‹ La prostitution à ParisChapitre 21 sur 64 · III. — Saint-Lïzare · texte numérisé non relu

III. — Saint-Lïzare

ic La sanction de la visite médicale et de l'instilution du Dispensaire, a écrit M. le docteur RoUet, réside dans l'hospitalisation des vénériens. »

Examinons comment la Préfecture de police observe cette règle posée par le savant professeur lyonnais. Je ne peux mieux faire ici que citer l'éloquent tableau qu'a tracé M. le docteur Alfred Fournier :

SAIM-LAZARE

«Une fille est reconnue malade au Dispensaire. Lemômej'ouf elle est conduite à Saint-Lazare, et conduite comment? Dans une voiture cellulaire, dans rignoble voiture connue du nom trivial que l'on sait, qui sert de véhicule aux prâvenus, aux voleurs, aux assassins, et qui, par elle seule, est un stigmate d'infamie. Or, pourquoi une voiture cellulaire ? Pourquoi cette première humiliation imposée à une fille malade? A quel but, à quel intérêt pratique cela peut-il répondre î

■B Suivons maintenant cette même malade. Où la conduit la voiture en question ? A Saint-Laiare, Or, qu'est-ce que Saint-Lazare? Une agglomération confuse de prévenues, de coupables, de criminelles à divers dégrés... et de malades! Ainsi, cette femme malade, simplement malade, à qui la société n'a (pour l'instant, du moinsj, d'autre délit â reprocher que celui d'une affection contagieuse, cette femme, dis-je, va franchir le même seuil, va passer sous la même porte, va être confinée dans les miîmes murs que les prévenues, les voleuses, les criminelles ! C'est là une confusion qui révolte le hon sens et l'équité (1). Mais, disent les casuistes, cette confusion n'existe pas en réalité, car il y a dans Saint- Lazare plusieurs « quartiers s et cette femme

(i) Depuis uQ an, la Préfecture de police fait transférer S.

la prison de OouUens toutes lea femmes condamaËes à des

RicB*RD. — Li Prostitution.

malade aura son quartier spécial qui la distinguera de ses voisines. Qu'importe, répond le bon sens ; même avec plusieurs quartiers, il n'y a qu'un Saint-Lazare, il n'y a qu'un êcriteau sm' la porte, et cet dciiteau stigmatise d'iafamie toutes celles qui passent au-dessous, quels que soient d'ailleurs les quartiers qui les reçoivent. Qu'elles soient ici ou là, l'opinion publique n'y regarde pas de si préa et ne s'arrête pas à des délimitations administrative?. Pourquoi donc cette inique, cette abominable promiscuité ? »

tt Toute chose, toute institution a sa logique ; une prison a la sienne aussi. Pour être ce qu'elle doit être, une prison comporte un certain ensemble de dispositions matérielles, de règlements, de discipline, de mesures coercitives, etc., qui l'approprient à sa destination. A ce titre elle doit être absolument différente d'un hôpital, cela va de soi. Or, c'est dans une prison que vous introduisez une malade; est-il donc possible qiio

peines variant de Jcuï mois h va an, au lieu i]e maintenir ces déteDuea A. Saint-Lazare.

Les femmes conJamaées A. des peines inférieures A deux mois Beroiit prochainement (ranaférées ù la maisou ilc correction de Nanlerre (qnarliiT CElliikiîiL'].

Mais la promiacuité si JualemeuE Qétrie par M. le docteur Alfred Fournier existe toujours pour les pré veuu es, et, tondis qua le miuiatére de t'InLërieur semble diapusé a la faire cesser, la Préfecture de police, par aes objections au projet tendant a maiuteuir au Dépût toutea les prévenues, montra combien elle est un obstacle au moindre progrés,

SAINT-UZARE tâl

celte malade trouve là ce qui lui convieul ? Qui jamais a songé à assimiler un hôpital à une prison? C'est faire injure au bon sens que de rapprocher des choses si dissemblables; eh bien, cetle injure au bon sens, Saint-Lazare nous en offre un exemple accompli (I). b

Ce véhément réquisitoire, inspiré à l'illustre sypiiyliographe par celte absurdité qui consiste à traiter en criminelles de pauvres malades, est l'expression du sentiment que doit inspirer à tout homme juste et doué de quelque sens commun, le moyen imaginé par le service des Mœurs pour « hospitaliser» les filles publiques atteintes d'affections vénériennes. L'existence de la prisonhôpital qu'on nomnie Saint-Lazare, est un attentat permanent au bon sens et àrbunianilé.Ou peut ajouter qu'elle constitue le plus grave danger que puisse courir la santé publique, car il semble que tout y ait été accumulé comme à plaisir pour créer un épouvantai], dont la seule idée détermine les fllles qui fout le commerce de leur corps

se soustraire à la surveillance sanitaire dont elles sont l'objet.

Ce n'est pas m'éloigner de mon sujet que d'examiner avec quelque détail le régime auquel sont soumises dans cet établissement et

(IJ Oocuments relatifs à la police ilcs miEurs. Projet de iTéglemeatatiou ilu docteur Alfrud Fouruiur. Auuexe u' 3, f *. B et 7.

132 EX'LMBN DU REGLESEHT DE LÀ PROSTITDTIOM

les tilles malades, et celles envoyées en panî-

tiOQ.

Pour ces dernières, il suffit de se reporter au règlement du 29 novembre 1875, pour constater que la situation qui leur est faite est bien moins lolérable encore que celle des condamnées pour vol ou autres délits qualifiés, détenues à Saint- Laziire.

C'est à la deuxième section que sont enfermées a les filles soumises punies et malades, les filles insoumises malades, les filles insoumises détenues en hospilalité ou détenues par mesures administratives. »

Cette énumération prouve tout d'abord combien est exact le reproche fait à la prison de Saint-Lazare, de créer la plus déplorable promiscuité entre des filles, complètement corrompues comme les vieilles filles soumises, et des femmes ou mûme des jeunes filles qu'il serait possible de ramener au bien, et qui n'ont à se reprocber que d'avoir été contaminées, par suite de circonstances dont souvent elles ne sont que très incomplètement responsables, étant donné l'état sm'ial actuel.

Bon nombre de ces malheureuses sont très jeunes. Si l'on ne tient compte que des insoumises envoyées à Saint-Lazare pendant les années 1893 à 1888, années pour lesquelles nous avons pu oblenir des renseignements statistiques de la

SilNT-UZARE 133

Préfecluic de police (1), nous voyous que le nombre des ûUes mineures détenues dans celle prison a a été pour celles envoyées à l'infirmerie de 491, 485, 496, 319, 327 et 224, et pour celles envoyées eu punition de 219, 277, 120, 82, 50 et 60,

Dans un rapport préseiUii en 1830 au congrès de Londres par Mi"° Caroline de Barrau, qui s'est consacrée si noblement à l'Œuvre des libérées de Saint-Lazare, noua trouvons des renseignements qui complètent et contirment les nôtres.

a Pendant l'aonée IH82, sur 9,200 femmes incarcérées à Saint-Lazare, il y eut à la deuxième section, exclusivement, 4,077 filles ; de ce nombre, 1,198 avaient de IG à 30 ans; 1,603 avaient de 20 à 25 ans.

» En 1883, sur 8,760 femme ariêlées, il y eut plus de 4,000 filles à la deuxième section, dont 1,201 de 16 à 20 ans et 1,617 de 20 à 25 ans.

» En 1884, sur 8,700 femmes qui entrèrent à Baint Lazare, ii y eut 4,200 filles à la deuxième section : 918 avaient de 16 à 20 ans, 1,639 de 20 à 25 ans. »

U est vrai que M. le Préfet de police ajoute que a les iusoutnises ne sont pas envoyées en punition, mais à la troisième section à litre

(ij Qusstio:

e {3- question).

d'hospitalité o • mais c'est là une affirmation contraire à la réalité et qui repose sur une simple argutie de langage.

La 3e section reçoit en effet un certain nombre d'insoumises, mais seulement celles au-desi^ous de seize ans. Le règlement est formel à cet égard.

a La 3° section, y est-il dit, renferme : les enfants prévenues, âgées de moins de seize ans; celles acquittées par les Lribuûaux et soumises à la correction en vertu de l'art. 66; celles condamnées par application des art, 67 et 69, jusqu'au moment de leur transfèrement dans les maisons de correction, n

Est-il nécessaire d'insister sur le danger qu'il y a de jeter au milieu de cette population, plus ou moins viciées, les jeunes prostituées qui ailendentle résultat des démarches fuites près de leurs parents, pour les amener à les reprendre près d'eus? La question est évidemment toute d'ordre moral, mais je crois néanmoins devoir appeler sur ce point ratlenlioii.

En tous les cas, les mineures de seize à vingt ans sont confondues à la 2" section avec les filles soumises, au grand détriment de leur guérison morale. Nous verrons plus tard qu'il en est de même à l'infirmerie. Toutes sont astreintes au travail en commun, et cela pendant une journée qui, suivant le règlement « ne peut excéder onze

SAIfiT-LAZARE

heures u, mais qui alteiot toujours ce chiffre, même pour les enfants de la correction. Toutes sont soumises aux niâmes obligations que les voleuses de profession ; port du costume pénitentiaire, sileoce absolu pendant le travail, peines disciplinaires absolument draconiennes, allant depuis la mise au pain sec et à l'eau, jusqu'à la mise au cachot avec le pain sec et la camisole de force.

La pistole, qui est accordée h certaines catégories de détenues, est interdite aux iilles soumises.

Le régime alimentaire est tout ce qu'il y a de plus dépressif : deux fois par jour une bouillie de légumes frais ou secs, servie à peu près froide. De l'eau pour boisson, â moins que la fille n'ait assez d'argent ])Our se payer à la cantine un décilitre de vin. Deux petits morceaux de bœuf bouilli par semaine,

L'hygiène est déplorable. J'ai vu les grandes pièces carrelées où sont entassées pêle-mêle soumises et insoumises, n'ayant pas même le nécessaire pour accomplir les soins de propreté indispensables aux femmes. Les dortoirs ne sont jamais chauffés, même par les plus grands froids de l'hiver.

Les ateliers situés au rez-de-chaussée sont presque tous d'une humidité inouïe, mais l'entrepreneur est tenu de les chauffer en hiver.

13(t EXAIIEN DU RÈGLEMENT DE LA PliOâTITUTlON

Jusque-là, c'est le régime pur et simple de la prison. Mais, de renseignements que nous avons pu recueillir et contrôler par des dépositions qui émanent de sources non suspectes, il résulte que dans la pratique ce régime est rendu encore plus dur pour les prostituées que pour les autres détenues. Les sœurs chargées de la surveillance générale de la prison, animées d'un senlimenl bien catholique, ne perdent aucune occasion pour les maltraiter et les priver des menues faveurs accordées aux autres pensionnaires de Saint-Lazare.

Les filles en carte, frappées pour avoir été en relard pour leurs visites, ou pour d'autres contraventions aux règlements de police, n'ont point droit nu parloir de faveur, qui est accordé aus voleuses. Elles ne peuvent recevoir du dehors aucuns aliments, et sont forcées de se contenter de la cantine, au grand profit du cantinier. Il leur est défendu, même dans les heures de récréation, de tricoter ou de travailler pour elles. Enfin, elles ne peuvent recevoir du dehors du linge, et se voient appliquer, môme aux époques spéciales, le règlement de Mazas. qui accorde aux détenus une seule chemise par semaine.

Aussi, bon nombre de ces malheureuses sontelles portées à s'accuser volontairement de vols de minime importance, pour être envoyées h la

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