‹ La prostitution clandestine à ParisChapitre 11 sur 131 · C.VlftKS I>E I.A PROSTITPTION · texte numérisé non relu

C.VlftKS I>E I.A PROSTITPTION

estimer que le nombre do ces maisons hospitalières est de» 10,000.

Quant aux maisons do passe, ou maisons do rendez-vous organisées, d'une façon spéciale, le nombre son est élevé, dans ces derniers lemps (juin 1894) à oOO.

La progression ascendante a pris un grand essor, lorsque certains journaux peu scrupuleux ont accepté d'insérer des annonces indiquant, d'une fa^on plus ou moins voilée, l'existence de ces maisons instituées pour venir en aide aux faiblesses humaines, (les annonces, qui se reproduisaient quotidiennement dans certains journaux, ont soin ont attiré l'attention du Parquet; elles ont été l'origine de poursuites et de condamnations analogues à celles que nous avons déjà indiquées précédemment. Les insertions dans les journaux variaient à l'infini. C'était, parfois, une femme isolée qui faisait connaître, en termes discrets, le désir qu'avait une personne distinguée et jolie de causer art et littérature avec un gentleman bien élevé auquel on réservait un accueil gracieux à une heure et à un jour déterminés. L'une d'elles, jolie personne, très instruite, très intelligente et d'une tenue 1res correcte, se signalait par une particularité spéciale, dans sa façon de faire. Elle avait adopté une méthode ingénieuse pour donner les rendez-vous qu'elle proposait avec beaucoup d'esprit : elle changeait de domicile, tous les trois jours, et, tous les trois jours, par suite, elle insérait une annonce nouvelle. C'était une façon habile d'échapper à toute surveillance. Pour ne pas perdre le bénéfice de ses premières annonces, elle installait une autre femme, à sa place, dans l'appartement qu'elle quittait et où elle avait séjourné pendant trois jours. La femme qui lui succédait lui donnait la moitié des bénéfices.

Malgré de brillants résultats pécuniaires obtenus, cette personne prit tout à coup l'énergique résolution de renoncer à cette vie de débauche. Elle se mit résolument au travail, pour effacer un passé qui lui faisait horreur. Après des efforts sans nombre et une volonté des plus opiniâtres, elle est arrivée à faire de la littérature et du journalisme et est devenue un écrivain d'un réel talent.

I/existence des maisons de rendez-vous n'est ré\élée le plus souvent, à l'autorité, que par les plaintes qui sont adressées au Parquet, aux commissaires de police du quartier, ou directement à la Préfecture de police. Nous avons cité plus haut quelques-unes de ces lettres. En voici encore deux curieuses, à des points de vue

différents, et signalant, à deux mois de distance, une entremetteuse tenant une maison de rendez-vous rue de la Victoire.

Voici, par exemple, un très honnête négociant, qui écrit dans les termes suivants :

Septembre 1880. — Monsieur, j'ai l'honneur de porter k votre connaissance le fait suivant : hier matin, je recevais à mon bureau unejettre personnelle ainsi conçue : c Monsieur, j'ai une communication à vous faire de la part d'un de vos amis que j'ai rencontré en voyage. Si vous voulez bien passer chez moi, j'y suis de trois à six heures. G..., rue de la Victoire, deuxième étage ». Après quelques hésitations, ne connaissant absolument pas ce nom de G..., je me rendis néanmoins à cette adresse et après m'étre assuré, auprès du concierge de la maison, que Mrao G... y habitait véritablement, je montai les deux étages.

Je fus introduit par la bonne dans un salon et vis apparaître aussitôt une femme d'environ 65 ans, grande et sèche, véritable type de la proxénète, qui me demanda aussitôt si j'étais amateur de beau sexe, ajoutant qu'elle Rivait à ma disposition des petites filles charmantes et que, quoique marié, on pouvait bien de temps à autre, etc..

Je suis en effet marié, et père de trois enfants, mais je me demande où cette femme a pu le savoir? Si je vous dénonce ce fait, d'une évidente immoralité, c'est que depuis trois ou quatre mois, je suis, pour la seconde fois, dupe de ma naïveté. Veuillez agréer... X...

La seconde plainte est rédigée dans un style rabelaisien.

Décembre 1880. — Monsieur le Préfet, il existe rue de la Victoire, chez Mme G... une réunion de femmes plus ou moins saines. La réunion a lieu tous les jours, de deux heures de l'après-midi à six heures du soir, dimanche et fêtes exceptés. Ce qui me décide à dénoncer ce tripot, c'est que deux de mes amis et moi nous avons été poivrés de la belle manière; donc, pour la salubrité publique, attention 1

De trois à quatre heures de l'après-midi, vous trouverez le sérail complet.

Pour trois louis, vous avez un empoisonnement complet.

Don Basile.

La femme G... recevait des filles mineures qu'elle livrait à ses clients et des femmes du monde ayant des passions contre nature dont elle facilitait les rendez-vous avec des filles de maison et des filles en carte.

Une perquisition du commissaire de police du quartier, décida la femme G... à vendre sa maison, pour aller installer rue de Rome, sous le nom d'agence théâtrale, une nouvelle maison de prostitution clandestine.

La femme Lo., qui a tenu une maison de rendez-vous successivement rue de Rivoli, rue de Provence et rue de Richelieu, sous prétexte de vendre des plumes métalliques, reçoit notamment des élèves de Saint-Cyr et de l'École polytechnique qu'elle met en rapport avec des femmes qui passent la journée chez elle. Après des plaintes nombreuses, une perquisition est faite rue de Richelieu (1884) et on arrête huit femmes qui avouent se livrer à la prostitution, chez la femme Lo., les unes depuis un et deux ans; les autres depuis quelques mois. Parmi ces huit femmes, il y avait deux filles mineures et lune d'elles avait des accidents syphilitiques contagieux et très graves.

La femme Lo. a été condamnée à six mois de prison (juin 1884). La fille C... avait aménagé rue Boudreau, près de l'Éden, un appartement où elle réunissait des femmes de bonne volonté, se tenant à la disposition des amateurs. Quelques-unes allaient à l'Éden où elles donnaient leur adresse aux hommes, d'autres se laissaient accoster dans la rue et acceptaient un rendez-vous dans la même maison. Séduits par l'imprévu, beaucoup d'hommes croyaient avoir rencontré des femmes qui n'accordaient un rendez-vous que par occasion; c'étaient, pensaient-ils, des actrices de petits théâtres, des employées, voire même des personnes arrivant de la province et que leur éloquence avait séduites; ils étaient bien persuadés qu'aucune de ces femmes ne faisait de la prostitution. Le mystère attire volontiers bon nombre d'amateurs, qui ne se doutent pas que beaucoup de maisons de rendez-vous sont peuplées, en grande majorité, de filles en carte ou en maison. Des plaintes ayant été adressées au Parquet et à la Préfecture de police, une perquisition a été faite au mois de février 1890. Le commissaire de police a trouvé, indépendamment de la propriétaire de l'appartement, la fille C..., femme en carte, six autres femmes, sur lesquelles quatre étaient des filles en carte en recherche, pour manquement à leur visite ; deux étaient des femmes insoumises.

L'une des insoumises était marive et mère do deux enfants. Elle allait régulièrement dans cette maison, depuis un mois ; elle se livrait à la prostitution pour se procurer certaines ressources qui faisaient défaut dans son ménage.

L'autre était une institutrice âgée de vingt-cinq ans. Sans place depuis six mois, elle se livrait à la prostitution, bien qu'elle eut, de

sorj propre aveu, un amant qui était marié et fournissait à ses besoins. Les amateurs d'imprévu, à la recherche de femmes novices, à vertu vacillante, se trouvaient en présence de femmes à vertu très facile, pour qui le vice n'avait plus de mystère et qui étaient tributaires du dispensaire de salubrité publique. Quelle désillusion pour ceux qui cherchent l'inédit !

C'est encore à la suite de plaintes des voisins qu'une perquisition est faite rue de Rome, que neuf femmes sont arrêtées et que l'entremetteuse et ses complices passent en police correctionnelle. Un journal politique important (1) rend compte de cette affaire de la façon suivante :

« Maison de retraite pour jeunes filles.

« En mars dernier, une lettre anonyme dénonçait à la Préfecture de police l'existence, rue de Rome, d'une maison de retraite pour les jeunes filles mineures désireuses de s'émanciper. Une descente eut lieu et amena, en effet, la découverte d'un établissement luxueusement installé et fort bien achalandé, sous la direction d'une veuve Pommereau. Mme Pommereau était encore, peu de jours avant, aidée dans ses délicates fonctions par une ancienne actrice dramatique, M,le Francine Bordier dont elle s'était séparée à la suite d'une très vive discussion motivée par la jalousie.

« Mme Pommereau protégeait un jeune homme, M. Jules Lévy. Malgré les attentions de sa protectrice, M. Jules, comme on l'appelait dans la maison, n'était pas resté insensible aux charmes de M,,e Francine. Mme Pommereau avait fini par apprendre la dure vérité et avait chassé l'ex-artiste dramatique.

« Elle était encore sous le coup de l'émotion que lui avait causée cette exécution nécessaire, quand la police s'était avisée d'opérer chez elle une descente.

« Elle en apprit de belles, la police !

« Quinze fillettes étaient à ce moment les pensionnaires do Mme Pommereau : danseuses à l'Opéra, modèles, apprenties modistes et parmi elles une demoiselle Janet, âgée de dix-sept ans, dont le père concierge, par l'intermédiaire d'un cocher nommé Victor

(1) Journal Le Temps du 20 juillet 1889

Couillard, lui avait déjà fait faire la connaissance d'un prince siamois.

<( L'établissement avait des succursales sous la direction spéciale de Mmes Mathias mère et fdle.

« Le tribunal correctionnel (9me chambre) saisi du dossier de l'affaire a prononcé hier les condamnations suivantes :

« Veuve Pcrmmereau, huit mois de prison; Janet, quinze mois et cinq ans d'interdiction des droits mentionnés dans l'article 43 du Code civil: Couillard, trois mois de prison; Jules Lévy, par défaut, huit mois; Francine Bordier, deux mois; Eulalie Mathias, dite la petite bouchée, quatre mois; veuve Mathias, dite Tirelire, par défaut, huit mois. »

Parmi les filles arrêtées et conduites au dispensaire de salubrité, il y avait quatre filles insoumises majeures et cinq insoumises mineures. Trois de ces insoumises reconnues malades furent envoyées à l'infirmerie de Saint-Lazare le 25 mai 1889. Comme dans toutes les arrestations faites pour cause de prostitution, les sollicitations, en faveur des femmes arrêtées, furent nombreuses; on est disposé à accuser la, police d'erreur ou tout au moins de maladresse; les femmes sont d'innocentes victimes surprises, par un accident fortuit, dans une maison de rendez-vous. Voici à ce sujet une lettre curieuse, à beaucoup de points de vue :

26 mai 1880. — Monsieur, j'ai l'honneur d'appeler votre attention sur le fait suivant: ma maîtresse, Marie L..., a été arrêtée samedi soir dans une maison de rendez-vous. Qui l'y a conduite? Pour quelle raison a-t-elle accepté de s'y trouver? Voilà ce que je ne m'explique pas.

Depuis six mois que je connais Marie L..., je me suis toujours efforcé de lui être agréable. Employé aux appointements fixes de 300 francs par mois, lesquels s'élèvent environ à 400 francs par des travaux supplémentaires, je lui remettais régulièrement cette somme h la fin de chaque mois. Jusqu'ici je n'avais pas à me plaindre d'elle et j'étais loin de supposer qu'elle profiterait un jour de mes absences forcées pour entretenir d'autres relations.

A mon avis, elle a agi sous l'influence de mauvais conseils de quelques frmmes qui, jalouses de lui voir mener une vie tranquille, ont fait miroiter à ses yeux je ne sais quel avenir si elle voulait faire ceci ou cela.

Après avoir ainsi abusé de ma confiance, j'aurais pu refuser h Marie L... toute protection, mais je vous avoue que je n'en ai pas le courage. Et certes ce n'est pas sans appréhension que je fais aujourd'hui une telle démarche. Je m'adresse à vous, Monsieur, en toute confiance, vous priant de me recevoir afin de vous confirmer, de vive voix, les renseignements ci-dessus, de vous donner

d'autres explications, si besoin était, et enfin de vous fournir toutes les références possibles, qui puissent vous permettre d'être exactement renseigné sur mon compte.

Veuillez agréer

Cette lettre annoncn un excellent cœur chez celui qui Ta écrite, mais quelle dose de naïveté ! Le pauvre diable sacrifie tout ce qu'il gagne à une fille qui est une habituée des maisons' de rendez-vous et il suppose qu'elle va s'amender et renoncer à ses habitudes !

Une affaire récente a produit au barreau et au Palais une impression des plus douloureuses. Un avocat a été poursuivi en police correctionnelle pour avoir eu des relations avec des jeunes filles mineures qui lui étaient fournies par des entremetteuses. Les médecins qui ont suivi ce procès étaient stupéfaits du degré de perversion morale et de cynisme éhonté observé chez ces mineures que l'avocat était censé avoir excité à la débauche ! Il y avait bien des mois qu'elles avaient fait litière de leur pudeur et qu'elles étaient fortement émancipées, lorsqu'elles ont été mises en rapport avec l'avocat H... ; mais son immoralité personnelle a plus fait pour sa condamnation que la situation fort peu intéressante de ses prétendues victimes. Voici le récit de cette triste aventure fait par un journal (1) du soir : « Une déplorable affaire de mœurs s'est déroulée, cet après-midi, devant la 9me chambre correctionnelle, affaire tirant uniquement son intérêt de la personnalité de l'un des prévenus, un homme de trente-six ans, M. IL.., avocat stagiaire à Paris, poursuivi pour excitation de mineures à la débauche. M. II... n'est pas seul sur le banc des prévenus. 11 est flanqué d'une veuve Vilaine, logeuse d'occasion, d'une fille Belair, proxénète d'habitude et d'un certain Henri Gérard, qui répond dans le monde de la débauche de tout dernier ordre au surnom euphonique de « Riri ». Nous n'avons pas à insister sur les détails scandaleux mis en lumière par les débats.

« Nous rappellerons seulement ce détail qu'il fut saisi au domicile de M. IL.., quelques jours après son arrestation, un volumineux carnet sur lequel il avait méthodiquement mentionné, avec l'âge et la couleur des cheveux des jeunes filles dont il s'était fait accompagner, les dépenses faites, tant en principal qu'accessoirement. Ce

(1) Petit Temps du 27 mai 1894.

triste procès devait être plaidé il y a une quinzaine, mais sur la demande de Me Maurice Tézénas, le défenseur de M. II..., le tribunal avait renvoyé l'affaire afin que les médecins, chargés par la famille du prévenu de procéder à son examen mental, aient eu le temps de déposer leur rapport. Dans ce rapport, MM. les docteurs Motet, Ballet et Magnan déclarent en substance que M. II... dont l'enfance a été des plus maladives, est un débile intellectuel, dépourvu de sens moral, et atteint d'une profonde dégénérescence mentale.

« M. le substitut Lecherbonnier a soutenu la prévention.

« La défense des prévenus a été développée par Mes Maurice Tézénas, Bérard, de Brugière et Martini.

« II... est condamné à trois mois de prison, et les femmes Vilaine et Belair à huit mois de la même peine. »

Les poursuites et les condamnations ne corrigent pas toujours les entremetteuses. Elles recommencent l'exercice de leur profession, dès leur sortie de prison, en ayant soin cependant de mettre plus de prudence dans leurs agissements.

Nous ne devons pas terminer ce qui concerne les entremetteuses, sans mentionner deux variétés : 1° la femme du monde, veuve, demi-artiste. Elle a généralement beaucoup de relations très mêlées et pas de préjugés ; elle ménage à volonté des mariages et des unions libres ! 2° la tireuse de cartes. Celle-ci est très importante dans les dessous de la vie parisienne. Elle est très consultée par des femmes de toutes les classes qui lui demandent des philtres pour s'attacher leurs amants, et aussi par les hommes de la petite bourgeoisie. Ils réclament le moyen de se faire aimer de telle ou telle dame qu'ils ont vue venir dans la maison. La tireuse de cartes leur promet tout ce qu'ils veulent; elle ménage des rendez-vous et persuade à la dame en question que les cartes exigent qu'elle appartienne au premier homme blond qu'elle apercevra en descendant l'escalier. Il se trouvera naturellement que l'homme blond sera le monsieur qui avait demandé conseil à la tireuse de cartes !

Comment se compose la troupe d'une entremetteuse? C'est variable suivant que l'entremetteuse est plus ou moins richement installée et que sa clientèle est plus ou moins riche. On y voit : des femmes entretenues, ou vivant en concubinage, et qui n'hésitent pas à tromper leurs amants, à peu près sans danger d'être surprises; parfois des femmes mariées, affolées par une dette criarde, se

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présentent résolument chez l'entremetteuse ; assez souvent de vraies dames mariées et de grande situation y viennent poussées par un tempérament ardent, par caprice ou par vice. Celles-là laissent toujours lo prix entier à l'entremetteuse; elles ont soin d'examiner le client, sans être vues de lui, dissimulées sous un rideau, et au moyen d'une glace devant laquelle il passe; elles veulent voir si le monsieur leur plaît et surtout s'il n'est pas de leurs relations mondaines. Chez presque toutes les entremetteuses, il y a un certain nombre de femmes en carte ou en maison ; dans beaucoup de maisons de rendez-vous, le personnel est composé, en grande majorité, de femmes en carte ou en maison. Nous pouvons citer sur la question qui nous occupe, l'opinion d'un ancien Préfet de police (1). Ce fonctionnaire exprime des idées fort judicieuses sur ce1 qui se passe dans ces maisons. Ce qu'il dit de la maison de la rue Duphot pourrait s'appliquer à toutes les maisons similaires. « Les femmes qui fréquentaient cet établissement étaient, pour la plupart, des filles entretenues, cherchant à occuper lucrativement les loisirs que leur laissaient des protecteurs aveugles ou complaisants. Avec elles se rencontraient quelques étoiles de diverses grandeurs, voulant briller ailleurs qu'à la scène et enfin, il faut bien le dire, quelques personnes qu'on pourrait appeler déclassées sans leur faire offense, et devant lesquelles s'ouvrent encore les salons du monde. Les unes venaient pour répondre à des rendez-vous galants ménagés par la femme L. ..; les autres attendaient l'hôte inconnu que pouvaient amener, à toute heure, les défaillances de la chair, qui est faible, ou les fantaisies de l'esprit, qui est prompt.

« Cette maison était, pour la police des mœurs, comme la maison de verre. Les archives lui empruntaient des renseignements nombreux et parfois utiles.

« C'est un curieux et piquant phénomène que le besoin qu'ont certains hommes de traiter en amies les procureuses, de leur livrer non seulement le secret peu intéressant de leurs dévergondages, mais

ENCORE LA CONFIDENCE DE LEURS AFFAIRES PRIVÉES ET MÊME DE LEURS DES- SEINS POLITIQUES. ))

Cette dernière phrase de M. Andrieux nous rappelle qu'il ne faut pas laisser dans l'ombre une variété de femmes, qui fréquentent les

(Il Souve?iirs d'un Préfet de police, tome II, pages 3'i et 3o.

maisons de rendez-vous, alors môme qu'elles ont un salon et un train de maison des plus importants; c'est Y espionne, femme galante, en relation avec les entremetteuses très achalandées.

11 y en a, en moyenne, une cinquantaine, dans Paris, venant de tous les pays, mais elles sont plus particulièrement Allemandes, Autrichiennes ou Russes. Les unes sont officiellement espionnes pour leur gouvernement; les autres le sont officieusement, dans le but d'être protégées par leur ambassadeur ou consul, et de devenir ensuite espionne officielle. Presque toujours ces femmes, instruites, distinguées, séduisantes, sont très jolies et jouent à la femme du monde. Les unes sont installées plus ou moins richement avec leurs maris et ont des maisons très mondaines et très courues où on donne dos dîners et des soirées musicales. Mais l'espionne qui nous intéresse plus spécialement est celle qui vit librement, soit comme voyageuse ayant son mari dans son pays, soit comme veuve, soit franchement et exclusivement comme femme» galante. L'une d'elles, M™ X..., personne fort jolie, se disant Américaine, alors qu'elle était originaire1 de la Prusse, mais ayant épousé un Américain, fixé en Allemagne comme» industriel, habitait Paris pendant huit à dix mois de l'année. Très lancée dans le monde intelligent, elle recevait les hommages des notabilités de» la Presse» et de»s Lettres. On racontait qu'elle était la maîtresse» du fds d'un ambassadeur français avec lequel elle avait vécu, dans l'intimité, pendant deux ans et qui ne pouvait pas avoir de secrets pour une femme si charmante», et si adorablement jolie. Il en était si amoureux, disait-on, que plusieurs fois, quand la dame était obligée de» reste»r que»Iques semaines en Allemagne, il est allé de» Paris à Stuttgard, rien que pour passer quelques heures avec elle, dans l'intervalle de deux trains. On dit que l'amoureux ne s'est jamais douté de rien ; mais le Préfet de police, plus fin, a fini par expulser la dame, sans tapage.

Avant de terminer ce qui concerne les entremetteuses, les maisons de rendez-vous et le»s femmes qui le»s fréquentent, il nous semble réconfortant de pouvoir dire que l'argent n'est pas un mirage qui attire toutes les jeunes filles. Il en est, même dans les milieux les plus pauvres, qui veulent et savent rester vertueuses et résistent à toutes les tentations. Au milieu des tristesses que nous venons de réxéler, nous sommes heureux de pouvoir citer le fait suivant qui est très caractéristique et console de beaucoup de turpitudes.

Un Vieux viveur très riche, de la rue de la Paix, était devenu amoureusement fou d'une ouvrière, rencontrée plusieurs fois à la sortie de son travail. Il charge Mme B..., entremetteuse des plus habiles et des plus dangereuses, de la lui procurer à n'importe quel prix. Pendant plus d'un mois, Mme B... a eu recours aux ruses les plus adroitement combinées pour tenter la jeune fille ; elle s'est même adressée à la mère (concierge rue de Montholon) et a été jusqu'à étaler sur sa table 10,000 francs en or. La mère et la fille ont constamment refusé les offres qui leur étaient faites : La jeune fille répondait qu'elle voulait rester honnête pour se marier honnêtement !

Les entremetteurs. — Après avoir étudié les entremetteuses, il faut mentionner le rôle des entremetteurs. — Sïls sont moins connus que les entremetteuses, ils n'en sont pas moins également dangereux. Nous n'avons pas à nous occuper des garçons de café ou de restaurant qui transmettent, plus ou moins adroitement, un billet à une femme ou qui connaissent les adresses des personnes désireuses d'accepter un souper et le reste; nous ne parlerons pas davantage des guides ou interprètes toujours à l'affût des étrangers et enclins par état à leur rendre tous les services, même de les conduire chez une «jolie et aimable Parisienne ». Tout cela est trop connu pour mériter de nous arrêter longuement. Il s'agit surtout de ce qui se passe dans quelques-uns des très grands hôtels de Paris et du rôle joué par certains fonctionnaires importants de ces hôtels.

II est une classe de viveurs, gens de cercles, blasés, désœuvrés, riches, d'une immoralité notoire et d'un égoïsme renforcé qui ne cherchent que les aventures d'hôtels. Les uns y passent tous les jours, soit à l'arrivée des principaux express, soit de midi à deux heures ; ils s'installent dans le salon, la salle à manger ou au café pour voir et étudier les nouvelles figures. Plusieurs ont une chambre louée au mois ou à l'année. Comme ils ont une grande audace, une tenue élégante, l'habitude du monde et un grand bagout, ils profitent de la moindre occasion pour entamer une conversation et tàter le terrain. Ce premier point acquis, ils ont recours aux bons offices du maître d'hôtel X... qui sait, avec une grande dextérité et une habileté merveilleuse, faire accepter par la personne recherchée un billet contenant les déclarations les plus enflammées, mais les plus respectueuses; on demande seulement un moment d'entretien,

puis les bons offices du maître d'hôtel X... aidant, on se rencontre ; on cause et un rendez-vous est pris ! L'esprit curieux et aventureux de la femme, surtout loin de ses relations et de son pays, se laisse facilement entraîner à des relations qui doivent rester mystérieuses, ignorées de tous !

Le rôle du maître d'hôtel X... ne se borne pas là. Il est en relations avec un grand nombre de vieux viveurs très riches qui le rémunèrent largement et à qui il envoie, tous les jours, un rapport pour leur faire connaître l'arrivée de dames ou de jeunes personnes descendues à l'hôtel avec leur famille et qui peuvent leur plaire ; il est si bien au courant de leurs goûts qu'il n'hésite pas, à l'avance, à retenir d'office la chambre à coté de celle de la dame ou de la demoiselle, en ayant soin qu'il y ait une porte de communication ; c'est le comble de la précaution et de la discrétion. Les batteries ainsi dressées, il arrive fréquemment que de charmantes jeunes filles se sont livrées à ces viveurs sans scrupule, sans que rien ait éveillé l'attention des parents. On cite, à ce sujet, des histoires douloureuses de malheureuses jeunes enfants qui ont abandonné leur famille, après une aventure d'hôtel, et se sont lancées dans la galanterie, pour finir dans la prostitution. 11 est triste de reconnaître que les scandales que nous signalons se passent dans des hôtels qui ne sont ni les moins importants ni les moins achalandés de Paris. Il y a lieu, par suite, pour les familles honorables, de se mettre en garde contre les dangers que peuvent courir les jeunes femmes ou les jeunes filles.

A part quelques anciens hôtels qui ont eenservé leurs traditions d'honnêteté et de sévérité, presque tous reçoivent « à la soirée » sans bagîiges et sans inscription de nom, tout passant accompagné d'une femme. Ce que nous disons des hôtels, d'un rang élevé, qui deviennent une cause de prostitution, nous l'avons signalé, d'une façon spéciale, quand nous avons parlé, ailleurs, des garnis qui accueillent les insoumises mineures et leur facilitent les moyens de se livrer à la prostitution. Nous devons reproduire ce que nous avons écrit précédemment à ce sujet (1).

« Les insoumises mineures logent, presque toutes, dans des hôtels garnis tenus par des marchands de vin. C'est dans ces garnis, groupés dans certaines rues ou certains quartiers spéciaux, que la

(1) Syphilis et prostitution chez les insoumises mineures. G. Masson éditeur.

mineure qui loge encore chez ses parents peut trouver une hospitalité facile pour conduire le client qu'elle a rencontré dans la rue. Beaucoup de jeunes filles, que leurs parents croient à l'atelier, trouvent tantôt dans un arrondissement, tantôt dans un autre, les portes des garnis largement ouvertes; dès l'heure, la plus matinale ou la plus tardive, elles sont certaines de pouvoir s'y rendre, sans qu'on s<» préoccupe de leur personnalité ou de leur âge. Ce sont ces garnis qui donnent asile à toutes les mineures, qui sont cause, en raison de la liberté qu'on leur accorde», de leur peu d'hésitation à abandonner le domicile* paternel; elles savent quelles trouveront un refuge facile dans une habitation tolérante où il n'y a aucune contrainte à subir. C'est en raison de la liberté qui leur est octroyée que les mineures peuvent facilement voyager d'un quartier dans un autre et se soustraire ainsi aux recherches de leurs parents. 11 y a donc bien là une cause principale du développement de- la prostitution plus ou moins

clandestine des mineures »

Les marchands de vin et les maîtres des garnis jouent le rôle d'entremetteurs, comme le font dans certains grands hôtels quelques domestiques ou maîtres d'hôtel.

Souteneurs. — Les souteneurs à Paris constituent une corporation spéciale qui contribue, pour une large part, au développement de la prostitution et à la propagation de la syphilis. 11 y a quelque douze1 ou quinze ans que Ton signale l'augmentation du nombre des souteneurs; aussi la police a-t-elle été obligée d'exercer une surveillance spéciale sur ce monde» interlope. En 1891, pendant les mois de septembre e»t d'octobre», des arrestations nombreuses ont été faites, mais les résultats ont été plus que médiocres ; sur TM) arrestations, le Parquet a fait relaxer un certain nombre d'individus, faute d'un texte de» loi précis; le juge d'instruction, à son tour, a ordonné la mise en liberté de quelques-uns d'entre eux; il n'y a eu, en définitive, que quatorze individus condamnés par les tribunaux. Cette indulgence est de» tous points regrettable. La Préfecture de police n'en a pas moins continué se»s arrestations.

Les souteneurs ont été étudiés, d'une façon remarquable, par M. Louis Puibaraud (1) dans un livre paru en 1893 et qui a eu un

(1) Les Malfaiteurs de profession. Ernest Flammarion, 26, rue Racine. Pages 91 et suivantes.

très grand succès. Nous ne saurions mieux faire que de lui emprunter quelques détails caractéristiques.

Il y a trois catégories de souteneurs : 1° les souteneurs de bas étage; 2° les souteneurs d'apparence correcte qui exhibent leur contrat de mariage, à la façon d'un revolver en cas de danger ; 3° les souteneurs du monde brillant.

Né le plus souvent dans une famille vouée» au désordre, où la mère se livre à Tinconduite et le père à la boisson, le souteneur grandit au milieu des disputes, des mots obscènes, des coups échangés, lia vu ses sœurs ainées quitter de bonne heure le logis maternel, y revenir de temps en temps en toilettes tapageuses, les mains pleines d'un argent aisément gagné et dont toute la famille bénéficiait sans vergogne. Il n'ignore pas qu'on peut avoir de l'argent sans travail. A son tour il quitte l'atelier avant la fin de son apprentissage. Dès l'âge de quinze ans, il sert d'avertisseur a sa sœur et aux filles du faubourg. C'est lui qui les prévient du passage des agents des mœurs. lien tire un profit spontané en attendant que, ce profit, il l'exige. Le récit suivant qui nous est fait par un jeune détenu de la Hoquette montre comment on devient souteneur : « J'avais treize ans quand j'ai commencé le métier. Je revenais un soir de l'école quand j'ai trouvé tout le monde en ribote chez nous. Ma grande sœur était venue voir ma mère avec une de ses amies, qui me prit a part et me dit : Sais-tu si le quartier est bon? nous y viendrons ce soir. Je répondis que je ne savais pas ce qu'elle me demandait. Elle m'expliqua que je n'aurais qu'à les prévenir lorsqu'il passerait des agents. Je lis ce qu'elle désirait et, le soir, elle me donna vingt sous. Je n'allai pas à l'école le lendemain et je jouai avec mes camarades jusqu'à la nuit où je recommençai, comme la veille, a les prévenir en courant, dés que je voyais un sergent de ville. J'appris ensuite à connaître les agents des mœurs, et je touchais des pièces de toutes ces dames.

« J'avais des camarades qui faisaient comme moi. Un jour, j'ai volé au bazar de l'Hùlel-dc-Ville une ceinture de cuir. J'ai été arrêté... Je ne voulus pas revenir à la maison, parce que mon père me battait quand je ne rapportais pas la moitié de ce que me donnait ma sœur. »

Voici le récit d'un autre jeune condamné :

« J'ai dix-huit ans. Je suis condamné a six mois de prison pour

vol d'argent à mon patron. Je n'ai été arrêté qu'un an après l'avoir commis. C'est une fille A... qui m'a dit de voler pour s'acheter une broche. Mais, depuis, elle m'a aidé à vivre et moi je me baladais avec elle pondant la journée. Le soir, je guettais et sifflais pour la prévenir. Elle me donnait tantôt plus, tantôt moins, mais toujours cent sous pour le moins. »

Les jeunes garçons qui se livrent au vagabondage et que Ton rencontre si fréquemment sur les boulevards extérieurs et du côté des fortifications, à l'heure où ils devraient se trouver à l'école ou à l'atelier, deviendront, plus tard, des souteneurs. Ils ont à peine de douze h treize qu'on les trouve déjà se promenant, dans la journée, le cigare à la bouche, en compagnie de jeunes filles de leur âge, qu'ils conduisent au bois de Vincennos ou dans les fôtes foraines; le soir venu, ils parcourent les faubourgs étudiant les manœuvres savantes des filles publiques et se mettant en relations avec elles; ils gagnent quelques sous à faire leurs commissions, puis deviennent, plus tard, des indicateurs précieux au point de vue des rondes de police ; ils fréquentent les bals publics où ils conduisent leurs jeunes camarades et voisines. Sous leurs auspices, leurs jeunes amies sont mises en rapport avec les filles qui vivent de la prostitution et qui se chargent volontiers de faire progressivement leur éducation. A mesure qu'ils grandissent, leurs instincts se développent et leur avenir est tout tracé : les garçons deviennent des souteneurs; les jeunes filles se livrent à la prostitution clandestine. Le métier de souteneur définitivement adopté, les jeunes garçons sont les hôtes assidus des bals publics : c'est dans ce milieu qu'ils viendront recruter une nouvelle victime si la fille qu'ils exploitent est à Saint- Lazare, ou a trouvé le moyen de leur échapper en quittant Paris. Il y a des souteneurs qui n'ont jamais travaillé; d'autres ont une profession, mais l'ont abandonnée; quelques-uns travaillent deux ou trois jours par semaine, mais ils se réservent leur soirée pour accompagner leur amie dans ses pérégrinations. Pendant qu'elle fait de la déambulation, à la recherche d'un amateur, ils vont chez les marchands de vin, d'où ils peuvent voir ce qui se passe. Si les agents des mœurs font des rondes, ils s'empressent de donner l'éveil. Ils connaissent à peu près tous les agents des mœurs, en sorte que ces derniers éprouvent souvent des difficultés à remplir leur mission. Ils peuvent, dans plus d'une circonstance, dépister les poursuites de

la police, parce qu'ils sont aidés par les logeurs et les tenanciers de débit de tabac, avec annexes de débit de liqueurs, où ils vont consommer. Lorsqu'ils sont recherchés par la police, ils deviennent très prudents et se dissimulent le plus qu'ils peuvent dans les débits de vin; on ne les voit plus dehors; ils n'accompagnent plus la fille ni quand elle sort de son domicile ni quand elle y rentre ; ils se retrouvent au logis, qu'ils regagnent chacun par un chemin différent. Pendant quelque temps, ils cessent d'habiter avec leurs compagnes, jusqu'au moment où les recherches se ralentissent; ils reprennent alors leur audace et deviennent les maîtres du pavé. Ces souteneurslà exercent leur industrie du côté des boulevards extérieurs. Dans l'intérieur de Paris, on trouve un autre genre de souteneurs ; ce sont les souteneurs du demi-monde. Ceux-là habitent le centre de Paris; ils fréquentent les établissements du faubourg Montmartre, les spectacles à promenoirs, les bals, certains cafés ouverts une partie de la nuit. Ils sont toujours fort bien vêtus et mènent l'existence à grandes guides; ils se recrutent parmi les employés de commerce, les chanteurs de café-concert, les garçons de café, les bookmakers, etc. ; ils ne se bornent pas à vivre de la prostitution, ils pratiquent aussi le vol et c'est parmi eux qu'il faut rechercher les auteurs de ces vols commis avec tant d'adresse dans la banlieue de Paris. Ils vivent largement et certains d'entre eux ont jusqu'à 2,000 ou 3,000 francs de revenus mensuels. Ces souteneurs sont souvent les pourvoyeurs des maisons de tolérance; ils racolent les malheureuses qui vont figurer dans ces lieux de débauche.

Parmi les souteneurs du demi-monde, il y a une catégorie spéciale; ce sont les lanceurs. Nous citons volontiers intégralement ce que M. Puibaraud a écrit à ce sujet : c< 11 ne faut pas croire qu'il suffise à une jeune personne, môme très jolie, d'avoir une envie folle de se mal conduire pour arriver, du jour au lendemain, à posséder une clientèle d'adorateurs. 11 faut quelques apprêts. On parle sans cesse do gardeuses de dindons venues en sabots à Paris, et qui, Tannée suivante, ont chevaux et voitures. Avant d'arriver au luxe, elles passent par une période d'entraînement. Ce sont les lanceurs qui se chargent de produire ces nouvelles arrivantes sur le turf de la galanterie. Deux choses sont indispensables : les toilettes provocatrices et un appartement luxueux. Le lanceur avance l'argent pour acheter les unes et pour répondre de l'autre. A quels

Vfk LA PROSTITUTION CLANDESTINE A PAIUS

intérêts, on le devine. Ce n'est pas seulement lo prêt à la petite semaine : les échéances sont plus rapprochées encore. H y a tel de ces ruffians qui, chaque matin, va faire sa recette. Il récupère ses débours, dans des conditions toiles que les plus vilains usuriers de la capitale les trouveraient exorbitantes. Quelques milliers de francs sont décuplés en peu de mois. Des comptes fantastiques de dépenses faites au dehors viennent s'ajouter au prix initial. Et comme l'appartement et les meubles sont au nom de ces honnêtes messieurs, le moindre retard, la plus petite hésitation, aboutit à une expulsion instantanée où les huissiers n'ont rien à voir. Qu'il ait les mains gantées ou nues, le souteneur ne connaît que la poigne et il en use. Le type du lanceur est le rastaquouère au teint mordoré, à la chevelure huileuse, aux bagues aveuglantes. Au fond, c'est la même race que le souteneur de barrière. Quand le lanceur a perdu au jeu (d'où sort le premier argent) tout ce qui lui a été remboursé par la femme, il devient menaçant ou terrible. Les exemples sont là, encore présents à toutes les mémoires : Prado et Pranzini étaient des lanceurs décavés. Souteneurs en habit noir, ayant même une instruction variée — Prado ne manquait pas de lettres — ils ont fini comme des souteneurs de barrière, par l'assassinat. Le crime est au bout de cet abominable métier. C'est le dénouement fatal. Prado, après avoir lancé la fille Aguétan, Fa tuée pour lui enlever quelques sous et Pranzini a égorgé la fille Régnault, dite Mintelle, pour lui voler ses bijoux qu'il connaissait bien. L'un et l'autre avaient promené ces femmes à leur bras et elles devaient être Hères de ces types de sauvages parfumés qui répondaient à leur idéal. Entre eux et le souteneur à casquette de soie, il n'y avait point de différence. »

« Dans tout souteneur, il y a un assassin », dit avec juste raison M. Puibaraud. Il n'y a, du reste, qu'à consulter les annales de la Cour d'assises de la Seine, dans les vingt dernières années, pour voir que plus de cent souteneurs ont été condamnés à la peine de mort ou aux travaux forcés à perpétuité. Parmi les plus jeunes et les plus scélérats, il y a, en 1871) : Abadie et Knobloch, assassins du gar<;çm épicier Leeercle; Gille, âgé de seize ans à peine, assassin de la femme Bassegrand, de complicité avec Abadie ; en 1880, Ferrey, bonneleur et souteneur, assassin d'une logeuse, la femme Gouge; en 1881, métrot et Marier, âgés de quinze ans, qui déjà servaient d'indicateurs aux prostituées, assassins d'une femme de quatre-vingt-trois ans, la

CAUSES DE LA PnOSTITUTION 95

femme Bahu; en 1882, six souteneurs, les nommés Lipps, Robert, Jeu, Grosjean, Lauwery et Depovre, assassins de Mme Gastener.

Les malheureuses filles qui tombent dans les mains des souteneurs sont exposées à tous les sévices; elles sont rivées à ces bandits et ne peuvent pas s'en débarrasser.

Lorsque le produit de la journée n'est pas en rapport avec ce que leurs souteneurs espéraient, lorsqu'elles cherchent à échapper à leur odieuse tyrannie, elles sont battues et souvent assassinées. Dans la période que nous examinons, il y a eu une vingtaine de jeunes femmes qui ont été assassinées par leurs souteneurs, sous les prétextes les plus futiles. Tout récemment encore, au mois d'avril 1894, une fille publique a été tuée par son souteneur. Nous en trouvons le récit dans un journal du soir(l) : « Hier matin, un assassinat a été commis sur le boulevard de la Chapelle, à la porto d'un marchand de vin. Un souteneur, Jean Morse, était sorti la veille de Mazas où il avait purgé une condamnation pour vol. Il s'était mis aussitôt à la recherche de sa mal tresse, qu'il découvrait chez le marchand de vin, en compagnie d'un rival. Morse accosta rrtte femme et lui dit : « J'ai besoin d'argent, donne-m'en. — Je n'en ai pas, et f... la paix. » Le malfaiteur sortit alors un grand couteau de sa poche et le plongea par trois fois dans la poitrine de cette femme. Celle-ci eut la force de faire quelques pas, puis tomba inanimée au milieu de la chaussée. Des gardiens de la paix arrêtèrent l'assassin qui avait pris la fuite et le conduisirent chez M. Labat, commissaire de police. Le magistrat l'interrogea, puis l'envoya au dépôt.

« Quant à sa victime, transportée à l'hôpital Lariboisiére, elle y est morte ce matin. »

Le souteneur qui exerce une influence étrange sur la malheureuse fille qu'il tyrannise, obtient qu'elle le seconde dans les vols qu'il pratique ou les assassinats qu'il commet.

Si le souteneur est souvent un voleur et un assassin, il est presque toujours un syphilitique; il répand, sans scrupule, cette terrible maladie partout où il passe. Les filins examinées au dispensaire sont unanimes à déclarer que les souteneurs sont des agents très actifs de la dissémination de la syphilis. Celles de ces filles qui ont été trouvées saines, bien qu'elles se livrassent à la prostitution

(i) Journal Le Temps du dimanche 15 avril 1894.

depuis plusieurs années, affirmaient n'avoir jamais été malades, parce qu'elles n'avaient jamais été sous la dépendance d'un souteneur; elles déclaraient que le souteneur, dangereux sous tant de rapports, était par surcroît atteint d'affections vénériennes et syphilitiques. La raison eu est bien simple : le souteneur ne se pique pas de fidélité : il court volontiers et passe de la brune à la blonde ; dans ses pérégrinations successives, il ne fait pas de la sélection hygiénique et arrive fatalement à contracter la syphilis. Sans souci de son état pathologique, il continue l'exercice de sa profession et contamine les malheureuses victimes de sa rapacité et de sa lubricité. Le rôle du souteneur dans la propagation de la syphilis n'a pas attiré l'attention de Parent-Duchatelet, qui est muet sur ce point. Le Dr Martineau(l) a remarqué, comme nous, l'importance de ce facteur dans la transmission des accidents spécifiques, voici ce qu'il dit à ce sujet : « Quand le souteneur a des relations avec la femme ou 1<>s femmes qu'il exploite, il peut devenir un agent très actif de la transmission de la syphilis, agent alors d'autant plus coupable qu'il est absolument conscient du mal qu'il cause et des ravages considérables que ce mal peut entraîner.

« J'ai eu dans mon service de Lourcine six femmes syphilisées par le môme individu. »

Le souteneur doit figurer, à juste titre, dans les causes de la prostitution, puisqu'il y entraîne toutes les filles qu'il connaît, et aussi dans les causes du développement de la syphilis.

Ce parasite n'est pas un produit de l'état social actuel, puisqu'il élait connu dans l'ancienne Rome et qu'il vivait familièrement avec les personnages du plus haut rang; il en a été de môme chez les Hébreux et en Grèce. Restif de la Bretonne en parle dans son Pornographe imprimé en 1770; dans un mémoire adressé à un lieutenant de police, à la fin du siècle dernier, on s'exprime sur son compte de la façon suivante (2) : « Les prostituées ne peuvent se passer d'un protecteur. Ordinairement leur choix tombe sur le plus scélérat afin d'inspirer plus de terreur aux autres et d'avoir un soutien envers et contre tous... Lorsqu'une fille a fait choix d'un souteneur, elle n'est pas maîtresse de s'en défaire; il faut qu'elle l'entretienne dans sa paresse, dans son vin, dans son jeu et dans ses débauches avec

(1) La Prostitution clandestine, page 123, Adrien Delahaye et Lemonnier.

(2) Parent-Duchatelet.

d'autres filles ; car il est do ces hommes qui, sur leur réputation, en ont plusieurs à la fois; et si elle ne peut plus résister à la tyrannie de cet homme, il faut, pour s'en débarrasser, qu'elle en trouve un autre plus redoutable eneore et par cela môme plus despote et plus tyran. Presque tous les soldats aux gardes appartiennent à celte classe, beaucoup même ne s'engagent dans ce corps que pour y vivre aux dépens de quelques malheureuses filles. »

Nous devons montrer, comparativement à ce portrait du souteneur d'il y a cent ans, comment procède le souteneur actuel pour conduire une malheureuse fille à la prostitution, au vol et quelquefois à la complicité d'assassinat. Voici le récit d'une de ses victimes^) : « Je suis arrivée à Paris, venant de Bretagne, pour me mettre en place. J'avais eu le malheur d'avoir un enfant dans mon pays. J'appartenais à une famille de cultivateurs honnêtes. Mon père, indigné de ma conduite, me chassa. A Paris, je ne pus trouver Je condition. La petite somme que j'avais emportée disparut dans les bureaux de placement. Sortant d'un de ces bureaux, je fus abordée, un soir, par un jeune homme d'apparence aisée portant veston et petit chapeau, qui me causa, s'intéressa à mon sort et me lil diner. Je l'accompagnai chez lui. Pendant plus de huit jours, je me suis promenée avec lui dans les environs de Paris, et, le soir, il me menait dans les bals où il connaissait toutes les femmes. Il in avait nippée assez bien, avec des affaires qu'il avait et qu'il prétendait lui avoir été laissées par sa sœur morte. Bientôt il me dit qu'il ne pouvait plus me garder parce qu'il était à bout de ressources. Mais, si je voulais me tirer d'affaire toute seule dans la journée, il m'assurerait le coucher h4 soir. Il m'expliqua ce qu'il attendait de moi, et comme je me révoltais, il me déshabilla, m'enlevant à poignées les effets dont il m'avait fait cadeau, me menaçant de me jeter toute nue dans la rue. Folle de désespoir, je cédai. Chaque soir il m'indiquait le quartier où je devais provoquer les clients. Il me donnait l'adresse des garnis où je pouvais les ramener, et, lui, il m'atttendait chez un marchand de vin avec des camarades. J'allais l'y retrouver et il me réclamait mon argent, me menaçant de me battre si je ne le lui donnais pas. Dans la journée, il n'était pas méchant. Nous passions le temps à boire ensemble et à jouer aux

(lj Louis Puibaraud, les Malfaiteurs de profession.

cartes. Durant les foires du Trône et de Neuilly, on allait chacun do son côté. Parfois, il ne rentrait que le matin, avec de l'argent. Il me disait qu'il avait joué. Un jour il me dit : « Veux-tu que nous nous mariions au sang? » Je ne savais pas ce qu'il entendait par là. Il me l'expliqua. Il s'agissait d'attirer un homme chez moi, un vieux bonhomme riche, qu'on dévaliserait ensemble. Il avait toujours de l'or sur lui, me dit-il, le samedi soir, et, avant de rentrer à Courbevoie il faisait la fête. Je lui répondis : « Tu ne lui feras pas de mal? — C'est selon. S'il est gentil, ça ira bien. Mais, tu sais, tant pis, s'il renâcle ! » Je résistai. Il me battit si fort que, pour me tirer de ses poings, je dis oui. Le samedi soir, à la porte Maillot, il aborda ce vieux monsieur et il me l'amena au café, où j'attendais. Il me le présenta comme s'il était un ami. Bientôt le vieux monsieur, qui avait trop bu, m'accompagna dans un hôtel du voisinage. La suite vous le devinez. Mon souteneur grimpa, à pas de loup, dans la chambre et voulut exiger du vieillard une grosse somme. Il résista. L'autre le saisit à la gorge et il allait l'étrangler quand les voisins, effrayés par ses cris, enfoncèrent la porte. Nous avons été arrêtés tous deux. Moi, je n'y suis pour rien et je suis bien heureuse d'être délivrée de cet homme qui m'aurait tuée un jour ou l'autre. »

Etre délivrée du souteneur, que L'on a eu le malheur d'associer à son existence, n'est pas chose facile; combien de malheureuses filles, pour échapper à cette odieuse tyrannie, se font arrêter, sous un prétexte quelconque, pour passer quelques jours de tranquillité dans la prison de Saint-Lazare ; combien, pour ne pas traîner sans cesse après elles ce boulet rivé à leur existence, quittent Paris et fuient à l'étranger! Malgré toutes les précautions prises, elles n'échappent pas toujours à la vengeance et comme dans tout souteneur, il y a un assassin, les attentats commis par des souteneurs sur les filles qui veulent échapper à leur ignoble domination sont fréquents; c'est dans le sang versé qu'ils assouvissent leur rancune et leur vengeance. N'est-ce pas naturel? Le souteneur, étant persuadé que la femme doit le nourrir, estime qu'elle manque à son devoir strict, si elle ne l'entretient pas ; il trouve donc normal de lui faire expier le manquement à son devoir !

A côté du souteneur vulgaire, qui est le compagnon assidu des filles soumises et insoumises, qui vivent de la prostitution, il y a le souteneur marié, le souteneur que Ton peut rencontrer dans le

monde ; il appartient à toutes les nationalités et quelle que soit son origine, il emploie les mêmes procédés. Il est absent de son logis ou de son hôtel, pendant les heures que sa femme utilise à recevoir des clients recrutés savamment, à moins que, jouant double jeu, il ne fasse en même temps du chantage ; dans ce dernier cas, il fait irruption brusquement dans la chambre où sa femme se trouve en conversation criminelle; il exhibe son acte de mariage, fait du scandale, et ne se tait qu'après avoir été largement rémunéré pour son silence et son indulgence t

Nous avons dit plus haut les scandales qui se passent dans certains hôtels; nous devons ajouter que les hôtels les plus importants de Paris sont choisis par des couples , venus de la province ou de l'étranger, pour exercer leur double industrie. A certaines périodes, on voit arriver dans ces hôtels des couples ayant des bagages nombreux et une tenue très élégante. La femme est très jolie et le mari a les apparences d'un homme du monde correct. Le monsieur est un souteneur, quoique marié, et la femme se livre à la prostitution ! Les premiers jours, le mari et la femme ne se quittent pas; ils vont au bois, au théâtre, et rentrent de la façon la plus régulière ; bientôt, monsieur sort de bonne heure, pour aller à ses affaires et ne rentre que fort tard ; la femme, pour occuper ses loisirs, reçoit des visites, qui deviennent plus fréquentes à mesure que le séjour à Paris se prolonge. Au moment où j'écris ces lignes (juillet 1894), il y a dans deux des hôtels les plus importants et les plus achalandés de Paris, un double ménage venu uniquement pour faire une large moisson de billets de banque. Ces deux ménages ne se connaissent pas, mais ils procèdent de la même façon. De nationalité différente, une des femmes est une jolie blonde des plus ravissantes, tandis que l'autre est une Méridionale aux grands yeux noirs et à la chevelure ondoyante. Grandes toutes les deux, avec une taille fine et beaucoup de distinction dans les manières, elles ont un succès analogue, chacune dans l'hôtel qui lui donne l'hospitalité. Dans l'un comme dans l'autre hôtel, les visites se multiplient, qu'il s'agisse de MmeX... ou de Mme Z...; elles sont si fréquentes qu'elles attirent l'attention du personnel, fort peu farouche cependant, et le Directeur s'en émeut. Il est évident, pour tous, que ces deux très jolies femmes se livrent à la prostitution et que les visiteurs sont des amateurs du beau sexe. On délibère, dans les deux hôtels, et on se dispose à expulser ces

deux ménages interlopes, lorsque, des deux côtés, le môme phénomène se produit : des clients habituels de l'hôtel, dos hommes riches et importants, font une démarche auprès du Directeur, en faveur de la jolie Mme X... et de la ravissante Mme Z..., menaçant d'abandonner l'hôtel, si on fait de la peine à ces charmantes personnes. Devant celte phalange de solliciteurs qui ont des arguments péromptoires vis-à-vis des administrateurs de ces deux hôlels, les Directeurs se rendent à merci et toute liberté est laissée à ces honnêtes ménages qui s'entendent si bien pour exploiter les passions humaines ! Nous pourrions citer d'autres exemples ; mais à quoi bon ?

Il nous semble impossible de dire, môme d'une façon approximative, le nombre des souteneurs qui vivent à Paris. Maxime du Camp (1) admet qu'il y a 120,000 femmes qui vivent de la prostitution clandestine et autant de souteneurs. Chaque femme vivant de la prostitution aurait donc son souteneur? Dans un article spécial, paru dans le journal Le Temps du 24 octobre 1891 et consacré aux souteneurs et aux mesures gouvernementales prises contre eux, on admet que le chiffre des souteneurs de Paris est de 50,000. Quelles sont les bases de ces estimations ? Un haut fonctionnaire de la Préfecture de police calculant que le nombre des filles en carte ou en maisons est à peu près de 5,000 et qu'il peut y avoir, dans la prostitution clandestine, un nombre analogue de filles ayant un souteneur, pense que le chiffre des souteneurs ne doit pas dépasser 10,000.

Il est difficile avec des estimations si contraires de fixer un chiffre exact. 11 nous semble aussi impossible de donner le nombre des souteneurs qu'il est impossible de donner exactement le nombre des prostituées clandestines.

Qu'il nous suffise de dire que le développement extraordinaire de ce parasite, dangereux à tant de points de vue, a éveillé l'attention de tous les gouvernements.

En 1891, l'Empereur d'Allemagne a cru nécessaire de s'occuper de cette question. Dans un rescrit daté du nouveau palais (22 octobre) et adressé au ministre d'État, l'Empereur appelle Pattenlion sur les révélations regrettables qui ont été faites au cours d'un procès récent et insiste sur l'application de la législation en vigueur afin de combattre énergiquement le scandale des souteneurs :

(1) Paris, ses organes , ses fonctions el sa vie, tome III, page 469.

(( La police devra se montrer sans pitié dans la répression des écarts commis par les individus de cette catégorie ; chaque fois qu'elle interviendra énergiquement, elle pourra compter sur la reconnaissance et l'appui du souverain.

« Il y aura lieu d'examiner éventuellement les moyens de compléter les prescriptions du code pénal, en ce qui concerne la répression.

« Les tribunaux ne devraient pas se laisser guider dans leurs jugements par de faux sentiments d'humanité : dans les cas sérieux, ils devraient, autant que possible, infliger le maximum de la peine. 11 y aura aussi des mesures à arrêter afin d'empêcher l'avocat de contribuer par des moyens frivoles à assurer le triomphe de l'injustice.

« De môme, il y aura lieu de faire en sorte que la dignité du tribunal ne soit pas compromise et que la publicité des débats soit interdite dans les affaires de ce genre.

« Dans son rescrit, l'Empereur constate comme un symptôme réjouissant, l'unanimité avec laquelle l'opinion publique a ressenti la nécessité de mettre un terme, par des moyens efficaces, aux fâcheux inconvénients qui ont été constatés. »

En France, M. le garde des sceaux Fallières a présenté, le 31 octobre 1891, un projet de loi visant les individus qui facilitent la prostitution des femmes et des filles ; un des articles du projet de loi concerne les souteneurs ; il est ainsi conçu :

Art. 4. — Sont considérés comme gens sans aveu, et seront punis des peines portées h l'article 277 du code pénal, tous individus, ayant ou non un domicile certain, qui tirent habituellement profit du fait de faciliter la prostitution d'autrui sur la voie publique.

Ce projet de loi est resté à l'état de lettre morte.

Dans le projet de loi sur la prostitution déposé par M. le sénateur Bérenger et discuté par le Sénat en 1895, on s'est occupé d atteindre les souteneurs. Le Sénat a adopté un article qui condamne les souteneurs à un emprisonnement allant de trois mois à Jeux ans et à une amende de 100 à 1,000 francs. Les tribunaux peuvent, en outre, prononcer la rélégation.

Etat moral spécial de certaines femmes. — Il nous reste à étudier les dispositions particulières qui poussent certaines femmes

à la prostitution, d'une fa<;on presque inconsciente. Pour beaucoup de jeunes filles, le mot pudeur n'existe pas ; elles n'éprouvent aucune émotion à se montrer dans le déshabillé le plus absolu et à se livrer au premier individu qu'elles rencontrent et qu'elles ne doivent pas revoir. Elles n'attachent aucune importance à leur virginité ; elles sont déflorées dans les conditions les plus étranges, sans qu'elles aient la moindre préoccupation ou le moindre souci de l'acte qu'elles accomplissent. Ce n'est môme pas un sentiment affectif qui les pousse dans les bras d'un homme; ce n'est pas le calcul qui les guide. Elles se laissent aller, sans réflexion, sans motif, d'une façon quasi bestiale et se livrent par insouciance et sans plaisir. Nous avons eu l'occasion d'interroger un certain nombre de jeunes filles déflorées d'une façon prématurée ; leur âge était compris entre douze et dix-sept ans. Ces jeunes filles n'ont pu nous donner aucune raison pour expliquer leur conduite. Nous en avons trouvé 45 dans les mêmes conditions. Elles ont été déflorées, par hasard et sans motif plausible, par des individus de passage, rencontrés fortuitement et qu'elles n'ont jamais plus revus. L'absence absolue du sentiment de la pudeur chez les jeunes filles explique seul le peu d'importance qu'elles attachent à la perte de leur virginité et à la conservation de ce que M. Alexandre Dumas appelle leur capital. Puisque le nom de cet écrivain célèbre est venu sous notre plume, nous pouvons citer l'opinion qu'il a exprimée à ce sujet et qui vient à l'appui de ce que nous venons de dire : « Dans les grands centres manufacturiers où la promiscuité est si grande, où la débauche est si précoce,

OU LA VIRGINITÉ TOMBE LE PLUS SOUVENT AVEC LES DENTS DE LAIT, Comment

trouverez-vous un père légal à l'enfant parmi tous les pères naturels qu'il aura eus (1)? »

C'est bien, en effet, aussi facilement qu'elles perdent leurs dents de lait que certaines jeunes filles perdent leur virginité. N'est-ce pas le cas de la jeune D... Marie. Elle est née à Paris et habite chez ses parents, qui subviennent à ses besoins. Elle a quinze ans à peine lorsqu'elle rencontre dans la rue un individu qui lui offre 2 francs si elle veut se donner à lui. Celte jeune fille qui n'est pas déflorée n'hésite pas ; elle suit bénévolement cet amateur de rencontre et se donne à lui pour avoir 2 francs ! C'est le premier pas ; mais,

(1) Préface du livre de M. Rivet, Sur la recherche de la paternité.

quelques jours après, elle cherche elle-même des clients et se fait arrêter pour racolage.

La jeune M... Louise, originaire du département de Seineet-Oise, est déflorée à treize ans, par un individu rencontré dans la rue et qui lui a offert 3 francs.

K... Marie, qui est née à Paris, se livre à la prostitution à treize ans. après avoir abandonné ses parents ; elle n'a jamais travaillé et dans l'espace de trois ans, elle est envoyée sept fois en correction. Rien ne modifie ses instincts vicieux et, après la correction, elle est condamnée à six mois de prison pour vol !

Parmi les jeunes filles arrêtées en 1887, il y en a deux âgées Tune et l'autre de quinze ans, qui ont été surprises toutes nues dans la chambre d'un jeune collégien de seize ans. Ces deux jeunes filles sont déjà fort émancipées, puisqu'elles se livrent à la prostitution depuis six mois ; il n'y a donc rien d'étonnant si elles n'ont pas le moindre sentiment de la pudeur. N'est-ce pas un instinct spécial qui pousse cette jeune fille de quatorze ans à se livrer non déflorée à un individu qu'elle rencontre à la foire au pain d'épice et qui lui offre un verre de bière? Elle ne revoit pas l'homme qui a eu sa virginité, mais elle ne tarde pas à se lancer dans la prostitution. Bien qu'elle habite chez ses parents, qui fournissent à ses besoins, elle accompagne les filles publiques dans leurs pérégrinations ; elle est arrêtée à quinze ans et à seize ans elle est atteinte de syphilis. Comment expliquer en dehors d'un état moral spécial et d'instincts particuliers la conduite de la jeune M... Catherine? A douze ans, elle quitte le domicile paternel pour se livrer à la prostitution. De douze à treize ans, elle abandonne six fois le logis de sa famille, refusant de travailler et vivant de la prostitution. Le 19 septembre 1887, elle est arrêtée, à l'âge de treize ans, pour provocation à la débauche et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare pour y être traitée d'accidents syphilitiques secondaires, très graves. N'est-ce pas une impulsion inconsciente et un oubli absolu de tous sentiments de pudeur et de dignité qui poussent deux jeunes filles, l'une de quatorze ans et l'autre de quinze, à se livrer, àpeu près dans les mêmes conditions, à deux individus inconnus qui ne les sollicitent même pas? L'une est allée à la fête locale de Montmorency. Elle examine attentivement les chevaux de bois et le jeune homme qui les fait tourner. Elle reste en contemplation devant ce spectacle pendant une demi-heure, puis

au momont où tout est au repos, elle demande à monter sur un cheval de bois et offre de se livrer à cet employé s'il lui accorde la faveur de la faire tourner pendant quelques instants. Elle perd sa virginité avec un individu qu'elle n'a plus revu et pour le seul plaisir de tourner, pendant quelques instants, sur un cheval de bois! Pour l'autre, qui était allée à la fôte du lion de Belfort, et qui, comme la première, n'était pas déflorée, les chevaux de bois ont produit le môme phénomène et c'est pour qu'on la laissât tourner pendant quelques minutes sur les chevaux, qu'elle s'est livrée au domestique de ce manège !

N'y a-t-il pas encore une disposition spéciale chez la jeune fille que nous avons vue au dispensaire de salubrité, au mois de janvier 1891, et qui a été arrêtée sur la réquisition de son père? Cettepersonne, qui a dix-huit ans, estime grande et belle fille qui a quitté la maison paternelle depuis cinq jours, après avoir subi une vive remontrance de la part de1 ses parents. Elle abandonne sa demeure à sept heures du soir, ne sachant trop où diriger ses pas. Elle marche un peu au hasard et se dirige ensuite du coté des boulevards. Accostée par un jeune homme, elle écoute ses aimables propos et, sans hésitation, elle se décide» à l'accompagner dans un hôtel. Elle si1 livre à lui, après lui avoir déclaré qu'elle était vierge. Ce monsieur, voyageur de commerce, amateur probablement de primeurs, lui donne 200 francs et Pinstalle dans une chambre meublée; mais comme il est obligé de faire une absence de quelques jours, il lui donne ce qu'il lui faut pour vivre jusqu'à son retour. Le père ayant eu recours à la Préfecture- de police, pour retrouver son enfant, la jeune fdle est arrêtée dans le nid qui lui avait été préparé. Voilà donc une jeune fille de dix-huit ans, appartenant à une bonne et honnête famille, qui, par un coup de tète, se livre à un inconnu rencontré dans la rue; elle perd sa virginité, sans remords et sans beaucoup d'émotion !

Dans un milieu plus élevé nous trouvons encore des exemples caractéristiques de l'absence de sens moral,, de pudeur et de dignité personnelle chez certaines femmes du monde que leur éducation et le milieu dans lequel elles ont vécu auraient du préserver de chutes lamentables.

Pendant l'année 1878, on a beaucoup connu à Paris la baronne de B..., dite de L..., très répandue dans le monde de la galanterie

et qui était une des habituées les plus fidèles des maisons de rendezvous.

Cette personne, de nationalité étrangère, appartenait au grand monde. C'était une vraie baronne et son mari occupait une situation importante dans son pays. Élégante, distinguée, blonde et gracieuse, la baronne de B... était très recherchée dans le monde élégant qu'elle fréquentait. Elle commence par avoir un premier amant, puis un second et passe successivement des uns aux autres à mesure qu'elle éprouve le besoin d'argent et de luxe; ses amants no pouvant pas suffire à ses dépenses et à ses caprices, elle frappe à la porte de toutes les maisons de rendez-vous. Elle se rend tous les jours au bois de Boulogne et distribue à profusion ses cartes de visite indiquant son adresse et ses heures de réception ; elle se fait connaître tantôt sous un nom de fantaisie, tantôt sous son vrai nom de baronne de B... Elle gagne beaucoup d'argent, mais elle en dépense encore beaucoup plus, de sorte qu'elle est toujours réduite aux expédients. Sa vie scandaleuse attire l'attention de son gouvernement et un arrêt d'expulsion allait être exécuté, lorsqu'elle se décide spontanément à céder aux instances de sa belle-mère qui, malgré tout, avait été constamment bienveillante et affectueuse pour elle et qui la détermine à quitter Paris pour aller résider à Bruxelles. En Belgique, elle se résigne à une vie de calme et de repos; mais, quelques mois après son arrivée à Bruxelles, elle est prise de la nostalgie de Paris et pour ne pas céder à la tentation, elle se tire un coup de revolver dans la région du cœur. A-t-elle cru, par sa mort, expier les désordres de sa vie? — Un état moral détestable et des* instincts pervers se montrent d'une façon bien plus manifeste, chez l'héroïne de la triste odyssée que nous allons faire connaître ; un procès retentissant a mis le Paris élégant au courant de cette histoire.

En 1881, un riche Américain, homme du monde distingué, épouse à Londres une très belle personne, originaire des Etats-Unis, âgée de vingt-neuf ans. Cettepersonne avait eu un premier mari, mais elle était divorcée depuis onze. ans, et la sentence de divorce avait été prononcée contre elle, pour cause d'adultère. M. X..., le nouveau mari, avait probablement pensé qu'en offrant à celte belle personne une fortune considérable, un grand train de maison, des relations mondaines honorables, il obtiendrait sa gratitude et son affection. Par le fait de son divorce, prononcé à son préjudice, n'avait-elle pas vu

bien des portes se fermer devant elle? M. X... que la grande beauté de sa femme avait séduit eut bientôt à regretter sa générosité et son imprudence. 11 avait installé sa femme dans un bel hôtel des Champs-Elysées qu'il avait meublé avec beaucoup de goût et où il avait réuni des objets d'art précieux; il avait plusieurs voitures, six chevaux dans ses écuries et un personnel nombreux de domestiques ; il recevait, donnait dos grands dîners et dos soirées où on rencontrait Ios femmes les plus élégantes de la colonie étrangère, des hommes du monde, des littérateurs, des artistes. On menait une vie large et confortable et tout semblait réuni pour que Mme X... se trouvât heureuse dans cet hôtel qui satisfaisait ses goûts de femme élégante, et où son mari s'étudiait à combler ses moindres désirs. Mmo X. . . était une femme sans cœur et une nature vicieuse. Elle oublie bientôt tout ce qui a été fait pour lui être agréable ; elle n'a aucun scrupule à tromper son mari avec un secrétaire d'ambassade. Il n'y avait pas un an qu'elle était remariée. Sans souci du chagrin qu'elle devait causer, elle se conduit avec tant de légèreté que son mari est informé des relations nouées par sa femme. M. X..., bien que profondément affecté, mais conservant quelque tendresse pour celle qu'il a vivement aimée, lui déclare qu'elle ne peut pas vivre sous son toit, tant que sa conduite ne sera pas modifiée. 11 lui fournit une pension de 2,500 francs par mois pour qu'elle puisse vivre sans préoccupation et il consent à payer une dette de 29,800 francs pour fournitures faites, dans l'espace de quelques mois, dans une maison de confection. Loin do s'amender, Mme X... se compromet de plus en plus; elle s'affiche avec son amant, au bois, dans les restaurants à la mode. Dans ces conditions, le mari croit nécessaire de quitter Paris et il fait sommation à sa femme de se rendre aux États-Unis. Elle refuse. M. X... supprime la pension faite à sa femme et le 10 mai 1883 la cour supérieure des États-Unis prononce le divorce. Malgré le divorce prononcé, M. X... a la bonté de faire offrir, à celle qui a été sa compagne, une pension pendant toute son existence, si elle consentait à rentrer dans son pays ; elle refusa de quitter Paris. Pendant les premières années qui suivirent le divorce, Mme X... peut continuer à mener une existence assez élégante, grâce aux nombreux admirateurs de sa beauté ; mais aux premiers amants succèdent des amants nouveaux, qui se renouvellent fréquemment, à mesure qu'ils se multiplient; bientôt elle devient une assidue des

maisons de rendez-vous et elle finit enfin, à l'âge de trente-six ans, par frapper à la porte d'une des maisons de prostitution en vogue de Paris et à se rendre spontanément à la Préfecture de police pour se faire inscrire sur les registres de la prostitution. Dans cette maison de prostitution elle a été vue, et a appartenu à beaucoup de ceux qui avaient fréquenté ses salons à l'époque de sa splendeur, et dont elle avait dédaigné les hommages. Apres un séjour de trois mois, dans cette maison, MmeX... a disparu. Le simple récit de l'existence de cette femme qui, après avoir occupé une situation sociale élevée, tombe progressivement jusqu'à devenir une fille publique, parle plus éloquemment que toutes les réflexions que nous pourrions ajouter. Il nous semble nécessaire de faire remarquer cependant qu'il y a dans cette chute si profonde, la preuve d'une organisation particulière et d'instincts spéciaux qui obscurcissent le sens du vrai et de l'honnête. Doit-on admettre que c'est pour satisfaire une ardeur génésique insatiable que cette personne est devenue une pensionnaire dune maison de tolérance? Nous ne le pensons pas; nous admettrions volontiers qu'il y a eu là un désir malsain de connaître la prostitution publique après avoir connu, pendant longtemps, la prostitution clandestine. Puisque nous avons prononcé le mot d'ardeur génésique, nous pouvons dire notre pensée sur cette cause qui a été admise par quelques auteurs comme poussant les femmes à la prostitution. Nous ne croyons pas que la satisfaction des sens et le besoin d'avoir des rapports sexuels avec les hommes doivent être classés parmi les causes sérieuses de la prostitution. Nous avons interrogé des milliers de femmes sur ce sujet et il n'y en a qu'un très petit nombre qui nous aient dit avoir été poussées à la prostitution par une ardeur génésique qu'elles tenaient à satisfaire. Beaucoup, dira-t-on, n'ont pas voulu avouer ce motif? Bien que les filles qui se livrent à la prostitution manquent souvent de sincérité, nous croyons que, sur ce point, elles ne cherchent pas à tromper. Lorsqu'elles ont des besoins génésiques, elles ne s'en cachent pas ; elles mettent, au contraire, un certain amour-propre aie constater; elles semblent trouver dans cette affirmation un motif suffisant pour expliquer la vie qu'elles mènent. Si l'infime minorité seulement avoue ce motif, c'est qu'il n'existe pas, pour le plus grand nombre. Avant nous, Parent-Duchatelet avait émis une opinion analogue, lorsqu'il dit : « 11 est des filles qui se livrent à la prostitution par suite d'un

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dévergondage qu'on ne peut expliquer chez elles que par l'action d'une maladie mentale qui diminue beaucoup la culpabilité aux yeux de celui qui les observe et qui les étudie de près, mais, en général, ces Messalines sont rares. »

Nous terminerons là l'étude des causes de la prostitution ; comme beaucoup d'auteurs, nous pourrions citer encore la lecture de certains journaux pornographiques, de certains feuilletons et romans, do certains spectacles où les héroïnes sont des femmes galantes, des prostituées de marque, mais ce serait allonger inutilement une énumération déjà bien considérable. Dans cette étude, qui nous a paru des plus importantes, nous avons tenu surtout à mentionner les causes qui ressortent, d'une façon bien manifeste, des nombreuses et minutieuses recherches auxquelles nous nous sommes livré.

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