IIS
Le nombre des médecins attachés au Dispensaire avait été fixé par l'arrêté du I" décembre 1873 à vingt, savoir : un médecin en chef, un médecin en chef adjoint, quatorze médecins titulaires et quatre médecins adjoints. Ce nombre a été depuis portéàvingt-quatre, par suite del'augmentation du nombre des médecins adjoints, qui a été porté à neuf. Les médecins titulaires seuls sont rétribués. Les médecins adjoints ne le sont pas, mais collaborent au service avec les titulaires. Les visites ont lieu au Dispensaire les jours non fériés de onze heures et demie du matin à quatre heures du soir; elles sont faites en trois séances de une heure et demie, à chacune desquelles assistent deux médecins; l'un procède à l'examen tandis que l'autre établit la liste de femmes visitées et inscrit le résultat de la visite. L'esamen se fait de la façon suivante :
« La femme entre dans le cabinet de visite et reste seule avec le médecin ; celui-ci procède à l'examen de la face, delà bouche et de la gorge, puis il fait monter la femme sur le fauteuil-lit, inspecte les parties génitales externes, l'anus, le périnée, la peau des cuisses et du \-entre; quand cet examen est resté négatif, il introduit le spéculum et procède à l'examen du col de l'utérus et des parois du vagin.
« Pour un médecin exercé, et auec des femmes habituées à ces manœuvres, un examen complet
se Tait en fort peu de temps et peut être terminé en une minute environ. Souvent le médecin dispose à peine de ce court espace de temps; en effet, le nombre moyen des visites est de 216 par jour, soit 46 par heure, mais les filles étant libres de choisir dans la quinzaine le jour où elles se présentent, la moyenne indiquée subit de larges oscillations, et il est des jours où le médecin dispose de moins d'une minute pour chaque examen, et procède auec une rapidité excessive.
Il Les femmes que le médecin désigne comme malades et comme devant être séquestrées, sont envoyées directement du Dispensaire à l'infirmerie de la prison de Sainl-Lazare. Ces femmes sont, outre celles qui présentent des accidents syphilitiques contagieux (chancres indurés, plaques muqueuses, etc.], celles qui sont atteintes de chancres mons, d'ulcérations du col, de blennorrhagie et, d'une façon générale, de suppuration des organes génitaux,
a On y joint les femmes atteintes de condylômes de l'anus ou des parties génitales, le docteur Clercregardant ces accidents comme presque toujours liés a. des affections vénériennes plus ou moins apparentes. Enfin, les galeuses sont aussi comprises dans la catégorie des femmes à séquestrer (1). «
(1) D' Vibert. Nouveau Bietionnaire de médecine et de chirurgie jiratiques, t. XXXIV, p. 915-916.
OnaANlSATION DD DISPEKSAIHR
Cette description des opérations da Dispeasaire, due à un des plus chauds partisans du système actuel de réglementation de la prostitution, constitue à mon avis la plus forte des critiques, sinon contre celte institution en elle-même, au moins contre sou mode présent de fonctionnement. Elle est du reste absolument conforme à la vérité, et plutôt atténuée.
Le docteur Clerc, qui pendant de longues années a été à la tête de ce service, a encore été plus explicite dans sa déposition devant la Commission spéciale de la police des mœurs :
« Il arrive des moments où les médecins du Dispensaire sont débordés et ne peuvent suffire à examiner attentivement toutes les femmes qui, certains jours, atteignent le chiffre de 400.11 se produit même dans ce cas un fait curieux : c'est que plus on visite de femmes, moins on trouve proportionnellement de malades, parce que certaines particularités échappent toujours à un examen rapide » (I).
11 est juste d'ajouter que le docteur Clerc a constaté en même temps que cette situation s'était notablement améliorée depuis que, sur sa proposition, l'Administration s'est décidée à faire fonctionner simultanément deux médecins aux jours d'encombrement, c'est-à-dire à la lin
(I) PraoÈ3-rerba.ux de la Commission spéciale <!e la police I des mœurs, sénncc du 24 février 1S19, p. ni.
OAilEN DU RSGLEHENT DE LA PR08TlT^mO^
des quinzaines et des mois, en établissant deux meubles d'examen au spéculum, et en laissant venir les ûUes sans aucune fisation de jour.
L'augmentation du nombre des médecins a également eu de bons résultats, mais il n'en ressort pas moins des renseignements particuliers que j'ai pu recueillir, que l'encombrement si fâcheux au point de vue de l'esamen des malades, ne se produise encore â certains jours, et ne rende en partie illusoire la visite imposée aux prostituées.
Aussi l'institution du Dispensaire a-t-elle été l'objet de critiques très vives, et parfois injustes, comme lorsqu'on n'a pas craint d'englober les honorables praticiens chargés de ce service dans les accusations passionnées portées contre le personnel même du bureau des Mœurs. Mais, eu dehors de ces exagérations, il est certain qu'il y a dans celte organisation des vices et des lacunes, qui font qu'elle est loin d'offrir les garanties pour l'hygiène publique qu'on est en droit d'en attendre,
Tout d'abord son vice initial c'est d'être, suivant une énergique et juste expression «l'antichambre de Saint-Lazare ». La promiscuité de ce service avec la Préfecture de police lui supprime une bonne partie de son influence utile au point de vue sanitaire. Le Dispensaire est par lui-même un épouvanlail pour les mallieureuses
ORGANISATION DU DISPENSAIRE
qui, exposées chaque jour à la contagion vénérienne, tremblent d'être considérées non comme malades, mais comme des criminelles soumises à toutes les rigueurs du régime pénitentiaire.
Mais en dehors de celte question, que j'aurai ultérieurement à examiner avec les développements qu'elle comporte, il est d'autres critiques adressées justement au Dispensaire de Paris.
NOUBHE INSUFFISANT DES VISITES. — TaudlS qUO
les QUes de maison sont visitées tous les huit jours, à domicile, par les médecins du Dispensaire, les filles isolées ne sont soumises qu'à une visite par quinzaine. Or, de l'aveu de tous les praticiens autorisés, ce chiffre eHl absolument dérisoire.
a Pour que l'examen des femmes soit réellement efficace, écrit le docteur Martineau, et rende les services qu'on en attend, au point de vue de la prophylaxie des maladies vénériennes, les visites doivent être fréquentes ; il faut qu'elles soient en rapport avec l'incubation des afTections vénériennes, telles que la blennorrhagie, le chancre non infectant, non syphilitique, dont la durée varie de 24 à 48 heures, et rarement dépasse 4à5 jours. L'examen médical de la prostituée patentée devra donc se faire tousles quatrejours, et dans les cas suspects tous les deux jours » [1).
(1) Martineau, l'roslilutii
M. le professeur Alfred Fouraier, dans le projet de réglementation sanitaire qu'il a présenlé en 1879 au Conseil municipal de Paris, demande que toute fille inscrite soit soumise à une visite médicale hebdomadaire à jour fixe (!).
Dans une proposition, soumise à l'examen de la Commission sanitaire municipale, M. le docteur Armand Després s'exprime ainsi : « Les filles inscrites ou en maison seront obligées de se rendre trois fois par semaine dans un hôpital voisin, aux jours et heures de consultation, et devront demander un certificat ou ordonnance de santé à chaque consultation, n
Chiffre des visites auxquelles sont astreinles les prostituées dans la plupart des miles d'Europe oà la prostitution est réglementée :
ViJlei. NombrBdivûiies.
AHona 2 par scinaÎDe.
Amiena 1 —
Anvers 1 tous les jour»,
Arlun 1 par Bemaiau.
flesançou I —
Bordeaux 1 —
Brest 1 —
Charloroi — 1 —
CologQO I —
Dantiïff 1 —
(1) Dceuments relatifs à la polîc? des mœurs, Auj
ORGANISATION DU DISPENSAIRE
Dresde 1 par Bomaine.
„ -, , „ . (1" cla9?e ; 2 par a.
( 2i;cla93e: Iparsema
GaDil 2 par semaine.
Genève 1 tous les H joura,
cènes 2 par semaine ,
Groningue 2 —
Hambourg 3 —
Hanovre i —
La Haye 2
Leipzig i —
Madrid 2 —
Le Mans 2 —
Litge 2 -
LUle 2
Lyon 1 —
Marseille i —
Wiian 2 -
Namur 2 —
Nantes 2 par mois.
Prague...
Rennes.. . .
Toulouse . .
Comme on le voit la visite sanitaire a lieu une fois par semaine dans quatorze villes, et deux fois par semaine dans quinze villes.
Il n'y a qu'à Nantes et à Francfort-sur-le-Meîn, — et encore dans cette dernière ville pourlesproatiluées de première classe seulement, — que la visite aîtlieutouales quinze jours comme àParis.
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122 EXAMEN DU RÈGLEMENT DE IK l'ROSTITUTlON
11 semble bien difficile d'opposer des arguments sérieux aux raisons si Xortes qui militent en faveur des visites fréquentes. Les seuls motifs invoqués par les défenseurs du mode actuel sont îes diflicultés qu'on rencontrerait à obliger les filles soumises à se transporter plus fréquemment à la Préfecture de police. Il est certain que si le Dispensaire devait rester ce qu'il est, il y aurait là un obstacle. Mais si, au lieu d'être un office de police, il redevenait un simple instrument sanitaire, la multiplicité des visites qui semble irréalisable aujourd'hui deviendrait chose facile, alors que ses clientes acquerraient la conviction a qu'il y a pour elles une sécm-ité, une protection de leur métier, et surtout que la prison n'en sera pas la conséquence (I). »
C'est là, en effet, que gît le principal motif de la résistance ou de la répugnance des filles publiques à se rendre aux convocations du Dispensaire de salubrité, et cette difficulté ne sera levée que du jour où ces femmes seront considérées et traitées, non comme des coupables soumises à l'arbitraire policier, mais commes des malades auxquelles sont dus les secours que réclame leur état. C'est l'opinion de l'éminent spécialiste dont nous aurons encore maintes fois à citer au cours de ce rapport la haute autorité (2). C'est celle de
rDÏBPENSAmii
^ tous les hommes de bonne foi et de bon sens. Aussi bien eoDvient-il de ne pas embarrasser [ cette question ai simple et si précise de consi- I dérations dictées par une sentimentalité, peut- I être très louable au point de vue de la morale ■ dite religieuse, mais à coup sûr très dangereuse !i celui de l'hygiène publique, ainsi que l'ont fait certains écrivains qui se sont occupés de cette question, et principalement les membres de la Fédération continentale. Ainsi que le fait obser- Tei'M. Sabatier, a lu pudeur des filles publiques est exposée chaque jour à des inquisitions beaucoup plus pénibles et bien moins justifiables; lieur corps appartient aux regards et aux caprices ■lObacènes de tous, et l'inspection du médecin ne («aurait être regardée comme un outrage, qui ï Tend impossible le relèvement » (I).
L'insuffisance de fréquence des visites sanil-taires est un des plus graves reproches qu'on ■puisse faire au règlement actuel de la prostitution wt Paris. De ce côté encore l'organisation du Dis- Ipensaire ne répond que très mal aux besoins de l la santé publique.
J'ai un peu plus haut signalé la presque impossibilité pour les médecins attachés à ce ser-
- Doeujiienls relatifs à la police des mœurs, Aoneie n* 3.
(t) Rapport présenté par M. Sabatier à la conférence Mo!é-
^ocquETlIle. Documents re'atifs à ta police des bmeum, anneic
vice de procéder à un examen complet des filles soumises dans le temps qui leur est réservé, spécialement ans jours d'aCluence exceptionnelle de la fin de chaque quinzaine. Qui pourrait admettre que dans une visite qui dure parfois moins d'une minute, il n'arrive pas, même aux praliciens les plus exercés, de ne pas apercevoir certains accidents, comme le chancre induré, qui dans certains cas n'est que a la plus imperceptible des érosions « ou la blenuorrhngie dont « il est souvent malaisé de reconnaître l'existence chez la femme ?n [I).
Je ne parle même pas de ce qu'on appelait autrefois la pclile visîle, dont M. le professeur Fournier demande ajuste titre l'abolition et qui, d'après ce que nous assurent les médecins du Dispensaire, ne se pratique plus.
Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à certains renseignements dont je n'ai pu contrôler l'exactitude, je signalerai l'opinion répandue, même chez quelques membres du corps médical, que certaines filles qui rendent des seruices à la police peuvent être parfois dispensées de la visite, et n'en ont pas moins leurs cartes en règle. Le fait a été affirmé en 1879, devant la Commission spéciale du Conseil municipal, par d'anciens agents du service des Mœurs, et j'en ai ç lu Cha-
ORGANISATION DU DISPENSAIRE
reçu moi-niême, tout récemment, la confirmation. De plus, les précautions en vue d'éviter la contagion par les instruments dont se servent les médecins sont pour ainsi dire nulles. II n'y a même pas d'eau pour les nettoyer.
Mode de kouination des médecins nu dispensaire. — De Tavis même du docteur Clerc " le mode actuel de nomination des médecins est défectueux. L'Administration appelle indistiactement à ces fonctions toutes les personnes munies d'un diplôme. Tous les médecins n'ont pas, cependant, les mêmes aptitudes. Il serait donc k désirer qu'on établit un concours sur titres, et qu'on ne choisit autant que possible que d'anciens internes de Saint-Lazare ou des hôpitaux de Lourcine, du Midi et de Saint-Louis (1) ».
Le sentiment du docteur Martineau, sur cette
question du mode de nomination du personnel
médical du Dispensaire, pour être exprimé dans
mes volontairement mesurés, n'en est
que davantage à retenir :
n II ne m'appartient pas, écrit Martineau, de critiquer une nomination qui a toujours donné de bons résultats; je dirai, toutefois, qu'il serait préférable d'instituer un concours spécial, dont les matières porteraient sur l'étude des maladies
(1) Commiaïion de la polioe des mœurs. Procèa-verlial de lia séance du 24 février 1379, p. 5i.
120 EXAMEN DU RÈGLEMENT HE r,A PROSTITCTION
vénâriennes, élude, ne l'oublions pas, des plus dilliciles et des plus complexes, et qui, par cela même, nécessite des travaux assidus dans les hôpitaux spéciaux affectés à ces maladies (I). »
On ne saurait mieux dire, ni faire uoe plus sérieuse critique du règlement qui conférait au Préfet de police le droit de choisir les médecins du Dispensaire, même parmi le praticiens les moins hien préparés par leurs études antérieures à celte difficile et délicate mission. De ce côté encore, les garanties offertes pai- l'organisation du Dispensaire étaient tout au moins insuffisantes, et il a fallu un singulier optimisme pour répondre par ce simple monosyllabe : n Oui « à cette question que la commission sanitaire municipale avait cru devoir poser : e L'organisation actuelle du Dispensaire paraît-elle suffisante à M. le Préfet de police? (2) »
Le successeur de M. Gragnon a, du reste, reconnu le bien fondé des réclamations unanimes des spécialistes les plus éminenis, contre le mode de nomination des médecins du Dispensaire de salubrité. Par un arrêté du l'^marsISaS, M. Léon Bourgeois a substitué le concours au choix pour la désignation à ces emplois.
Les conditions stipulées dans cet arrêté pour
(1) Martineau, Prostitution elaudesline. 1885, Paris p. 191.
(2) Quutionnaire adressé au Préfet de police. 15* ques-
ORGANfSATlON DU BIBPENSAIRE iTi
les candidats aux postes vacants dans ce service sont les suivantes :
In Être Français et âgé au moins de 3fi ans ;
2" AïOir été fldrais à concourir ;
30 Avoir subi avec succès les épreuves du concours, qui conaistent cd : une é[}rcuïe de titres scientilîques et hospitaliers ; une épreuve écrite de deui heures sur un sujet relatif aux affections vénériennes et à la gyaéco- Idgie ; deux épreuves urales de diagnoslic de dix minutes chacune, après dix minutes de préparation.
I,e jury du eoacours est nommé par le Préfet de police sur la présentation du dojen de la Facul té de médecine. Il est choisi parmi les membres des corps scientiSquea suivants: les membres de l'Académie de médecine, les professeurs et professeurs agrégés de la Faculté de médecine, les médecins, les cliirurgien:j et accoucteurs des hôpitaux, les médecins titulaires de Saint-Lazare.
Le jury se compose de cinq membres et d'un suppléant. Le président est désigné par l'arrêté de nominaUoo.
Le même arrêté fixe à 65 ans l'âge auquel les médecins du Dispensaire devront cesser leurs fonctioDS.
Cet arrêté constitue évidemment un progrès 8ur l'état de choses antérieur, et réalise une partie des garanties réclamées par les savants praticiens dont nous avons cité l'opinion. Mais il est insuffisant pour remédier à la mauvaise organisation du Dispensaire de salubrité qui, par la main mise des bureaux de la Préfecture de police, sous la direction desquels il est placé, a été
vicié dès son origine. Celle inslituLion, au lieu d'être seulonient l'arbitre des mesures saailaires à imposer aus prostituées, est devenue fatalement un instrument de répression et de recherches absolument étrangères à son objet inilial. La périodicité, la réglementation des visites ont été établies, non dans un intérêt hygiénique, mais pour la plus grande commodité du service administratif des Mœuis. Tout est à réformer de ce côté, et la substilulion du concours à la nomination directe, pour le choix des médecins du Dispensaire, pour être une première satisfaction donnée aux unanimes critiques de ceux qui ont é[udié de près cette délicate question, ne saurait remédier aux vices d'une institution reconnue insufflsanle et inapte a sauvegarder la santé publique.