‹ La prostitution clandestine à ParisChapitre 10 sur 131 · DÉPENSES · texte numérisé non relu

DÉPENSES

Nourriture par an . . .

Loyer

Vètem. robes, chap.

Linge

Chaus. (3 p. souliers)..

Chauffage, éclairage.

Blanchissage

Petits frais

Ensemble

511 fr.

Ce budget est en déficit de 397 francs.

Une troisième ouvrière dont le gain annuel est de 821 fr. 75. a une somme de dépenses de 856 fr. 60, c'est-à-dire un déficit de 34 fr. 85. Comme ses camarades de la même catégorie, elle gagnait 3 francs par jour.

Voici une ouvrière chemisière qui gagne 2 francs par jour; lorsqu'il n'y a pas de chômage, le gain annuel est de 600 francs. Elle établit son budget de la façon suivante :

Dispenses

Report . .

Loyer

160 fr.

4 mouchoirs . .

2 robes à lOfr.

Draps (par an).

1 confection . .

4 serviettes . . .

4 p. de chauss.

Eclairage

2 chapeaux. . .

Chauffage ....

3 chemises . . .

Etr. concierge.

3 paires de bas.

2 pet. tabliers.

2 camisoles. . .

1 jupon

A reporter. 231 fr. Ensemble.. 271 fr.

328 fr. 50 de nourriture + 271 fr.

Nourriture 0fr.90p.jour Soit 328 fr. 50 p. an.

Par jour :

l livre de pain. 0 fr. 20 Le malin, lait. . 0 10 Amidi, côtelette 0 25

Vin 0 10

Charbon 0 05

Légumes 0 10

Beurre 0 10

Ensemble.. 0 fr. 90

: 599 fr. 50

C'est donc, cette fois, un budget en équilibre, mais que de privations !

Voici enfin un dernier budget dresse par une petite ouvrière en confections, qui gagne 1 fr. 25 par jour, ce qui fait 375 francs par

an. Ce budget a été équilibré au prix d'efforts extraordinaires et en mangeant juste pour ne pas mourir de faim !

Loyer par an

Une robe à 5 francs . .

Un fichu à 2 francs . .

2 paires de bas

2 paires de souliers.

2 chemises

1 camisole

2 mouchoirs

2 serviettes

Éclairage par an

Ensemble :

100 fr.

Il reste 250 francs de nourriture par an.

La nourriture par jour sera de 0 fr . 65.

Le matin, lait Ofr.05

Pain pour la journée ... 0 20

A midi, boudin 0 10

Pommes de terre frites. 0 05

Fromage 0 10

Le soir, une saucisse. . . 0 10 Pommes de terre frites. 0 05

Ensemble :

N'y a-t-il pas de quoi être péniblement ému à la lecture de semblables budgets et en constatant de pareilles misères? Combien paraissent justes les réflexions de M. Charles Benoist lorsqu'il dit: « Et le budget est en équilibre, oui certes, en équilibre ! mais vienne l'hiver, c'est le froid; le chômage», c'est la faim; la maladie, c'est la mort. Voilà tout de même à quoi se résignent les saintes, celles qui savent se résigner. Les autres, celles qui ne se résignent pas, ne font que choisir une autre misère. Cette autre misère, c'est vla série d'aventures et de chutes dont la première est le concubinage, et la prostitution la dernière ou l'avant-dernière (la série, parfois, ne s'arrête qu'au crime) et qui, comme une route honteuse et douloureuse, a pour première étape quelque hôtel meublé et pour dernier gite l'hôpital, à moins que ce ne soit la prison. »

Cette triste perspective qui attend beaucoup d'ouvrières s'explique par le manque de travail et par la misère, qui en est la conséquence, lorsque personne ne vient à leur aide. Il faut donc que quelqu'un vienne au secours de l'ouvrière sans travail et ce quelqu'un n'étant pas un mari sera nécessairement un amant. Une liaison formée, dans ces conditions, peut avoir une certaine durée, mais combien, le plus souvent, elle est précaire! Si ce premier amant disparait, elle devra en prendre un autre, puis un troisième, puisque l'amant nra été cherché que pour fournir quelques subsides indispensables. Ne pouvant pas faire des économies, il arrive un moment où l'ouvrière seule et sans ressources est bien forcée de se livrer à la prostitution, pour trouver quelque argent qui lui permette de ne

pas mourir do faim. Dans l'examen que nous avons fait de la situation de l'ouvrière vivant uniquement de son travail, nous avons supposé que cette ouvrière était sans famille pouvant venir à son aide. Les ouvrières qui se trouvent dans de pareilles conditions sont nombreuses: quelques-unes sont orphelines de père et de mère; d'autres ont perdu seulement leur mère. Dans l'ensemble des jeunes insoumises reconnues malades pendant la période de 1878 à 1887, nous avons trouvé 692 orphelines; il y avait, en outre, YMi jeunes filles qui avaient perdu leur mère.

Nous examinerons plus loin les causes de la prostitution trouvées dans la situation spéciale de certaines familles: mais, pour le moment, nous devions prouver, par des chiffres, que les ouvrières isolées, n'ayant pour vivre que le gain de leur journée, sont nombreuses. Pour celles-là, il est douloureux de le constater, la prostitution s'explique et s'excuse, jusqu'à un certain point. Autant celles qui ont une famille sont coupables de se livrer à la prostitution, autant sont à plaindre celles qui cherchent dans la vente de leur corps un moyen d'augmenter les ressources insuffisantes fournies par un labeur quotidien. Cette situation rend compréhensible la réflexion de beaucoup des insoumises interrogées par nous sur le motif qui les avait poussées à la prostitution : « Mon travail n'étant pas suffisant pour faire face à mes dépenses, j'ai bien été forcée de gagner ma vie autrement. »

Les deux exemples qui suivent montrent ce que peuvent l'abandon ou la misère, au point de vue de la prostitution.

Le 4 décembre 1878, la nommée M... Kl vire, âgée de vingt et un ans, née à Milan (Italie), se présente à la Préfecture de police pour être inscrite sur les registres de la prostitution, afin d'entrer dans une maison de tolérance. L'examen médical avant démontré que cette jeune fille n'était pas déflorée, elle fut signalée par une note spéciale à l'administration. On insiste pour qu'elle ne donne pas suite à sa détermination, en lui faisant comprendre toute la tristesse de la vie quelle veut embrasser. Les observations restent sans effet et M... qui était majeure, paraissant bien décidée à vivre de la prostitution, on ajourne l'inscription en décidant qu'elle passerait devant la Commission d'inscription. Ce répit fait réfléchir la jeune fille qui. rentrant en elle-même, modifie insensiblement ses dispositions et n'hésite plus à raconter son histoire. Kilo avait perdu sa

mère depuis quelques années et \ivait avec son père en Italie; mais à la mort de celui-ci, survenue récemment, elle a quitté Milan pour venir travailler à Paris, comme couturière. Elle est à Paris depuis vingt-deux jours, sans avoir pu, malgré de nombreuses démarches, obtenir du travail ; après avoir épuisé le peu d'argent qu'elle possédait, se trouvant sans ressources et ne voulant pas mourir de faim, (die avait écouté des conseils qui lui avaient été donnés et avait pris la résolution d'entrer dans une maison publique pour vivre de la prostitution. Cette pauvre fille, bien digne d'intérêt, ne fut pas inscrite. La Préfecture de police fit connaître cette situation spéciale au Consulat d'Italie, qui se chargea de la rapatrier et de la renvoyer auprès des parents qui lui restaient.

Dans l'autre cas, très récent, il s'agit de T... Emilie, âgée de seize ans et demi, née à Paris, qui est orpheline. Elle a une sœur, mariée4 à un ouvrier, chez laquelle elle a habité pendant quelque temps et à qui elle remettait le peu qu'elle gagnait, comme apprentie chapelière, c'est-à-dire 1 fr. 50 par jour. Le beau-frère trouvant que la présence de cette jeune fille chez lui augmentait les charges du ménage, lui fit comprendre qu'il ne pouvait la garder plus longtemps et qu'elle devait chercher une place. Elle quitte le domicile de sa sœur, fort triste, la bourse à peu près vide, ne sachant où aller se loger, ignorant où elle trouverait les ressources nécessaires pour se nourrir. Après quelques tentatives infructueuses pour avoir une place, elle fait la rencontre d'un monsieur qui lui offre 20 francs si elle consent à l'accompagner dans un hôtel. L'offre lui paraissant tentante, après une légère hésitation, elle accepte la proposition qui lui est faite et bien qu'elle fût encore vierge, elle se livre à cet inconnu qui lui donne des ressources pour plusieurs jours. Elle n'avait jamais vu de pièce de 20 francs; aussi cette pièce d'or qu'elle touchait pour la première fois lui semblait-elle constituer une petite fortune; elle s'empresse de louer un petit cabinet meublé dans un garni de la rue Royer-Collard, et vit pendant quelque temps avec ce qui lui reste de sa pièce d'or. Quelques jours après, elle s'en va, de nouveau, à la recherche d'une pièce de 20 francs; mais, cette fois, elle éprouve une grande déception, la générosité du client n'allant pas au-dessus d'une pièce de o francs en argent. Sa troisième tentative à la recherche d'un louis d'or est encore plus malheureuse que la seconde, puisqu'elle

est arrêtée par les agents du service des mœurs au moment où elle conduisait un amateur dans un hôtel. Dirigée sur le commissariat de police du quartier, puis emmenée à la Préfecture de police, elle passe au dispensaire de salubrité le 8 mars 1894.

L'abandon par sa famille de cette malheureuse petite fille, qui était sans ressources, n'explique-t-il pas suffisamment qu'elle soit tombée dans la prostitution et qu'elle n'ait pas repoussé les propositions d'un homme qui lui offrait de l'argent et lui permettait ainsi de trouver, pour quelques jours, le coucher et le vivre ?

Causes de la prostitution tenant à la situation particulière de la famille. — La jeune fille qui vit dans un milieu honnête, qui n'a sous les yeux que l'exemple du travail régulier et de la moralité la plus grande, a toutes les chances de rester vertueuse, à moins de circonstances-extraordinaires. Si on vit dans une famille d'honnêtes gens, on s'imprègne du milieu dans lequel on est élevé ; on a le sentiment de la pudeur et de la dignité personnelle. La mère de famille, jalouse d'inculquer de bons sentiments à ses enfants, saura éloigner de sa fille les causes de dépravation que l'on rencontre si souvent dans les grandes villes ; elle s'appliquera, avec la plus grande sollicitude, à la préserver des camaraderies suspectes qui deviennent, presque toujours, des camaraderies dangereuses. La jeune fille élevée dans un milieu sain, par une more prudente, tendre et dévouée, retrouvera au fond de son cœur le souvenir des leçons reçues dans ses jeunes années, si elle a le malheur, plus tard, d'avoir une conduite vicieuse. H est bien rare qu'on ne trouve pas le moyen de ramener au bien les jeunes filles qui ont eu une mère s'occupant de leur enfance; le souvenir de la tendresse et de l'honnêteté maternelle imprime sur la jeune fille un cachet spécial qui ne s'efface pas facilement. On s'assimile involontairement les idées et les façons d'agir du milieu dans lequel on vit. Une jeune fille vertueuse peut subir l'influence délétère d'un milieu malsain et oublier les leçons de stricte honnêteté qu'elle a reçues autrefois ; mais le souvenir qui lui en reste la ramène souvent au devoir.

C'est dans la famille qu'on puise les idées d'honnêteté et de moralité, de même qu'on y trouve hélas, les germes d'une vie de désordre.

On a malheureusement à constater trop souvent combien l'édu-

cation morale a fait défaut chez les jeunes filles qui ont roulé dans la prostitution clandestine*. Nous avons dit plus haut que nous avions trouvé 692 orphelines parmi les insoumises malades. Celles-là n'avaient pas eu pour les sauvegarder la tendresse d'une mère ou la sollicitude d'un père, soucieux de l'avenir de son enfant. Confiées à des parents, plus ou moins affectueux, elles ont été libres de courir à l'aventure, sans qu'on s'occupât autrement de leur éducation intellectuelle et morale. Ces jeunes tilles abandonnées à ellesmêmes deviennent des vagabondes, pour passer progressivement de la mendicité à la prostitution. Dans bien des cas les jeunes lilles ont perdu leur père ou leur mère : leur situation dans la famille devient souvent difficile. Parmi ces jeunes lilles. il y en a 811 qui avaient perdu leur père; 174 avaient eu un père inconnu ou disparu ; 450 étaient orphelines du coté de leur mère, qui était morte dans les premières années de leur existence. .

Si le père est veuf, et si le travail le tient en dehors de chez lui, il confie souvent ses enfants à des voisines qui, sous une apparence honnête, ont quelquefois des instincts plus ou moins pervers et qui leur donnent les conseils les plus mauvais ou les exemples détestables d'une vie d'immoralité. Combien de jeunes filles ont été poussées à la prostitution par des femmes auxquelles on avait cru pouvoir les confier! L'énuinération en serait longue; mais un seul fait suffit pour montrer la perversité de certaines femmes. Le père, qui est \euf, habite la banlieue de Paris et va travailler tous les jours dans Paris. Pendant son absence il confie sa fille, âgée de treize ans et demi à une voisine ; celle-ci livre cette enfant à un jeune homme de vingt-trois ans moyennant une rémunération convenue. Ce marché honteux est le point de départ d'une existence vouée à la prostitution et nous rctrouwms cette jeune fille, à l'âge de seize ans, au dispensaire de salubrité ; elle est malade4 et elle reconnaît qu'elle se livre à la prostitution depuis qu'elle a été déflorée, c'està-dire depuis deux ans et demi. Nous avons trouvé 49 jeunes filles dont les pères étaient veufs, mais remariés; dans sept autres cas ils vivaient en concubinage.

Sur 811 femmes veuves, nous en avons trouvé 119 qui s'étaient remariées et 50 qui vivaient en concubinage. Dans les cas de remariage, comme dans les cas de concubinage, l'existence de la jeune fille subira un contre-coup funeste.

Lorsque le père est remarié, la marâtre n'est pas toujours tendre pour l'enfant de son mari. La pauvre fille, souvent rudoyée, accablée de besogne, mal nourrie, quelquefois battue, se lasse insensiblement de la situation qui lui est faite ; elle quitte le toit paternel pour chercher ailleurs plus de tendresse ; mais, trop souvent, elle est réduite, manquant de ressources, à se livrer à la prostitution. Si le père vit en concubinage, il arrivera, presque toujours, que sa maitresse sera encore plus mauvaise pour la jeune fille qu'une marâtre ; le séjour à la maison paternelle devient intolérable et, pour échapper aux mauvais traitements, la jeune tille disparait: elle devient une recrue de la prostitution clandestine.

Si la mère est remariée ou si elle, vit en concubinage, la situalion de la jeune fille est encore plus triste. Bien souvent le mari ou l'amant de la mère sollicite les faveurs de la jeune fille: elle est l'objet d'obsessions constantes ou de sévices lorsqu'elle repousse les avances qui lui sont faites; elle est témoin des discussions violentes qui se produisent entre sa mère et le nouveau mari ou l'amant et. lorsque la réconciliation se fait, elle» assiste* à des scènes d'un réalisme cynique, peu propres à élever ses sentiments : progressivement son esprit se pervertit, elle perd toute notion de pudeur et d'honnêteté : elle quitte sans regret le domicile maternel et se lance dans la prostitution clandestine.

Il n'y a pas que ces ménages qui soient pour la jeune fille une cause de tristesse et de perversion morale. Il y a des ménages, réguliers en apparence, qui fournissent à la jeune fille des exemples de grande immoralité. Dans bien des cas, le père de famille, qui est un paresseux et un ivrogne, travaille irrégulièrement et ne fournil aucune ressource à la mère de famille; celle-ci travaille, mais son travail est insuffisant : elle se fatigue des coups qu'elle reçoit et de la misère qu'elle endure, et après une discussion plus violente que d'habitude, elle quitte le mari en emmenant son enfant; maille travail de la femme est insuffisant pour élever sa tille, elle se décide à vivre en concubinage. Exemple déplorable donné à un enfant ! Quand la mère a l'énergie voulue pour rester quand même avec son mari, la jeune fille est bien souvent témoin attristé de discussions violentes, de scènes d'ivrognerie ; elle perd les sentiments d'affection et de respect qu'elle doit à ses parents; elle voit s'affaiblir ses instincts d'honnêteté et de moralité ; elle prend en dégoût le domicile

paternel et à la moindre occasion favorable qui s'offrira, elle s'en ira sans regrets.

La promiscuité qui existe dans certains ménages parisiens devient une cause d'immoralité. Lorsque le logis est exigu, lorsque l'espace fait défaut, on empile dans un même lit filles et garçons, sans trop se préoccuper s'ils grandissent et si leurs sens s'éveillent; on laisse continuer cette promiscuité indéliniment et il arrive fatalement que le frère déflore sa sœur, quelquefois dune façon inconsciente. Des monstruosités plus grandes se produisent, dans certaines circonstances, parce que le sens moral fait défaut chez certains individus : le père qui devrait se préoccuper de sauvegarder l'honnêteté de sa fdle, devient l'agent principal de sa démoralisation; lorsqu'il rentre au logis, après des libations trop nombreuses, il cherche à posséder sa fille comme il chercherait à avoir une femme quelconque. Comment une jeune fille ne perdrait-elle pas tout sentiment d'honnêteté et de pudeur, lorsqu'elle est en butte aux poursuites incessantes du père? N'est-il pas naturel, en pareille occurrence, qu'elle1 se livre à un homme quelconque, pour échapper aux obsessions incestueuses de son père? Il n'y a pas que les pères qui aient une conduite monstrueuse : certaines mères apportent un cynisme analogue dans la direction de l'éducation de leur enfant ; petites filles, elles les laissent vagabonder au hasard; plus tard, elles les poussent à se livrer à la mendicité. Lorsque l'enfant sera plus grande et en état d'attirer les regards des hommes, la mère lui enseignera à vendre des fleurs sur les boulevards et dans les cafés. Une telle mère suit son enfant et semble vouloir la protéger, mais elle cherche, en définitive, l'occasion la plus favorable pour la livrer à un amateur disposé à se montrer très généreux : elle débattra les conditions des rendez-vous demandés et lorsque sa fille, lancée dans la prostitution, lui amènera un amant de son choix ou un souteneur qu'elle s'est procuré, la mère les accueillera avec bienveillance. Dans certains cas, le père et la mère sont aussi misérables l'un que l'autre: ils se complètent dans l'immoralité la plus abjecte : le père veut abuser de sa fille et la mère cherche l'occasion de la vendre ! Nous avons été à même de constater des faits se rattachant à ces différentes catégories de parents abominables. Nous avons eu à constater d'autres monstruosités : le mari qui pousse sa femme à la prostitution; la sœur qui entraine sa plus jeune sœur à suivre son exemple et à

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chercher dans la prostitution clandestine les ressources qu'elle ne trouve pas chez ses parents. Parmi les faits observés, quelques-uns nous semblent mériter une mention spéciale.

B... Marguerite est orpheline ; elle a été abandonnée de très bonne heure à ses instincts; elle commence à se livrer à la prostitution à l'âge de douze ans et demi; arrêtée à plusieurs reprises, elle est envoyée en correction, deux fois à la Fouilleuse et une fois à la correction Duval. De 1885 à 1891. elle est arrêtée huit fois pour s'être livrée à la prostitution clandestine, sans qu'elle ait été inscrite, à cause de son jeune âge. Cette jeune fille, dépravée de bonne heure, parce que personne ne s'est occupé de son éducation, a cependant conservé des sentiments de dévouement fraternel: elle a un jeune frère de sept ans dont elle s'occupe avec sollicitude : elle l'a envoyé à la campagne et paie 30 francs par mois pour son entretien. Il est bien certain que cette jeune lille aurait pu être une fille honnête, si elle avait eu des parents pour la diriger : c'est peutêtre à l'amour fraternel, très vivace chez elle, qu'elle devra son relèvement.

La petite G... Krnestiiie est âgée de quinze ans, elle n'est pas orpheline, mais elle a une mère abominable qui la conduit sur les boulevards, sous prétexte de vendre des Heurs. Lorsqu'elle hésite à s'adresser aux messieurs qui passent, la mégère l'excite de la voix et du geste ; elle la conduit dans les cafés et si sa jeunesse et sa gentillesse provoquent la sympathie des consommateurs qui lui offrent «les rafraîchissements, l'enfant fait signe à sa mère, qui accepte tout ce qu'on veut lui offrir et qui profite de l'occasion pour discuter les conditions du marché qui livrera sa fille. Dans l'espace de quelques mois, cette malheureuse jeune fille est arrêtée quatre fois, pour actes de prostitution : au dispensaire de salubrité, l'examen médical a démontré qu'elle n'était pas déflorée, bien que se livrant à la prostitution depuis une année au moins. En 1880, Ernestine G... est partie pour Londres en compagnie d'un Anglais à qui elle avait été vendue par sa mère.

Nous devons noter, en passant, qu'il n'est pas rare d'examiner au dispensaire des jeunes lilles se livrant à la prostitution, depuis longtemps, sans avoir été déflorées, au point de vue physique, puisqu'il y a persistance de la membrane hymen; mais elles étaient bien déflorées moralement et souvent nous avons constaté des aeci-

dents syphilitiques chez de très jeunes filles qui avaient encore matériellement les caractères de la virginité physique !

La petite C... Louise, née à Paris, a commencé à vendre des fleurs dans les cafés des boulevards à Fàge de treize ans; elle était accompagnée par sa mère et ne rentrait au domicile maternel qu'à une heure du matin ; la venle des fleurs n'était plus bientôt qu'un prétexte pour se livrer à la prostitution et la mère débattait avec les amateurs le prix à donner. A la surveillance do la mère intéressée à recevoir l'argent de la prostitution de sa fille, succède, après quelques mois, la surveillance d'un souteneur avec lequel elle s'est décidée à vivre et qui l'exploite largement. Sa mère ne lui garde pas rancune et reçoit chez elle le souteneur en titre et les amateurs qu'elle veut bien lui conduire.

Depuis l'âge de treize ans jusqu'à Tàge de dix-sept ans, elle a été arrêtée six fois, trouvée plusieurs fois malade et atteinte notamment de la syphilis. Comme elle était mineure, elle a été rendue chaque fois, après guérison, à son indigne mère qui a continué à favoriser la prostitution de sa fille !

L'histoire de Jeanne D... est encore plus douloureuse, puisqu'à l'indignité de la mère s'ajoute l'immoralité du père. Cette jeune fille, née à Paris, qui parait avoir de bons sentiments et a une tenue fort convenable, fait avec émotion et tristesse le récit de sa chute. Elle est fille d'ouvriers qui auraient pu gagner convenablement leur vie, mais le père, maréchal ferrant, est un ivrogne qui bat femme et enfant quand il rentre au logis. Lorsque la jeune fille a eu quinze ans, le père a essayé d'obtenir ses faveurs et devant la résistance de son enfant, il entrait dans une véritable fureur. La mère ne cherchait pas à s'interposer entre le père et la fille, elle laissait faire! De son côté, elle a cherché à tirer parti de la jeunesse de son enfant. Elle a accepté, dans plusieurs circonstances, à déjeuner avec des hommes qui lui faisaient boire du Champagne et lui offraient de l'argent pour obtenir les faveurs de sa fille. C'est ainsi que Jeanne D..., conduite par sa mère, a accepté après boire de se donner à un individu, qu'elle n'a pas revu plus tard et qui avait remis 10 francs à sa mère.

Maltraitée constamment par son père qui ne cessait de la poursuivre de ses obsessions, en butte aux mauvais conseils de la mère qui cherchait des amateurs à qui la livrer, elle quitte le domicile

paternel et se lance dans la prostitution clandestine, voulant au moins garder pour elle-même les bénéfices de son déshonneur. Cette malheureuse fille, arrêtée et trouvée atteinte d'accidents syphilitiques, est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle reste deux mois. Comme elle est encore mineure, elle est rendue à sa famille, après sa guérison. Malgré l'indignité de ses parents, elle accepte de rentrer auprès de sa mère, qu'elle sait malade et qu'elle désire soigner; elle espère que son père ne cherchera pas, de nouveau, à obtenir ses faveurs. Il est resté, malgré tout, dans le cœur de cette pauvre fille, un sentiment de piété filiale que la prostitution et l'inconduite de sa famille n'ont pu abolir.

Ce n'est pas seulement de nos jours qu'on voit cette monstruosité : une mère vendant sa fille et la poussant à la prostitution. Moïse n'a-t-il pas fait une loi pour défendre aux Hébreux de prostituer leurs filles?

Nec prostituas filiam tuam, nec contaminetur terra et impleatur piaculo.

(Liv., xix, 29.)

« Ne prostituez pas votre fille, de peur que la terre ne soit souillée et remplie de crimes. »

Dans l'antiquité romaine, cet abominable commerce était devenu une habitude chez certaines femmes. Ces mères dénaturées cherchaient dans la misère une excuse à leur odieuse conduite. Nous trouvons dans Plaute des citations caractéristiques à ce sujet.

... Neque ego hanc superbiœ causa.

Repuli ed rneretricium quœstum, nisi ut ne esurirem.

(Plaut.,&wte«.,/i4.) « Si je l'ai poussée à la prostitution, ce n'est pas par dureté de cœur, c'est pour ne pas mourir de faim. »

Et plus loin :

Nam sihœc non nubat lugiibri mini famé fatnilia pereat.

(Plaut., bistell, 47) « Si les hommes lui manquaient, il y aurait deuil et famine à la maison. »

Après la mère, c'est souvent aussi la sœur plus âgée qui joue un rôle analogue et entraine sa plus jeune sœur à la débauche, comme dans l'exemple suivant : Blanche B..., âgée de quinze ans, est née à Paris. Sa mère est concierge et son père journalier. Elle habitait avec ses parents, lorsque sa sœur plus âgée qu'elle de

«il) LA IMtOSTITUTlON CLANDESTIN» A PAK1S

deux uns, la décide à quillcr le domicile paternel. Celle-ci qui était forleinenl émancipée et se livrait à la prostitution clandestine depuis deux ans, avait été arrêtée à plusieurs reprises, et trouvée atteinte d'accidents syphilitiques. Après avoir déterminé sa jeune sœur à partager sa chambre, elle ne se cache pas pour se livrer, en sa présence, à tous les hommes qu'elle va recruter dans la rue; mais les mauvais exemples donnés ne suffisent bientôt plus, il faut que sa sœur fasse, de son coté, de la prostitution, de façon à augmenter le gain quotidien. Elle cherche et trouve un homme disposé à lui donner 20 francs pour lui livrer cette jeune fille de quinze ans. La sœur ainée fait la leçon à sa jeune sœur pour qu'elle n'oppose pas de résistance et sans se; soucier autrement des plaintes et des gémissements que la pauvre enfant fait entendre, elle reste impassible auprès de sa fenêtre, lisant un journal pour se distraire, pendant que s'accomplit dans sa chambre cet acte de grossière immoralité. Après avoir été livrée plusieurs fois par sa sœur à différents amateurs, Blanche B... rentre chez ses parents où elle habite deux mois. Cela ne faisait pas le compte de sa sœur aînée qui perdait les bénéfices (pie lui rapportait la prostitution de sa sœur; de nouveau, elle l'entraîne à quitter ses parents et elle recommence à la livrer aux amateurs qui rémunèrent convenablement son obligeance. Les deux sœurs sont arrêtées dans la rue, en compagnie de souteneurs ; reconnues malades, elles sont envoyées à l'infirmerie de Saint- Lazare. C'est à son passage au dispensaire que la malheureuse jeune fille nous a fait le récit de son aventure.

Les exemples de sœurs entraînées à la débauche parleur sieur plus âgée sont très nombreux. Parmi les faits recueillis, nous avons trouvé dans une même famille quatre sœurs se livrant successivement à la prostitution clandestine à l'instigation de la sœur ainée; plus tard, elles ont été inscrites, toutes quatre, et faisaient partie du personnel de deux maisons publiques de Paris.

Nous avons eu l'occasion de constater un autre fait profondément douloureux, dans une des séances de la commission chargée de se prononcer sur l'inscription des insoumises : une personne mariée, âgée de trente-quatre ans, avait été arrêtée aux Champs- Elysées, pour actes de prostitution; elle avait été arrêtée une première fois déjà et rendue à son mari. Surprise de nouveau, au moment où elle conduisait dans un garni un homme racolé du coté

CAUSKS DK LA l'HOSTITl TIOX 37

de la rue Matignon, elle avait été amenée par les agents des mœurs chez le commissaire de police du quartier et, de là, dirigée sur la Préfecture de police. Devant la commission d'inscription, cette personne, qui avait une tenue convenable, avouait en pleurant qu'elle se livrait à la prostitution, à l'instigation de son mari, qui était sans place ; elle ajoutait qu'elle avait un fils de quatorze ans, qui travaillait, et une fille de huit ans. Le mari, ancien employé de Ministère, appartenait à une famille honorable. Sans place depuis dix-huit mois, il avait vainement cherché d'autres occupations. Les ressources lui faisant défaut, il n'avait trouvé d'autre moyen de soutenir sa famille que de pousser sa femme à la prostitution ! Ne faulil pas faire vivre ses enfants? Le mari s'était présenté devant la commission pour réclamer sa femme : c'était un homme de quarante-cinq ans, à l'aspect vigoureux, ayant toutes les apparences d'une bonne santé, mais paraissant alcoolique : il écoutait sans émotion, avec une grande indifférence, le récit douloureux fait par sa femme qui, elle, semblait navrée de son arrestation, en pensant à ses enfants. Inutile de dire que cette malheureuse femme ne fut pas inscrite. Après des observations sérieuses qui s'adressaient plus à son mari qu'à elle-même, elle fut rendue à la liberté. N'est-ce pas un spectacle navrant que cette mère de famille, d'origine respectable, pleine de sollicitude pour les siens, se prostituant à l'instigation d'un mari qui ne travaille pas? N'est-il pas à craindre qu'elle n'ait la faiblesse de recommencer ses tristes manœuvres et qu'on ne la retrouve, une fois encore, parmi les insoumises arrêtées pour prostitution clandestine?

Comme les choses bizarres coudoient les faits les plus dramatiques, il n'est pas surprenant qu'on ait vu, dans la môme séance de la commission, un mari jouant un rôle grotesque et sollicitant, pour sa femme, l'inscription sur les registres de la prostitution et l'entrée dans une maison publique.

Cette fois, il s'agit d'une femme B... Delphine, mariée depuis deux ans, qui n'a pas été arrêtée ; elle s'est présentée, avec son mari, clans une maison de prostitution de 3ft ordre, pour demander à faire partie du personnel de la maison. Comme on avait fait observer à ces époux que la femme ne pouvait être admise, même avec le consentement de son mari, sans avoir été inscrite sur les registres de la prostitution à la Préfecture de police, ils ont pris le

chemin du bureau des mœurs et ont paru devant la commission de l'inscription.

Le mari, qui est cocher de fiacre, raconte qu'ayant été trompé par sa femme, il a pris la résolution de la faire entrer dans une maison de prostitution ; il pense que sa femme étant vicieuse trouvera dans une maison publique l'occasion de satisfaire ses besoins génésiques et qu'au bout de quelques mois elle sera absolument saturée ; alors, elle sera corrigée pour toujours et il la reprendra chez lui !

Que penser de Tétat mental de cet homme qui ne trouve d'autre moyen de guérir une femme vicieuse qu'en l'obligeant à se plonger jusqu'au cou dans la fange? Les membres de la commission démontrèrent à cet étrange mari que le moyen qu'il voulait employer pour ramener sa femme au devoir conjugal était détestable. 11 se laissa convaincre. La femme ne fut pas inscrite, la réconciliation se fit et les deux époux regagnèrent ensemble le domicile conjugal. Nous n'oserions pas affirmer que cette femme a été touchée par la bonté de son mari et qu'elle est devenue à tout jamais une femme vertueuse !

Nous pourrions citer de nombreux exemples de parents ou de maris poussant leurs enfants ou leur femme à la prostitution, mais nous serions obligés de reproduire des faits, analogues par beaucoup de côtés, à ceux que nous venons de mentionner ; il nous a semblé plus instructif de rechercher dans les causes judiciaires des exemples récents qui confirment, d'une façon tristement éloquente, les récits que nous venons de faire et qui montrent que ces histoires sont de tous les jours. Nous trouvons dans la Gazette des Tribunaux (8 et 9 février 1892) le résumé d'une affaire qui s'est déroulée devant la police correctionnelle et qui a eu pour conséquence la condamnation d'une mère qui encourage sa fille à la débauche; nous copions textuellement : « Si, avec quelques lignes de la main d'un homme, on peut le faire pendre, on peut, d'une seule ligne imprimée dans un journal, tirer de grosses conséquences; ça n'a l'air de rien, une ligne, mais pour ceux qui savent ce que parler veut dire, c'est quelquefois une révélation.

« Par exemple, celle-ci insérée dans le Gil Blas : « Mme Denis — massage — avec élèves » (suit l'adresse) n'est-elle pas pleine de révélations pour les vieux messieurs?

« Celte ligne, insérée dans plusieurs numéros duclit journal, appela l'attention de la justice et voici ce qui est résulté de l'enquête ordonnée par le Procureur de la République :

« Presque toutes les annonces du Gil Blas, paraissant sous la rubrique « Petite correspondance » sont faites par des personnes se livrant soit à la débauche, soit au proxénétisme, et, souvent môme, pratiquant les deux.

« En ce qui concerne l'excitation des mineures à la débauche, la présente enquête n'a permis de relever que deux faits de cette nature, ce sont les suivants : l'insertion dans les numéros du 22, 23 et 26 novembre et 4 décembre 1892, contenant la ligne cidessus rapportée.

« L'autre annonce concerne une femme qui ifest pas en cause aujourd'hui. La masseuse avec élèves, traduite devant le Tribunal, est la femme Paganel, âgée de trente-huit ans, que son mari, professeur dans une institution, a quittée parce qu'elle se livrait à Tinconduite. Elle est prévenue d'excitation à la débauche de lilles mineures, notamment de sa propre fille qu'elle aurait livrée à l'âge de quatorze ans et qui en a dix-sept aujourd'hui.

« L'annonce du Gil Blas attira donc à l'adresse indiquée des messieurs désireux de se faire masser par des élèves : ils en trouvaient toujours et, parmi elles, la jeune fille en question.

« La bonne même, âgée de dix-neuf ans, qui se bornait, dit-elle, à recevoir les visiteurs dans l'antichambre et à les introduire après autorisation de la maîtresse, est désignée comme une des mineures excitées.

« Ces demoiselles ont donc été entendues à l'audience.

« La fille de la prévenue, fort jolie petite personne, pas difficile à exciter, mais très difficile à intimider, répond carrément à M. le Président :

c< Ce que j'ai fait, c'est parce que ça me convenait.

« M. le Président. — Et votre mère le tolérait?

« La jeune fille. — Non, elle me grondait, mais je lui répondais : « 11 y a longtemps que j'ai commencé, je continuerai. »

« C'est également le système de défense de la mère; sa fille, dit-elle, est modiste, travaillait dans une maison de la rue Laffitle et pouvait vivre de cette profession; si elle s'est débauchée, c'est qu'elle Ta voulu.

40 LA PROSTITUTION CLANDKSTINK A PAHIS

(( Le Tribunal a condamné cette brave mère à quatre ans de prison, 1,000 francs d'amende et dix ans d'interdiction de ses droits civils. »

Plus récemment, plusieurs journaux ont rendu compte d'une affaire concernant une mère qui vend sa fille, âgée de dix ans, à une proxénète et celle-ci la met en rapport avec de vieux messieurs. Cette triste histoire se trouve notamment dans la Gazette des Tribunaux (8 avril 1894) et dans le journal Le Temps (9 avril 1894). Voici le récit de ce dernier journal : « Une lamentable affaire de mœurs s'est déroulée, hier, devant la 11e chambre correctionnnelle. « Dans les premiers jours de décembre dernier, les agents de la sûreté arrêtaient sur les boulevards, au moment où elle « accostait » de vieux messieurs, une fillette âgée de dix ans. Conduite chez le commissaire de police, elle déclara, tout en larmes, au magistrat, que si, chaque soir à peu près, elle se livrait à ce manège, c'était pour nourrir sa maman, très malheureuse et trop âgée pour travailler.

« Maman, ajouta-t-ellc, est une ancienne chanteuse. Elle a été au théâtre de Vienne, et ici à TOpéra-Comique où elle a été brûlée pendant l'incendie ; elle donnait aussi des leçons do danse. Quand j'ai eu sept ans, elle m" a fait suivre les cours de danse à l'Opéra et les cours de solfège au Conservatoire; j'y ai appris aussi le piano.

« Il y a un an, maman ayant perdu un ami qui la faisait vivre, s'est trouvée très gênée ; alors elle m'a expliqué que, pour vivre, il fallait aller chercher des messieurs, dans les rues et sur les boulevards et se laisser embrasser, me disant que, comme c'était par nécessité, il n'y avait pas de mal ; elle me faisait faire ma prière, matin et soir et m'envoyait à confesse; un jour, j'ai dit à mon confesseur ce que maman me faisait faire; il ma dit (pie c'était très vilain, un gros péché et qu'il ne fallait pas recommencer; mais j'ai recommencé tout de même, maman m'ayant dit que nous y étions forcées pour vivre.

« Une fois notamment elle m'a menée sur les boulevards et a fait signe à un monsieur très bien, qui nous a conduites chez nous en voiture et est monté dans notre logement.

ce Puis la fillette donna sur la scène qui suivit des détails qui ont été redits à l'audience, mais qu'il nous est impossible de répéter, tant ils sont répugnants.

CAUSES DK LA PIIOSTITUTION

(( A la suite de cette déclaration, celle que la pauvre enfant appelait sa maman fut arrêtée.

« — Mais je ne suis pas la mère de cette enfant, protcsta-t-elle. Je l'ai prise et élevée par pure charité. Sa vraie mère me la confia, le 12 mai 1883, en vertu de l'acte suivant :

« Moi, Maria Bourdon, soussignée, je reconnais me désister, « sans être contrainte, ni obligée, d"un enfant du sexe féminin, « nommée Renée-Eugénie-Pol Bourdon en faveur de M11" Eugénie « Lautru, sa marraine, artiste lyrique; renonce par cet acte à tous « mes droits de mère et protectrice pour cette enfant, âgée de trois « mois ; je fais donc l'abandon complet, en toute connaissance de « cause et de ma propre volonté.

« Fait à Paris, etc. Maria Bourdon. »

« L'enquête n'eut pas de peine à établir qu'Eugénie Lautru était une odieuse proxénète. Apprenait-elle qu'une femme ayant une petite fille était malheureuse, elle accourait et se faisait livrer l'enfant. La mère alors recevait quelque argent et disparaissait, à moins qu'elle ne préférât demeurer auprès de la misérable afin de suivre, de surveiller et d'encourager sa fille dans la vie de débauche qu'on se disposait à lui faire mener. — Tel était le cas de la femme Barbe, une mégère de cinquante ans, qui a comparu également hier, dans la même affaire, devant le tribunal correctionnel et qui avait confié sa fille, âgée de quatorze ans, aux bons soins de la femme Lautru. Sous les yeux de sa mère, la malheureuse gamine était obligée de se prêter aux fantaisies des vieux messieurs amenés par la proxénète.

« Que voulez-vous ? déclara la femme Barbe, quand elle fut arrêtée. J'avais essayé de retenir ma fille. Je lui avais défendu tt aller trop loin. Seulement, dame! une fois partie, ri est-ce pas, elle ri a pas pu se modérer, et ce quelle a fait de trop n'est pas de ma faute.

a L'arrestation de la femme Barbe fut suivie de celle de la femme Fournier, la domestique d'Eugénie Lautru et surtout sa complice. Les faits sont suffisamment connus pour que nous n'ayons pas à parler des débats. Au reste, il nous serait impossible d'entrer dans de plus amples détails, on devine aisément pourquoi. Le jugement seul est intéressant à connaître.

« La femme Lautru a été condamnée à cinq ans de prison, 1,000 francs d'amende et à l'interdiction pendant vingt ans, de toute tutelle ou curatelle; la femme Barbe à quatre ans de prison, 300 francs d'amende et même interdiction pendant vingt ans, et la fille Fournier à deux ans de prison et cinq ans d'interdiction du môme droit.

« Quant à la jeune Barbe, poursuivie comme complice du délit d'outrage public à la pudeur, elle a été acquittée comme ayant agi sans discernement, mais elle sera envoyée dans une maison de correction jusqu'à vingt ans. »

Les condamnations prononcées par les tribunaux peuvent avoir une influence salutaire pour arrêter ou diminuer le commerce honteux que certains parents font de leurs enfants; il est à souhaiter que les magistrats mettent une vigoureuse et persistante énergie à poursuivre ces parents dénaturés. Les exemples que nous venons do citer montrent à quel degré d'abaissement moral peuvent tomber certaines natures perverses; mais si ces parents indignes ne sont pas une majorité, il faut bien reconnaître qu'ils sont encore bien nombreux ceux qui par incurie, par défaut de surveillance ou par absence d'éducation morale laissent leurs filles tomber dans la prostitution.

Il n'est pas inutile, après avoir mentionné les différentes causes de prostitution qui peuvent se rencontrer dans la famille, de relater la situation exceptionnelle dans laquelle étaient, sous ce rapport, un grand nombre des insoumises trouvées malades pendant cette période de dix ans.

Il y a 2,368 insoumises reconnues, au point de vue de leurs parents, dans des conditions particulières. Ces conditions, spécialement désavantageuses, ont pu contribuer à favoriser leur mauvaise conduite et la prostitution qui en a été la conséquence. Dans ce nombre il y a :

1° 692 orphelines;

2° 184 filles naturelles ou dont les pères sont disparus;

3° 811 filles avaient perdu leur père ;

4° 55 filles avaient vu leur père se remarier ou vivre en concubinage ;

5° 456 filles avaient perdu leur mère ;

6° 169 filles avaient vu leur mère se remarier ou vivre en concubinage.

Influence pernicieuse de certaines camaraderies et des mauvaises fréquentations, — Nous avons déjà signalé l'influence malsaine de certaines camarades plus âgées qui entraînent les plus jeunes à une vie de désordre, lorsque nous avons parlé des ateliers et des bals ; il est nécessaire d'insister sur l'influence pernicieuse de certaines camaraderies. Il semble que la fille dont le moral est malsain éprouve un besoin de pervertir les camarades qui vivent à ses côtés. Une fille a-t-elle un amant, elle cherche à entraîner ses jeunes compagnes à faire comme elle; a-t-elle l'habitude de se livrer, pour de l'argent, à certains hommes, elle voudra entraîner ses amies dans les rendez-vous qu'elle accepte; si elle fréquente des filles soumises, qui l'attirent chez elles, pour avoir des filles jeunes à offrir à leurs clients, elle n'aura de cesse qu'elle n'ait obtenu le consentement de ses jeunes amies à la suivre dans ces milieux dangereux. Il arrive alors que de toutes jeunes filles accompagnent les filles en carte dans leurs pérégrinations ; c'est l'appât inusité offert aux clients blasés qui espèrent trouver des sensations nouvelles avec des jeunes filles non expérimentées ; ces jeunes recrues augmentent la clientèle de la fille prostituée, qui partage avec elles les bénéfices obtenus. Beaucoup de jeunes filles demeurant dans leur famille ont été entraînées ainsi, à l'insu de leurs parents, à devenir les auxiliaires des filles publiques. C'est quelquefois à l'âge le plus tendre que la jeune fille se laisse entraîner par une camarade. Voici, par exemple, C... Céline, qui est âgée de douze ans et est née à Paris; son père a disparu et la mère habite en garni. Cette petite fille, circonvenue par une fille en carte, se rendait chez elle le jeudi et le dimanche; elle y trouvait de petites camarades qui étaient livrées aux hommes, clients de la fille publique. Une autre jeune fille P... Louise, arrêtée pour vagabondage à douze ans, a été arrêtée à treize ans pour complicité de vol. Elle a été entraînée à la prostitution par une de ses camarades âgée de dix-huit ans. Elle dépensait à s'amuser l'argent que lui donnaient les hommes qu'elle fréquentait et qu'elle conduisait chez un marchand de vin, logeur des environs de la place de la Bastille. Cette petite fille, qui était malade au moment de son arrestation, a été envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, où elle a

44 LA PHOSTITlvriOX CI.ANDKST1NK A FAHIS

fait un séjour de cinq mois. Lorsqu'elle a quitté Saint-Lazare, elle a été rendue à la mère, qui n'a pas voulu consentir à ce qu'elle entrât au Bon Pasteur.

D... Marie, âgée de quinze ans, est née à Paris ; elle a pour camarade une fille de seize ans, qui se charge de faire son éducation. Elles vont ensemble dans les rues de Paris, cherchant aventure. Elles rencontrent un individu qui lui offre 2 francs, si elle veut satisfaire ses désirs. Influencée par sa camarade plus âgée, cette petite fille, qui n'est pas déflorée, accepte la proposition qui lui est faite et elle se livre pour 2 francs à un homme qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne reverra jamais !

Voici un autre exemple de ce que peut être l'influence pernicieuse des camarades.

L... Céleste est âgée de seize ans; elle habite Paris depuis deux ans et loge chez ses parents, avenue des Ternes ; elle est blanchisseuse, et comme elle a été chargée plusieurs fois de porter du linge chez une fille en carte, elle se lie avec elle. Écoutant les conseils de cette femme, elle abandonne le domicile paternel et se réfugie chez elle. Pendant deux jours, elle habite avec sa nouvelle amie, sans qu'il se produise aucun événement particulier; mais le troisième jour, dans une promenade aux environs de la gare de Sceaux, elles rencontrent un jeune homme que la fille en carte dit être son frère ; ils rentrent tous les trois au logis et les deux femmes couchent dans le môme lit en compagnie du jeune homme qui, après avoir possédé sa prétendue soMir, essaie, sans résultat, de déflorer la jeune L... qui, du reste, se laisse faire sans protestation et sans résistance. Voilà donc une jeune fille de seize ans, non déflorée, qui a si peu le sentiment de la pudeur qu'elle consent sous l'instigation d'une camarade, à partager le premier lit venu avec elle et un homme : après avoir assisté sans étonnement et sans émotion aux ébats de ce soi-disant frère avec sa prétendue sœur, elle ne se révolte pas lorsque celui-ci, changeant de rôle, sollicite ses faveurs et veut assouvir sa brutalité sur elle! Le lendemain, elle est arrêtée avec sa compagne, au moment où elles cherchaient ensemble de nouveaux amateurs.

A côté de ce fait brutal, voici deux jeunes filles originaires de Paris ayant Tune treize ans et l'autre quatorze ans; elles sont arrêtées dans le bois de Vincennes en compagnie de deux jeunes gens de dix-huit et dix-neuf ans, mécaniciens de leur état; elles ont quitté

CVL'SKS l)K L\ PJIOSTITUTION

lt* domicile maternel, n'ont pas de domicile lixe et se livrent à la prostitution, depuis plusieurs semaines. La plus jeune qui a été entraînée par sa camarade de quatorze ans, n'est pas encore déflorée; elle est rendue à sa famille, tandis que son amie, qui est reconnue malade, est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare.

Dans l'exemple qui va suivre, nous voyons l'influence pernicieuse de certaines fréquentations sur une fille majeure, qui est intelligente et a reçu une instruction élevée, — il s'agit d'une institutrice munie du brevet supérieur qui se rend spontanément à la Préfecture de police pour se faire inscrire et pour entrer dans une maison publique.

A la fin du mois de^ décembre 1893 a été examinée au dispensaire de salubrité une jeune fille de vingt-quatre ans, L. A... qui s'est présentée spontanément pour se faire inscrire et pour entrer dans une maison publique fréquentée spécialement par les étrangers. Cette personne, qui a une excellente tenue, qui s'exprime très correctement et même avec une certaine élégance, est jolie el distinguée ; elle est vêtue convenablement, mais sans prétention et avec bon goût. Interrogée sur le motif qui la pousse à se livrer à la prostitution, elle dit être institutrice et avoir cherché vainement, depuis deux ans, une place soit dans une institution, soit dans une maison particulière; ayant épuisé toutes les ressources dont elle pouvait disposer, elle ne trouve d'autre moyen de vivre que d'entrer dans une maison de prostitution. En prenant cette résolution, elle suit le conseil qui lui a été donné par une femme qui a agi de la même façon autrefois, et qui a maintenant une très belle situation. Elle espère arriver au même résultat! Cette jeune fille qui atonies les apparences et le langage d'une demoiselle bien élevée a passé ses examens et a obtenu le brevet supérieur; elle est bonne musicienne et parle très bien l'anglais. Elle a séjourné pendant deux ans en Angleterre pour se perfectionner dans la langue du pays; elle a\ait occupé une place dans une institution de demoiselles où elle donnait des leçons de français. Lorsqu'elle a eu une connaissance complète de la langue anglaise, elle est revenue à Paris pour trouver une place d'institutrice. Ses recherches auraient été vaines et pendaut deux ans et demi, elle aurait frappé inutilement à la porte de toutes les agences de placement ; c'est en désespoir de cause qu'elle a pris la résolution qui la conduit aujourd'hui au dispensaire. 11 y

a dans le récit de cette jeune personne une particularité qui semble étrange : elle a eu un amant, qui serait dans une bonne situation de fortune et auquel elle n'a jamais voulu demander de l'argent, parce qu'elle trouvait quelque chose de répugnant dans une semblable demande ; par centre, elle trouve normal d'entrer dans une maison publique et de se livrer au premier venu qui payera la rétribution exigée par la maîtresse de maison! Nous sommes en présence d'un motif inconnu qui nous échappe ou qu'on désire cacher ; mais, ce qui ressort très clairement de ce fait, c'est l'influence délétère des fréquentations de quelques femmes galantes, dont les conseils ont perverti progressivement le sens moral d'une personne qui est instruite et qui parait très intelligente. Elle connaît une femme qui a débuté par la prostitution dans une maison publique achalandée et qui a maintenant une riche situation! Cet exemple semble être le mirage qui l'attire et la rend inconsciente de sa détermination ; elle rôve d'une situation brillante et suit aveuglément la route parcourue par celle qui, partie du môme point de départ, est arrivée à avoir de l'argent, sinon de la considération !

N'est-ce pas le même phénomène do fascination spéciale qui s'empare de l'esprit de certaines jeunes ouvrières, lorsqu'elles lisent dans les journaux à la mode : « M,lc X..., pensionnaire de l'Académie de musique, vient d'acheter dans l'avenue du bois de Boulogne, pour le prix de 450,000 francs, un terrain pour y faire construire un hôtel. » Une pareille révélation fait travailler toutes les jeunes tôtes qui rêvent d'hôtels, de chevaux, de protecteurs généreux ! C'est après de pareils rêves qu'on fait les premiers pas dans la prostitution !

Dans le cas de cette jeune institutrice, l'aberration mentale qui se produit parait encore plus étrange : elle est instruite, elle semble appartenir à une famille honnête à laquelle elle veut cacher sa décision ; elle s'est donnée sans calculer à un homme qu'elle aime ou du moins qu'elle estime; elle n'a fréquenté ni les bals ni les lieux de plaisir, où elle aurait eu l'occasion de rencontrer des amants de passage, plus ou moins généreux; elle n'a pas suivi la penle progressive qui. après la prostitution clandestine, mène à la prostitution publique et brusquement, sans transition, elle prend la résolution d'entrer dans une maison publique où elle appartiendra au premier amateur venu! Il y a là une espèce d'hypnotisme spécial

CAUSES DE LA PnOSTITUTIOX 47

qu'il est difficile d'expliquer autrement qu'en admettant la fascination subie au récit qu'on lui a fait de la possibilité de conquérir la fortune! C'est la démonstration éclatante du danger de certaines fréquentations et de l'influence qu'elles ont sur le développement delà prostitution! Bien que cette fille fût majeure et eût la libre disposition de sa personne, sa détermination paraissait si extraordinaire que le sous-chef du bureau des mœurs ne voulut pas ordonner immédiatement son inscription; elle fut renvoyée devant la Commission spéciale chargée de délibérer sur certaines inscriptions. Malgré les observations qui lui furent faites et les conseils qu'on lui donna, L. A... persista dans sa résolution : elle fut inscrite et entra dans la maison publique qu'elle avait choisie ! Elle n'y resta pas longtemps.

Nous pourrions arrêter là le récit concernant cette personne si dans toute cette histoire il n'y avait quelque chose d'exceptionnel. Quelques jours après son inscription, L. A... adressa à la Préfecture de police la lettre suivante :

Paris, 14 janvier 1804.

Monsieur,

Je suis entrée le 2 janvier dernier dans la maison de la rue ; j'en sors

aujourd'hui pour n'y jamais rentrer ni là ni dans aucune autre maison.

Je sollicite d'être rayée des contrôles de la prostitution, s'il y a possibilité de répondre à mon désir. Je suis prête à remplir pour cela les formalités nécessaires pourvu qu'aucun scandale ne rejaillisse sur ma famille qui a tout ignoré, que tout scandale soit évité et toute démarche faite avec discrétion.

Je garde tout espoir, Monsieur, que vous réservez à ma demande une réponse favorable et je vous prie de croire à la sincérité de mes regrets.

Appelée à la Préfecture de police, elle dit ôtre rentrée chez sa mère, ce qui est confirmé par un rapport du service de la sûreté qui, à la date du 8 mars, ne signale rien d'irrégulier dans sa conduite. Mandée de nouveau à la Préfecture de police, elle répond la lettre suivante :

Monsieur,

S'il vous faut des renseignements, je suis, mieux que tout autre, a même de vous les donner. Si je ne l'ai pas fait lundi, c'est que je ne vous ai pas vu bienveillant et j'ai préféré me taire, une voix qui tremble ne saurait être ni persuasive ni éloquente. Vous devez comprendre d'ailleurs combien il est pénible de révéler à un étranger les drames intimes d'une existence.

Je n'étais et je ne suis pas folle ni malade. J'ai agi sous l'influence d'un pro-

fond désespoir. Toute autre que moi peut-être eût mieux aimé la mort; mais je suis jeune, pleine de vigueur et de force et j'ai peur de l'anéantissement. La justice humaine doit-elle être plus sévère que la justice divine qui enseigne que celui qui se repent est plus grand que celui qui n'a jamais péché? Pourquoi tenterai-je de vous aftirmer que ma conduite, jusqu'au 2 janvier dernier, a été irréprochable? Pourquoi vous aurais-je dit, lundi, que je ne quitte pas ma mère? Vous ne me croiriez pas et ce serait une humiliation de plus. Celle de me trouver entre les murs d'une Préfecture de police n'est-elle pas un assez sévère châtiment d'avoir faibli dans un moment d'angoisse? Épargnez-moi, Monsieur, d'en repasser le seuil; s'il vous faut des détails, je vous les enverrai par lettre; vous les ajouterez à ceux que vous avez entendus et qui, peut-être, vous paraissent obscurs. Soyez miséricordieux, Monsieur; le Christ pardonna bien à la Madeleine et j'ai beaucoup moins péché qu'elle. A cette objection que vous pourriez faire que quinze jours ont suffi pour me corrompre, je pourrais vous répondre (mais vous en souririez d'incrédulité) que le cachet de mon éducation, à cet endroit où Ton ne porte pas le respect de la femme, en imposait assez pour que l'on agît avec moi, avec une très grande générosité d'âme. Mais vous ne croyez pas plus cela que vous ne croyez le reste et je n'ai pas h vous en vouloir. Je ne sollicite plus d'être rayée, peu m'importe à présent que j'en ai fait la demande; je réclame seulement que si vous exigez une explication claire, vous croyiez k son exactitude. Je n'ai pas droit à vos égards, mais je vous en prie, Monsieur, si vous me répondez, que ce soit par lettre ne portant pas le cachet de la Préfecture de police. Je vous serai éternellement reconnaissante d'avoir compris qu'il vaut mieux m'engager à me relever de ma chute que de m'abaisser encore.

Ces deux lettres sont certainement intéressantes, à bien des points de vue; elles indiquent, dans tous les cas, que celle qui les a écrites est une personne intelligente, instruite et capable d'écrire d'une façon très convenable ; mais, est-elle aussi sincère qu'elle est intelligente? Les sentiments exprimés sont élevés; sont-ils éprouvés d'une fa(;on réelle? On est en droit de se le demander, lorsque les renseignements recueillis sont en contradiction avec les assertions émises. Son éducation morale a pu surprendre et étonner les habitués de cette maison de prostitution; on a pu être intrigué par une tenue réservée, un langage correct et une absence absolue de tout cynisme, mais de là à admettre qu'elle soit restée indemne de toute souillure au milieu des vierges folles, ses compagnes, il y atout un monde ! Nous pouvons croire qu'elle n'a joué son rôle qu'en partie, mais elle n'en a pas moins rempli, d'une façon plus ou moins discrète, l'oflice qui lui était dévolu. Nous savons, au reste, que ce n'est pas spontanément qu'elle a quitté cette maison ; on Ta remer-

ciéo, parce que sa façon d'être n'était pas suffisamment en rapport avec les habitudes des autres femmes. Sa résolution de ne plus se trouver dans un lupanar n'a donc été prise qu'après coup. N'y a-t-il pas aussi quelque chose d'étrange à voir cette personne exagérer les sentiments de délicatesse au point de se trouver humiliée lorsqu'on lui demande de se rendre dans les bureaux de la Préfecture do police, elle qui n'avait pas hésité à vivre dans une maison de prostitution ? Il est possible que sous le toit maternel et sous l'influence salutaire d'un milieu sain, les sentiments de délicatesse et d'honneur se soient réveillés; mais, pour combien de temps? Elle va être rayée des contrôles de la prostitution ; mais après ? N'y a-t-il pas à redouter que de nouvelles influences mauvaises n'agissent sur cette nature mal équilibrée et ne déterminent encore des résolutions étranges! Quand une personne de vingt-quatre ans, intelligente, instruite, ayant reçu une éducation honnête, subit l'influence pernicieuse de certaines fréquentations, au point d'entrer dans une maison de prostitution, il y a lieu de craindre pour son avenir et de redouter le peu de consistance de ses résolutions de vertu et de moralité. A côté de ce fait, étrange sous tant de rapports, nous pouvons raconter l'odyssée lamentable d'une jeune fille élevée comme une personne du meilleur monde, par le caprice d'une grande dame, et qui est venue échouer dans une maison publique de Paris. Ici, ce n'est pas la camaraderie qui a été la cause de la prostitution, c'est l'influence néfaste d'une femme vicieuse qui a pris une jeune fille dans un milieu pauvre et honnête, pour en faire un être sans nom destiné à assouvir ses passions contre nature. Cette grande dame, qui devait être la protectrice de l'enfant qu'elle avait promis d'élever avec soin, a commis le crime de la pervertir, d<» la corrompre, alors qu'elle était inconsciente, et de la lancer dans une vie de désordre, qui devait finir par la prostitution publique. Il y a dans l'histoire de cette jeune personne beaucoup d'analogie avec la vie de F héroïne que Balzac a étudiée avec tant du soin et tant d'habileté dans sa Fille aux yeux (Vor. C'est une preuve que la réalité brutale fournit un vaste, champ d'observation au romancier, qui n'a plus qu'à ajouter quelques touches légères pour présenter un tableau sincère de toutes les aberrations des sens et de toutes les perversions dans la passion.

La comtesse X..., de nationalité étrangère, avait toujours refusé

de se marier et repoussé les hommages des hommes les plus distingués et les plus élevés par le rang et par la fortune ; elle vivait en célibataire, avec des allures un peu bizarres, qui lui donnaient une réputation d'excentrique et de fantasque ; mais on excusait sa manière de faire, à cause de sa grande fortune. Elle passait habituellement Thiver en Egypte où elle possédait un beau palais à Alexandrie, puis résidait, pendant quatre mois de Tannée, dans son palais de Vienne; elle consacrait le reste de son temps à des voyages à Bucharest, à Paris, en Italie. En 1882, à Venise, en descendant de gondole, elle remarque sur le quai des Esclavons une enfant de douze ans, si jolie qu'elle s'informe de son nom et de sa demeure. Elle va trouver immédiatement ses parents, de très pauvres boutiquiers, à qui elle propose (remmener l'enfant, de l'élever pour en faire sa demoiselle de compagnie et de se charger de son avenir. Les parents consentent à confier leur fille Lilia à cette grande dame, dont tout le monde à Venise connaissait l'immense fortune, avec l'espoir secret qu'elle aurait une large part dans ses libéralités.

Lilia reçoit les leçons des professeurs les [dus en renom : on lui enseigne l'histoire, la musique, les langues étrangères; elle est habillée par les meilleurs faiseurs et traitée comme si elle était la fdle de la maison. A mesure qu'elle grandit et se développe, sa beauté s'accentue : elle est fine, mignonne, avec de grands yeux voilés, une expression mélancolique et une voix remarquable: de l'aveu de tous ceux qui l'ont connue, c'était une personne absolument charmante. Mais hélas! dès les premiers temps de son séjour chez la comtesse, Lilia avait reçu les leçons de cette femme vicieuse; elle avait été entraînée à satisfaire ses goûts contre nature et à calmer la passion brutale qui la dévorait. Pendant près de dix ans, elle a servi d'instrument à la sensualité perverse de cette femme, sans se douter du rôle monstrueux qu'on lui faisait jouer. Lilia ne quittait pas la comtesse d'une minute ; elle l'accompagnait dans les dîners et les bals chez les plus grands personnages, ce que Ton admettait, la comtesse étant classée parmi « les originales ». En 1891, à Vienne, la comtesse meurt tout à coup, sans testament, laissant Lilia seule, sans ressources. Si la comtesse passait aux yeux des hommes (souvent naïfs) pour une personne fantasque et incompréhensible, les femmes ne se trompaient pas sur ses goûts; elles avaient compris l'intimité spéciale qui existait entre Lilia et elle, aussi plusieurs des amies

de la grande dame s'cmprcssèrent-elles do recueillir Lilia. Elle accepta l'hospitalité qui lui était offerte par la femme d'un général. A peine installée chez la générale, Lilia trouva très naturel que cette dame lui demandât de faire avec elle ce qu'elle faisait avec la comtesse. N'était-ce pas normal puisque ces pratiques rentraient dans l'éducation qui lui avait été donnée? La générale étant mère de famille, Lilia se trouvait très libre, aussi allait-elle souvent chez plusieurs autres grandes dames qui l'accueillaient avec empressement. Il lui arriva ainsi de satisfaire les désirs de celles qui lui montraient de l'amitié et de céder à leurs caprices. Quant aux hommes, elles les repoussait avec terreur.

Un soir que la générale dînait en ville avec toute sa famille. Lilia, restée seule au logis, fut surprise par le (ils du général qui, rentré à l'improvistc, la prit de force et la viola. Elle avait alors vingt-deux ans. Elle a raconté que c'était le souvenir le plus affreux dp sa vie : affolée, honteuse, dégoûtée de tout, elle reste plusieurs jours sans idées, ayant une vague impression que sa vie passée est une monstruosité et une erreur épouvantable. Peu à peu elle se calme et comme son caractère est net et résolu, elle prend résolument son parti d'être une tille perdue. Elle s'enfuit à Bueharest, puis revient à Vienne, se livrant successivement à des débauches de femmes et à des débauches d'hommes. Bientôt l'idée de Paris l'obsède; elle a entendu parler de certaines maisons publiques en renom et dont la réputation est connue à l'étranger; cédant à sa nature impulsive, elle part pour Paris, descend dans une des maisons publiques les plus achalandées ; elle n'y reste que cinq jours, après avoir éprouvé une désillusion aussi atroce que celle qu'elle a ressentie après son viol. Mais, où aller? Elle est à peu près sans argent et ne connaît rien de Paris ; elle écoute les conseils d'une de ses compagnes et se fait inscrire dans une nouvelle maison, en attendant mieux...

Un écrivain de talent qui a eu l'occasion de la voir à cette, époque et qui a recueilli les détails que je viens de transcrire, reconnaît qu'il y avait chez cette malheureuse jeune fille un charme étrange joint à une tristesse profonde lorsqu'elle disait les tortures morales ressenties. Elle avait instinctivement des sentiments de délicatesse et de loyauté, aussi éprouvait-elle souvent des moments d'affolement. Ayant très nettement conscience de son existence

misérable et irrémédiablement perdue, elle comprenait que le passé était irréparable et que jamais l'affection d'un homme délicat ne viendrait la consoler. Sa vie dans une maison de prostitution lui paraissait monstrueuse ; elle quitte Paris, quelques semaines après et part pour l'Amérique.

Cette pauvre fille aurait pu être une femme honnête et distinguée, si elle n'avait pas eu le malheur de rencontrer une grande dame vicieuse qui en a fait une fille publique !

Dans les autres causes pernicieuses des mauvaises fréquentations doivent figurer les bureaux de placements et les logements destinés aux domestiques sans place. Dans ces milieux où se trouvent réunies les natures les plus diverses et souvent les plus perverses, lorsqu'on attend, depuis plusieurs jours ou plusieurs semaines, une place qui n'arrive pas, il n'est pas extraordinaire qu'une fille honnête subisse l'influence d'une fille vicieuse et se laisse entraîner, lorsque les ressources lui font défaut, à descendre dans la rue et à se livrer à la prostitution clandestine. Dans ces différents établissements et spécialement chez les logeuses, il existe une promiscuité très dangereuse : dans une pièce aux proportions souvent restreintes, on entasse plusieurs lits et chaque lit est occupé par deux ou trois femmes. Lorsque, la journée terminée, on rentre au logis et qu'à la fatigue de nombreuses courses infructueuses se joint la crainte d'épuiser les minces ressources dont on dispose, les langues se délient, les plaintes s'exhalent, les confidences se produisent. La conclusion de toutes ces conversations est toujours la même : on ne peut pas cependant mourir de faim; puisqu'on ne trouve pas de place de domestique, il faut essayer, en attendant, de gagner de l'argent par un moyen quelconque. La plus audacieuse ou plutôt la plus vicieuse d'entre ces femmes dira quelle a eu, dans d'autres circonstances, l'occasion de rencontrer des hommes généreux, qu'elle connaît des endroits propices et quelle est sûre de faire gagner de l'argent à celle qui voudra raccompagner. Ce n'est ni difficile, ni dangereux et c'est un moyen commode de se procurer des ressources en attendant la place espérée! Les conseils donnés sont écoutés; on se décide à faire un premier pas dans la prostitution et, plus tard, on trouve très naturel, lorsqu'on sera sans place, de descendre dans la rue et de faire marchandise de son corps, tant qu'on n'aura pas trouvé un emploi qui convienne. Il n'est pas extraordinaire que ces

femmes ainsi entraînées continuent plus tard ce métier qu'elles trouvent lucratif et qu'elles se livrent à la prostitution, alors môme qu'elles sont attachées comme domestiques à des familles très honnêtes! Il arrive aussi, parfois, qu'elles font alternativement de la prostitution et de la domesticité; c'est une question d'intermittence. Nous examinerons plus longuement ces dilférents détails dans le chapitre spécial que nous consacrons aux domestiques. La bonne sans place rentre trop souvent dans la catégorie de celle qui a été citée par le Dr Celso Pellizarri : « Une bonne syphylisée est renvoyée par ses maîtres, si elle avait pu rentrer à l'hôpital, comme pour la variole ou la lièvre typhoïde, elle se fut soignée et eût pu, pondant ce temps, chercher une nouvelle place; mais elle ne fut pas admise et la voilà courant à la recherche de gens capables de lui assurer le couvert et un gite, semant la vérole partout pour payer sa bienvenue. »

A côté des logeuses pour domestiques, il y a des bureaux de placement où se rencontre un grand nombre des filles qui forment le personnel habituel des brasseries. Ces établissements qui, depuis une vingtaine d'années, sont devenus plus nombreux, ne sont en général que des lupanars déguisés ; les clients habituels y absorbent de très mauvaises consommations et y contractent toute la variété des maladies vénériennes. M. le Dr Barthélemy(l) qui a consacré une importante et très intéressante étude aux différentes variétés de femmes qui composent ces établissements s'exprime avec une rare vigueur sur leur compte. « Sans sortir des attributions médicales, nous croyons pouvoir réclamer au nom de l'hygiène morale et de l'hygiène matérielle, la suppression ou la transformation des brasseries servies par les femmes. Telles qu'elles sont aujourd'hui, ce sont des établissements insalubres au premier chef. » Et plus loin : « Les industriels qui les dirigent ne sont pas tellement intéressants qu'il faille tenir compte de leurs récriminations. Les femmes qui les desservent feront ce qu'elles voudront, mais rien de pire assurément. On n'y perdra rien, pas même de bonnes consommations. On ne peut qu'y gagner. La santé publique surtout s'en trouvera bien. En effet, la prostitution clandestine qui va sans cesse croissant doit être considérée comme une des sources les plus excessives de la

(1) Syphilis et Santé publique, J.-B. Baillière, page 25 et suivantes.

;k* i.a pbostitutiox clandestin*: a paris

propagation et de la persistance do la vérole dans la société moderne. » Pour atténuer leur danger, il faudrait que toutes ces femmes fussent soumises régulièrement à un examen médical. « Toutes les brasseries de femmes et tous les établissements similaires devront être astreints à l'inspection sanitaire. Les inviteuses, les verseuses, les servantes devraient être munies de certificats de santé valables pour trois jours seulement. » C'est avec juste raison que M. le Dr Barthélémy sollicite des mesures rigoureuses contre ces établissements d'autant plus dangereux qu'ils inspirent moins d'appréhension. Les élèves des écoles et des lycées, les tout jeunes gens ne craignent pas de s'y aventurer, l'aspect extérieur étant celui de toutes ces brasseries qui ont envahi tous les quartiers de Paris : ils eu franchissent le seuil sans être retenus par un sentiment de convenance ou par crainte d'y être vus, attirés aussi par l'attrait du fruit défendu. Combien de ces malheureux jeunes gens ont été victimes de leur curiosité ! On prétend que la prospérité de ces établissements diminue et que leur vogue1 subit un temps d'arrêt; nous voulons l'espérer; mais combien ils sont encore nombreux!

On a bien voulu nous communiquer le recensement des brasseries servies par des femmes, recensement fait à la lin de juin 1894.

Les brasseries ont élé classées par arrondissements et par nombre de femmes servant dans ces établissements, au moment du recensement. On a également indiqué le maximum des femmes qui s?\ trouvent à l'époque de la plus grande vogue. 11 est utile de faire remarquer que le personnel des brasseries, comme celui des maisons publiques, est plus nombreux l'hiver. Dès que le temps devient doux, beaucoup de tilles quittent les maisons publiques, pour faire de la prostitution en chambre ou vont chercher fortune ailleurs ; il en est de môme des filles de brasserie qui, aux beaux jours, sont prises d'envie d'aller respirer l'air extérieur.

OO

État des Brasseries desservies par des femmes

Juin 1894

Nombre

Nombre

Nombre de femmes

Arrondissements

de

de Propriétaires,

Brasserie**

Gérantes et Caissières

Actuellement

Maximum

1er arrondiss1

• ge __

Te —

1 Ue

Il ressort de ces documents qu'il y a, dans les brasseries, plus de 600 femmes se livrant à la prostitution clandestine, sous prétexte de servir des consommations quelconques. On y rencontre des filles mineures, aussi bien que des filles majeures, les industriels qui exploitent ces établissements ne se préoccupent guère de l'âge de leurs pensionnaires ; il y a là cependant des agissements qui tombent sous le coup de l'article 334 du code pénal, puisqu'on excite les mineures à la débauche et qu'on favorise leur prostitution. L'attention delà Préfecture de police a été appelée sur la présence,

dans ces établissements, de jeunes filles mineures, aussi une ordonnance a été rendue en 1888; la voici :

No 4 PRÉFECTURE DE POLICE

lre division Ordonnance concernant l'interdiction de l'emploi des filles

2* bureau mineures dans les débits de boissons de toutes sortes.

Paris, le 24 février 1888.

Nous, Préfet de Police, Vu la loi des 16 et 24 août 1790; Vu la loi du 28 pluviôse, an VIII; Vu l'arrêta des consuls du 12 messidor an VIII; Vu la loi du 10 juin 1853; Ordonnons ce qui suit :

Article premier.

Aucune fille mineure ne pourra être employée, à titre quelconque, dans les cafés, cabarets, brasseries ou autres débits de boissons.

Art. 2.

Les contraventions à la présente ordonnance seront constatées par des procès-verbaux et poursuivies conformément aux lois.

Art. 3.

Le secrétaire général, le cbef de la police municipale, les commissaires de police et tous les agents de la Préfecture de Police, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de la présente ordonnance, qui sera imprimée, publiée et affichée.

Le Préfet de Police :

Léon Bourgeois.

Pour le Préfet de Police :

Le Secrétaire général L. Lépine.

L'instruction qui a dicté cette ordonnance était des plus louables, mais la mise en pratique en était difficile. Il eut fallu tenir la main rigoureusement à son exécution et pour cela il était indispensable qu'un agent de la Préfecture de police, désigné à l'avance, eût la mission spéciale de contrôler, au moins une fois par semaine, dans chaque arrondissement, le nombre des femmes présentes dans les brasseries en exigeant une pièce officielle indiquant exactement l'âge de la personne employée. En disséminant les responsabilités, on diminuait Faction et la volonté des agents chargés d'une pareille

exécution. Qu'est-il arrivé par suite? C'est que les contraventions ont été insignifiantes ; il y a eu en effet :

13 contraventions

en 1888

— 1894 (juillet).

Le nombre des contraventions n'étant que de 32 en six ans et demi, il faut convenir que le résultat a été fort mince. Si nous faisons remarquer, en outre, que, dans ces différents cas, l'amende a été de 5 francs, il y a lieu de penser que les tenanciers de ces brasseries se sont préoccupés fort peu des contraventions faites, et qu'ils auront continué à garder dans leurs établissements des jeunes tilles non majeures, si ces mineures avaient du succès et augmentaient le nombre des consommateurs.

Des mesures plus radicales seraient indispensables pour assainir ces établissements. Je me range à l'opinion de M. Barthélémy, qui demande la transformation, voire môme la suppression des brasseries à femmes. Dans un livre, publié en 1893 (1), j'ai indiqué des mesures rigoureuses prises par certains maires contre ces établissements similaires; j'ai signalé spécialement un arrêté du maire d'Àntibes qui interdit aux débitants de boissons d'employer pour le service de leurs établissements des femmes ou filles ne faisant pas partie essentielle de leur famille. Cet arrêté s'appuie sur la loi du 5 avril 1884 et sur un arrêt de la Cour de cassation, en date du 22 mai 1885, qui sanctionne une décision du maire d'Avignon, interdisant le service des femmes dans les buvettes, cafés, brasseries, etc. La loi du 5 avril 1884 qui fait connaître les droits dos municipalités et l'arrêt de la Cour suprême sanctionne ces mômes droits, permettent aux municipalités en province, et au Préfet de police à Paris, d'interdire le service des femmes dans les brasseries. Le jour où de semblables arrêtés seront pris à Paris, on aura rendu un éminent service à la santé publique.

(1) Syphilis et prostitution chez les insoumises mineures. Masson, éditeur.

Dans la séance du Sénat du 17 avril 1894, M. le sénateur Bérenger a déposé une proposition de loi sur la prostitution et les outrages aux bonnes mœurs (1). Dans les considérations qui précèdent cette proposition M. Bérenger s'occupe des brasseries à femmes et du rôle qu'elles jouent dans le développement de la prostitution clandestine. Il nous parait utile de citer ce que l'honorable sénateur dit à ce» sujet: « Le nombre des établissements, la plupart desservis par des femmes, dans lesquels, à côté de la salle des consommations, se pratique à peu près ouvertement la débauche, s'est notablement accru. Leur audace a pris les plus inquiétantes proportions.

« A rheure qu'il est, certains d'entre eux ont un personnel chargé de recruter au dehors. C'est particulièrement dans le voisinage des établissements d'éducation qu'ils opèrent. Nous tenons d'un membre élevé de l'Université qui*, sur ses plaintes, la Préfecture de police a dû faire défense à certaines maisons, sous menace de fermeture, de recevoir des lycéens. Mais cette mesure n'a pas tardé à être éludée et l'on a vu certains débits établir des vestiaires destinés à transformer, avant leur entrée, ces collégiens en consommateurs ordinaires, par un simple changement de vêlements. »

Les prospectus les plus explicites sont en même temps distribués sur la voie publique. En voici quelques exemples :

Brasserie orientale. Venez voir les sultanes fin de siècle. Aujourd'hui, inauguration du temple de Vénus. Tout le monde voudra admirer les merveilleuses déesses dans la gracieuseté de leurs costumes.

(Ceci était jeté au public par les déesses elles-mêmes du haut d'une voiture de masques qui suivaient Tannée dernière la cavalcade de la Mi-Carême.)

Voici qui est plus précis encore :

Brasserie du Les dames sont costumées....

Suit une poésie

Sur leurs lèvres mutines Sont des baisers joyeux Que peuvent, on le devine, Cueillir les amoureux.

(1) Ce projet de loi, discuté au Sénat dans plusieurs séances, a été adopté, après modifications, le 27 juin lb9o.

Auberge de Cupidon... Le service est fait par les prêtresses du. dieu de l'amour en costume des plus original {sic). Une fois encore venez sacrifier a ses autels.

Ces prospectus indiquent, d'une façon non déguisée, que ces brasseries sont des lupanars et le personnel qui les compose devrait être soumis, au moins, aux visites réglementaires. Puisque cette mesure n'est pas appliquée, il y a lieu d'interdire ces maisons. M. Bérenger, dans sa proposition de loi, arrive» à la même conclusion, puisque dans les pénalités applicables aux débitants de boissons à consommer sur place, aux cabaretiers, etc., qui fournissent aux femmes ou filles la possibilité de se prostituer, il joint, en cas de condamnation, la fermeture des établissements. L'honorable sénateur arrive aux mêmes conclusions que nous, mais il admet qu'une loi est nécessaire, alors que nous soutenons que le Préfet de police», en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi du 5 avril 1884, peut, par un arrêté, interdire le service des femmes dans les brasseries.

A côté des logeuses pour domestiques, à côté des bureaux de placements fournissant des domestiques et des tilles de brasseries, il existe des agences, non autorisées, qui se chargent spécialement de procurer des jeunes filles à certaines maisons de prostitution clandestine. Les propriétaires de ces agences font appel, par la voix des journaux, aux jeunes fdles sans place leur promettant un emploi facile et lucratif; on les envoie dans des magasins de lingerie, de confiserie, de parfumerie qui ne sont, sous des apparences d'établissement de commerce, que des maisons de prostitution clandestine. Ces bureaux de placements qui ont parfois l'apparence de bureaux d'abonnement de musique, de cabinets de lecture, d'agences théâtrales, d'agences pour institutrices, sont des maisons de rendezvous dirigées par d'anciennes fdles ou anciennes maîtresses de maisons publiques. Quelques-unes de ces femmes ont dans différents quartiers de Paris plusieurs maisons aualogucs, mais exploitant un genre spécial, suivant le quartier. Ainsi, la veuve B... tenait, rue de la Victoire, un magasin do cravates et rue de Rome une agence théâtrale, maison de cravates et agence théâtrale n'ayant qu'un seul but, la prostitution clandestine. A la mort de la veuve B... en 1886, l'agence théâtrale a continué à fonctionner et a été exploitée par une de ses nièces, qui était son héritière.

Ces différents bureaux de placements fictifs, ces agences théâtrales interlopes nous amènent, tout naturellement, à étudier le rôle des proxénètes et leur influence déplorable, au point de vue de la prostitution parisienne.

Proxénètes, maisons de rendez-vous, magasins de ganterie, de parfumerie, de cravates, de confiserie, etc. — L'entremetteuse est l'agent le plus important de la prostitution clandestine. Elle déploie dans ce métier une science extraordinaire de ruses, de pièges et de mensonges; elle a toutes les audaces et fait litière de tout scrupule pour arriver à ses fins. Tout lui est bon pour attirer les jeunes filles chez elle et les jeter dans la prostitution en même temps qu'elles s'ingénient à tromper les hommes qui ont la naïveté de lui accorder quelque confiance. On peut distinguer plusieurs variétés d'entremetteuses : la professionnelle, la fausse commerçante, l'entremetteuse élégante, la tireuse de cartes, la femme du monde veuve, ou demi-artiste.

La professionnelle. — Elle pratique son métier ouvertement, mais dans une maison bourgeoise sans signe extérieur. Elle reçoit facilement quiconque est bien mis et est connu des interprètes des hôtels riches, qui peuvent lui amener des étrangers capables de dépenser de l'argent. Elle ne diffère de la maîtresse de maison que par la prime qu'elle réclame et parce qu'elle n'a pas chez elle des pensionnaires; elle n'en conserve qu'une qui a l'habitude d'arriver à la première heure; les autres femmes sont des auxiliaires qui arrivent de trois à six heures de l'après-midi et reviennent de neuf heures à onze heures du soir, pour se mettre à la disposition des visiteurs, sans parti pris. Passé minuit, elle n'ouvre qu'aux clients connus personnellement. On n'y couche pas en général. Indépendamment de la clientèle des étrangers, chaque entremetteuse a ses "habitués, gens mariés, gens graves qui cachent leurs vices, gens de cercles paresseux, tous gens riches aimant le changement sans se déranger. Voilà pourquoi une entremetteuse habile renouvelle sa troupe tous les mois, quitte à reprendre de temps en temps telle ou telle jolie fille, pourvu qu'elle modifie la couleur de ses cheveux; quelquefois même elle garde plus longtemps certaine fille parce qu'un client aura eu la fantaisie de prendre un abonnement

pour avoir la mémo femme, pendant une période déterminée. L'entremetteuse se charge de procurer la femme qu'on lui désigne et il est rare qu'elle réponde que c'est impossible. Elle demande de la patience de huit à quinze jours, et plus ou moins d'argent. Quelquefois, elle réussit réellement, mais, le plus souvent, il se passe quelque chose d'étrangement simple et où s'épanouit toute la candeur masculine; on fournit au client une ressemblance sans qu'il se doute de la supercherie. Sous prétexte de pudeur ou de timidité, on s'arrange pour que la chambre soit peu éclairée, la dame est muette ; le monsieur part enchanté ! Un des talents de l'entremetteuse habile consiste à découvrir et à composer des ressemblances. Quelquesunes ont des albums de photographies vraiment extraordinaires et lorsqu'on ne connaît que de loin le sujet demandé, rien n'est plus aisé que cette duperie de prés. Beaucoup d'étrangers quittent ainsi Paris, persuadés qu'ils ont eu les faveurs de telle actrice ou marquise. Beaucoup de Parisiens inintelligents se font la même douce illusion.

Certains individus, très vaniteux, ont la prétention de n'avoir des rapports qu'avec des femmes du monde ; l'entremetteuse qui saisit promptement le travers de ces gens-là trouve moyen d'exploiter leur vanité. « J'ai en ce moment dans mes relations, dit-elle, une délicieuse petite femme du inonde qui a fait des dettes et qui a bien peur des reproches de son mari ; si vous vouliez, être bien discret et bien délicat, peut-être arriverai-jcà lui faire accepter un rendez-vous et à la décider à faire un premier faux pas; ce sera très difficile, mais en vous montrant très généreux, jene désespère pas du succès! » On se laisse toujours prendre à de telles promesses et on ne doute pas que la femme présentée ne soit une femme du vrai monde ! C'est ainsi (pie M. X..., un riche et vieux viveur parisien, ades rapports fréquents, depuis deux ans, avec une « femme du inonde » qu'il paye très largement, en raison de la situation sociale, et qui n>st autre (prune jeune femme de Montmartre, habituée du Moulin Rouge et autres lieux ! Elle est d'une habileté extraordinaire à se transformer en mondaine élégante et ceux qui ont assisté à ce déguisement étaient émerveillés de cet art prodigieux de comédienne qui arrivait à donner, l'air, le geste, le regard, la voix, la tenue distinguée d'une femme bien élevée. Pour accentuer la ressemblance, elle manque quelquefois le rendez-vous promis et l'entremetteuse s'envoie à elle-

môme un télégramme qu'elle montre au monsieur désolé! Le viveur parisien n'en reste que plus convaincu de sa bonne fortune !

Cette question des ressemblances est arrivée, parfois, à causer les erreurs les plus graves; nous pouvons citer le fait suivant qui a produit un grand scandale : Le lieutenant X..., feuilletant l'album d'une entremetteuse, est tout à coup stupéfait en croyant reconnaître une jeune personne du monde qu'il fréquente. « Comment ! vous avez M,le...? Pouvez-vous me la procurer demain? (C'était la fille de son général !) — Parfaitement, venez à deux heures. »

Le rendez-vous a lieu à son gré! Quelques semaines après, il rencontre la jeune demoiselle dans un bal. En dansant avec elle, il lui tient un langage plein d'allusions passionnées, lui rappelant les heureux moments passés ensemble, peu de jours avant. La jeune fille ne comprend rien aux allusions concernant le rendez-vous donné, mais comme le lieutenant insiste, elle sent qu'on l'ofTense et sous le coup d'une violente indignation, ne pouvant maîtriser ni son émotion ni sa colère, elle soufflette l'officier en plein salon. Un grand tumulte se produit. Pendant que le père est mis au courant de ce qui vient de se passer, le lieutenant entraîné par des amis fait le récit de son aventure ; une enquête sérieuse s'ensuit et on reconnaît que le portrait vu chez l'entremetteuse était la photographie d'une modiste de la rue de Richelieu, qui avait quelque ressemblance avec la fille du général et qui avait l'habitude de fréquenter les maisons de rendez-vous!

La fausse commerçante. — Cette entremetteuse se présente sous prétexte de placer des liqueurs ou des objets d'art. Pour se faire une clientèle, elle prend des adresses dans le Bottin. Afin de ne pas compromettre les hommes à qui elle s'adresse, lorsqu'ils sont mariés, elle écrit des lettres sur du papier commercial ; le style est en rapport, récriture est vulgaire et un observateur analyse instantanément le motif de la convocation qu'il reçoit; mais beaucoup de naïfs vont voir. Selon leur figure, la dame leur propose une occasion d'excellent cognac ou bien leur demande, sans hésitation, leur goût en femmes, leur offrant ses services pour leur trouver ce qu'il y a de mieux dans les prix doux.

Quelques-unes ont des spécialités d'ouvrières, des demoiselles de magasin ou des mineures déflorées ou non déflorées.

L'entremetteuse, qui est mal logée, va faire l'article à domicile et Tentrée en matière est souvent un bronze de Clodion qu'elle désire vendre. Pour les entrevues, elle donne rendez- vous dans un café. Il "en est qui, malgré leur manque d'éducation, arrivent à un degré de pénétration extraordinaire; Tune (relies, d'aspect très commun, mais d'une rare intelligence avait trois noms et trois domiciles. Dans le premier, elle était professionnelle ; dans le deuxième, fausse négociante, et dans le troisième (une villa dans la banlieue) elle était une rentière très estimée et 1res respectée. Particularité étrange, bien que relativement fréquente, elle avait une fille de quinze ans très sévèrement élevée. Elle a quitté Paris en 1893, à cause de sa fille et vit bourgeoisement en province. Cette entremetteuse, qui avait une mémoire prodigieuse, connaissait littéralement tous les dessous de la galanterie parisienne.

L entremetteuse élégante. — Elle a toutes les apparences de la femme dumondela plus distinguée. C'est généralement une ancienne fille entretenue, très élégante, instruite et intelligente ou même une vraie mondaine dévoyée, frisant la quarantaine et qui veut maintenir son train de maison. Elle pratique encore très volontiers elle-même, mais elle a toujours de petites amies très jeunes qu'elle présente, sans jalousie, si on ne veut pas d'elle. Pour se créer de nombreuses relations, utiles à ses vues, elle se procure l'annuaire des cercles riches sur lequel un ami complaisant pointe les noms des gens qu'il juge accessibles et la dame leur écrit sur du joli papier armorié un billet comme celui-ci :

Cher monsieur,

J'arrive de Nice où j'ai vu une de vos amies qui garde de vous un si excellent souvenir qu'elle m'a chargée d'une petite commission personnelle. Si vous voulez bien prendre la peine de passer me voir, vous me trouverez sûrement de quatre à cinq heures.

Veuillez agréer mes meilleurs sentiments.

Vicomtesse de Z...

Rue, etc.

Le procédé intrigue et flatte beaucoup de gens. Au moins deux sur dix vont voir. Le salon est fleuri et élégant ; la dame est aimable et souriante et d'un naturel charmant. Vous ne connaissez pas l'amie dont elle vous parle, mais on oublie bien vite cette amie, encan-

sant ; elle, vous trouve plein d'esprit et si sympathique qu'elle vous prie de venir prendre, sans façon, une tasse de thé avec une de ses amies, qui est, dit-elle, un peu timide mais ravissante. On accepte naturellement une invitation si gracieuse. Les deux amies rivalisent d'amabilité* et la tasse de thé se solde par une dépense de vingt-cinq à trente louis !

Il est utile de faire connaître la physionomie de quelques-unes de ces entremetteuses, très connues dans le monde de la galanterie parisienne et qui ont eu leur heure de célébrité. Voici J. D... qui arrive à Paris à l'âge de seize ans ; elle travaille comme modiste pendant quelques mois, puis devient actrice ; elle voyage en Amérique et en Italie et devient directrice de concert à Milan. En 1878, elle est très richement entretenue. Elle a un hôtel dans le quartier des Champs- Elysées, des domestiques nombreux, cocher, valet de pied, etc. ; elle a plusieurs voitures et quatre chevaux dans ses écuries. Les dépenses exagérées qu'elle fait l'obligent à contracter des dettes et son mobilier est vendu; elle est condamnée à un mois de prison pour détournement d'objets saisis. Obligée de fréquenter, de nouveau, les maisons de rendez-vous, elle habite rue de la Chaussée-d'Antin un appartement au loyer mensuel de 800 francs ; elle cherche, par tous les moyens, à recruter des clients et se tient au courant par l'entremise des garçons et des gérants de certains hôtels, des étrangers de distinction, ou plutôt, pour rester dans l'exacte réalité, des élrangers riches qui descendent dans ces hôtels ; elle sollicite leur visite en leur adressant des lettres conçues de la façon suivante :

Monsieur,

Des miniatures et objets d'art, tout à fait exceptionnels, sont en ma possession ; voulez-vous être assez aimable pour m'honorer d'une visite. Je désirerais avoir voire appréciation, à ce sujet.

Je vous sahie. J. D...

Rue de la Chaussée d'Antin.

De trois heures à quatre heures après midi et de neuf heures à onze heures du soir.

Ces lettres obtiennent le résultat cherché et sa clientèle va en augmentant rapidement, ce qui ne l'empêche pas d'être d'une grande âpreté et de faire, au besoin, du chantage pour obtenir de l'argent. On nous a communiqué, à ce sujet, deux télégrammes caractéris-

tiques envoyés à un homme honorablement connu à Paris. Ces télégrammes sont ouverts, de façon à pouvoir être lus par tout le

monde.

Paris, juin 1883. — Monsieur, jusqu'à ce jour, j'ai regardé votre parole comme sacrée, mais, ce matin, vous étant permis de mettre ma domestique à la porte, lorsqu'elle venait réclamer mon dû, je n'ai plus aucun égard à garder. Je vous fais savoir que si, d'ici à lundi, vous ne m'avez pas fait parvenir les 300 francs que vous me devez, tout ce que Paris contient de viveurs le saura! et en même temps je vous ferai sommation pour voir jusqu'où votre valeur d'honnête homme s'arrêtera. Je tiens a vous montrer que vous vous trompez tout à fait à mon égard.

Je vous salue. D...

Le monsieur l'ayant menacée du commissaire de police, reçoit le nouveau télégramme suivant :

Samedi soir, 7 heures. — Monsieur, votre lettre que je reçois à l'instant ne m'étonne nullement; c'est toujours ainsi que les mauvais payeurs agissent; vos menaces sont d'un grotesque et d'un ridicule que rien n'égale. Vous me devez 500 francs, payez-moi, voilà tout et alors je ne vous écrirai plus; mais jusqu'alors, je vous réclamerai mon dû, entendez-vous bien. Du reste, je vous le répète, si, demain dimanche, vous ne m'avez pas fait parvenir les 500 francs que vous me devez, lundi, vous recevrez une lettre d'invitation au juge de paix et si vous ne vous présentez pas, j'irai jusqu'au bout; je veux vous montrer que quand on réclame son dû, on est fort de son droit. Vous me devez 500 francs, payez-moi. — D

Le malheureux persécuté n'a plus qu'une ressource : c'est de s'adresser au commissaire de police pour avoir aide et protection ! Lïntervention de ce magistrat eut pour résultat de calmer l'ardeur guerrière de MI,e D.... De la rue de la Chaussée-d'Antin, elle passe successivement rue d'Anjou-Saint-Honoré et boulevard de la Madeleine. L'appartement est loué au nom d'un de ses amants. A partir de cette période, elle n'opère plus seule, elle commence son rôle d'entremetteuse. Elle fréquente les bals publics, les théâtres, le boulevard des Italiens, à la recherche déjeunes filles mineures pour les livrera la prostitution; elle se promène, parfois, avec des hommes qui lui indiquent une fille à leur convenance et elle se charge d'aller lui proposer un rendez-vous et de l'entraîner dans son domicile. Elle attire chez elle des ouvrières jeunes et jolies, qui passent une partie de leur journée boulevard de la Madeleine, tandis

fi() LA PROSTITUTION CLANDESTIN K A PARIS

que les parents les croient à leur travail. C'est ainsi qu'une toute jeune fille de seize ans, gentille et charmante enfant très choyée par ses parents, qui travaillait dans une maison de couture, a été entraînée par une de ses camarades chez cette femme et mise en rapport avec des hommes. La mère ayant surveillé les agissements de sa fille, Ta vue sortir de cette maison suspecte et son enfant a dû lui avouer qu'elle passait ses après-midi dans cette maison, depuis quelque temps, qu'elle recevait 100 francs chaque fois. La pauvre mère désespérée n'a pu qu'adresser une plainte au commissaire do police. Les nombreuses réclamations des voisins, qui signalent cette officine de prostitution clandestine, obligent D... à quitter le boulevard de la Madeleine, mais elle ne renonce pas à son métier pour cela; elle se contente d'être plus prudente. On la retrouve, deux ans plus tard, aux Champs-Elysées ayant une maison de passe des plus achalandées. Cette fois, elle occupe un hôtel entier, avenue d'Antin. Cette maison de rendez-vous, luxueusement meublée, lui est louée au prix de 18,000 francs; elle est bien située cl très propice au but qu'on cherche à atteindre, ayant une entrée rue de Ponthieu et l'autre, rue d'Antin. Elle a fait, à cette époque, des affaires importantes, réalisant des bénéfices considérables, ce qui lui permettait de mener la vie à grandes guides. Elle recevait un grand nombre d'hommes riches appartenant à toutes les classes de la société : hommes politique, hommes de finance, voire même des magistrats, qui arrivaient en équipage. Les femmes qui fréquentaient sa maison étaient recrutées spécialement dans les théâtres, où elle avait toujours conservé des relations avec les actrices; il lui était donc très facile de servir d'intermédiaire entre les hommes d'un monde riche qui désiraient obtenir les faveurs de certaines actrices disposées elles-mêmes à tirer profit de leurs charmes. Les femmes qui se rendaient chez elle frappaient à la porte, tandis que les hommes sonnaient; on savait toujours ainsi si c'était un homme ou une femme qui se présentait. Les femmes se tenaient dans la salle à manger de l'hôtel ; elles n'étaient appelées au salon que lorsque l'amateur qui avait jeté son dévolu sur l'une d'elles arrivait pour la demander. Les hommes n'étaient admis dans la salle à manger que lorsqu'il leur prenait fantaisie d'offrir un dîner qui ne leur coûtait jamais moins de 3 ou 400 francs. Pendant cette période l'entremetteuse semble avoir été très prudente au point de >ue des mineuiVs,

CAUSES DE Î.A PHOSTITUTION 67

et n'avoir attiré chez elle que les femmes de théâtre majeures ; mais le succès qu'elle obtient dans ce monde spécial et le désir de gagner une forte somme d'argent lui fait commettre une grosse faute. Cédant aux instances d'un amateur très riche qui désirait posséder une actrice très connue, elle lui écrit et l'attire chez elle, sous prétexte d'affaires importantes la concernant. Cette artiste très distinguée introduite dans le salon de l'avenue d'Antin, se trouve, tout à coup, en présence d'un individu qui lui offre une grosse somme d'argent si elle veut se donner à lui. Cette femme, qui était une vraie artiste, se révolte et dit son fait à ce faquin, mais elle a beaucoup de peine à s'enfuir. Sous le coup de la violente émotion ressentie, après avoir échappé à ce guet-apcns, elle court indignée se plaindre à la Préfecture de police. Lu commissaire de police reçoit un mandat spécial pour faire des investigations avenue d'Antin, à deux reprises différentes, mais comme on ne constate pas la présence de mineures, il n'y a pas eu de sanction spéciale, sinon de rendre [)... très circonspecte. A partir de ce moment, elle ne reçoit plus chez elle, mais elle va se promener au Bois de Boulogne et donne aux personnages qu'elle rencontre les adresses des femmes galantes qui avaient, avant, l'habitude de fréquenter sa maison. Elle abandonne l'avenue d'Antin pour s'en aller rue de Chateaubriand où elle prend un grand hôtel richement meublé et dont la location est de 25,000 fr. par an. Elle recommence sur une nouvelle échelle à exercer son industrie, jusqu'au jour où des plaintes nombreuses adressées à la Préfecture de police l'obligent à aller chercher fortune à l'étranger. — La femme L... est mariée; le mari parait s'occuper de la vente de diamants, tandis que sa femme se livre au proxénétisme; en réalité, ils s'entendent admirablement et exploitent la môme industrie. Ils ont figuré l'un et l'autre dans le procès de la rue de Surène et ont été condamnés pour excitation des mineures à la débauche, le mari à huit mois de prison et la femme à trois ans de la même peine. Ce malheur ne les corrige pas. Ils vont s'installer rue Caumartin, mais les allées et venues y sont si nombreuses que les voisins s'en préoccupent; tous les jours, de trois à sept heures du soir, des voitures s'arrêtent devant la porte et on en voit descendre des hommes paraissant appartenir à un inonde riche et de jeunes femmes élégantes qui ne concourent ni pour le prix de chasteté ni pour le prix de vertu. Des plaintes nombreuses se produisent,

on crie au scandale et le propriétaire de l'immeuble se pourvoit en référé pour résiliation du bail. Le tribunal fit droit à sa demande et prononça la résiliation du bail (juillet 1877). La femme L... occupe successhement un appartement rue Xeuve-des-Capucines et rue de Rome où elle continue à exercer son industrie, qui provoque les mêmes plaintes des voisins, habitant le même immeuble. Elle se décide alors à prendre une maison en totalité, qu'elle loue en meublé; cette maison située rue Duphot devient, en peu de temps, la plus connue et la plus achalandée des maisons de prostitution clandestine; on y loge en garni; on y procure des femmes de toutes les conditions et de tous les âges; on y prôte môme de l'argent; on semble avoir la spécialité des (illes mineures, mais si cette spécialité rapporte beaucoup d'argent, elle est grosse de dangers; les plaintes des parents se succèdent au Parquet et à la Préfecture de police, où une instruction judiciaire a lieu, tant contre la femme L... que contre les personnes qui lui ont amené des jeunes fdles mineures; une descente de police est ordonnée et le scandale n'est plus un scandale de quartier: tout Paris est au courant en 1880 et 1881 de ce qui se passe rue Duphot. M. Andrieux, l'ancien Préfet de police (1), s'étend longuement sur le conflit survenu (Mitre un juge d'instruction et le Préfet de police au sujet d'une perquisition faite dans cette maison; il parle de la condamnation d'un garçon de café qui avait proposé une jeune fille mineure à la femme L... ; mais il est très réservé sur ce qui se passait dans cette maison. Il est à supposer que le conflit survenu entre le Préfet de police et le juge d'instruction a permis à la femme L... d'échapper à des poursuites.

Le suicide d'un général, portant un nom illustre dans les annales militaires, s'étant produit à cette époque, un journal étranger a prétendu qu'il fallait en chercher la cause dans les scandales de la rue Duphot. Menacé par un père de famille dont la fille mineure lui avait été procurée par la femme L... et qui voulait adresser une plainte au Procureur de la République, s'il ne lui remettait pas une somme de 600,000 francs, le général pour échapper à une poursuite judiciaire ou au chantage, a cherché la tranquillité dans la mort. M. Andrieux, sans révéler la cause de ce suicide, assure qu'il est dû à des faits n'ayant aucun rapport avec le récit du journal belge.

(1) Souvenir d'un Préfet de police, tome II, pages 34 et suivantes.

Après les perquisitions de la rue Duphot et le récit qui en fut fait dans les journaux, la femme L... croit habile de passer la main à une matrone de ses amies au prix de 180,000 francs, dit-on; de son côté, elle va monter une nouvelle maison dans un quartier moins en vue. Pour éviter les difficultés avec les propriétaires d'immeubles, qui réclament souvent la résiliation du bail, elle achète une maison rue Lavoisier. Propriétaire, elle a la liberté de disposer de son immeuble, à sa fantaisie ; elle garde, pour l'exercice de son industrie, le rez-de-chaussée et le premier étage et loue, à des prix peu élevés, les autres parties de la maison. Des locations accordées dans des conditions de très bon marché doivent rendre les locataires bienveillants pour leur propriétaire, pleins dïndulgence pour ses faiblesses et tout disposés à fermer les yeux sur ce qu'ils peuvent trouver d'anormal dans les nombreuses visites reçues. Il faut reconnaître, du reste, que la femme L... est devenue très prudente, qu'elle cherche à éviter le scandale et qu'elle se tient sur ses gardes; elle reçoit toujours, cela va sans dire, des femmes galantes et des amateurs avec lesquels elle les met en rapport, mais ces rendezvous ont lieu, dune façon assez discrète et seulement de trois à sept heures du soir; elle part ensuite pour coucher à la campagne où elle possède une propriété et ne rentre à Paris que le lendemain, vers une heure après midi. Pendant longtemps, elle s'est interdit de recevoir des mineures, aussi les voisins n'ont-ils pas eu l'occasion de se plaindre. Cette réserve extraordinaire ne pouvait pas durer: les visites deviennent plus nombreuses et de toutes jeunes filles sont adirées rue Lavoisier. En 1884, on a beaucoup parlé, dans les coulisses de TOpéra, de l'audace extraordinaire de la femme L... et do ses émissaires qui ne craignaient pas de s'introduire dans certaines familles pour exciter les mineures à la débauche ; on a cité notamment un fait qui s'est produit pour une jeune fille de seize ans, danseuse à l'Opéra, qui avait été l'objet, pendant plusieurs mois, d'obsessions fréquentes d'une proxénète en sous-ordre, qui agissait

pour le compte de la femme L Cette émissaire avait cherché à

attirer la jeune fille dans la maison de la rue Lavoisier, où elle devait rencontrer un abonné de TOpéra fort riche qui, étant très amoureux d'elle, était disposé à ne reculer devant aucun sacrifice d'argent pour obtenir ses faveurs; après lui avoir offert, à plusieurs reprises, des sommes importantes pour une simple entrevue, alors

même qu'elle ne consentirait pus à céder aux désirs de son amoureux, l'entremetteuse a eu le cynisme de se présenter chez les parents de la jeune fille et a demandé à lui parler en particulier. C'est à la suite de cette dernière démarche que le Procureur de la République a été saisi d'une plainte des parents. Des lettres parviennent au Parquet et à la Préfecture de police, pour signaler l'existence de cette maison et plusieurs autres analogues. En voici une qui nous a semblé intéressante, à plusieurs points de vue.

Monsieur le Protêt,

Veuillez permettre à un de vos administrés de vous adresser un avis. J'ai appris que vous étiez disposé à sévir contre toute cette tourbe infâme de femmes, de filles et de souteneurs qui peuplent les rues de Paris; or. c'est à ce sujet que je me permets de vous écrire.

Il est une espèce de femmes qui livrent des tilles, presque des enfants, à des individus avec lesquels elles ont traité à forfait. Cet immonde tripotage, celte traite des blanches se fait sur une vasle échelle, presque à la vue de tous et ce serait une indignité de tolérer cela plus longtemps, d'autant plus qu'on est sujet dans ces maisons à attraper les plus horribles maladies; c'est ce qui **st malheureusement arrivé à mon fils et c'est par lui que je suis parvenu à connaître l'adresse de quatre de ces femmes que l'on nomme, je crois, des entremetteuses, les voici... (suit la nomenclature).

Espérant, monsieur le Préfet, que vous voudrez bien prendre ma lettre en bonne part et donner, de votre poigne vigoureuse, un coup de balai dans tout cela, je me dis votre dévoué serviteur.

Nous avons cité cette lettre parce qu'elle fait connaître certaines entremetteuses et qu'elle montre, d'une façon bien évidente, les dangers que courent, au point de vue de leur santé, les habitués de ces maisons; ils se croient à l'abri de la contamination des maladies vénériennes, parce qu'ils dépensent des sommes importantes ; dans ces conditions, ils pensent avoir le droit de compter sur une sécurité absolue. Quelle naïveté et quelle désillusion! La maison de la rue Lavoisier est. dit-on, toujours prospère. La femme L..., qui passe pour être très riche, séjourne pendant Fhiver dans le midi et fait des un âges d'agrément. Pendant son absence elle délègue ses pouvoirs à une gérante en qui elle a toute confiance et qui est intéressée à la bonne réputation de la maison. Lïmmeuble n'a plus de locataires et est occupé, dans sa totalité, par Mme L... et ses protégées.

Voici un autre type et une autre fa^on d'agir :

La femme D..., arrivée à Paris à 1 âge de vingt ans. a été arrêtée plusieurs fois pour prostitution clandestine et envoyée à Saint- Lazare pour des maladies vénériennes. Tant quelle a de la fraîcheur et de la jeunesse, elle continue à faire de la prostitution clandestine pour son propre compte ; dès qu'elle constate une diminution sérieuse dans ses recettes, elle sempresse de s'adjoindre des aides qui puissent maintenir sa clientèle et amener des clients nouveaux. Elle a eu successivement, un magasin de cravates rue Vignon et place de la Madeleine, un magasin de parfumerie et de ganterie rue Tronchet, un magasin de confiserie rue Roquépine et une maison de rendez-vous rue Saint-Honoré. Dans ces différentes rues, le commerce n'est que renseigne qui cache la maison de prostitution clandestine. Elle a avec elle deux ou trois femmes vêtues de façon à attirer l'attention des passants ; Tune se tient au comptoir, l'autre près de la devanture, tandis que la troisième fait le guet. Des clignements d'yeux, des sourires provoquants engagent les passants à entrer et lorsque cette pantomime n'est pas suffisante, on y joint des signes de main, des signes de tète qui indiquent suffisamment qu'on peut laisser toute timidité de côté et s'aventurer, sans crainte d'erreur, dans ces magasins où l'accueil le plus gracieux est fait à tout individu disposé à sacrifier une pièce de 20 francs.

Des plaintes se produisent successivement. les voisins crient au scandale et la femme D... est obligée de quitter les différents magasins installés par elle. C'est alors qu'elle loue des appartements où son industrie est moins apparente, mais qui n'en attirent pas moins l'attention des voisins et, plus tard, déterminent leurs plaintes.

A la fin de 1887, elle avait encore une maison de rendez-vous rue Saint-Honoré et une maison de cravates rue Vignon; un malheureux père de famille dont la fille avait été entraînée à la débauche écrit de province au Préfet de police, pour lui signaler cette entremetteuse, et demander une répression. Cette lettre montre la tendance générale du public et le désir instinctif de voir l'autorité sévir contre toutes ces pourvoyeuses de la débauche et de la prostitution clandestine.

Monsieur le Préfet,

Par ces temps agités que nous venons de traverser, je comprends que la police ait pu négliger le service des mœurs, mais les journaux m'ont prouvé

combien vous avez néanmoins à cœur de réprimer le vice, surtout lorsqu'il s'étale au grand jour. Je crois de mon devoir de vous signaler une ignoble proxénète qui se livre à son ignoble commerce dans deux officines qu'elle possède k Paris, l'une située rue Saint-Honoré et l'autre rue Vignon, sous la rubrique de magasin de cravates; là, cette créature a trafiqué de ma pauvre fille qui, dans un moment d'affolement, avait eu la faiblesse de s'enfuir dans la capitale où elle était tombée dans la misère noire. Ma fille étant majeure, vingt-huit ans, et m'ayant caché sa vie, je ne pouvais hélas déposer une plainte en vos mains, mais depuis son retour chez moi, j'ai reçu ses confidences et ai appris les trafics que faisait son ignoble matrone. Donner des femmes majeures ne serait que peccadille pour elle, mais sa spécialité est d'encourager la pédérastie, ®ui, je dis le mot, et de corrompre de malheureuses enfants de douze a quinze ans qu'elle soudoie pour leur faire quitter leur famille; c'est ainsi, qu'il y a cinq mois, elle vendait, paraît-il, à un riche financier, la fille d'un concierge, âgée de quatorze ans, moyennant la somme de 3,000 francs. De telles infamies méritent un châtiment. J'en appelle donc k votre justice, monsieur le Préfet, pour faire fermer les tavernes d'orgie de Mrae D... et, au besoin, pour châtier cette gueuse, comme elle le mérite.

Veuillez agréer, etc. X...

La femme D... n'en continue pas moins son trafic habituel; en 1889, elle s'est installée rue Pasquier et occupe deux appartements dans une belle maison. Ses opérations paraissent se spécialiser au recrutement de femmes galantes majeures qu'elle met en rapport, moyennant rétribution, avec les individus qui recourent à ses bons offices. Elle décrit volontiers sa fa^on de procéder de la manière suivante : un homme vieux vient lui demander une femme pour un jour et une heure qu'il fixe ; elle procure la personne demandée, en se conformant, autant que possible, au goût de l'amateur: pour sa rémunération, elle prélève le tiers de la somme laissée pour la femme, et cette somme ne doit jamais être inférieure à trois louis. Malgré la bonté d'âme de la femme I)..., ses opérations n'ont pas le don de plaire à tout le monde : des plaintes sont adressées au Parquet et à la Préfecture de police ; un commissaire de police chargé de faire une perquisition rue Pasquier trouve quatre femmes dans le costume le plus rudimentaire et deux amateurs que leurs charmes avaient séduits. Les femmes ne cachent pas le but de leur visite rue Pasquier et elles avouent, sans rougir, qu'elles s'y rencontrent fréquemment avec des hommes. Conduites au dispensaire de salubrité, deux d'entre elles sont trouvées atteintes d'accidents syphilitiques. Parmi celles-là, il en est une qui se rend rue Pasquier,

par intermittence : elle a deux amis qui lui donnent régulièrement par mois, l'un 500 francs et l'autre 400 francs. Le piquant de l'affaire, c'est qu'ils ont la conviction, l'un et l'autre, d'être Tunique protecteur, ignorant que le protecteur rival a ses entrées libres, à des jours différents. Chacun d'eux est sûr de la fidélité de sa maitresse : il répond de sa vertu et il n'hésite pas à faire les démarches les plus pressantes pour obtenir la mise en liberté d'une personne victime d'une erreur et digne d'estime et de tendresse !

En voici une qui a la spécialité des jeunes gens mineurs; elle travaille pour son propre compte, le plus souvent, mais elle ne néglige pas les profits qu'elle peut retirer de son intervention pour procurer d'autres femmes ; volontiers, elle pratique aussi le chantage.

La fille Marguerite, de son nom de guerre, était âgée vers 1884 de trente à trente-cinq ans; elle habitait avenue d'Antin un appartement dont la location, avec les écuries, était de 8,000 francs; elle avait trois chevaux et deux voitures dans ses écuries. Le personnel domestique se composait : d'un cocher, d'un valet de pied, d'une femme de chambre et d'une cuisinière. Elle se livre à la galanterie sur une grande échelle, se dit entretenue et ne l'est pas. L'appartement qu'elle habite est un lieu de rendez-vous qui reçoit un nombre très considérable d'amateurs : négociants, banquiers, employés, officiers, élèves de Saint-Cyr et de l'École polytechnique, élèves des grandes institutions et des lycées. Les visiteurs sont admis par catégories distinctes et reçus par ordre d'arrivée.

Elle va se promener régulièrement au bois, tous les jours; elle recrute là de nouveaux clients qu'elle se fait présenter par ceux qui ont déjà été admis chez elle; l'été, elle se rend à Trouville, où elle fait de nouvelles connaissances. Elle est très habile et passe pour être très dangereuse. Elle a trop le respect de sa réputation pour quitter Paris avant le Grand Prix; c'est, du reste, une réunion exceptionnelle dont elle profite pour soigner ses intérêts et agrandir ses relations; elle y trouve l'occasion de rechercher et de se faire présenter de tout jeunes gens appartenant à des familles ayant un nom connu et beaucoup de fortune, mais, qui sont encore sur les bancs de l'école. L'année 1884 semble avoir été pour elle une année supérieure au point de vue du succès obtenu; elle a eu l'habileté, le jour du Grand Prix, de recruter quatre tout jeunes gens, appartenant

à de grandes familles et dont l'âge varie de seize à vingt ans. Elle a su inspirer, en particulier, une vive passion à un jeune homme de dix-neuf ans qui est encore sur les bancs du collège : elle le poursuit de ses obsessions et n'hésite pas à lui envoyer des télégrammes, au domicile même de son père, lorsqu'elle désire qu'il vienne déjeuner avec elle. Ce collégien a eu la faiblesse de lui souscrire des billets et il n'a pas l'énergie nécessaire pour échapper à ses manœuvres.

Cette intrigue, qui durait depuis plusieurs mois, préoccupait, à juste titre, les parents de ce jeune homme. Après avoir essayé, maïs en vain, de faire rompre une liaison très dangereuse, le père sollicite l'intervention du commissaire de police, qui pouvait agir d'autant plus facilement qu'il s'agissait d'un mineur. L'entretien de la (ille Marguerite* et du commissaire de police ne pouvait rouler que sur l'excitation de mineurs à la débauche, délil prévu par l'article 334 du Code pénal; elle essaya de se disculper en prétendant qu'elle avait cru le jeune homme majeur, en état, par suite, de disposer de sa personne ; elle ne lui aurait pas permis de lui faire la cour et elle n'aurait pas cédé à ses désirs, si elle ne l'avait pas cru âgé de vingtdeux ou vingt-trois ans; elle promet, du reste, qu'il ne sera plus reçu chez elle: elle affirme, en outre, qu'il ne lui a pas souscrit des billets et après avoir pris connaissance de l'article 406 du Code pénal, elle assure qu'elle ne se servirait jamais de pareils billets, s'ils avaient été souscrits. C'est grâce à l'intervention du commissaire de police que se termina cette aventure, qui avait causé les plus sérieuses appréhensions à une famille des plus honorables et des plus distinguées.

Ce n'est que quelques années plus tard, en 1888, que des plaintes assez nombreuses sont adressées à l'autorité contre la tille Marguerite». 11 y a notamment une menace de chantage qui se produit dans des conditions assez étranges. Un jeune homme de bonne famille, étant venu passer quelques jours à Paris, a des relations avec cette fille; il fait avec elle de fortes dépenses d'argent et lui fait espérer un cadeau, avant son départ pour B... où réside sa famille. Rappelé par télégramme», il oublie entièrement le cadeau vaguement promis; il s'agissait d'une chaîne de montre. La fille Marguerite n'oublie pas, et si elle n'a pas la chaîne de montre (die veut au moins obtenir de l'argent: elle écrit tous les jours des lettres de

menaces et, pour qu'elles ne s'égarent pas. elle les fait recommander. Vu bout d'un mois, son amoureux lui répond qu'il est malade; mais Marguerite ne* se tient pas pour battue : elle recommence sa correspondance, avec cette circonstance aggravante, qu'elle écrit sur des cartes postales dont tout le monde peut prendre connaissance : voici un spécimen de ces missives avec l'orthographe de l'auteur.

28 mai 1888. — Je vous ai écrit dix lettres sans réponse. Je suis absolument décidée, mon cher, à faire connaître à Paris et h B..., la façon ignoble dont vous vous êtes servi avec moi. Soyez tranquille, je ne me découragerai pas, et le voyage de B... ne m'effraiera pas, au besoin, vous m'avez berné avec vos promesses. Je saurai vous rattraper.

Marguerite.

30 mai 1888. — Homme mes moyens ne me permettent pas du papier et des timbres poste, je me vois obligée de vous écrire sur carte postale. Si je vois qu'elle ne vous arrive pa6, j'en enverrai à votre cercle et autre part encore qu'on m'a indiqué. Vous vous êtes mal conduit avec moi. Je veux l'argent que vous me devez et ferai tout ce que je pourrai pour cela. Au moins si je perds mon temps, tout le monde saura la manière ignoble dont vous vous êtes servi avec moi.

Je vous salue. Marguerite

Ces lettres successives, arrivant coup sur coup, pleines d'insultes et de menaces, troublent profondément M. X... qui ne sait plus comment se débarrasser de la persécution obstinée» dont il est victime. Il s'adresse au commissaire central et plus tard à la Préfecture de police, ennemie des chantages. On fait entendre raison à la fille Marguerite qui laisse désormais en paix son ex-amoureux et qui recommence ailleurs ses intrigues de raccrocheuse et d'entremetteuse.

La baronne d'Ange a eu une certaine célébrité à Paris de 1880 à 1884. Son nom était des plus roturiers et sa baronnie était des plus fantaisistes, mais c'est surtout sous ce nom aristocratique qu'elle était connue. Klle avait de très beaux équipages que Ton remarquait aux Champs-Elysées et au bois: elle conduisait souvent elle-même une voiture à deux chevaux très fringants : voiture, chevaux et femme ne passaient jamais inaperçus; elle savait à peine écrire, estropiait la langue française et était absolument brouillée avec l'orthographe. Ces qualités négatives ne l'ont pas empêchée d'arriver à

la fortune et d'épouser, après une vie des plus accidentées, un homme appartenant à une famille honorable !

Elle arrive à Paris à l'âge de vingt ans et se livre immédiatement à la prostitution clandestine: elle est arrêtée à plusieurs reprises pour faits de prostitution clandestine : elle est traduite deux fois en police correctionnelle, pour excitation de mineures à la débauche et est inscrite, comme fille publique, en 1868, à l'âge de vingt-quatre ans. Pendant neuf ans, elle reste sur les contrôles de la prostitution et est arrêtée un nombre incalculable de fois, pour racolage par les fenêtres, puis elle est entretenue et obtient sa radiation. Pendant une période de trois ans (die se surveille et ne fait pas trop d'excentricités ; mais, bientôt, elle s'installe rue Saint-Georges et sa maison devient une maison de rendez-vous aux allures tapageuses : les voisins se plaignent et des observations lui sont faites. Pendant plusieurs années, la maison de la rue Saint-Georges reçoit de nombreux amateurs et des femmes de toutes les catégories et la baronne d'Ange gagne beaucoup d'argent. Mais le scandale causé dans le quartier provoque des plaintes incessantes et un commissaire de police reçoit la mission de faire une perquisition. Plusieurs femmes sont arrêtées et elles avouent qu'elles se livrent à la prostitution. Parmi celles-là se trouvaient deux femmes originaires de la Belgique, qui furent expulsées du territoire français ; Tune d'elles qui habitait rue Saint-Georges, depuis six semaines était entretenue richement, puisque son protecteur lui donnait 1,000 francs par semaine, ce qui ne l'empêchait pas d'aller aux rendez- vous procurés par la baronne. Après qu'il eut été prouvé que la baronne avait recommencé à se livrer à la prostitution, elle fut inscrite de nouveau.

De 1884 à 1887, la maison de la rue Saint-Georges a toujours beaucoup de clients, mais la baronne veut faire une fin ; elle se marie, à l'âge de quarante-quatre ans, avec un individu de vingtsix ans, se disant journaliste. Ace moment, elle possédait la maison de la rue Saint-Georges et un autre immeuble important dans le quartier des Champs-Elysées. Elle meurt six mois après son mariage, et laisse sa fortune à son mari ! N'est-ce pas la juste récompense du dévouement de cet homme... généreux ? A rencontre de la plupart de ses pareilles, qui, après avoir dépensé beaucoup d'argent, meurent dans la misère, celle-ci meurt en pleine prospérité, en

pleine fortune. C'est évidemment le cas de dire : la vertu est toujours récompensée !

Quelques entremetteuses se sont fait une spécialité pour l'expédition des femmes en province, soit pour figurer dans des parties fines, soit pour entrer dans des maisons publiques. Une entremetteuse connue, actuellement en prison pour la cinquième ou sixième fois, pour avoir livré des jeunes filles mineures, avait des rapports avec des officiers de l'armée et, dans les vingt-quatre heures, elle procurait les femmes qu'on lui demandait; de Rouen, de Lille, de Tours, on s'adresse à elle. Le langage conventionnel, par télégramme était ceci : «Madame X. Veuillez nf envoyer, demain, en gare, train de six heures quinze, deux bouquets violettes et trois roses. » Traduction : deux blondes et trois brunes.

L'entremetteuse A... qui séjourne à Paris trois jours par semaine, et le reste du temps dans une belle propriété qu'elle possède à Meaux, n'envoie jamais en province que des filles majeures; ce qui ne l'empêche pas d'exploiter les filles et les maisons qu'elle fournit. Pour commettre ses tromperies, elle n'emploie que des filles à sa dévotion qu'elle déplace à volonté, d'une localité dans une autre, selon les demandes qui lui sont faites. On l'a accusée de connivence avec les femmes qu'elle expédie, après avoir reçu des sommes plus ou moins importantes, et qui disparaissent après quelques jours de séjour dans les localités où elles avaient été envoyées. Lorsque les demandes de province ne sont pas nombreuses, elle les provoque en écrivant des lettres conçues dans ces ternies :

Paris, octobre 1880. — Madame Alice, je vous écris ces quelques lignes pour vous demander si vous avez besoin de dames. J'ai dans ce moment trois belles filles très grandes, dont une belle Anglaise et deux Belges, toutes les trois vingt-quatre ans, avec leurs papiers. Voici ce qu'elles doivent : l'Anglaise 250 francs, et les deux autres 150 francs chacune. Voyez, si vous en avez besoin et répondez par dépêche. En attendant, je vous salue. A...

Deuxième lettre. — Paris, 25 octobre 1880. — Madame Alice, je vous demande pardon de ne pas vous avoir répondu, de suite, à votre aimable dépèche, mais votre dépêche qui devait arriver à midi n'est parvenue qu'à cinq heures; elles étaient sorties en attendant le dîner; je les ai attendues en vain ; elles se sont fait arrêter à l'entrée de la nuit et ne sont sorties que ce matin; voyez si vous êtes toujours décidée à les prendre, si c'est oui, il faut les faire partir lundi matin. Je serais plus contente si vous veniez les chercher; vous pourriez les mettre en chemin de fer toutes seules; vous voyez que vous

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n'avez rien à craindre, elles se rendront toutes seules; elles doivent 10 francs en plus chacune que ce que je vous avais écrit, l'Anglaise 260 francs, les deux autres 160 francs chacune, bien entendu commission a part. Dans l'attente d'une réponse, aussitôt que vous aurez reçu ma lettre, je vous salue. A...

P. S. — Vous ferez un beau voyage, car c'est de grands et beaux colis ! ! !

Tout commentaire serait superflu et ne pourrait qu'affaiblir le côté brutalement réaliste de cette correspondance.

Le nombre des maisons de rendez-vous a été en augmentant depuis quelques années. Les maisons publiques tendent à disparaître, alors que les maisons où sYxerce la prostitution clandestine ont une marche ascendante très prononcée. L'autorité ne connaît pas très exactement leur nombre, parce que beaucoup de ces maisons restent ignorées, tant qu'elles gardent un certain décorum et qu'il n'y a pas de scandale. M. Georges Berry (1) a prétendu qu'il y en avait 400, qui étaient connues de la Préfecture de police et 2,000 qui n'avaient pas attiré 1 attention de l'autorité. D'après les renseignements pris aux meilleures sources, il semble démontré que les chiffres cités par M. Berry ne sont pas conformes à la situation réelle des maisons clandestines, à cette période1.

11 est nécessaire, tout d'abord, de bien préciser la question et de dire exactement ce que Ton entend par maison de rendez-vous. maison.de passe, maison clandestine, etc.

Lorsque ces maisons sont organisées dans le but spécial de mettre les femmes en rapport avec les hommes et qu'on sait pomoir s'y rendre, à des heures déterminées, avec la certitude absolue d'y rencontrer des femmes de bonne volonté ; c'est alors la maison de rendez-vous. A l'époque où M. G. Berry a fait son rapport, il n'y en avait pas plus de 100 connues à la Préfecture de police. Depuis, le chiffre a beaucoup augmenté. Nous en dirons le motif plus loin. A coté de ces maisons de rendez-vous se trouvent d'autres maisons qui reçoivent accidentellement des couples sollicitant l'hospitalité, pour quelques heures ou pour une nuit. Dans cette classe se trouvent : des maisons meublées, des restaurants, des marchands de vins avec garnis, des hôtels peu rigides, qui accueillent tous ceux qui se présentent, sans souci de demander l'état civil des passagers et sans préoccupation d'inscrire leurs noms. On peut

(l) Bulletin municipal officiel du *21 mars 189*2.

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