ÉTAL
RON M LE LES DAMES DE MAISON Re LPS
lenceet maintenir le bon ordre L'expérience a prouvé qu'avant l’âge de vingt-cinq ans il était rare qu’une femme püût être une bonne maîtresse de maison, quelle que fût la classe à laquelle elle appartint; cet inconvénient est encore plus grand, quand la femme n’a jamais fait métier de prostituée, quand, par conséquent, elle n’en counaît pas toutes les particularités, et lorsqu'elle ne demande son livret que par l’appat d’un gain pour lequel tous les moyens lui paraissent légitimes. Dans un rapport adressé au préfet de police, sur une demande faite par une femme de vingtet-un ans, nouvellement mariée, j'ai relevé les observations suivantes : «Cette femme, bien que n'ayant jamais été prostituée, présente toutes les qualités nécessaires pour exploiter une maison; mais son âge apporte un obstacle insurmontable à ce que sa demande lui soit accordée; si elle n’est pas mère, elle peut le devenir. Si cette femme et son mari, qui se proposent d’exploiter de concert, ne voient pas ce qu'il ya d’inconvenant dans une démarche semblable faite par des gens aussi jeunes et nouvellement mariés, l'administration ne doit pas rester indifférente à cette considération morale...» Aussi, Pautorisation ne fut pas accordée.
On redoute, en général, d'accorder des tolérances à des femmes qui n’ont jamais été prostituées; mais les inconvénients résultant de cette situation ne sont pas les mêmes dans tous les quartiers : ils seront beaucoup moindres dans les maisons de la dernière classe que dans celle de premier et second ordres du centre de la ville. En ceci encore, l’administration est obligée de ne pas agir d’après des règles fixes, et souvent il lui faut tolérer un mal pour en éviter un pire.
De la force, de la vigueur, de l’énergie morale et physique, lPhabitude du commandement, quelque chose de mâle et d’imnposant, sont à désirer dans une dame de maison. Si à ces qualités elles joignent de bons antécédents, si elles ne sont pas reprises de justice, si elles ont quelque probité, si elles n’ont ja-
RÉ on LES DAMES DE MAISON
mais one la débauche clandestine, si cites ne sont. U pas sujettes à l’ivrognerie, si elles savent lire et écrire, si, pendant qu’elles étaient simples prostituées,
elles ne se sont pas fait remarquer par leur tendance à enfreindre les règlements, on peut sans inconvé-
nientleuraccorder l’autorisation qu’elles demandent; malheureusement, on est souvent dans la nécessité.
de passer sur des considérations fort graves et de …
donner le livret de tolérance à des femmes qui sont.
loin de remplir toutes les conditions qu’ on pourrait
désirer. :
Le désir de passer de la situation de simple pros
tituée à celle de dame de maison pousse quelquefois.
des filles à souscrire des engagements qui dépassent . leurs moyens et les mettent souvent dans le plus . eTand embarras; ceci oblige l’administration à. prendre des renseignements précis. Les premiers. frais d'établissement ne sont pas partout les mêmes:
aussi refuse-t-on souvent à une personne l’autorisa-
tion de s'établir dans une maison de premier et de. second ordres, lorsqu'on lui accorde sans difficulté celle d’ouvrir un établissement de troisième ou quatrième rang. Les mauvaises affaires d’une dame de maison sont cause de tant de désordres, sa banque-
route est suivie de tant d'inconvénients, qu’il est du
devoir de l’administration de les prévenir autant hs à possible,
On tient pardessus tout à ce que Ia postulante pour une tolérance soit propriétaire de tout le mobilier, et qu’elle prouve cette propriété par acte authentique. Des propriétaires, des principaux locataires, pour. tirer un parti plus avantageux de leurs locaux, les
meublent convenablement et s’entendent avec une
femme, qui n’est que le prête-nom, et obtiennent, par son entremise, l’autorisation d’y recevoir des prosti-.
tuées ; il résulte de cet état de choses que cette femme :
n’est plus sous la dépendance de l’administration, qu’elle ne peut obéir aux injonctions qui lui sont faites, Sans en avoir référé à son patron, lequel peut
LÈS DAMES DE MAISON la otre à la porte d’un moment à l’autre’ suivant ses caprices, et laisser ainsi plus ou moins longtemps la . maison sans surveillance. On voit souvent des tapis- Siers, des marchands de meubles, agir de la même manière et s’entendre pour cela avec certains proprié- : taires. |
Il est des dames de maison astucieuses et adroites qui, possédant l’art de gagner de l’argent, et n’en: ayant jamais assez, régissent simultanément plusieurs maisons dont elles ont fait l’ameublement; elles tiennent elles-mêmes une de ces maisons ; mais les livrets des autres (tolérances de rang très inféerieur) sont sous les noms de femmes auxquelles elles . sous-louent et dont elles retirent une rétribution quo- - tidienne.
Si cette sous-location ou rétrocession de bail se faisait franchement, si elle n'obligeait qu’à des païements réguliers à la fin de chaque trimestre, selon l’usage, la sous-locataire ou concessionnaire du bail n'aurait qu’à remplir ses engagements; elle serait tranquille et stable chez elle ; elle pourrait obéir aux ordres de l’administration ; elle serait, en un mot, une véritable maîtresse de maïson. Mais ce n’est pas ainsi que se comportent les spéculatrices dont nous parlons, à l'égard de leurs fermières : si l’une d’elles laisse passer huit iours sans! fournir la rétribution quotidienne de dix, de quinze et même de vingt francs, elle est à l'instant expulsée,/et une autre mise en avant pour reprendre sa placé..
Que résulte-t-il de [à ? — C’est quêé le prêternom, qui à la qualité de dame de mâison, n’en à nullement Pautorité vis-à-vis de ses femmes, lesquelles, connaissant elles-mêmes la position subordonnée de leur
chef, ne veulent pas lui obéir ; que ce prête-nom, pour …
faire des bénéfices en sus de la somme dont elle «est. & rétribuable, emploie tous les moyens imaginables et
souvent les plus illicites ; qu’elle laisse faire aux filles qui sont sous sa conduite tout ce qui leur plaît; qu’elle admet dans sa maison une foule de gens qu’elle n’y
devrait pas recevoir; qu’elle se moqüe des remontrances et des règlements, sans SERRE des conséquences:
Il arrive quelquefois, dans ce cas, que la véritable propriétaire, conservant une entière autorité sur les prostituées qui sont dans ces diverses maisons, les fait passer à son gré, suivant son caprice ou ceux de ses femmes, de l’une dans l’autre, ce qui occasionne des changements continuels sur les livrets et sur les registres, et nuit à la surveillance autant sous le rapport du bon ordre que sous le rapport des visites sanitaires
On a vu de ces femmes, véritablement nées pour les entreprises et les spéculations, avoir dans Paris jusqu’à huit de ces établissements, et, en outre, être principales locataires, au centre de la ville, de deux ou trois autres maisons, encombrées de prostituges en carte, depuis le rez-de-chaussée JE eu aux mansardes.
En réalité, il n’est pas toujours facile de découvrir Si une femme qui demande à tenir une maison, ou à succéder à une autre maîtresse, agit en son nom ou au nom (l'une tierce personne; bien entendu, des actes très valables suivant toutes les apparences sont pro duits dans ces cas-là. Mais le subterfuge finittouJours par se découvrir, dans le fonctionnement de ces bizarres entreprises, et alors la tolérance est immédiatement retirée à la spéculatrice et à ses prête-noms. Cet abus va donc en diminuant, et bientôt sans doute n’existera plus.
Toute femme, pour obtenir une tolérance, doit en faire la demande écrite et l’adresser au préfet de police. Avant de rien statuer, on-demande des renseignements au commissaire du quartier tant sur l’individu que sur la convenance du local choisi: on réclame les mêmes renseignements des employés du. Bureau des Mœurs etdes inspecteurs spéciaux, qui, par leur position, sont capables de donner des avis utiles ; on vérifie au répertoire :sacrai de la suretési
la femme a été condamnée par quelque tribunal, et si elle est signalée d’une manière quelconque à la surveillance de la police; enfin, on fait les mêmes recherches dans le bureau des plaintes et renseignements, et, si elle à été prostituée, on consulte les notes que rên-. ferme son dossier. On ne néglige pas non plus. mais dans le cas seulement où elle à été fille publique, de la soumettre à une visite pour s’assurer de son état sanitaire ; car les dames de maison ne sont pas assujetties, comme les simples prostituées, à ces sortes de visites.
Si la demande est accordée, on fait venir la femme pour lui donner connaissance des obligations qu’elle contracte et des devoirs qu'elle ‘aura à remplir ; on lui délivre aussi un livret, sur lequel est spécifié le nombre de filles qu'elle doit avoir sous sa direction, et qui porte en tête l’avertissemeut suivant :
La maîtresse de maison est tenue de faire enregistrer dans les
vingt-quatre heures, au Bureau des Mœurs, loute femme qui se présenterait chez elle pour y être à demeure ou pour être logée séparément dans une dépendance de la maison. La maitresse de maison à trois jours pour faire faire cet enregistrement, si c’est le samedi qu'une femme se présente chez elle.
Lorsqu'une femme, soit à demeure chez la maitresse de maison, soit logée séparément par elle dans une dépendance de la maison, vient à quitter, la maîtresse est également tenue d’en faire la déclaration au Bureau des Mœæurs, et ce dans vingt-quatre heures ou dans les trois jours, suivant les cas indiqués c'-dessus.
Ces obligations sont de rigueur.
Ce livret est divisé en deux parties : l’une est destinée à l'inscription des prostituées qui sont sous la Surveillance et la responsabilité directe de la dame de maison; l’autre, à l’inscription des pensionnaires, c’est-à-dire de ces filles en carte qui sont libres de leur personne et de leurs actions, et auxquelles les dames de maison fournissent une chambre et d’autres effets, suivant les conventions faites entre elles.
Chaque page de la première partie est divisée en quatre colonnes : la première contient le nom et l’âge
TRE UT Fe DES. DAMES DE MAISON
de la fille; la deuxième, la date de son ciirée cher jan
dame de maison; la troisième est destinée à indiquer le jour auquel à été faite la visite sanitaire ; la der- …
nière reste réservée pour constater le Joue de son °:
départ.
Comme on ne visite pas les pensionnaires chez la. dame de maison où elles logent à létat libre, — et.
celles-ci doivent venir au Dispensaire pour s’y faire visiter, — la partie du livret qui leur est consacrée ne contient pas la colonne destinée à l’in scription de la visite sanitaire.
$ 3. — Opinion que les Dames de Maison ont d’elles-mê-
mes; leur caractère; tournure de leur esprit; nonbreux exemples de pétitions adressées par elles au Préfet de police.
En parlant des prostituées d’une manière générale. læ) ]
j'ai montré l’opinion que ces malheureuses ont d’el :
les-mèmes, comment elles envisagent leur métier, et combien il leur est pénible d'être un objet de mépris. Je vais examiner, de la même facon, les dames de maison ; il ne sera pas sans intérêt de mettre en regard ces deux choses, qu’on a l'habitude de confondre, en les enveloppantdu même mépris, mais parmi les-
quelles il convient pourtant d'établir este qe
tinction.
Suivant l'opinion d’un grand nombre de de de maison,leurmétiérestune industriequ’iln’estpas plus honteux d'exercer que beaucoup d’autres : elles tiennentäunedistance ïimmenseles prostituées qu’elles ont sous leur direction ; elles exigent de leur part, non
seulement obéissance, mais respectet déférence; elles.
les regardent comme des esclaves ou des bêtes de:
somme, qui doivent leur rapporter tant par jour; en: parlant d’une fille qui, pour une raison quelconque, est recherchée et attire chez elle des clients, elles disent que cette fille travaille bien. est, d’ éteure le:
seul motif qui fait qu’elles s’y attachent ; elles les ren- :
er. Pi LES DAMES DE MAISON :
Pan
he sans pitié, des qu’elles ne peuvent plus en tirer
… parti.
Non dt Le dames de maison une être respectées et traitées avec toutes sortes d’égards par les filles qu’elles exploitent ; mais on remarque, dans bien des circonstances, que l'habitude de commander chez elles leur rend insupportables les humiliations qu’elles recoivent du dehors. Entre plusieurs faits que je pourrais citer et prouver, je me bornerai au suivant. Une d’elles, ancienne prostituée de bon ton, appelée chez le commissaire de police de son quartier, fut très choquée de ce que, sur le billet qui la convoquait, on avait écrit qu'elle tenait des filles publiques; elle pretendit que ses filles, ne sortant pas, n'étaient pas filles publiques, et que c'était un per- sonnel du premier degré; elle refusa de répondre au commissaire, et elle s'enfuit en disant qu’elle ferait ses plaintes en haut lieu, qu’elle ne voulait pas passer pour ce qu’elle n’était pas, qu’elle entendait être traitée comme elle le méritait. | Les dames de maison qui n’ont pas le talent de rédi-
cer une pétition, et toutes les prostituées incapables de faire une lettre, ont recours à certains écrivains publics qui ont la spécialité de cette clientèle etqui se distinguent des autres en mettant sur leur enseigne cette phrase consacrée: «C’est ici le tombeau des secrets ». Ces écrivains font d’excellentes affaires. Les pétitions, lettres et réclamations qui sortent. üe ces officines, toutes calquées les unes sur les autres, et d’une monotonie fatigante par le style et les pensées, ne peuvent rien apprendre à l'observateur ; aussi, je les ai laissées de côté. Mais il n’en est pas de même des pétitions écrites par les dames de maison elles-mêmes ; i "y ai trouvé des passages fort curieux, bien propres à faire connaître la tournure d'esprit de ces femmes. Je vais en citer quelques-unes.
Plusieurs, dans leur demande, déplorentle Haibeu ne
"d'avoir eté prostituées, et font entendre que c’est pour - - se réhabiliter aux yeux de leurs concitoyens et des
AS0 RE | “Les DAMES DE MASON
honnêtes vens, qu'elles veulent devenir Rae de ï
maison. Toutes ces pétitions étant adressées au préfet
de police, c’est à ce magistrat qu’elles adressent la
parole.
«Monsieur le Préfet,
« La demoiselle D... a l'honneur de vous exposer que le malheur | ayant voulu qu'elle fit partie des filles d'amour inscrites sur les. registres de votre administration, elle n’en a pas moins men“ une
conduite à l’abri de tout reproche: ce qui lui fait espérer. .» « Monsieur le Préfet, « La dame M.…., native de Lyon, inscrite sur les registres de voire administration depuis dix-huit ans, a l'honneur de vous
demanoër l’autorisation de monter une maison de tolérance. La conduite que l'exposante a tenue constamment, dans une classe
où la réjularité des mœurs est si rare, sera pour l'autorité une: garantie suffisante qu Se n’abusera pas de sa nouvelle posi-
tion, etc...
« Monsieur le Préfet, :
« Inscrite dés mon plus jeune âge dans les bureaux de votre administration, m’étant toujours conduite de manière à être citée comme un modèle de sagesse et de retenue, parvenue aujourd’hui
à l’âge de trente-deux ans, je me suis déterminée à suivre un
système de vie plus régulier, et ne m'en suis pas écartée depuis une année; j'ai done l'honneur, etc .. » \
(11 résultait d'une note de renseignements des inspecteurs, annexée à cette demande, que «ce système de vie plus régulier »
consistait à prostituer des mineures dans des maiscus clan-
destines.):
« Monsieur le Préfet,
« Ge n’est qu'après de longs malheurs que je me suis vue dans la nécessité de faire un était qui répugne à mon cœur, et que j’aurais quitté dépuis longtemps, si Je l'avais pu. Consultez sur mon compte le boulanger D..…., l’épicier P..., le boucher I...,la fruitière M... ; tous vous répondront que vous pouvez en toute sûreté m corde ce que je vous demande, et que je suis aimée, estimée et considérée de tous ceux qui me connaissent.
« Atteinte de deux hernies et d’autres graves indispositions, incepable d'aucun travail, ce n’est pas le dérèglement de mes
passions ni des mauvaises habitudes qui ont pu me faire inscrire
ily a dix ans dans votre administration; le témoignage ce tout
mon quartier vous prouvera, Monsieur le Préfet, que j’ai en quelque sorte effacé, par ma moralitf, ma décence et la régularité de ma conduite, l’abjection de mon état, etc... »,.
« konsieur le Préfet,
« Depuis sept ans, je suis femme galante, ct me suis toujours . comportée avec honneur, décence et probité: ce n’est que par un . coup de vivacité que j'ai fait cette mauvaise action: mais aujourd'hui, ayant acquis toute l’expérience possible, et éprouvant de - la répugnance à continuer ce vil métier, je viens vous demander. Monsieur le Préfet, l'autorisation d'ajouter aux ressources que me procure mon état de marchande à la toilette celles que je pourrais tier d'une maison de tolérance que je veux ctablir, etc... »
Toutes les filles qui demandent à passer dans la
. classe des dames de maison ne croient pas pour cela,
comme les précédentes, rentrer dans la carrière de l'honneur et de la vertu; en voici la preuve :
« La demoiselle D..., que des circonstances malheureuses ont entrainée dans la classe des filles publiques, parvenue à un âge qui lui fait prévoir les vicissitudes effrayantes de l’avenir. ne pouvant, d’ailleurs, plus prétendre à occuper dans la société un état qui fasse oublier l’abjection de celui auquel elle s’est aban- . donnée, et désirant utiliser les économies qu'elle a eu la prudence
de se réserver, vous sapplie, etc...»
Beaucoup de ces femmes, pour se rendre intéressantes et obtenir plus facilement ce qu’elles désirent, allèguent pour raison qu'elles ont un vieux père à nourrir, des frères à élever, toute une famille à leur Charge ;. on remarque que ces. motifs sont presque toujours mis en avant par les femmes de la dernière catégorie, qui, hébergeant les voleurs, les forcats libérés et autres gens de cette espèce, redoutent d'être refusées. Voici l'extrait d’une de ces pétitions :
« Monsieur le Préfet, | :
«CGhargée de mon pêre et de ma mère, tous deux âgés et in- … firmes, j'ai besoin d'exercer une industrie honnûte pour pourvoir
à leurs besoins. Vous nignorez pas, Monsieur le Préfet, que le devoir des enfants est de soulager dans la vieillesse les. auteurs de leurs jours, et de leur rendre la pareille des soins qu'ils nous ont prodigués dans l’enfance et le jeune âge; en conséquence, j'espère, etc...»
Il en est qui, chargées de. famille, ne demandent que les moyens de l’élever; elles mêlent souvent à ces motifs des sentiments religieux, qu’on ne trouve pas. sans surprise dans ces sortes de pétitions.
« Mousieur le Préfet,
« Fille et petite-fille de dames de maison, ant moi-même exercé cet état pendant un grand nombre d'années, je viens vous prier de m’accorder une nouvelle tolérance pour achever d'élever ma famille, et transmettre ensuite mon industrie à ma fille, que je ne pourrais pas marier sans cela d’une manière avantageuse... »
« Monsieur le Préfet, L
« Agée de quatre-vingt-deux ans, mère d'une nombreuse famille, j'implore votre aïde et votre protection. Vous qui êtes le père des. pauvres, l'appui de la veuve et l’orphelin, le soutien des affligés et l'asile des malheureux, vous ne refuserez certainement pas ma demance. Dans un âge aussi avancé, et me sentant sur le point de rendre mon âme à Dieu et de paraître devant mon créateur, il est de mon devoir de pourvoir aux dau de mes enfants et. de leur transmettre des moyens d'existence...
(Cette vieille femme suppliait le préfet d’ an une tolérance à sa fille et à sa petite-fille.)
« Monsieur le Préfet, .
« Je n’ai. que vous pour appui et pour ressource: chargée d’une famille en bas âge, je vous supplie de ne pas me refuser un moyen honnête pour exister et élever mes enfants; ne m'’ôtez pas, Monsieur Préfet, la consolation dont a tant besoin : une-mèêre
‘affligée.…:
« Monsieur le Préfet,
« La demoiselle R... a l'honneur de vous exposer que les plus cruels revers de fortune l’eussent réduite au dernier des actes de: désespoir, si elle n'avait pas été retenue par un sentiment religieux qui défend de disposer de ce qui vient d'en haut. |
« Sa conduite austère et circonspeete, le soin qu'elle a eu de ses rère et mère, celui qu'elle prodigue à ses enfants, lui ont mérité
© LES DAMES DE MAISON Mn État CU TE D'ÉBERE
Véstime et 13 considération de tous les gens de bien; ne pouvant
se livrer au travail, elle sollicite l'autorisation de recevoir chez elle six femmes, etc..
. « Monsieur le Préfet,
« Chacune de nous bénit la Providence de nous avoir accordé, dans sa grande bonté; un chef aussi juste que vous ; c’est en me confiant dans cette bonté, que... »
: | Beaucoup de ces dames de maison se croient très utiles pour le maintien du bon ordre, des mœurs et:
de la décence publique; on le verra par les pétitions suivantes :
«Monsieur le Préfet,
«Avant mon arrivée dans le quartier que j'habite, le désordre le plus affreux, tout ce qui répugne aux bonnes mœurs, tout ce qui blesse la décence, s’y commettait publiquement et y attirait la plus vile canaiïlle de la capitale; à force de soins et de vigilance, j'ai fait disparaître cet état de choses, et j'ai rendu à l’administration un service signalé, en rétablissant le bon ordre et la tranquillité. Vous ne me refuserez donc pas, Monsieur le Préfet, l'autorisation nécessaire pour transporter mon établissement de la rue X... dans la rue Z..., etc. »
«Je suis connue depuis longtemps dans votre administration pour avoir toujours protégé l’ordre et les bonnes mœurs; je disposerai ma maison de telle sorte qu'on n’y fera rien de contraire à la décence et à l'honnêteté... »
Une d’elles terminait ainsi sa pétition :
.. «Monsieur le Préfet, .
« …La décence avec laquelle sera tenu mon établissement, et la retenue que j’imposerai toujours à mes femmes, vous prouvera, Monsieur le Préfet, que vous n'avez pas affaire à une parvenue et à une ingrate, que je serai tosjours digne de votre protection, de votre estime et de votre considération. »
Une logeuse du dernier rang s'exprimait en ces termes: *
« Monsieur le Préfet,
« Je me suis créé par mon industrie une clientèle du sexe fémipin; ne voulant pas la perdre, je demande une tolérance. «Je posséde toutes les qualités que l’on peut réclamer d’une dame de maison : je puis tenir mon livret et diriger mes {femmes de Ja manière Ja plus honnête et la plus irréprochable: je ne souffre pas de scandale, j'exige de mes femmes ane mise honnête et décente, et la retenue qui les caractérise fait qu’elles ne proférent jamais de propos capables de blesser les oreilles chastes... »
On en voit qui affectent des sentiments nobles et généreux, et qui prennent dans leur demande un ton d’élévation qu’on est surpris de trouver chez ces femmes :
« Ayant perdu au cours de la derniére crise politique la fortune que devaient me transmettre mes parents, je n’ai eu d’autres ressources, pour élever ma famille, que d'ouvrir une maison de prostitution : jai su, pendant quatorze ans, me procurer de cette manière une honorable existence, et m'atttirer l'estime de ious les gens de bien... »
« Monsieur le Drélét.
°* «Je suis fille soumise depuis dix ans, et j'habite dans mes .
meubles. Tenant à honneur de conserver iatacte la réputation de probité et de délicatesse que je me suis acquise dans mon quartier, je me vois forcée, pour remplir des engagements sacrés et macquitter de dettes d'honneur, d'ouvrir une maison de tolérance... » à
« Monsieur le Préfet,
« Madame A... a l'honneur de vous exposer que, quoique bien née, et par suite des sentiments distingués qu’elle a puisés dans sa famille, elle se voue à l’obscurité, mais que, pour ne pas se mettre dans l'impossibilité de vivre honorablement, elle réclame l'autorisation de tenir trois pensionnaires, qui ne divulguercnt ce qu’elles sont que dans l’intérieur de la maison, évitant au dehors jusqu’à l'ombre du scandale...»
(Des renseignements particuliers pris sur cette femme prouvérent qu’elle appartenait en effet à une famille fort distinguée
de Bretagne, que plusieurs de ses parents étaient nobles, la plu-. |
part militaires, et que le nom sous lequel on la connaissait n’était
Le
pas le sien; son style et son écriture annonçaiïent une éducation des plus soignées.)
Je terminerai ces citations parlesextraits de trois pétüitions, qui m'ont paru curieuses, et, sous plus d’un rapport, dignes d’attention :
« Moasieur le Préfet,
«Je ne puis pis rester plus iongtemps dans le quartier que j'habite: le genre abject et dégradé de la population qui m’entoure constraste trop avec un établissement honnête, décent et relevé commme le mien...»
« À Son Excellence le Préfet de police, que les grands devoirs absorbent, qui par ses soins et sa prévoyance imprime à la capitale un nouvel aspect.
« Vous excuserez, Monsieur le Préfet, la dame N .., si elle vous demande l’autorisation d’ouvr.r uve maison. Elle sait combien elle engage sa responsabilité en prenant une telle charge; mais la conduite austère de ia suppliante, sa retenue et sa circonspection, Sa vie Caline ét paisible, parlent assez haut pour elle, et les renseignemen:s que l’on pourra prendre sur son comple ne tourneront qu’à son avantage.
« Elle peut assurer, Monsieur le Préfet, qu’elle n’imitera pas la conduite infàâme et scandaleuse de celle qu’elle désire remplacer, qui, contrairement aux lois de l’ordre et de la décence, laissait divaguer ses femmes et le; exposait aux regards des passants ; elle sait qu’en agissant ainsi elle blesserait la morale publique, ce qui répugne encore plus à ses principes qu’à ses intérêts, etc.» (Celle dont la postulante parlait ainsi avait eu, en réalité, sa maison fermée pour avoir favorisé la prostitution de filles de douze ans; en outre, on trouva chez elle une série de lettres, prouvant qu'elle faisait l’infñme mêtier de procurer aux hommes les tenmes mariées qui lui Ctaient demandées.)
Une dame de maison du Hâvre, ayant mis une gérante à sa place, vint s'établir à Paris, d’ou elle envoyait dans sa propre maison et dans celles de ses consœurs du Hâvre toutes les filles qu’elle pouvait trouver à sa convenance, c'était son amant qui était
chargé de les accompagner, et qui, sous le nom de voyageur de commerce, faisait sans cesse des voyages à cet effet. Cette femme ayant loué une maison dans
la rue S&int-Georges, adressa au préfet de police la | pétition suivante :
« Monsieur Je Préfet,
« Je viens de louer.une maison, remarquable par sa beauté, sa grandeur, et par sa situation, j'ai l'intention de l’employer à.
«J'ai l'honneur de vous prier, Monsieur le Préfet, de ne pas confondre l’établissement que je désire monter avec ceux déjà existants dans la capitale, avec ces mauvais clapiers dont la situation, la malpropreté, et l’espèce de femmes qui les habitent, sont faites pour en écarter tous les honnêtes gens, ainsi que le peu de sûreté que l’on y trouve, tant individuelle que pour la santé, parce qu’on n'y trouve que la lie des femmes qui fréquentent sans chôix et indistinctement toutes les classes d'hommes qui | osent les aborder.
« L’exposante ose vous promettre, Rod le Préfet, tout ce qu’il y a dé plus distingué en femmes qui se consacrent à ce métier, et qui, par Conséquent, ne verront que des hommes d'une classe telle, que la décence, la tranquillité, l’ordre, la fidélité et la santé en seront les résultats inévitables.
« Elle ose encore vous promettre, Monsieur le Préfet, que le ton de ses femmes sera en harmonie avec le règlement intérieur , qu’elle établira dans sa maison, dont le décor et l’ameublement répondront au luxe dont se glorifie la Ville de Paris, et à tout le brillant qu’elle ose vous annoncer... »
L’inconvenance de cette pétition la fit rejeter. |
Je pourrais multiplier ces extraits et y joindre des notes, des réclamations et des observations, écrites | également de la main de ces femmes; mais ce ne serait qu’une répétition de documents semblables, :
reproduisant en termes plus ou moins variés Les.
mêmes idées et les mêmes opinions. Je m’abstiendrai
-de commenter ces citations; leur seule lecture montre mieux que tout ce que je pourrais dire la tournure
d'esprit des dames de maison. |
s %.— Comment Iles Dames de Maison recrutent les AE dont elles ont besoin. EU
La manière dont les dames de maison se proeurent les filles dont el les ont besoin qe monter et entire
te nir leurs établissements, varie suivant la pes do une foule de circonstances.
En général, ce n’est pas dans ces maisons que les
jeunes filles se pervertissent. Leur personnel en compte rarement de très jeunes et encore moins de celles qu’on pourrait considérer comme de véritables “enfants. La surveillance qu’on exerce sur les tenancières, la dépendance directe où elles sontde la police, dont les agents peuvent à toute heure pénétrer dans leur maison, les retiennent dans le dévoir, et les. empêchent d'ajouter une nouvelle infamie à celles. dont elles sont déjà couvertes.
Les hôpitaux, et en particulier celui de Lourcine (affecté aux vénériennes, qui ne sont pas filles soumises), ainsi que l'infirmerie de Saint-Lazare, fournissent aux dames de maison la plupart de leurs sujets.
Dans tous ces lieux, elles ont des émissaires qui les aävertissent de ce qui s’y passe et leur indiquent les ‘malades qui pourront leur convenir après guérison. Ces émissaires sont parfois des femmes galantes,qui ont réussi jusqu'alors à ne pas se faire prendre en ® flagrant délit de prostitution, qui se font soigner, - comme ayantété atteintes tout-à-fait accidentellement, et qui, pour une prime qu’elles savent dévoir obtenir des dames de maison, se font leurs courtières ; ceëi, -pourles hôpitaux autres que Saint-Lazare. A Pl hôpitalprison, ce sont certaines filles des maisons de tolérance, qui agissent dans le même sens, et làelles sont relativement nombreuses : mais ailleurs, les plus entreprenantes sont des vieilles filles surannées, tres adroites à remplir ces fonctions sans être soupcons nées. Habituées aux hôpitaux, leur unique asile, ces femmes trouvent toujours le moyen de s’y faire admettre : là, elles s’étudient à connaître ce que sont et ce qu ont été les jeunes filles qui y entrent ; elles les citconviennent, et, suivant leur jeunesse, la nature de
leur beauté et la tournure de leur esprit, elles voient tout de suite à quelles dames de maison elles peuvent 4 convenir. |
Sage
J'ai eu entre les mains quelques-unes des lettres écrites dans ces circonstances et qu’on avait pu saisir; elles sont véritablement curieuses. Pour donner à la dame de maison une idée du sujet qu'on vient de découvrir, on le compare à telle ou telle fille déjà connue ; souvent on avoue qu’elle n’est pas jolie, mais on dépeint d’une manière parfaite les grâces de sa personne ou sesagréments intellectuels; on indique le genre et la classe d'hommes auxquels elle plaira, et les chances de succès qu’on peut avoir avec elle; on dit qu’elle est la vie qu’elle a menée jusqu’à son entrée à l’hôpital ; les plus vertueuses sont celles qui n'ont fait que s'amuser avec quelques jeunes gens de leur pays. | |
Une prime plus ou moins forte, suivant la qualité. du sujet, esttoujours la récompense de ces courtières ; elle va souvent. à cinquante francs, sans compter un cadeau que la tenanciere fait à la fille en recevantson engagement ; ce cadeau consiste ordinairement en un costume de ville, à la mode, ou en d’autres objets au goût des coquettes,etde plus une gratification minima de cinq francs par semaine, pendant toutle temps que la fille à encore à rester à l’hôpital.
Il est bon de savoir que toutes les filles « tant soit peu comme il faut» de tous les départements qui avoisinent Paris ne se font pas soigner dans les hôpitaux locaux, lorsqu'elles ont contracté quelque maladie vénérienne, mais qu’elles viennent à Lourcine et partout où elles peuvent réussir à se glisser, et se confondent ainsi avec les autres malades du civil. Cela dit, le lecteur comprendra aisément avec quelle facilité le recrutement s’effectue dans cette classe : grisettes des villes de là région, ouvrières en tout venre, qui, perverties depuis longtemps, n’ont pas d’autres ressources pour échapper à la faim et trouver un abri au sortir de l’hôpital, que de recourir à la prostituticn. ee
Quelques dames de maison, plus astucieuses encore que les autres, ont des correspondants en pro-
vince, à l’étranger; il en est qui entretiennent un commis-voyageur qui parcourt sans cesse les pays de fabrique. Dans ces cas, le sujet est expédié par le correspondant qui l’accompagne jusqu’au départ et paie son voyage; et, pour que la tille n'échappe pas, une émissaire de la dame de maison se trouve à son arrivée, dont l'heure exacte a été annoncée par lettre d'avis donnant le signalement. |
On observait, il y a quelques années, que certaines dames de maison ne faisaientconduire à l'inscription que des filles du même état : chez l'une, il n’entrait que des plumassières; chez une autre, que des fleuristes ; chez une troisième,que des polisseuses. Informations prises,on reconnut qu’elles avaient eu ellesmêmes ces états, et que c'était par d'anciennes con- : paissances d'ateliers qu'elles se procuraient des sujets. ;
: Quelques-unes s’entendent aussi avec ces individus qui font métier de placer les domestiques des deux sexes et qui couvrent de leurs mensongères offres de
places la porte de leur maison et souvent les murs vojsins. Les gens de cette triste espèce, avides de gain et sans scrupules, sont, en effet, pour la plupart, d'actifs pourvoyeurs de la prostitution: ils connaissent les directrices de maisons de débauche (1); plu-, sieurs même, trompant habilement la surveillance de la police, sont en relations avec les teneuses de mai-
Sons clandestines. Ces placeurs et placeuses signalent
donc toutes les jolies tilles qui viennent à leurs bu-
reaux et perçoivent une prime de cinquante à cent. francs, suivant l'importance de la maison publique ou clandestine qui prend cette marchandise : la dame de
(1) Une statisuiqu?, très minutieusement faite par la Préfecture
de police, et portaat sar un gran nombre d'années consécu- sa -tives, a établi que, dans le contingent de la prostitution pari-
sienne, le premier rang est occupé par les filles qui se font inscire en quittant l’état de domestiques. Voici celte stalistique officielle des professions qui fournissent le plus ordinairement
maison envoie une émissaire ou vient elle-même au -
bureau de placement, afin. d'examiner le sujet; let placeur ou la placeuse, qui a étudié la jeune bonne
‘coquette et qui, en lui soutirant adroitement des
aveux sur les motifs pour lesquels elle a été congé
des prostituées; les chiffres ci-dessous sont, pour chaque profes-
Sion, la moyenne sur un total de 100,000 filles publiques (déduc- ; :
tion faite de 8,3/4 pour 100 sans profession) :
1. Domestiques. . 4... 8.169 21.-Casquettières: 22/1/0060 He: Gileliérés. 25 004200.949 22. Piqueuses de bottines. 974 3. Epileuses. . , ....: 4.761 \-28\Oulottières. NTI 953 2 4, Journalières. . . . ... 4:508 24. Demois. de magasin. 901 5. Chaussonnières. , . 3.141 25. Ravandeuses., : . . 840 D ÉINSerPS Eee Na 2.995 26. Marchandes DU Rte 16458 7. Polisseuses., .., 2.230 27. Rempailleuses. . . .. FLE LEA 8. Ra 2.173 98. Cartonniëres. >: . 718 9, Couturières. 3 au 1.965 99: Tapissières. à": 1 2N1 551 10.-Brodéuses, 1"... 4:74 30, Brunis<euses. . . . . : 529 11. Passementières. . . . 1.669 31: Doréelses: che 929 12.:Modistes. (Hi, 0 40860 32. Ecailléres. . . . . 487 13. Femmes de théâtre. . 1.359 33. Raccommod.de dentsts 393 a 14. Corsetières. 1.330 . 34. Vermsséuses.. : .». + 399. ” 15. Blanchisseuses.. :°4:808 35. Frangeuses. . . . . . ‘345 ! 16. Boutonnières, . ,... 1.252 36. Matelassières. . . . . 319 ‘: fe Grantiéres Jr 1 220 37. Retieuses: €. 1000908 18. Fleuristes. . .,... ii 6 PS RES 38. Sages-Femmes. . . . Là LOT 1%: Goloristes, 5,1 232: 4.04 89: Modèles’: "4:24 Es 20. Plumassières. . . . ., 1.013 40. Femmes de ménage. 111
Fn groupant les domestiques, journalières et femmes 'de mé :
nage, c'est-à-dire les femmes qui ont affaire aux bureaux de placement, on voit que cette catégorie fonrnit 128 prostituées sur: :
1000, soit le 13 pour 100; proportion énorme, si l’on considère qué pour le surplus, il faut trente-sept autres professions.
Ces bureaux de placement devraient être impitoyablement sup- SES
primés; car ils sont un véritaple fléau, une source intarissable
de poison pour la ville de Paris. Le placement des domestiques F pourrait être organisé dans les mairies de chaque arrondissement»
au grand avantage de l'intérêt public et des intérêts particuliers® En effet, la morale et la santé publiques gagneraïent beaucoup à la fermeture de ces louches officines où s'achève, d’une façon $ permanente el secrète, la po définitive de. milliers de jeunes
AR
diée de ses précédentts places, connaît ses écarts de.
conduite, se garde bien de lui donner des bons con-
seils et encore moins de l’adresser à l’une de ces
œuvres charitables qui ont pour but la moralisation des classes ouvrières et le retour au bien des jeunes filles que leur légereté entraîne à la perdition; mais, . au contraire, cet être vil et cupide, ce digne auxiliaire
filles; ceux de ces bureaux qui sont tenus honnêtement n’exis- ‘tent qu'à l’état d’exceptions, extrêmement rares.
Les chiffres ci-dessus s'appliquent aux inscriptions, © NE -à-dire aux prostituces enregistrées par le Bureau des Mœurs et.placées, par conséquent, sous le contrôle de la police et subissant les
visites périodiques du Dispensaire. On frémit, quand on songe au nombre effrayant de domestiques que les bureaux de placémert procurent à la débauche privée des célibataires libertins, sous le nom à double sens de bonnes à tout fairé, et aux logeuses de
prostituées insoumises. Les placeurs et placeuses, même ceux qui-
Ont la plus riche clientèle, ne se font aucun scrupule de fournir ainsi des victimes aux débauchés vieux garcons, qui trouvent toujours, par leur intermédiaire, un réassortiment varié de filles séduites et abandonnées ; et celles-ci, après avoir fait quelquesunes de ces places, aboutissent Element au trottoir et aux bouges infects, propageant partout la syphilis et les autres Ina ladies vénériennes. de En outre, c’est par les bureaux de at qu'arrivent à Paris le plus grand nombre de ces jeunes étrangères, horrible ment trompées par l’appât de bonnes places n’existant en aucune . façon, et qui, reconnaissant bientôt qu’elles ont été dupées, ‘se
‘trouvant seules, sans appui, perdues dans la grande ville, n’ont,
‘guère à choisir qu'entre la plus affreuse misère et la prostitution. Ces placeurs et placeuses, correspondant les uns avec les autres, ceux de Paris avec ceux des pays étrangers et réciproquement,
forment une sorte d'association clandestine pour la corruption universelle. Il y a là un mal épouvantable que l’on ne saurait.
trop signaler aux pouvoirs publics : de même que les placeurs £trangers trompen:les jeunes filles qu’ils envoient en France, le même les bureaux de placement français expédient dans les çapitales. étrangères, chaque année, des centaines de malheureuses,
“sans expérience et sans ressources, qui, malgré la vigilance de
1 ‘nos consulats, sont bientôt la proie dé la prostitution.
des proxénètes de tout genre, fait entendre à la pauvre fille qu’elle trouvera difficilement à se placer désormais dans les maisons bourgeoises, lui démontre
: fallacieusement qu’elle pourra satisfaire ses gouts, sa
coquetterie, vivre dans le bien-être, au lieu de se livrer àun pénible labeur. et qu'elle aura bonne table, au lieu de manger à la cuisine les restes du repas des maîtres. Si la jeune bonne se laisse convaincre, le marché est aussitôt conclu entre la tenancière du bureau de placement; celui-ci à toujours à sa disposition des intermédiaires qui conduisent la nouvelle fille publique à l'inscription et lui font la leçon afin que le secret de ce recrutement ne soit pas trahi dans ses réponses à l’interrogatoire du Bureau des Mœurs. C’est ainsi qu’en quelques jours tantde malheureuses passent de la position de domestique dans la Ge
11 est des dames de maison qui exploitent leur métier en grand, qui font elles-mêmes des voyages et parcourent deux ou trois fois par an Lyon, Bordeaux, Nantes, Rouen, le Hâvre, Lille, quelques villes de Belgique, et particulièrement Bruxelles. Il paraît que, si elles n'ont pas de maisons dans ces différentes villes, elles sont au moins intéressées dans l'exploitation de celles qui y sont; s’il en était autrement, pourquoi feraient-elles passer sans cesse leurs filles d’un point sur un autre, suivant les besoins etles gouts de chaque localité ? La facilité qu’elles procurent à la corruption, en assurant aux jeunes filles d’une ville une re-. traite assurée dans une autre, rend cette classe de femmes, heureusement peu nombreuse, aussi dangereuse que la précédente.
Pour démontrer en peu de mots le mal que font les courtiers de prostitution envoyés dans les villes de fabrique, je citerai le fait suivant :
On s’aperçut, il Y a quelques années, qu'il arrivait sans cesse de la ville de Reims des filles très jeunes et tres jolies, qui toutes connaissaient le nom et l’adresse exacte des dames de maison auxquelles elles
pouvaient convenir. Pour éviter ie émigration et les suites fâcheuses qu’elle pouvait avoir, la Préfecture de police s’entendit avec les autorités de Reims, et l’on y renvoya la plupart de ces débauchées. Alors, pour paralyser cette mesure. les courtiers cesserent de diriger sur Paris leurs victimes ; mais ils les firent passer par Rouen, par Versailles et autres villes voisines.
Cette supercherie fut bientôt découverte, et, chaque fois qu'une jeune fille originaire de Reims venait se faire inscrire, elle était arrêtée, mise au Dépôt, et dès le lendemain on lui délivrait un passe-port d’indigent pour retourner chez elle, avec menace de l'y faire reconduire par la gendarmerie si elle reparaissait à Paris.
Ce moyen a réussi, les courtiers se sont lassés, et aujourd'hui le contingent fourni par la ville de Reims ne dépasse pas celui des autres villes de même importance.
La bonne nourriture, les bons traitements, les habits somptueux, sont en général le meilleur moyen qu'une dame de maison puisse mettre en usage pour attirer chez elle une foule de filles qui, de l’état de Iibertinage prive, veulent passer à celui de prostituées ; elles font ainsi à leur maison une réputation, qui, se transmettant de bouche à bouche, leur attire plus de sujets qu’elles n’en veulent.
La dernière classe des dames de maison, hors d'état de recourir à ces manœuvres, envoie des émissaires à la sortie de l’hôpital de Lourcine ; ces envoyées stationnent aussi quelquefois aux environs du quai de l’'Horloge, pour tâcher d’embaucher les filles en carte qui viennent de faire de la prison, et que la voiture cellulaire à ramenées deSaint-Lazare au Dispensaire, où elles sont mises en liberté. D’ailleurs, les mai-
tresses de ces établissements inférieurs sont égale-
ment connues, et voient affluer chez elles toutes Le Je qui ne pourraient se placer ailleurs. |
di, Le RES ‘ ! ‘CES DAMES DE MAISON
$ 5.— Moyens que les Dames de Maison emploient pour retenir sous leur dépendance les filles qu’elles ont attirées chez elles; soumissions et déférences qu’elles
exigent : elles sont l’objet du mépris et de la haine
Lorsqu'une fille entre chez une dame de maison,
elles ne font jamais ensemble de conventions écrites;
il existe sur ce point des habitudes et des coutumes connues des contractantes, et transmises de génération en génération. Au regard de l'administration, la
fille doit rester constamment libre et pouvoir quitter :
la maison, quand il lui plaît, pour passer dans une “autre ou, se mettre en carte, à sa convenance ; mais, dans la pratique, cette liberté n’existe guère : aussi, les filles qui y tiennent se placent dans la catégorie des pensionnaires (voir ce qui a été dit plus haut, page 177, au sujet du livret des darnes de maison). On croit généralement que ces malheureuses filles à numéro reçoivent des gages des dames de maison, et que ces gaes sont proportionnés aux gains qu’elles procurent. Qu’on se détrompeà cet égard : d’après les coutumes, les tenancières ne doivent à leurs femmes rien, absolument rien, en dehors du logement, de la nourriture et du vêtement. Qu'est-ce donc. qui peut engager ces filles à s’engager à rester ainsi à demeure, comme cloîtrées, soumises bien souvent aux mauvais traitements de gens brutaux, exposées sans
cesse à contracter les maladies les plus graves?
Parmi les motifs de leur détermination, on peut mettre les suivants au nombre des principaux :
4e La misère extrême où elles se trouvent, le dénüment absolu où elles sont des choses les plus nécessaires ; ce dénument est souvent tel, qu’elles ne pôs- - sèdent, comme leur appartenant, ni bas, ni souliers,
: nichemises. Lorsqu’elles sortent de Saint-Lazare, les
filles à numéro sont obligées, pour la plupart, de se faire envoyer de quoi se couvrir par la nouvelle dame de maison qui les à retenues ; et quand elles passent
d’une maison dans une autre, ellesne peuventle faire qu'avec les vêtements appartenant à la maïtresse qu’elles quittent. Les filles ont une expression pour désigner ce trousseau, lorsqu'elles le renvoient à sa : propriétaire ; elles ne Ur qu’elles «rendent leur change ».
2 L’ éclat des nets dut on les pare, et dont la valeur monte quelquefois à 500 ou 600 francs, et même davantage. Quelle impression ne doit pas faire sur ces filles la comparaison de ces vêtements avec les haïllons qu’elles ont toujours portés !
39 Une nourriture abondante et souvent exquise, Ù des vins et des liqueurs à discrétion, et mille friandises qu’on ne leur épargne pas.
. 4e La satisfaction de se trouver dans un appartement richement meublé, d’en faire pour ainsi dire les honneurs, d’avoir des domestiques pour les servir à table, les habiller, les accompagner au déhors; car souvent elles n’ont même pas à faire leur lit. Com- - ment des femmes, de la dernière classe du peuple, dont les humiliations de toute espèce ont toujours été le partage, ne seraient-elles pas étourdies par de pareilles séductions ? Les dames de maison connaissent donc bien le cœur humain et la classe dont elles se servent comme des bêtes de somme; elles éblouissent, elles étourdissent, ellessatisfontles goûtsdumoment, * et font passer de cette manière la rigueur des services qu'elles exigent. | Je dis la rigueur des services qu’elles exigent; en effet, elles ne ménagent jamais leurs femmes ; il faut ue ces malheureuses travaillent chez elles, suivant lexpression du métier, ou qu'elles aillent à Saint- Lazare, Point de repos pour elles, jamais elles ne - peuvent refuser une pratique ; il leur faut même, je Pai dit plus haut, supprimer leur menstruation. On a vu des dames de maison employer des manœuvres indignes pour faire avorter les filles qui avaient du succès chez elles, et dont elles redoutaient le départ ‘après l'accouchement, parce qu’elles leur devinaient
de bons sentiments maternels: plusieurs deces tenancières administrerent à ces filles des drogues telle- . ment actives, que l’on crut tout d’abord à un empoisonnement. On ne compte dans Paris que trois ou quatre dames de maison, qui, dans les indispositions qu'ont leurs femmes, font venir un médecin etles soignent chez elles jusqu’à guérison.
Ce n’est pas seulement dans la maison à laquelle. elles appartiennent que les filles à numéro doivent travailler de leur métier ; les lenancières se les prêtent réciproquement, à charge de revanche ou pour un prix convenu, comme un loueur de voitures traite avec son confrèré pour un certain nombre de chevaux. Arrive-t-il dans une maison plus d'amateurs qu'il ne s’y trouve de filles, à l instant la sous-maitresse court chez la voisine et ramène avec elle ce qu’on lui à demandé. Mais c’est surtout en les prêtant pour deux ou trois jours à des amateurs et des etran- … gers, qui font avec elles des partiesdecampagne, que les dames de maison tirentun bon parti de leurs filles: le prix, dans ce cas, est, pour chaque journée, de vinot à cent francs et au- “delà, selon la beauté, les grâces, surtout selon les qualités d'esprit de la fille, et aussi suivant l'élégance et la richesse des vêtements et bijoux qu’on lui confie ; mais cette location de la fille est toujours limitée à un petit nombre de jours, par la nécessité où se trouve la maîtresse de maison d'avoir toutes ses filles présentes lors des visites sanitaires et des autres inspections.
On conçoit aisément que la position des dames de maison vis-à-vis de leurs filles doit varier singulièrement, suivant la classe à laquelle elles appartiennent et une foule d’autres circonstances ; mais toutes exigent impérieusement le respect et la déférence, et en général on les leur accorde. Cela n’aurait rien de surprenant à l’intérieur des maisons; mais on le voit tous les jours dans les bureaux de la préfecture de police, ou elles viennent faire juger leurs différends ; on le constate aussi à Saint-Lazare, lorsqu'une dame
de maison s'est mise dans le cas de s'y faire renfermer. Dans les maisons de première classe, la maitresse a tout un appartement à elle, nettement distinct des salons où se tiennent ses filles; la salle à manger. qui est commune à la maîtresse et au personnel, fait partie d un appartement spécial, qu'on peut qualifier de mixte : on vient avertir « madame », comme une duchesse, lorsque le repas est servi, ét. quand eke paraît, toutes les filles doiventse lever et rester debout jusqu à ce qu’elle se soit assise : siégeant a un bout de Ja table, c’est elle qui en fait les honneurs ; l'ordre le plus parfait règne pendant le repas ; on n'y entend aucun propos inconvenant, et, lorsque le repas est fin!, chacun se retire chez soi.
Je viens de dire que quelques dames de maison font soigner chez elles les filles qui tombent malades ; mais il ne faudrait pas croire pour cela à quelque affection de leur part ou à un sentiment d'humanité. Cette faveur exceptionnelle n’a lieu que pour les filles à succès : car l'intérêt le plus sordide inspire toujours les dames de maison jusque dans les actions en apparence les plus louables : elles cherchent à s'attacher par là un être vivant, qui leur rapporte quelques milliers de francs par mois ; ne ferait-on pas de même: à Pégard d’un esclave ou d’une bête de somme? C’est le seul mobile qui les porte à faire passer à ces filles des secours d'argent à Saint-Lazare, lorsqu'elles sont forcées d’y aller, afin qu’une autre ne les y accapare pas durant leur séjour.Ce même motif explique encore le langage doucereux et les manières pleines d’affabilité de certaines dam ?s de maison à l'égard de leurs femmes ; elles les flattent, les caj a sans cesse : c’est un patelinage qui, pour bien des gens, serait insupportable.
Si cette conduite désarme les malheureuses filles et leur fait supporter patiemment la rigueur de leur condition, elle ne les trompe pas sur le compte des dames de maison, qu’elles détestenttoutes à un degré dont il est difficile de se EU une idée; elles les con-
sidèrent toutes comme des voleuses, etsavent qu’elles n’ont pas de plus grands ennemis sur terre. En cela, elles ne se trompent pas ; je vais en donner une nouvelle preuve.
L’habitude des individus qui ont passé cuslaie
moments avec une fille dans un lieu public de prosti-.
tution, est de lui laisser une marque de gratitude etde \
générosité ; c’est ce que ces femmes appellent « recevoir pour leurs gants ». C’est le Seul et unique bénéfice des filles à numéro; mais c’est ce qui contrarie par dessus tout les dames de maison, qui savent par expérience que leur autoritésur une fille cesse à l’instant que cette fille se trouve en possession de quelque chose. Aussi mettent-elles un soin particulier à leur faire contracter des dettes, afin de les tenir toujours sous leur dépendance : dans ce but, elles leur font sans cesse des avances pour acheter des gourmandises à titre d’extras, pour aller au bal ou au
spectacle, ou même pour se procurer des voitures .
pendant le carnaval et ia belle saison. Les moyens ne leur manquent pas pour rentrer ensuite dans ces
fonds; ces dettes sont sacrées pour les prostituées
. qui ont conservé quelques sentiments de probité. Cette politique infernale est ce qui révolte le plus les filles contre les dames de maison; aussi, cachent-
elles avec le plus grand soin tous les cadeaux d’ar-.
gent qu’on peut leur faire; elles n’accusent qu'une somme inférieure à celle qu’elles ont reçue; mais comment résister à l’astuce et à la fourberie des mañtresses, qui ne voientique leur intérêt présent, et s’embarrassent fort peu du sort des malheureuses qui servent à leurs criminelles spéculations ?
C’est en écoutant ce qui se dit à Saint-Lazare, c’est en faisant parler les vieilles prostituées, que l’on peut connaître le mépris profond et la haine qu’elles portent aux dames de maison. On le remarque encore souvent dans les pétitions que les filles qui veulent quitter leur métier sont obligées d’adresser au préfet
de police pour obtenir leur radiation; entre autres
motifs qu’elles font valoir en leur faveur, figure fréquemment au premier rang celui de « n’avoir jamais tenu de femmes et n'avoir jamais été de viles mai- - tresses de maison ».
Cette situation des filles à Fe des dames de maison explique la facilité vraiment remarquable avec laquelle elles passent d’une maison dans une autre, ou de la position de fille à numéro à celle de fille en carte, sauf à se laisser eritrainer de nouveau à rentrer en maison de tolérance (maisrarement dans celle qu'elles avaient quittée); car elles espèrent parfois, dans leur naïveté, trouver une meilleur maitresse que celles qu’elles ont eues..Cette inconstance et cette mobilité ont été telles, à une certaine époque, que des règlements ont dû être faits pour y mettre un frein. Il faut des circonstances particulières pour qu'une fille reste pendant une année entière dans la
même maison, et, à plus forte raison pendant deux ou trois ans; et, d'autre part, les dames de maison
redoutent beaucoup ces changements, dumoins en ce qui concerne certaines de leurs femmes, attendu que les individus qui fréquentent assidûment une maison de prostitution contractent des habitudes et redeman- -dent presque toujours la même fille.
Enfin, — et ceci est un fait connu, — le mépris du public pour les dames de maison est général.
.$ G. — Parures et vêtements que les Prostituées soustraient quelquefois aux Dames de Maison chez lesquelles elles sont entrées; conduite de l’Administration, ‘lorsque ces vols lui sont dénoncés.
Lorsqu'on sait ce qu’est une prostituée et f’horrible condition de celles qui, faute de ressources, sont obligées d'entrer chez les dames de maison, on sera | surpris de trouver dans cette classe des êtres probes, et qui reculeraient devant le moindre larcin ; cependant, il s’en trouve : aussi sont-elles recherchées. par les dames de maison, qui font tout au monde DEEE se
les attacher. Mais la plupart des filles à numéro, au bout de deux ou trois ans passés dans cette vie de sujétion où elles se voient exploitées sans merei et. affreusement dupes, perdent leurs scrupules et se font un véritable jeu d’emporter tout ce qu'elles peuvent, en fait de vêtements. Elles profitent, pour cela, d’une sortie avec un étranger qui les a louées à l& journée, s’arrangent pour le quitter à l’improviste au moment de rentrer, etil est à remarquer que, dans ce cas, elles renvoient parures et bijoux à la maîtresse qu’elles viennent ainsi de quitter brusquement; c’est, d'ordinaire, pour passer à l'état de filles en carte.
Ou bien encore, il arrive qu’une fille, profitant d’un manque de surveillance de la sous-maîtresse, sort furtivement, en emportant les divers vêtements que la dame de maison lui avait attribués, et disparait sans chercher à se mettre en regle avec l’administration. En ce cas, elle vend ces costumes et vit, pendant un temps plus ou moins long, du produitde cette vente et de ce que son amant en titre, complice de l'évasion, aura pu lui fournir. A différentes époques, lPadministration s’occupa de préserver les dames de maison de ces soustractions de costumes, qui, pour quelques-unes, devenaient. par leur fr équente répétition, une véritable ruine. On leur conseilla d'abord de s'adresser aux tribunaux, qui devaient envisager comme vol domestique ces sortes de soustractions et les punir; mais ce n'était pas connaître le caractère des dames de maison que de leur proposer-un pareil expédient. Ces femmes, en effet, ne craignent rien tant que de se mettre en évidence, surtout devant les tribunaux. On les voit rarement intenter une action judiciaire contre ceux qui entrent chez elles de force, qui les battentetles maltraitent, parce que tout ce qui les signale ainsi au public leur répugne et fait tort à leur établissement; elles préfèrent en tout la protection de l’administration et la réclament dans tous les
Cas.
Ces SRG URUE d'effets dir à un en
LES DAMES DE MAISON Da
donné, si nombreuses, qu’une commission spéciale, nommée à cette occasion, considérant, d’une part, impossibilité morale de soumettre de tels litiges aux tribunaux, et reconnaissant, d'autre part, la nécessité de réformer un état de choses que l'impunité aggravait tous les jours, cette commission, dis-je, proposa au préfet de police de punir administrativement ces “voleuses par une détention d’un à quatre mois, selon la gravité des cas : mais le préfet rejeta cette proposition ; c'était, suivant lui, outrepasser ses pouvoirs. On se contenta donc, chaque fois qu’une fille était accusée de soustraction d'effets, de la faire venir et de la menacer de là prison, si elle ne restituait ce qu’elle avait volé. Ce moyenréussit auprès d’un grand nombre; plusieurs s’arrangèrent avec leurs maitresses, et l’on vit fréquemmentdes dames de maison venir, d’un ton radouci, demander grâce pour telle fille qu’elles avaient accusée quelques jours aupara-
: vant avec toute l’énergie que donnent la colère et l’in-
dignation. Mais, si l'administration resta désarmée contre ce genre de désordre par le silence de la legislation, elle sut toujours retrouver les coupables, en les punissant d’une manière’ plus rigoureuse que de coutume, chaque fois qu’elles étaient arrêtées pour un des délits sous le coup des règlements relatifs à la prostitution, délits qui sont de la compétence de la police administrative (1).
$7.— Des maris et des amants des Dames de Maison.
Parmi les dames de maison, les unes sont mariées, les autres ne le sont pas; ces dernières ont toujours un amant en titre, si elles n'en ont pas plusieurs.
(1) I est bon dé savoir que, d'autre part, l'administration donne droit, à toute fille qui est restée trois mois de suite dans une même maison, d’avoir, aux frais de la maitresse, ui costume de ville, complet et en bon état, ainsi que tout le linge de corps, qui lui est nécessaire pour s’en aller au bout de ce temps, si elle ne se plait plus dans cette maison.
Po, : LAS / - LES DAMES DE MAISON
Sur 213 dossiers de dames de maison, que j'ai com-. ‘3 pulsés à la Préfecture de police, j’en ai trouvé 47 con.
cernant des femmes exerçant cette industrie touten
vivant avec leur mari; ce qui représente un peu moins du quart : à l’exception de huit, ces femmes mariées ne tenaient-que des maisons du dernier étage. La plupart de ces hommes sont des ivrognes, des . voleurs; plusieurs ont une maîtresse, ce qui cause à. leur femme un très grand chagrin.
Aucune des dames de maison n’est inscrite à l’administration sous son nom conjugal ; son livret ne porte que son nom de fille ou celui qu’elle à choisi. : Jamais le mari ne doit intervenir dans les litiges ou discussions relatives à ce métier, l’expérience ayant prouvéqu’ils apportent toujours avec eux ie désordre, soit dans leur ivresse en cherchant dispute aux filles ou en prenant parti pour l'une contre l’autre, soit en attaquant les étrangers, ou de toute autre maxière : le plus ordinairement, ils prennent le parti des filles . contre les agents des mœurs, et sont alors de vérita-. bles souteneurs ; en supposant que des désordres viennent à éclater, une femme en viendra à bout, parce qu’elle est chez elle et dans son droit, parce qu’on la respecte toujours à cause de son sexe, quelque méprisable qu’elle soit, et parce que sa faiblesse même, dans ces circonstances, devient une force. Le mari d’une de ces dames de :naison, traité un jour de «maquereau » par une fille qu’il réprimandait, fut tellement irritée de cette insulte, qu’il tomba sur la
= fille et la maltraita au point de la laisser sur le car-
reau et de compromettre son existence.
Ces raisons font que l'administration recule tou jours devant la présence d’un mari, lorsqu'il s’agit d'accorder une tolérance ; il lui faut la perspective d’une maison clandestine à supprimer, d'un repaire de malfaiteurs à détruire, ou d’un bien quelconque à opérer, pour lui faire passer par-dessus les gra res inconvénients qu’ils présentent.
Quant aux (De Re que peuvent avoir les
A LES DAMES DE MAISON * 118203 amants des dames de maison, ils sont à peu près ceux qui résultent des maris, mais à un degré beaucoup moindre; car ces amants n’ont pas d'autorité directe sur la tenancière, qui demeure libre de ses actions, sans craindre les contestations d’un maître
impérieux et souvent peu raisonnable. Ces hommes,
pouvant être changés au premier caprice, sont donc plutôt les serviteurs que les dominateurs des dames
de maison ; et s'ils sont dangereux, c'est par la protection qu’ils accordent à ces femmes contre les infractions qu’elles peuvent commettre aux règlements
de police, par la force qu'ils donnent aux filles qui
veulent échapper des mains des agents, et surtout par les violences et les extorsions qu'ils peuvent
exercer à l'égard des libertins novices qui viennent
dans la maison. On s’imagine aisément ce que peut
produire la rivalité, lorsqu'une dame de maison en-
tretient à la fois deux ou trois amants ; rien n’égale le désordre que cela occasionne: c’est une des nom-. breuses causes des faillites qui se produisent dans ce
commerce ; Car, si lucratif qu’il soit, quand une tenancière est polyandre, on peut être assuré que son éta-
blissement ne durera pas longtemps, qu’il eroulera de lui-même, si l'administration ne prend pas les
devants en retirant la tolérance.
La position sociale de ces hommes varie suivant la classe de la maison et suivant l’âge, le caractère et l'éducation de leur maîtresse ; quelques-uns ont dans le monde ou même dans l’armée de très belles positions, d’autres sont artistes, d’autres enfin sont de simples artisans. Leur manière d’être dans la maison n’est pas la même partout : dans quelques-unes, ils y sont pour ainsi dire à demeure, ils mangent à la même table que les filles et sont défrayés de tout; c’est ce qui à& lieu pour les maisons des classes in- férieures; au contraire, lhomme du monde ou le brillant officier qui est l'amant d’une dame de maison de premier ordre, n’y vient que passagèrement, et le plus souvent n’y passe pas la nuit.
FES We fi ns Fe
J'ai lu, dans les dossiers secrets de la Prétebtu à Le police, l’histoire d’un homme marié, qui n'eut pas honte de s'attacher à une de ces dames de maison et de vivre publiquement avec elle; cette misérable fit périr la femme de son amant, mo'ns peut-être par le chagrin qu'elle lui causa, que par les injures, les coups et les mauvais traitements de toute espèce dont elle l'accablait chaque fois qu'elle la rencontrait.
Comment remédier aux inconvenients que présentent ces amants particuliers des dames de maison ? C’est encore un point sur lequel l’adm nistration a toujours vu ses meilleures intentions et ses plus sages mesures restér sans efficacité. On peut ne point accorder une tolérance à une femme mariée, parce qu'on connait sa position ; mais comment empêcher un homme d'entrer dans un lieu public de prostitution, de mettre en œuvre toute son astuce pour plaire à la maîtresse de céans et de parvenir à
s’en faire aimer ?..
$ S. — Des enfants des Dames de Maison.
Ce que je viens de dire des maris et des amants des dames de maison m'amène naturellement à parlér de. leurs enfants, de la manière dont elles les élèvent et des précautions que l'administration prend à l'égard de ces malheureux.
-Si l’on en excepte quelques exemples rares, on peut. dire que ces femmes élèvent leurs enfants dans la perfection. Jamais iis ne meflent les nieads dans leur maison. Celles qui ont quelque aisance les placent dans des pensionnats, et ils reçoivent une éducation toujours supérieure à leur position. La crainte de nuire à ces enfants, en divulguant leur industrie, leur faitemployer mille ruses pour les tenir à l'écart et leur faire croire qu'ils sortent de famille honnête; ce n’est que dans des maisons étrangères qu’elles les voient et tout se traite par des personnes tierces. Une de ces femmes maria ces deux filles, qui n’apprirent.
io LES DAMES DE MAISON | 205 que longtemps après leur mariage quelle était origine de leurs dots.
. L'administration se trouve ici secondée spontanément par les dames de maison; car elle ne souffre pas la présence des jeunes enfants dans la maison de leur mère, et sur ce point elle a toujours été inexorable. Une teneuse de maison garnie, occupée entièrement par des prostituées à l'étatlibre, voulait un Jour obtenir un livret de tolérance : comme elle avait . toujours eu ses enfants avec elle, quelques personnes pensérent qu'elle pouvait les garder. parce que la postulante se proposait de garder le même local, avec ses locataires consentant à passer dans la classe des filles à numéro; mais cetavis ne prévalut pas, etil fallut, pour obtenir le livret, que la femme logeàt ses enfants ailleurs.
Cette éducation soignée que reçoivent les enfants des dames de maison leur permet quelquefois d’obtenir, dans le monde, des postes lucratifs et honnètes. Une d’elles, dernièrement, a donné 12,000 fr. de cautionnement à son fils pour le placer caissier chez un . banquiér , on m’a cité plusieurs maïtresses très ha- biles, de musique et de dessin, qui n'avaient pas
d'autre origine. Le plus ordinairement, ces enfants de l’un et l’autre sexe montent de petits commerces, ratrse Peau dans la foule, y jouissent de la consi- Ë dération qu’on ne refuse jamais au travail et à la probité.
Beaucoup de ces femmes, n'ayant pas d'enfants, ont adopté ceux de leurs frères, de leurs sœurs, ou de queique autre parent et leur ont toujours donné une éducation supérieure à l’état paternel. Plusieurs ont adopté des enfants appartenant à des filles exploitées par elles ; mais le cas le plus extraordinaire, à ma connaissance, est celui d’une dame de maison qui, il y à quelque temps, assura 50,000 francs à un enfant . que son mari avait eu de sa femme de chambre. Une autre, à la même époque, prodiguait ses soins au fils
206 ue | LES DAMES DE MAISON
de sa domestique, lequel était bossu, difforme, it contrefait de toutes les parties de son corps. ;
En règle générale, les dames de maison font tout. 4 leur possible pour empêcher leurs enfants de suivre « leur carrière ; mais j'ai vu, et d’autres verrontencore, M des filles succéder à leurs mères. Je pourrais même citer des filles se prostituantau public dans la maison tenue par leur mère ; ce scandale serait peut-être plus ‘à fréquent, sans les soins que prend l'administration « pour l’éviter. Dernièrement, une fille de dix-huit ans M fut amenée au Dispensaire par une dame de maison, et toutes deux se trouvaient originaires du même pays et portaient le même nom ; cette circonstance fit M qu’on refusa l'inscription, et qu’on adressa les plus « vifs reproches à la tenancière sur son immoralité et. | sur ce qu'elle n'avait pas renvoyé sa parente dans le M sein de sa famille : la jeune fille s’étant représentée 4 d'elle-même quelques jours après, on ne put s'empê- 1 cher de l’inscrire comme isolée en carte ; mais, sans lui interdire la maison de sa parente, on veilla à ce qu'elle n’y entrât ni comme fille d'amour ni même comme pensionnaire libre. , \