CHAPITRE IT MŒURS ET HABITUDES DES PROSTITUÉES
Le sujet que comprend ce titre est un des plus im-.
portants de l’histoire des prostituées. Comment, en
effet, opérer quelques améliorations, obtenir des réformes, en un mot, faire le bien, sans la connaissance des goûts,des mœurs etdes habitudes, des vices et des défauts de la classe qu’on étudie ? — J’entrerai
donc à ce sujet dans des détails circonstanciés, que
j’'étendrai autant que je le croirai nécessaire.
$ 4. — Opinion que les Prostituées ont d’elles- mêmes.
Si l’on n’examine les prostituées que dans les rués et dans l'exercice de leur métier, si l’on ne fait attention qu’à leur ton, à leur. impudeur et aux mots lubriques qui sortent de la bouche de quelques-unes, on pourrait croire qu’elles considèrent ce métier comme un autre, qu’elles n’ont pas pour lui d’antipa- : thie, et que peu s’en faut qu’elles ne s’en fassent un titre de gloire. En effet, devant des étrangers, et surtout devant des jeunes gens ou des hommes à conversation libre et plaisante, elles vantentleur savoir faire ; elles reprochent à leurs camarades leur impéritie, et leur donnent alors le nom de conasse, expression par laquelle elles désignent ordinairement une
femme honnête. ee Mais ce n’est pas dans ces circonstances que e Von | peut étudier le cœur et l’esprit dé ces femmes; c’est en prison, dans leurs moments de peine et de souf- frances, c’est surtout lorsqu'on a su, par de bons procédés, s’attirer leur confiance, et l’on découvre ce qui
cMŒURS ET HABITUDES DES PROSTITURES . 4 se. passe dans leur âme, et combien est posant pour elle le poids de leur ignominie. :
On peut donc dire qu’elles savent qu elles font mal,
et que c’est avec justice qu’on Îles méprise ; aussi ne sont-elles bien qu'entre elles et avec les mauvais
sujets. [Il est visible pour tout observateur qu’elles se
trouvent déplacées et sontembarrassées devant les per-
sonnes de vie sage et régulière; la vue des ouvrières mères de famille et des femmes honnêtes pauvres
leur est insupportable ; elles se plaisent parfois à les insulter, pour se venger, en quelque sorte, du mépris : qu ’elles en reçoivent.
Si, dans l'exercice de leur métier, elles affichent la hardiesse et limpudeur, il en est beaucoup qui, dans d’autres circonstances, mettent tous leurs soins à ne
point paraître ce qu’elles sont. Celles-là s’habillent alors avec une décence remarquable, et, lorsqu'elles “arrivent au Dispensaire pour y subir les visites, elles
font tout ce qu’elles peuventpourne pas être aperçues;
elles Y arrivent presque: furtivement et s’y glissent, pour ainsi dire.
Quelques-unes, oi à des familles honnêtes, se confinent dans des quartiers très retirés : en général, il n’est rien qu’elles redoutent plus que la
… rencontre de ceux qui les ont connues lorsqu'elles
étaient encore sages; j'en ai vu, dans les hôpitaux, qui n'étaient devenues malades que par le saisisse-
. ment; une de ces filles devint même folle par suite de
Mac
l'émotion - que lui causa la vue d’un de ses compa- - triotes.
‘Elles connaissent toute leur abjection, et elles en ont une idée bien profonde : elles sont à elles-mêmes un objet d'horreur ; le mépris qu’ellés ont pour elles | dépasse souvent celui que leur portenttoutes les personnes vertueuses. Elles regrettent d’être déchues,
elles font des projets et même des efforts pour sortir.
de leur état; mais tous ces efforts sontinfructueux, et ce qui les désespère, c'est de savoir qu’elles passent, dans PA de tout le monde, pour la lanée et la
42 MŒURS ET HABITUDES boue de la société. Lorsque je faisais mon enquête, ee une laitière, nouvelle mère de famille, futadmise dans la prison; cette femme, ayant pris avec les filles publiques une sorte de liberté, leur parlait quelquefois dans les cours ; mais aussitôt elle encourut leur mépris. « Comment! s'écriaient-elles, elle nous parle. comme si nous étions d’honnèêtes femmes : ; c’est abominable!» Une d’elles, causant derniérement avec un médecin du Dispensaire, lui disait, dans l’effusion de son cœur, qu'elle ne voulait pas s’attacher d’une façon particulière à un homme, parce que, chaque fois qu'elle l’embrasserait, elle croirait le souiller par son contact. Me trouvant un jour dans une salle de l’hôpital, sans être aperçu, j'entendis une fille s’écrier,en admirant la beauté du ciel : «Que Dieu est bon de nous envoyer un si beau temps! Il nous traite mieux que nous ne méritons! » Et toute la salle de répéter d’une seùle voix : « C’est bren vrai»
Celui qui à fait quelquesréflexions sur les penchants du cœur de l’homme comprendra facilement combien doit être pénible un pareil état ; il n’y a rien de si naturel à l’homme que le désir d’è tre aimé des autres. Qui pourrait souffrir sans effroi, sans trouble et sans abattement, l’oubli général des hommes, et à plus forte raison leur haine, leur mépris et leur universel dédain?.. La seule pensée de cet état a fait tomber plusieurs prostituées dans l’aliénation mentale. J’ai eu l'occasion d'en voir une {à la Salpêtrière), qui ne disait rien en publie; mais, lorsqu'elle se. croyait. seule, elle ne cessait de répéter : «Que je suis mal- “heureuse d’avoir abandonné la vertu! comment supporter le mépris général ? comment vivre dans cette humiliation? »
On dirait que ce a. de leur abjection excite, d'autre part, leur orgueil etleur amour-propre; défaut
qu’elles portent à un degré excessif : celui qui les
blesse de ce côté encourt à jamais leur disgràce et ne peut rien obtenir d'elles. Mais si on leur parle avec douceur, si on eur témoigne de l'intérêt, si on leur
fait entendre qu’elles peuvent rentrer dans la société et recouvrer estime publique, ce seul espoir les ranime et les fait palpiter de joie. Ainsi, à l’hôpital, un médecin n'entrait jamais dans leurs salles sans ôter légèrement son chapeau ; par cette seule politesse, il sut tellement conquérir leur conflance, qu'il leur faisait faire tout ce qu’il voulait, et que l’ordrele plus parfait régnait dans ses salles ; ce qui n'avait pas lieu dans celles d’un autre médecin, qui affectait à leur égard le dédain le plus grand.
(C’est de cet orgueil que provient le mépris que les différentes classes de prostituées ont pour celles qui sont au-dessous d'elles, et la haine que les classes inférieures portent aux supérieures ou à celles qui l’'émportent en grâces et en beauté ; on a surtout l’occasion de voir cela dans la prison, lorsque des filles, prises en flagrant délit, ont été amenées avant qu’on ait eu le temps de leur faire ôter leurs belles toilettes. Quand une d’elles en traite une autre de fille à vingt sous, elle lui fait un affront extrême ; aucune d'elles ne veut convenir qu’elle part d'un étage aussi bas ; il __ y a toujours assaut entre elles, au sujet du prix
qu’elles mettent à leurs faveurs.
$ 2. — Du sentiment religieux chez les Prostituées.
Il est utile d'examiner aussi ce que les prostituées offrent de particulier sous ie rapport religieux. Par
- exemple, dans l'exercice de leur métier, dans les
sorties qu’elles font avec leurs clients etdansles conversations qu'elles ontavec eux, elles n’épargnent, sur les objets du culte et de la religion, ni les quolibetsni les sarcasmes: mais dans l'isolement, mais dans la prison, iln'en est pas toujours de même. À -Observons-les dans les rues et en état de liberté ; elles ne manqueront pas de faire le signe de la croix, lorsqu'elles rencontreront un enterrement ; elles s’ar-
racheront les rameaux de buis bénit que l’on distri-
bue à Pâques. Une d'elles, étant tombée subitement
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malade dans une maison publique de prostitution, rue de la Mortellerie, réclama les secours d’un prêtre; trois de ses camarades coururentle chercher à l’église: Une autre fille publique, recevant un rendez-vous dans l’église Saint-Sulpice, ne voulut pas l accepter, en alléguant qu’elle était indigne d’entrer dans une: église, et qu’elle avait juré den’y pas mettre les pieds, tant qu’elle ferait son métier.
Dans les infirmeries de la prison Saint-Lazare, où les prostituées se trouvent constamment en grand nombre, si l’une est en danger de mort, elle ne refuse pas les secours religieux ; aucune de ses compagnes ne trouve cela mauvais, et toutes DRE elles en feraient autant. =
Veut-on, dans l’hôpital ou dans la prison, les forcer. d'aller à la chapelle? elles s’y refuserontets’y conduiront mal. Mais, si les portes de cette chapelle sont ouvertes, si l’on y chante des hymnes et des cantiques en français. on les verra toutes y accourir et s’y. comporter d’une manière irréprochable, on dirait presque édifiante, tandis qu’elles ont comme la crainte des chants ‘atins ; à cet égard, j'ai vu des sAoseE qu m'ont beaucoup SUFDFPISS Se
On ma cité dernierement l’ eo. d' une fille de Fe plus basse classe.qui perdit son enfant à la suite d'une longue maladie ; pendant tout le temps que dura cette maladie, la mère ne cessa de faire des neuvaines à la Vierge de Bon-Secours et de placer devant son autel des cierges allumés. Il m'y a pas longtemps qu’une. -prostituée étant morte à son domicile, toutes ses
camarades se cotisèrent pour lui faire, quelques jours après, un superbe service et payer un grand nombre de messes ; la même chose étant arrivée à une autre fille d’une classe moins élevée, ses camarades, vêtues de blanc; la conduisirent à l’église et mirentautour de SOn corps un nombre prodigieux de cierges... Qui le croirait? on à vu une ancienne prostituée, devenue dame de maison, assister tous les dimanches à la. -grand’messe de sa paroisse, tenant à la main un livre
er
D 2 OS PHOSDTUÉES | “AD
d'heures magnifiquement relié ; cette femme écoutait
. attentivement le prône de Saint- Germain- l’'Auxerrois ;
en outre, elle avait dans son alcôve un crucifix, et dans sa chambre une statuette de la Vierge ê plusieurs tableaux de Saints.
Il n’est pas étonnant que l'ignorance dans dite
croupissent les prostituées, amène le fanatisme et la
superstition. Quelques-unes ont fait dire des messes -pour que le service militaire fûtépargné à leur amant ; - d’autres en font dire pour ramener à elles amant (le souteneur) qui à passé à une rivale. La croyance à l'influence néfaste du vendredi est générale chez elles : : Aussi remarque-ton ce jour-là moins d’inscriptions et moins de visites au Dispensaire; toute fille publique qui n’est pas sûre de son état de santé, et qui redoute d’être envoyée à l’hôpital si on la croit . mâlade, ne viendra jamaisse faire visiter un vendredi.
$3.— Les Prostituées, malgré leurs habitudes
et leurs vices, conservent-elles quelque reste de pudeur *?
Si l’on ne juge les prostituées que d’après leur langage et leur tenue en public, on pourrait croire que la pudeur, qui fait le plus bel ornement de la femme, leur-êst devenue un sentiment tout-à-fait étranger ;
mais, si on les examine attentivementet dans des cir-
constances particulières, on trouvera que. les plus grands écarts n’ont päs toujours effacé ce sentiment, . et qu'il en reste chez Gene -unes au moins des vestiges.
‘Si un étranger entre inopinément dans le Dépôt de la Préfecture ou dans les dortoirs de la prison, au . moment où elles s’habillent, on les voit à l'instant se
couvrir ou croiser les bras sur leurs poitrines.Si une d’elles, dépouillée de quelques-uns de ses vêtements
. dans un état d'ivresse, a été conduite au Dépôt, rien - ne pourra là forcer de paraître ainsi déshabillée en partie, . devant le commissaire interrogateur ; elle empruntiera à ses camarades ce qui lui manque, et
toutes s ’empresseront de lui fournir ce qu il [ui faut,
Pourquoi aussi sont-elles plus retenues et se eou-
vrent-elles avec plus de soin devant des femmes lonnètes et des mères de famille que devant des hommes ? D'où peut venir cette attention à l’égard des personnes de leur sexe ?
Il. en est un grand nombre qui rougissent, lorsqu’elles sontobligées de se découvrir devantplusieurs
personnes,et qui, par un mouvement ins'inctif, se cachent alors les yeux; au Dispensaire, elles s’attachent à un médecin particulier; elles ne viennent qu'aux heures où elles sont sûres de le trouver, et manifestent leur mécontentementlorsque, par hasard, il admet avec lui une personne étrangère. J'ai suivi les cours que faisait Michel Cullerier il y à plus de
vingt ans, et je n’ai pas oublié l'impression pro-
fonde que faisaient sur les prostituées l'examen et la démonstration de leursmaladies devant un nombreux auditoire : toutes sans exception, et jusqu'aux plus
éhontées, devenaient cramoisies; elles secachaientet regardaient comme un supplice l’épreuve à laquelle
on les soumettait.
Ce que j'ai rapporté, en parlant de l’opinion qu'elles ont d’elles-mêmes, ne contirme-til pas la conséquence
qui découle naturellement de ee qui précède.t'est-à-
dire que, quels que soient les écarts auxquels la femme puisse s’abandonner, on trouve toujours en elle Ia trace de ces qualités qui, du consentement unanime de tous les hommes, font son plus bel ornement et commandent partout la vénération et le respect?
$ #4 — ‘Tournure d’esprit et caractère des Prostituées.
Il est difficile de se faire une idée de la légèretéet de la mobilité d'esprit qui caractérisent les prostituées :
on ne peut les fixer; rien de plus difficile que de leur
faire suivre un raisonnement, la moindre chose les distrait et les emporte. Ne pourrait-on pas expliquer, par cette disposition de esprit, Pimprévoyance de ces
femmes, Fe peu d'inquiétude que leur procure la pensée du lendemain, et l'indifférence complète où elles paraissent être sur leur sort à venir? Poussant plus loin les conséquences, ne serait-il pas possible attribuer à c2 caractère, et, pour tout dire, à cette altération de l'esprit, leurs fautes et leur inconduite, et par conséquent atténuer beaucoup leur culpabilité aux veux des gens sensés ?
On dirait que ces malheureuses ont un besoin de mouvement et d’agitation qui les empêche de resler
en place, et qui leur rend nécessaires l8 bruit et le
tapage. Ceci se remarque dans la prison, à l'hôpital,
et jusque dans les maisons où sont admises celles
qui, renonçant au vice, font des efforts pour retourner à la vertu; il est impossible de dire jusqu'où va leur loquacité.
Ce besoin de mouvement, cet amour d'indépendance, font qu'elles déménagent sans cesse, passant d'une classe dans une autre ; quelques-unes ne res-
taient pas cinq jours de suite dans la même maison :
si bien que l’administration, pour diminuer cette
manie du changement qui multipliait les écritures et mettait souvent le désordre dans IC service, à dû exi-
ser, par un règlement de police, qu’elles restent au D {
moins vingt-cinq jours dans une position avant de passer dans une autre (fille libre et fille de maison). Cette agitation et cette inconstance ne seraient elles pas le signe dun malaise intérieur et la preuve qu'elles recherchent partout un bonheur qui les fuit?
| $ 5. — De l’habitude qu'ont certaines Prostituées .
de s’imprimer sur le corps des figures et des inscriptions.
. On connaît le goût de nos soldats et de nos marins pour ces figures plus ou moins bizarres qu’ils s’impriment en bleu ou en rouge sur la poitrine et sur les bras ; par suite, on ne sera pas surpris d'apprendre que les filles publiques portent aussi de ces tatouages,
lorsqu'elles sont de la classe à clientèle militaire ou
marine, ou quand elles ont appartenu à cette see:
. Chez les soldats, on remarque ces figures surtout sur les avant-bras;elles sontordinairementdegrandes dimensions et représentent des sujets d’un goût et d’un esprit plus ou moins variés. Il n’en est pas toutà-fait de même chez les prostituées tatouées : presque jamais ces figures ne se trouvent sur les parties de leur corps habituellement découvertes ou qu’elles peuvent découvrir dans les usages de la vie com-
mune; c’est sur le haut du bras, sur le deltoïde, au =. dessous des mamelles et sur toute la poitrine, qu'on …. :les rencontre ordinairement; presque toujours: ce
“sont dès inscriptions d’un prénom suivi de ces mots, ve. Pour la Vie, ou de l’abréviation, P. L. V.; souvent
ces inscriptions sontentre deux petites fleurs où au-
dessous de deux cœurs entrelacés et percès d’une même flèche. En outre, ces noms varient suivant l’âge - -de la fille : prénoms d'hommes presque toujours, chez. les jeunes prostituées, mais le plus ordinairement
prénoms féminins, chez celles d'un certain âge; et
dans ce dernier cas, ils sont constamment tracés dans l’espace qui sépare le pubis du nombril, ce qui ne se voit jamais pour les prénoms masculins. On comprendra plus loin ce que ceci veut dire.
Ces inscriptions nous montrent avec quelle facilité. ces femmes changent d’'amants:; j'en ai vu plus de trente sur le buste d’une femme, à l’infirmerie de la. prison, sans compter celles qu’elle pouvait avoir sur d’autres parties du corps.ll faut ajouter que quelquesunes de ces filles savent effacer leur tatouage, de sorte
qu’en inscrivant un nouvel amant, elles suppriment
le nom de celui qui l’a précédé : elles emploient, pour.
cela, de l’indigo dissous dans de l'acide sulfurique; … =.
avec un pinceau, elles en frottent la partie maculée; .
l’épiderme s’enlève, et avec lui la partie du chorion
sur laquelle avait été fixé le corps étranger colorant ; il ne résulte de l’opération qu’une petite cicatrice, nul-. lement difforme, un peu moins colorée que la peau : qui l’entoure et légèrement fripée. J'ai pu re |
ls pce he quinze de ces cicatrices sur les LU . la gorge et la poitrine d’une fille qui n'avait pas vingt . Cinq ans. « + -(Ge'qu il convient de signaler, c'est que ces inscriptions ne contiennent rien de contraire à la décence. Je n’ai connaissance que d’une exception à cette règle : générale : je Pai trouvée sur un cadayre, qui me servit à des recherches anatomiques ; encore cette inseription était-elle plutôt plaisante et spirituelle que vé- … ritablement obscène. Gette remarque s'applique aussi aux figures et représentations; les médecins de la prison n’en ont jamais vu qu'une seule que l’on püt blâmer. Sous ce rapport encore, les prostituées diffèrent beaucoup des hommes avec qui elles viventet “dont elles ont pris les mœurs etles habitudes.
8 6. — A quoi les Prostituées passent-elles leur temps k . dans l’intervalle de l’exercice de leur métier"?
À Les différentes ee présentent à cet égard des : différences extrêmes ; néanmoins, en n’envisageant
ces filles que dans leur ensemble, on. peut assurer,
sans crainte de se tromper que les neuf dixièmes ne font rien du tout et passent leur temps de répit dans la paresse et l'oisiveté. Celles d’une classe un peu relevée se lèvent tard, vont au bain, boivent, mangent, sautent, ou se couchent norichalamment sur eu lit OU. sur quelque meuble ; dans l'été, elles vont se prome- : net. Les autres restent dans les cabar ets ou à la porte de leur maison, boivent et mangent sans nécessité, comme les premières, et causent avec les mauvais ‘‘sujets qui fréquentent les mauvais lieux.
Celles de la première catégorie (filles de maison), qui savent s'occuper, font des broderies, des modes, des objets de toilette et dés fleurs ; quelques-unes lisent, mais le nombre en est rare; celles qui font de la mu- Sique sontencore moinsnombreuses, mais il en existe cependant. Quelques-unes de la catégorie libre (filles “en carte) exercent des métiers, travaillent dans quel-
ques ateliers ou vendent dans les rues : elles préfè-
rent, en général, cette dernière occupatior£ Je viens de parler des filles, en nombre très limite,
qui s’adonnent à la lecture : on ne sera pas surpris
d'apprendre que ces lectures roulent toujours sur des
histoires et des romans, particulièrement ceux qui
décrivent des scènes tragiques, capables dexciter de
vives émotions ; mais ce qui paraîtra peut être singu-
lier, c’est qu'on n’a jamais rencontré dans leurs mains
de ces livres licencieux et obscènes que les jeunes.
gens recherchent avec tant d'ardeur et qui en corrom=
pent une si grande quantité. Dans l'espace de vingt.
ans, un médecin du Dispensaire n’en a vu qu'une où deux tenant un de ces livres. Qu'est-ce, en effet, que
ces sortes de livres pourraient leur apprendre ?la sa-
tiété ne rend-elle pas fade et monotone ce qui dans toute autre circonstance est un puissant aiguillon ?
Toutes les prostituées, quelles qu’elles soient, aiment beaucoup la danse; elles ont à Paris, aux envi-. rons des barrièresetdans les villages voisins, des bais attitrés où elles vont fréquemment, et où elles ren-
contrentdes gens de leurclasse, et qui, parconséquent, leur conviennent. Elles ont aussi un goût particulier pour les cartes et un jeu bien simple, celui du loto; elles y passent des heures entières, dans les maisons de tolérance; à la prison, c’estieur passe-temps favori.
Paris est, par excellence, le pays des contrastes. Si.
c’est vers le soirque la plupart desfilles en carte exercent leur métier, il en est d’autres qui y consacrent toute la journée ; il s’en trouve même qui ne le font que pendant un certain temps de la journée.Quelques prostituées ayant leur domicile fixe se sont fait une clientele et ne reçoivent que de dix heures du matin
à quatre heures de l’après-midi ; passé ce temps, elles
ferment leur porte et courent toute la soirée, avec leurs amants particuliers, les bals, les théâtres, les cafésconcerts.
Au sujetdecesclicntèles que se fontcertaines filles, il en est de véritablementcurieuses ; une d’elles assu-
rait la Santé de tous ses clients. Pour celaelle ne recevait que®des hommes mariés, qui tous se connaissaient; on n’était admis chez elle que sur la présentation de quelques habitués et avec le consentement de tous les autres, au nombre de quarante à cinquante ; tout homme qui devenait veuf rentrait dans la classe des célibataires, et, d’après les règlements de cette sorte d'association, ne pouvait plus prétendre aux faveurs de la fille ; aussi les mettait elle à un prix fort élevé. On conçoit aisément qu'il faut un certain esprit et un grand savoir-faire pour sortir ainsi du rang et s'élever, malgré tous les obstacles, à une po- Sition tout exceptionnelle ; mais comme, dans toutes les carrières, les hommes de génie sont rares, il en est de même dans le métier de prostituée. Pour deux Ou trois qui surgissent et arrivent au pinacle, combien ne font que de médiocres affaires! combien croupissent dans les derniers rangs et meurent dans La misère et dans la dernière des abjections!