaire : celui de l'historien est d'instruire. Certes, la vérité historique n'est point interdite au poète, mais c'est à condition que l'art puisse s'arranger avec elle; intéresser et plaire est sans doute permis à l'historien , mais ce n'est qu'autant que la vérité n'a point à souffrir de l'art.

En troisième lieu, Voltaire historien ne parle pas le même langage que Voltaire poète épique , faisant parler son héros contre une ennemie déclarée. Voici ce

CONTRE CATHERINE DE MED1CIS. /p7

qu'on lit dans Y Essai sur les Mœurs (1) : « Cette affreuse » journée ( de la Saint-Barthélemi ) fut , dit-il . d'a- » bord méditée et préparée pendant deux années. » Il ajoute : « On a peine à concevoir comment une » femme telle que Catherine de Médicis , élevée dans » les plaisirs, et à qui le parti huguenot était celui » qui lui faisait le moins d'ombrage, put prendre » une résolution si barbare. » Cette réflexion infirme déjà l'assertion qui précède; mais ce qui vient à la suite la fait évanouir : « Le père Daniel , dit l'auteur , » veut faire croire que les massacres ne furent jamais » prémédités. Il se peut que le temps, le lieu , la ma- » nière, le nombre des proscrits n'eussent pas été con- » certes pendant deux ans, mais il est vrai que le des- » sein d'exterminer le parti était pris depuis long-temps. » Voltaire réduit donc son accusation au dessein vague $ exterminer le parti ennemi. Si ce dessein vague d'exterminer son ennemi, même si la menace de le faire est l'équivalent du complot d'un massacre , il faut convenir qu'il n'y a pas de guerre , de troubles civils, de procès importans, où chaque parti ne soit aussi coupable envers son adversaire , où le gouvernement surtout ne le soit autant que les auteurs de la Saint-Barthélemi. Je ne sais si je me trompe , mais je crois sentir dans les dernières phrases de Voltaire que là sa ronscience d'historien a l'intention de dégager le lecteur de l'obligation de croire à la préméditation pour laquelle il a hasardé d'abord une affirmative trop absolue.

i) Tome XVIII de l'édition de Kehl , page 5o5.

^fïS SUR PLUSIEURS ACCUSATIONS

Toutefois , je ne prétends pas dissimuler que Catherine a eu part au massacre de la Saint-Barthélemi , événement à jamais exécrable sans doute, qui fut occasioné par de funestes circonstances, plutôt qu'ordonné ; crime qui ne fut ni prémédité , ni même délibéré; qui n'est pas un seul fait imputable à une, ni à deux , ni à plusieurs personnes déterminées, mais une suite, un ensemble de crimes divers commis par un grand nombre de personnes fort différentes par le rang, l'esprit et l'intention. La reine-mère a proscrit trois têtes: voilà sa part dans le crime de la Saint-Barthélemi. Son motif fut la peur qu'elle en avait, et sa peur n'était pas sans fondement dans l'anarchie où la France se trouvait alors, et dans une cour où la haine et la vengeance pouvaient oser impunément tous les crimes : circonstances qu'il ne faut pas oublier. Les passions des grands , l'avidité de la soldatesque nobiliaire à la solde des grands , et des gens de la faction de Guise , ont fait le reste. L'histoire de ce massacre demande une révision . J'en ai tracé les principaux traits dans une Ebauche des guerres des grands , et j'espère qu'ils suffiront pour prouver que ce grand crime fut une convulsion de la haine et de la peur, qui , dans l'absence de l'autorité, et dans la privation du secours des lois, ouvrirent la carrière aux passions les plus basses , à la vengeance , à la cupidité et à la rapine.

Il n'y a rien à répondre aux écrivains peu nombreux qui, d'après Henri Etienne, n'ont pas craint de présenter Catherine de Médicis comme une empoisonneuse.

CONTRE CATHERINE DE MEDIUS. j5^

Si on les en croit, non seulement elle a empoisonné le Dauphin son beau-frère , mais aussi Jeanne d'A.1ret, reine de Navarre l'illustre mère de Henri IV, au moment où ce prince allait épouser Marguerite de Valois sa fille; plus tard , elle a empoisonné le cardinal de Châtillon et Dandelot son frère ; elle a empoisonna le vidame de Chartres, que quelques uns lui ont donné pour amant; elle a empoisonné François H, son propre

fils Enfin , elle a fait venir pour dix mille francs de

poison de l'Italie, et les a confiés à des Italiens, à l'effet d' empoisonner V armée du prince de Condé Lout entière , et la faire toute mourir d'un coup. Ces calomnies se détrui sent elles-mêmes par leur accumulation et leur monstruosité.

J'ai rejeté le motif qu'on lui a prêté pour autoriser le reproche d'avoir élevé ses fils dans la mollesse , dans la dissipation , dans l'habitude du plaisir ; mais je dois avouer que le vice de l'éducation qu'elle leur a donnée n'a été que trop réel et a produit des fruits amers.

Brantôme parle de sa cour avec un enthousiasme extraordinaire : il se plait à en décrire les fêtes, les anuisemens, la magnificence , la liberté , les voluptés , les délices. Deux ou trois cents femmes étaient partout à sa suite, dans ses palais , dans ses voyages, à la guerre. Quarante ou cinquante étaient de ses chasses, montées sur de ht lies haquences , ayant leurs chapeaux bien garnit de plumes voletantes en ï air , annonçant amour ou guérit Selon Montluc : Il fallait que dans tes plus grands embarras delà gunrecl des affaires, fc bal marchât (ou jours

Ton Les ses femmes étaient exercées à la galanterie, à ses manèges, à ses prestiges, et servaient à séduire ou à captiver les hommes de la cour au gré de sa politique et de ses intérêts.

C'est aux habitudes efféminées de la cour dans laquelle Catherine éleva ses enfans qu'il faut imputer l'incapacité qu'ils montrèrent pour le gouvernement , et l'audace des grands, qui , voyant le pouvoir flotter à l'abandon , se précipitèrent à l'envi pour le saisir. C'est à la mollesse et à l'incapacité qui en fut la suite qu'il faut imputer la cruauté féroce qui, dans les crises du pouvoir, leur fit chercher leur salut dans les moyens extrêmes. Catherine de Médicis mériterait donc les plus graves reproches pour n'avoir pas préservé ses fils de la dissolution de la cour , si on les mesurait aux conséquences de son abandon.

Mais bien des circonstances invitent à en modérer la sévérité. D'abord l'expérience dont nous avons parlé plus haut, qui a montré l'inutilité des soins donnés à 1 éducation de Henri III. Ensuite , si Catherine n'a pas modéré le goût du plaisir dans ses enfans, c'est qu'elle l'avait elle-même , parcequ'elle était femme et Italienne peut-être; mais surtout parcequ'elle était l'élève de François Ier , qu'elle avait pris à sa cour l'habitude de lui plaire et de l'imiter ; pareequ'elle se faisait un point d'honneur de lui ressembler , et qu'à son exemple , elle s'était élevée à la prétention de mener la cour par le plaisir, et la France par la cour.

Si l'historien de nos jours qui a le plus maltraité Catherine avait pu se plaire à la lecture de l'immodeste

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Brantôme , et se persuader, en le lisant , que la cour de Catherine de Médicis, celle du roi son mari et celles de ses fils , leur luxe, leur dissipation, leurs voluptés, leurs profusions, n'étaient qu'une continuation de la cour de François Ie*, il aurait pu être plus indulgent pour les vices qu,e «n'eut pas cette princesse , en faveur des défauts qu'elle tint d'une origine si recommandable à ses yeux.

« Elle ne voulait, dit Brantôme, resserrer la cour à » la mode d'Espagne, ni d'Italie, ni même comme » nos autres reines Elisaheth d'Autriche et Louise de » Lorraine ont fait- disant que, tout ainsi que le roi » François Ier, son beau-père, qu'elle honorait fort, la » lui avait dressée et faite libre, qu'elle la voulait ainsi » entretenir à la vraie française , sans en rien innover, » ni réformer, et que ainsi l'avait voulu le roi son mari. »

La volonté du roi son mari ne serait-elle pas suffisante pour la justifier si elle n'avait pas plusieurs autres excuses à produire?

Une de ces excuses, c'est que se sentant capable de gouverner du sein d'une vie dissipée, réunissant l'amour du plaisir avec la plénitude des facultés du travail, elle a pu espérer la même alliance dans ses fils, et se plaire à l'idée de donner à leur caractère la douceur et le charme qui ajoutent tant de force au pouvoir. Mais c'est une grande méprise d'assimiler un homme efféminé à une femme virile , et il n'appartenait qu'à une femme de ce genre d'y tomber. La faiblesse est l'état naturel des femmes, la force est en elles une perfection ; au lieu que la faiblesse est pour les hommes un

état Je dégradation. On passe facilement d'une perfection à une plus grande; et Ton tombe inévitablement d'une dégradation en une plus profonde. C'est l'effet de l'habitude qu'on a prise de marcher en montant ou en descendant , de se diriger d'un côté ou de l'autre. La femme virile est aussi supérieure, à l'homme efféminé que la jeunesse vigoureuse l'est à la caducité.

La dernière excuse de son goût pour le plaisir, c'est qu'elle était née pour le sentir et l'inspirer. Brantôme nous apprend qu'elle était d'une figure charmante, d'une taille élevée , qu'elle avait la gorge très belle , blanche et pleine, la jambe très fine et la grève très belle, la plus belle main qui se fût jamais vue, la peau d'une parfaite blancheur. Elle a conservé long-temps les avantages de sa taille et de sa figure, et «jusqu'à » sa mort elle fut bien entretenue, fort désirable et » agréable. » Elit excellait dans tous les exercices où les grâces, l'agilité et l'adresse se déploient : à la danse, à Féquitation , à la chasse, au paillemail, à l'arbalète à talet (1). « Elle est la première qui ait mis la jambe sur » l'arçon; la grâce y était bien plus belle et plus appa- » raissante qu'à la planchette (2). » Elle allait à la chasse et à la guerre , à cheval : « elle fut ainsi au siège de » Rouen et au Havre, ne sentant pour cela sa dame » nommasse, en forme et façon d'amazone, mais la

(i) Petite balle de terre cuite.

(2) L'usage avant Catherine de Médieis était de poser les pieds sur une planchette suspendue à la selle le long du ilanc de la monture. C'est ainsi que sont encore les selles des fermières de Normandie.

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d ^cnte princesse, belle, bien agréable et douce. » Elle avait l'esprit enjoué, l'humeur gaie et égale, et disait volontiers le mot. Elle riait volontiers, surtout à la comédie. Néanmoins elle avait habituellement un grand air de majesté et de douceur; elle savait toutefois faire dominer l'un ou l'autre à propos. Brantôme rapporte que maintefois elle se promenait à pied avec le maréchal de Brissac ou le connétable de Monlmorenci , qui étaient à cheval à cause de leur goutte, et ils parlaient ainsi d 'affaires . Mlle parlait très bien français, et avait cette attention pour la France de ne jamais parler que fiançais aux Italiens.

Avec tant d'agrémens il est naturel d'aimer ce qui les fait valoir, les bals, la chasse , tous les plaisirs qui déploient les avantages personnels ; d'aimer la parure qui embellit , la magnificence qui ajoute ses prestiges à tout ce qui émeut et sollicite les sens; mille futilités qui se mêlent aux jouissances de la vanité ; enfin de se laisser aller à la volupté , à la mollesse ; heureuse une femme de ne pas s'échapper de ces jouissances de l'imagination , vers la dissolution et l'incontinence !

Plaire est un plaisir; c'est mieux : c'est faire plaisir, c'est s'unir à plusieurs personnes , c'est les unir à soi , se les adjoindre, c'est adapter à ses propres moyens, à ses propres volontés une multitude de volontés et de moyens étrangers : plaire est un empire.

Réussir dans les soins qu'on se donne pour plaire et dans les moyens qu'on emploie, est un autre plaisir. On aime la parure non seulement quand elle embellit mais aussi lorsqu'on se croit ou qu'on se connaît le la-

lent et le goût qui l'emploient avec succès, l'adaptent aux convenances de temps , d'âge , de figure , de physionomie ; on aime le bal non seulement quand la danse est un exercice agréable , mais surtout lorsqu'on sait qu'on l'anime et qu'on ajoute par son éclat ou ses grâces personnelles, à la magie d'une fête somptueuse et bien entendue. En un mot on aime à faire ce qu'on fait bien , à exercer , à développer ses moyens de bien faire , de faire mieux, de faire plus, toujours plus et toujours mieux (1).

Le président Hénault a marqué la naissance de l'art de plaire en France au temps de Catherine de Médicis, et le lui attribue comme une création qui la caractérise ; il paraît même croire que cet art fut en elle un don particulier de la nature. On conçoit très bien comment du don et du plaisir de plaire naît l'étude des moyens de plaire encore davantage et de plaire toujours, et comment de cette étude se forme l'art déplaire. En ce sens l'art de plaire fut réellement un don de la nature à Catherine de Médicis. Mais les circonstances, les positions où elle se trouva, lui eussent rendu cet art nécessaire, lui en eussent donné l'invention, alors même qu'elle n'y aurait eu ni disposition , ni plaisir. Aussi fit-elle de ce même art un art profond , qui gagna depuis elle jusqu'aux racines de la société po-

(1) Napoléon dit un jour en parlant de son frère Joseph: Il prétend que je suis insatiable de pouvoir ; oui , j'aime le pouvoir, mais ce n'est pas en despote; je l'aime comme Kreutzer aime son violon, parecq uc j'en joue bien.

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\itiquc. Cette vérité se fera mieux sentir si on lit avec réflexion le portrait que le président Hénault a tracé de cette femme extraordinaire , non dans son histoire de France, mais dans son drame historique de François II. Il fait parler ainsi sur cette princesse le connétable Anne de Montmorency, l'un des personnages de sa pièce.

« C'est un esprit vaste et profond, une âme ferme et » indomptable , et qui malgré sa raideur, sait se plier et » prendre toutes les formes qui lui sont utiles. Elle a la » qualité de toutes les situations où elle se trouve et » l'ambition de tous les états. Quand elle vint en France, » elle n'avait autre chose à faire que de plaire à son » beau-père. Elle arrivait dans une cour brillante dont » la galanterie faisait la principale occupation. Nulle » femme ne l'égala dans l'art de plaire et d'en imaginer » les moyens, art fatal qui ne périt plus et qui ne fait que » se perfectionner quand il a une fois été inventé. Fran- » çois Ier aimait la chasse : nulle dame de la cour ne » maniait mieux un cheval que Catherine. Il se plaisait » aux tournois : elle en eût disputé le prix aux sei- » gneurs de la cour les plus adroits et les plus exercés. » 11 aimait le bal et la danse : elle n'y connaissait point » d'égale. Henri devient roi; il a une maîtresse plus » âgée que son amant et qui 1 avait subjugué par une » espèce d'enchantement : Catherine , incapable de ja- » lousie quoiqu'elle aimât son mari, devint l'amie, la » confidente, peut-être même la complaisante de Diane » de Poitiers sa rivale. Aujourd'hui la face de la France » a changé; la mort du roi vient de mettre sa femme à

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» lu tête des affaires: vous l'allez voir appliquée, sé- » rieuse, absolue, jalouse de l'autorité, haute ou affa- » ble selon ses besoins, renfermée dans elle seule, ayant » l'air de se livrer et échappant tout-à-coup... Je n'ai » jamais été dupe de l'amour qu'elle montrait pour son » mari... elle n'aimait essentiellement que l'autorité. » La galanterie, si elle en a eu, n'était qu'un hasard » ou qu'un amusement dans sa vie et jamais une pas- » sion ( 1 ) . »

On voit bien clairement dans ce qu'on vient de lire le principe de l'éducation qu'ont reçue les fils de Catherine de Médicis , qui , au reste , ne faisait que se conformer à la volonté de son mari , et aux habitudes qu'il avait contractées dans l'école de François Ier son père.

Gardons-nous de croire que Catherine de Médicis ait été d'une nature particulière. Son art déplaire , son esprit vaste , son âme ferme et indomptable , et néanmoins souple et multiforme, cet étonnant assemblage de qualités qui sont communément, jugées disparates et même opposées, et ont fait dire aux compilateurs de notre temps , tout en l'accablant d'injures et de calomnies t quelle était une femme incompréhensible, tout cela est le fruit de l'éducation , non de celle qui procède par enseignement, préceptes , conseils, citations de grands exemples; mais de l'éducation des choses et des circonstances de temps, de lieux, de personnes parmi lesquelles elle vécut.

(i) François II , en cinq aele et en prose . aete I , srène i.

CONTRE CATHERINE DE MEDICIS

Elle naquit orpheline : sa mère mourut en accouchant d'elle; son père mourut cinq jours après. Dans le même temps , le reste de sa famille fut proscrit à Florence. On la sauva en la cachant dans un cloître. Léon X , son oncle , la réclama ; on lui répondit qu'on la mettrait dans le plus déshonnête lieu de la ville plutôt que de la lui rendre : elle n'avait pas encore deux ans. Sept ou huit ans après, Clément VII , autre Médicis , élevé à la chaire pontificale, fait assiéger Florence pour y rétablir sa famille : alors, on parle dans la ville d'exposer Catherine sur la brèche. Ainsi l'infamie menaça son berceau ; et une mort violente menaça sa jeunesse. Les Médicis furent rétablis. Catherine fut délivrée, et Clément VII la maria, âgée de quatorze ans , au second fils de François Jer. Telle est l'histoire de Catherine dans les temps antérieurs à son arrivée en France.

Mariée à Henri, second fils de France, elle arrive à la cour de François Ier son beau-père, cour voluptueuse et brillante.

Sou mari avait une maîtresse, Diane de Poitiers; et son beau-père une autre maîtresse , la duchesse d'Etampes.

Ktrangèie, d'une extrême jeunesse , sans appui , il fallut plaire non seulement à son beau-père et à son mari , mais à deux, femmes jalouses, envieuses, et ennemies l'une de l'autre : tâche difficile!

Le caractère de Médicis, sa vie entière, sont dans les circonstances qu'on vient de rappeler.

Née dans les orages qui font les âmes fortes , long-

temps en butte aux factions qui rendent attentif à ses ennemis , à ses amis et à soi-même ; rendue par un retour de fortune de la proscription à l'élévation de famille souveraine , exercée à prévoir , à craindre ou espérer à propos , à lire de loin dans un immense horizon, enfin, à ne désespérer jamais de sa situation : dans ces circonstances est le secret de son caractère politique.

Le secret de son caractère moral est dans sa situation durant plusieurs années , à la cour de François Ier , entre la femme qui avait captivé ce prince et celle qui avait captivé Henri son époux : toujours contrainte à l'infatigable recherche des moyens de plaire aux deux princes, et à l'infatigable soin d'éviter ce qui pouvait déplaire à leurs maîtresses; toujours obligée d'essayer de nouvelles formes, de nouvelles manières, de nouveaux langages, pour plaire et ne pas trop plaire aux monarques , pour faire la cour aux maîtresses , en évitant de leur ressembler; il fallait voir en elles ses modèles et ses écueils, recevoir d'elles l'exemple de la dissolution , et donner sans pédanterie celui de la retenue ; tel fut le secret de l'art à l'aide duquel, toujours maîtresse d'elle-même, elle se rendit maîtresse de tout ce qui l'approcha. Là est aussi l'explication de cette prodigieuse flexibilité, de cette incroyable souplesse qui ont été si ridiculement attribuées à son origine et à son éducation italienne.

Pour conclure , j'oserai dire que Catherine de Médicis fut une femme supérieure qui joignit à plusieurs qua-

CONTRE CATHERINE DE MEDIUS. ]()C

lues éminentes de notre sexe, les charmes du sien, et particulièrement la douceur, la modération , l'adresse , la conciliation. Elle fut quatre fois régente avec un succès digne d'admiration. Quand elle cessa d'exercer le pouvoir de régente et qu'il ne lui resta; d'autre autorité que celle des bons conseils sur des fils indignes d'elle , elle vit et éprouva de grandes calamités qu'elle ne pouvait empêcher. Ces calamités lui ontété imputées contre toute justice , dans son temps , par les partis contre lesquels elle se déclara , et dans le notre par la courtoisie d'historiens persuadés qu'il est plus décent et plus monarchique de charger une femme, une étrangère, une bourgeoise surtout, de crimes dont elle est innocente, que de les laisser sur le compte des rois qui en sont coupables. Telle est l'histoire de sa renommée.

Moins heureuse qu'Elisabeth d'Angleterre sa contemporaine, elle ne put racheter les fautes ou les malheurs de sa longue carrière , par aucune de ces grandes réformes, ou de ces solides améliorations , ou de ces glorieuses révolutions que la reconnaissance nationale ne manque jamais d'opposer aux reproches sévères de la justice et de la morale. Elisabeth posséda pendant quarante années un pouvoir sans limite ; et , par une exception bien rare, elle eut le bon esprit d'en user à l'avantage de la nation qu'elle avait à gouverner : Catherine de Médicis, durant quarante-cinq ans d'existence politique, n'eut que huit ou dix années de régence, sorte de pouvoir équivoque et précaire, et ces huit ou dix années furent interrompues quatre fois; le reste de sa vie, elle n'eut d'autorité que celle qu'elle

dérobait pour ainsi dire à ses fils, toujours indolens, frivoles et dissipés, ou qu'elle exerçait sur leurs faibles esprits, par un ascendant ou une séduction à laquelle résistaient souvent les caprices de leur orgueil ou la violence de leurs passions.

Il est plus facile de concevoir comment Elisabeth a pu secouer l'autorité du pape, contenir l'Ecosse, occuper la France chez elle-même , ruiner la marine espagnole, relever la grandeur navale de l'Angleterre, que de comprendre comment Catherine de Médicis a pu conserver la couronne à ses fils, qui ne négligeaient aucun moyen de la perdre. Si Elisabeth a fait de plus grandes choses, Catherine en a fait de plus nécessaires et de pi us difficiles.

Le principe de gouvernement que suivit constamment et en tout Elisabeth , fut de se conformer aux. besoins et aux intérêts de la nation, même à ses préjugés, non seulement dans l'ordonnance des choses, mais aussi dans le choix des personnes. Quoiqu'elle eût été élevée dans le culte catholique , elle adopta la religion prolestante, parceque le fond de la nation anglaise était protestant : elle fut intolérante pour le papisme, parceque la nation ne voulait pas le souffrir. Elle eût protégé tous les cultes sans en adopter aucun, si l'esprit national eût été porté à la tolérance Elle flattait l'opinion même lorsqu'elle aurait pu facilement l'éclairer : elle accabla le peuple d'impôts indirects ou d'impôts déguisés sous le titre de privilèges exclusifs , la plus funeste espèce d'impôts, parceque le peuple avait une forte aversion pour l'impôt franc et direct. Elle choisit toujours ses

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ministres, ses généraux, ses amiraux, ses amnns même parmi les hommes agréables à la nation. Par cette raison elle lut bien servie , se vit toujours en état de maîtriser les factieux au dedans, et de déployer de grandes forces contre ses ennemis extérieurs.

Catherine de Médicis ne se trouva jamais dans une situation où elle pût appliquer le système d'Elisabeth? Si elle avait eu comme cette reine une action directe et continue sur les intérêts publics , si elle avait eu des droits héréditaires sur la France, si elle n'y avait pas été étrangère , et à ce titre également insupportable à tous les chefs de factions, si elle avait du moins eu le libre choix des hommes pour les grandes places dé l'état , on pourrait justement lui reprocher d'avoir préféré l'art d'opposer les factieux les uns aux autres , au grand moyen d'oppo.^er la forceet la volonté nationales aux entreprises et à l'ambition de tous; mais l'administration publique lui était interdite, et au lieu d'hommes dévoués à ses vues et à ses intérêts, elle rencontra presque toujours à la tète du gouvernement des ennemis personnels contre lesquels elle avait à soigner sasùretc et celle de ses fds puînés. Elle n'eut point la ressource des amans qu'Elisabeth sut se faire pardonner; la politique aussi bien que la morale doivent la louer de s'en être privée; elle n'aurait pu se la permettre sans coin promettre les droits de ses fils, et l'on peut présumer qu'elle craignit de voir un ambitieux qu'elle aurait favorisé, former des entreprises funestes à leur couronne, et peut-être l'y enf rainer elle même dans un moment de faiblesse.

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La différence des positions où se trouvèrent les deux: princesses , ne permettant pas de les comparer par leurs actes de gouvernement, on peut seulement mesurer l'élévation de leur âme et la force de leur esprit sur le caractère que prit dans Tune et dans l'autre la passion qui les dominait toutes deux : l'amour du pouvoir. Les reproches attirés par cette passion à Catherine de Médicis , sont la versatilité dans les principes et dans les affections, l'intrigue, la ruse, le manque de foi, la méchanceté et même la cruauté , tous les vices , même la scélératesse inhérente à l'ambition. Mais aucun des écrivains qui ont indiqué l'ambition du pouvoir comme but de toutes ses pensées et de toutes ses actions , n'a pu dire à quoi elle avait destiné ce pouvoir qu'elle poursuivait avec tant d'âpreté ; aucun ne l'a accusée d'avoir voulu donner atteinte aux droits de ses fils , s'emparer de la couronne ; d'avoir conspiré contre eux ou favorisé quelque conspirateur affidé ; de sorte qu'elle aurait ambitionné le pouvoir pour le pouvoir. Or cette supposition infirme sensiblement l'accusation: car un motif si faible , et, on peut le dire, aussi innocent , ne peut pas constituer une passion scélérate. Que Catherine ait aimé le pouvoir comme régente et comme tutrice de ses fils dans leur jeunesse , c'était un devoir ; qu'après sa régence , elle l'ait aimé par habitude , par esprit de suite , par besoin d'activité , par envie de paraître , pour la gloire du talent , pour le plaisir et l'honneur de la difficulté vaincue dans des circonstances critiques, toutes ces causes sont vraisemblables , mais elles sont toutes plutôt louables que blâmables. Jl est juste d'ajouter

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que , loin d'avoir aimé le pouvoir en usurpatrice , elle ne l'a jamais exercé qu'en mère, occupée des droits de la couronne , en conservatrice des droits de ses fils. On peut ajouter encore qu'elle l'a toujours exercé avec jugement , avec mesure , en raison du danger que courait la royauté ; quelquefois peut-être en raison de celui qu'elle courait elle-même , mais toujours dans des intentions purement défensives.

La passion d'Elisabeth pour le pouvoir eut un autre caractère , ce fut celle d'une égoïste concentrée , ombrageuse , méticuleuse et cruelle ; elle fut faible , lâche, sanguinaire et en même temps assez bizarre pour être aussi ridicule qu'odieuse. Peut-on en dire moins d'une reine absolue, qui , sur un trône héréditaire , se voue par défiance au célibat, sacrifie le bonheur de se survivre à la misérable appréhension de voir au pied de son trône un héritier de son sang sur la tête de qui pouvait se dessiner l'ombre de sa couronne , et consume une partie de sa vie, de ses forces, de ses ta lens , de sa gloire à poursuivre une malheureuse collatérale qu'elle appelait par son célibat même à lui succéder , et qu'elle a fait périr sur l'échafaud , parcequ'elle était son héritière.

fin.

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