CHAPITRE II
Arrestations.
Les insoumises qui se livrent à la prostitution sont plus ou moins habiles à dépister la surveillance des agents chargés de la police des mœurs; beaucoup ne sont arrêtées qu'après avoir vécu, depuis longtemps, de la prostitution. Lorsqu'elles débutent, elles sont très prudentes et agissent avec une certaine discrétion, de sorte qu'elles passent des mois et quelquefois des années sans être arrêtées ; plus tard, elles se laissent facilement aller à leurs fantaisies et sont arrêtées parce qu'elles commettent des imprudences et se signalent ellesmêmes à l'attention des agents par leurs excentricités. Les arrestations se font dans la rue et les lieux publics; dans les garnis ou les maisons meublées lorsque les commissaires de police reçoivent une délégation spéciale du Préfet, pour faire des perquisitions, et aussi dans les maisons de rendez-vous ou maisons clandestines. 11 y a aussi les arrestations individuelles et les arrestations par groupes, lorsqu'on procède par rafles. Nous allons examiner successivement les différentes manières de faire, puis, nous suivrons l'insoumise, depuis le moment où l'agent lui signifie son arrestation, jusqu'au moment où elle arrive au dispensaire de salubrité.
La répression de la prostitution est chose très difficile et très délicate ; elle demande de l'attention, de la prudence et beaucoup de tact. Lorsque les agents se conforment aux instructions données, ils ne peuvent commettre d'erreur. Nous ferons connaître plus loin ces instructions.
La prostitution est surveillée partout où elle s'exerce, mais c'est surtout sur la voie publique que la répression se produit.
Cette répression est confiée à des agents en bourgeois qui, n'étant pas trahis par l'uniforme, sont confondus avec les passants, avec les promeneurs et peuvent ainsi observer à loisir les agissements des femmes dont les allures leur paraissent suspectes.
Ces agents marchent par deux, au moins, pour qu'ils puissent échanger des avis, des conseils, éviter les emballements et les compromissions. S'ils remarquent à une heure et en un lieu suspects une fille insoumise ayant été déjà surprise en flagrant délit de provocation à la débauche, ils n'attendent pas, pour agir, la réunion de toutes les circonstances que la prudence leur commande, lorsqu'il s'agit d'une femme qu'ils remarquent pour la première fois. Cette insoumise récidiviste, ils l'arrêtent après constatation de racolages bien caractérisés et au moment où elle entre dans un hôtel avec l'individu racolé. Les provocations de la fille qui n'est plus une débutante, sont généralement plus précises, plus caractérisées et laissent moins de doute que les agissements d'une novice.
Il faut beaucoup de circonspection pour toucher à une femme insoumise, ou connue seulement pour avoir été vue, même plusieurs fois, sur un point suspect. Cette femme peut avoir des rendez-vous avec des personnes de ses relations, avec des parents ou des amis; il n'y a pas lieu de voir le mal partout et quand môme. Elle peut se trouver à l'entrée d'un monument, près d'un magasin ou d'une station d'omnibus; elle trompe l'attente en examinant les objets étalés aux devantures des magasins ou en se promenant autour des stations. Pendant ce temps, des chercheurs d'occasion, comme il en existe beaucoup dans Paris, s'approchent de la femme et lui parlent. Celle-ci peut ne pas relever l'offense qui lui est faite, prêter une oreille curieuse aux propos qui lui sont adressés et laisser son provocateur perdre simplement son temps et son éloquence. Il peut arriver néanmoins qu'une femme veuille pousser la moquerie jusqu'à laisser croire à ce coureur d'aventures qu'elle mord à l'hameçon qui lui est tendu : celle-ci se laisse aller à répondre à ses propos et, ayant du temps à perdre, elle quitte l'endroit où elle stationnait pour cheminer volontairement ou machinalement avec son interlocuteur. Toutes ces circonstances réunies, bien que suspectes, sont loin d'établir que cette personne a accepté les propositions de l'in-
dividu, qu'elle se livre à la prostitution ou qu'elle profite, du moins, d'une occasion qui Ta séduite.
Les rencontres d'une femme et d'un individu, inconnus des agents, peuvent varier dans les formes et les procédés, mais, en pareilles circonstances, la femme et l'homme ainsi réunis doivent être respectés, rien ne démontrant qu'il y a provocation à la prostitution. Quand il y a doute, les agents filent (c'est le mot consacré) le couple sur un certain parcours, puis ils l'abandonnent lorsqu'il sort du quartier. Les agents ne s'occupent plus de ces personnes quand elles entrent dans une maison particulière ; il n'en est pas de même quand elles pénètrent dans un hôtel; dans ce cas, ils attendent leur sortie pour observer comment elle s'effectue. Si l'homme et la femme sortent ensemble, ils les suivent pendant quelque temps pour voir comment se fait leur séparation et tirer de ces circonstances un renseignement. Ces détails pouvant ne pas être suffisamment instructifs, les agents reviennent sur leurs pas, dans la direction de l'hôtel d'où sont sorties les personnes surveillées; l'un d'eux seulement y entre, sous prétexte d'une vérification du livre do police, et se procure, sur l'affaire qui l'occupe, tous les renseignements possibles.
En supposant que cet homme et cette femme soient entrés à l'hôtel pour faire une passe (expression consacrée dans le langage de la prostitution), il est indubitable que la femme reviendra le lendemain ou très prochainement dans le quartier et procédera d'une façon analogue. Dans cette hypothèse, on la laisse entrer dans l'hôtel et on l'appréhende à sa sortie. Quand c'est la première fois que les agents voient un homme accompagner dans un hôtel une femme, dans les circonstances que nous venons d'indiquer, l'homme et la femme sortant séparément, il est permis de croire qu'ils viennent de faire une passe, mais comme, dans ce cas même, une erreur est possible, il vaut mieux attendre une nouvelle occasion. C'est, du moins, l'avis de beaucoup de commissaires de police.
Il semble que le moyen le plus naturel de savoir pourquoi sont réunies dans l'hôtel, où on les a vues entrer, des personnes qui se sont rencontrées sur la voie publique consisterait à se renseigner auprès du maître d'hôtel; c'est souvent une erreur. 11 n'est pas toujours facile d'obtenir un renseignement sérieux de la part de l'industriel qui ouvre son hôtel aux couples désireux de satisfaire leurs
passions; l'argent n'ayant pas d'odeur spéciale, il tient à gagner de l'argent ; les agents sont considérés par lui comme des ennemis, des rapports desquels tombent l'amende et la prison, aussi s'ingénie-l-il, du moins dans le cas spécial qui nous occupe, à les tromper et à leur faire manquer une constatation. Lorsqu'au cours de leur surveillance les agents ont recueilli un ensemble de faits démontrant la provocation à la prostitution, ils arrêtent la femme et la conduisent au poste du quartier. Dans l'immense majorité des cas, les agents n'éprouvent aucune des difficultés que nous venons de mentionner pour établir la provocation à la prostitution. Beaucoup d'insoumises font de la déambulation dans un certain nombre de rues d'un quartier déterminé; il est donc facile de constater, à plusieurs reprises, qu'elles conduisent des hommes dans les mêmes hôtels ou les mêmes garnis, qui ont leur préférence. Dans ces cas, pas do doute et l'agent ne peut commettre aucune erreur, s'il ne fait pas de zèle et s'il se conforme aux instructions qui lui ont été communiquées. Les instructions données le 15 octobre 1878, par M. Albert Gigot, Préfet de police, sont celles qui doivent être observées. 11 nous semble utile de les faire connaître.
Instruction réglementaire concernant les diverses opérations du service des mœurs.
| 1er. — Perquisitions et visites dans les maisons particulières , dans les hôtels garnis et dans tes cabarets et débits de boissom.
Les inspecteurs du service actif des meeurs, h qui une maison particulière ou un hôtel garni aura été signalé comme lieu clandestin de prostitution, en informeront immédiatement leur officier de paix, qui adressera un rapport au chef de la police municipale. Le chef de la police municipale fera procéder à une information précise et scrupuleuse dont il sera rendu compte au Préfet de police par le chef de la première division, qui lui proposera, s'il y a lieu, de décerner un mandat de perquisition.
Ce mandat délivré en vertu de l'article 10 de la loi du 22 juillet 1791 et exécutoire h toute heure du jour et de la nuit, dans le cas de notoriété, sera ensuite transmis au chef de la police municipale avec une note contenant les indications propres à en faciliter l'exécution.
Les inspacleurs chargés de l'opiration se rendront chez le commissaire de
police du quartier pour l'avertir de leur mission, afin qu'il soit prêt au moment où son intervention sera réclamée.
L'autorisation de loger en garni, accordée aux filles publiques qui, en raison de leur âge ou de leurs infirmités, ne peuvent se placer en maison de tolérance, et n'ont pas d'ailleurs le moyen de loger dans leurs meubles, n'a d'autre but que de leur assurer un asile et ne peut les soustraire aux conséquences de la contravention qu'elles commettraient en se livrant à la prostitution dans le garni qu'elles habitent.
Il y aura lieu, dès lors, d'arrêter ces filles si, par suite de visites opérées en vertu de mandat, elles étaient trouvées avec des hommes qu'elles auraient provoqués, ftiit qui constituerait d'ailleurs à la charge des logeurs la contravention à l'article S de l'ordonnance du 6 novembre 1778; mais il n'en devrait pas être de même à l'égard des filles trouvées avec des hommes dont elles partageraient le logement, à titre de concubines, circonstance qu'il serait facile d'établir par le relevé du registre de police.
Ils pourront visiter les locaux réservés au publio afin de constater, au besoin, les infractions h. l'article 14 de l'ordonnance du 8 novembre 1780.
Les inspecteurs qui, dans le cours de leur surveillance, remarqueraient des faits constituant ces infractions devraient en avertir le commissaire de police du quartier.
§ 2. — Des filles insoumises.
Les inspecteurs doivent agir avec la plus grande circonspection à l'égard des filles insoumises qu'ils rencontrent sur la voie publique et ne les arrêter qu'à la suite d'une surveillance et après la constatation de faits précis et multipliés de provocation à la débauche.
Il y aura lieu de procéder a l'arrestation d'une fille insoumise dans un lieu public notoirement ouvert à la prostitution, lorsqu'il y aura trace de flagrant délit ou aveu de la part de la fille ou de l'homme trouvé avec elle, que cette fille a provoqué à un acte de débauche.
Dans quelques circonstances qu'elles aient été arrêtées, les filles insoumises seront conduites, dans le plus bref délai, au bureau du commissaire de police du quartier où l'arrestation aura eu lieu, conformément aux prescriptions de la circulaire du 24 mars 1837, pour y être interrogées sans retard.
Les inspecteurs observeront toujours vis-à-vis de ces femmes les convenances que commande la dignité de l'administration, sauf à faire constater juridiquement les outrages ou les voies de fait dont ils auront été l'objet de leur part. Ils s'abstiendront, de la manière la plus absolue, de tout moyen de provocation.
Les inspecteurs qui mettront une fille insoumise a la disposition d'un commissaire de police, déposeront entre les mains de ce fonctionnaire, à moins qu'il ne reçoive leur déclaration circonstanciée, un rapport détaillé énonçant les faits imputés à cette fille.
Les inspecteurs qui auront mis une fille insoumise à la disposition d'un commissaire de police ou qui auront assisté un commissaire de police dans
114 LA î»ROStiTÛTlON CLANDESTINE A t>AhlS
l'arrestation d'une fille insoumise, en vertu d'un mandat, dans un lieu public, vérifieront immédiatement si cette fille est réellement domiciliée à l'adresse qu'elle aura indiquée et si elle est connue des personnes chez lesquelles elle aura déclaré avoir servi ou travaillé.
Ils prendront, avec soin, des renseignements sur sa conduite et ses moyens d'existence et en rendront compte, par un rapport spécial, au chef de la police municipale qui transmettra ce rapport au chef de la première division.
Les inspecteurs ne perdront jamais de vue que l'objet des perquisitions et visites faites, en vertu de mandats, est la recherche des femmes ou des filles qui se livrent h la prostitution publique, et non Se celles qui n'ont à se reprocher qu'un fait de débauche privée, lequel, pour être répréhensible, ne doit pas cependant exposer celle qui s'en rend coupable aux conséquences qui ne doivent atteindre que les vraies prostituées.
Ainsi, de ce qu'une femme est trouvée dans une maison garnie ou dans un lieu public, en état flagrant de débauche, il ne résulte pas contre cette femme imputation suffisante de prostitution, si elle est en relations habituelles avec l'homme qu'elle accompagne, et s'il n'est articulé aucun fait de provocation à la débauche moyennant argent. Il est expressément recommandé, lorsque des femmes sont trouvées couchées seules, même dans des maisons mal famées, de ne point procéder a leur arrestation, à moins que les circonstances ne donnent au commissaire de police la conviction que ces filles viennent de se livrer h un acte de prostitution. Les commissaires de police devront examiner, avec soin, et dans le plus bref délai, les circonstances qui ont donné lieu à l'arrestation des filles insoumises; ils décideront, après avoir entendu la personne arrêtée, si l'arrestation doit être maintenue. Dans le cas où ils jugeraient utile de procéder d'urgence à certaines vérifications, ils pourront y pourvoir en faisant adresser un télégramme au chef de la police municipale par le poste de l'oHicier de paix de l'arrondissement.
Ils dresseront procès-verbal de l'interrogatoire auquel ils auront soumis les personnes arrêtées.
Il leur est expressément interdit de se servir, pour cet interrogatoire, de formules imprimées.
Ces instructions pleines de prudence et de modération devraient être un guide salutaire pour tous les agents. En se conformant à ces indications, ils ne courent pas le risque de commettre des erreurs ; ils peuvent faire un service utile sans compromettre l'administration sur laquelle rejaillissent toujours les impressions mauvaises résultant d'une arrestation arbitraire (1). D'une façon
(1) En regard des instructions de M. Gigot, je puis signaler une circulaire plus ancienne, adressée par M. Delessert, Préfet de police, indiquant la manière de procéder à l'égard des femmes trouvées dans les maisons garnies signalées comme lieux clandestins de prostitution. Cette circulaire, qui est du 21 janvier 1840, est pleine de sagesse et de prudence et montre avec quelle circonspection on a agi * & toutes les
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générale, il faut bien le dire, ce n'est pas dans les arrestations isolées que les erreurs signalées par la presse ont pu se produire ; un inspecteur qui ne doit arrêter une femme qu'après plusieurs tentatives certaines de provocation à la prostitution, ne peut pas se tromper. Les erreurs sont possibles lorsque les arrestations se font en masse, quand, dans un quartier déterminé, on opère ce que Ton a qualifié du nom de rafle. C'est généralement après des plaintes nombreuses et successives des habitants d'un quartier, qui protestent contre l'envahissement et l'encombrement des rues par les prostituées de toutes les catégories, qu'on se décide à prendre des mesures énergiques, pour leur donner satisfaction. Presque toujours ces plaintes sont appuyées par les conseillers municipaux de l'arrondissement, qui demandent que les habitants de leurs circonscriptions puissent circuler librement dans les rues avec leur femme et leurs enfants, sans craindre d'être molestés parles filles et leurs souteneurs. Quand on a résolu de nettoyer un quartier, il se forme, autour de l'endroit suspect où se tiennent
époques, dans cette délicate question de la prostitution ; elle mérite d'être mise sous les yeux du public. La voici :
Paris, le 21 janvier 1840.
A MM. les commissaires de police,
Messieurs, par ma circulaire du 21 mars 1837, je vous ai tracé la marche que vous avez à suivre à l'égard des femmes et des jeunes filles non inscrites comme femmes publiques, qui peuvent être arrêtées dans les maisons de tolérance ou dans les lieux publics notoirement ouverts à la prostitution. La prudence que cette instruction vous recommande et la latitude qu'elle vous donne, dans l'intérêt des familles et pour soustraire au contact des prostituées, des femmes qui ne peuvent être rangées dans cette catégorie, vous ne devez pas hésiter à les mettre en pratique dans tous les cas analogues.
Je veux parler ici de l'exécution des mandats que je décerne en matière de prostitution clandestine, et notamment contre les logeurs qui me sont signalés comme donnant asile à des femmes de mauvaise vie dont ils favorisent les habitudes de débauche.
J'ai remarqué que plusieurs d'entre vous, Messieurs, ne se livrent pas à l'examen des femmes qu'ils croient devoir envoyer à ma préfecture, à la suite de ces opérations.
Cependant, c'est surtout dans ces circonstances qu'il importe de procéder avec une grande circonspection, afin de ne pas s'exposera des méprises qui feraient tomber un juste blâme sur l'administration.
En effet, des femmes et même des filles mineures, peuvent vivre en état de concubinage, sans que cette conduite, quelque répréhensible qu'elle soit, puisse les faire considérer cumme des prostituées et motiver, envers elles, l'emploi des mesures de police qui sont prises à l'égard de ces dernières.
Vous ne devez donc diriger vos recherches et exercer votre action que sur les femmes qui, par l'habitude qu'elles ont de la prostitution, doivent inspirer des craintes, dans l'intérêt sanitaire.
Je ne puis que vous rappeler, à ce sujet, les dispositions de la circulaire susrelatée et vous inviter à la consulter toutes les fois que vous exécuterez un mandat que j'aurai décerné pour cause de prostitution clandestine.
Le Conseiller (TÉlat, Préfet de police, G. Delessert.
d'habitude les prostituées, un cordon d'agents des mœurs obéissant à un de leurs chefs ; espacés les uns des autres, perdus dans la foule, dissimulés du mieux qu'ils peuvent, ils resserrent insensiblement leur cercle où se trouvent bientôt enfermées les femmes qu'ils poursuivent. Beaucoup des professionnelles de la prostitution, qui ont reconnu les agents, s'échappent dés les premiers moments, mais elles sont poursuivies, à travers la foule, surprise de cette course folle. Les agents poussent devant eux, pêle-mêle, le troupeau de femmes arrêtées, qu'ils dirigent vers le poste de police voisin. Il n'est pas certain que, dans cette chasse à la femme, on ait arrêté toutes les fdles qui scandalisaient le voisinage, mais il se peut que dans la mêlée on ait appréhendé des femmes ou des jeunes ouvrières qui n'ont rien de commun avec des filles publiques. La rafle permet de retrouver des filles publiques qui ont, depuis longtemps, négligé de se rendre à leurs visites, et qui sont atteintes d'accidents syphilitiques ; c'est certainement un résultat qui a sa valeur; mais, du moment qu'une personne honnête peut être englobée, par erreur, dans ce tohu-bohu général, c'est un moyen de répression détestable. La rafle, dont le but est d'arrêter exclusivement des filles publiques, et qui ne doit même pas être appliquée aux insoumises qui font de la prostitution clandestine, devient un moyen aveugle et inintelligent qui ne donne pas tout le résultat cherché; mais, en revanche, il compromet l'autorité de la police. 11 est bien évident que le public, même lorsqu'il souhaite l'éloignement des prostituées du quartier qu'il habite, se montrera hostile à la Préfecture de police, quand on lui fera le récit, presque toujours dramatisé, de l'arrestation d'une honnête femme, qui a été confondue avec une fille publique, et qui a passé des heures plus ou moins nombreuses dans la compagnie de toutes ces Vénus du trottoir. Quoi do plus humiliant et de plus douloureux, pour une personne honnête, qu'une arrestation sans motifs, alors qu'elle se rend à ses affaires, et une cohabitation forcée avec le ramassis de toutes les filles perdues? Quelle poignante émotion pour les parents qui sont à la recherche d'une fille ou d'une sœur, lorsqu'ils sont instruits des conditions de l'arrestation et du milieu dans lequel a dû passer la nuit la victime d'une erreur des agents! Personne ne cherchera une excuse à ces erreurs, et chacun applaudira à la campagne des journaux qui profitent de l'occasion pour attaquer la Préfecture de police. Tout le monde a
présente à la mémoire l'arrestation de M,,e Fernandez en 1891, pendant que M. Lozé était Préfet de police et, plus récemment, l'arrestation de MUe Leymarie au mois d'avril 1894. Les journaux, môme ceux qui défendaient l'administration, ont été tous d'accord pour s'élever contre la rafle, qui est un moyen brutal et sauvage, et qui amène beaucoup trop souvent des erreurs regrettables, que la Préfecture de police est la première à déplorer.
En dehors des arrestations faites dans les conditions que nous venons de mentionner, il est assez rare que des erreurs soient commises lorsque les agents procèdent à des arrestations individuelles, pour peu qu'ils soient prudents et se conforment aux instructions reçues. Il n'y en a pas moins eu cependant des récits d'arrestations arbitraires et des violentes campagnes de presse contre la Préfecture de police, à propos de soi-disant erreurs commises par les agents des mœurs. Dans les mémoires de M. Andrieux, on peut lire la réfutation des accusations adressées à son administration à propos de l'arrestation d'une artiste du théâtre Ballande. Pendant que M. Camescasse était Préfet de police, il y a eu également une campagne de presse des plus violentes contre son administration à l'occasion de l'arrestation d'une femme P... qui ne méritait pas le bruit qu'on a fait en sa faveur. Il s'agissait d'une femme mariée, âgée de vingtdeux ans, arrêtée dans une perquisition de garnis de la rue Montmartre, le 17 mars 1882 et trouvée couchée avec un individu qui n'était pas son mari, et qu'elle avait raccroché dans la rue. Une enquête minutieusement faite avait démontré que cette personne n'avait jamais été employée dans une brasserie, comme elle le prétendait et qu'elle avait l'habitude de se livrer à la prostitution ; de l'aveu même de son mari, on avait su qu'elle avait, dans une autre circonstance, abandonné le domicile conjugal pendant trois mois, en enlevant 1 ,500 francs. La femme P... avait été trouvée malade au dispensaire de salubrité et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle a séjourné jusqu'au 11 avril. A côté de l'histoire vraie, certains journaux {l'Indépendant, le Mot d'Ordre, la Lanterne, l'Événement, le Radical) avaient présenté au public une légende qui devait l'émouvoir : il s'agissait dans leur récit d'une honnête mère de famille, récemment accouchée, qui avait été arrêtée en venant de ses affaires, enlevée à l'affection de son mari et de ses enfants ; on ajoutait que cette mère de famille était une femme vertueuse,
n'ayant jamais fait acte de prostitution et que c'était par un abus monstrueux de pouvoir qu'on l'avait envoyée à l'infirmerie de Saint- Lazare, alors qu'elle n'était pas malade, etc., etc. Lorsqu'on lit les journaux de cette époque, on constate qu'ils présentent les faits de la même façon, à peu près tous, en se copiant les uns les autres, mais en accentuant la note indignée. Cette agitation, où avait été mêlé le nom d'un avocat qui avait pris en main la cause de la femme P... ne se termina qu'après une communication de la Préfecture de police, qui établissait les faits dans leur vrai jour et c'est le journal V Événement du 13 avril qui donne, pour la première fois, une physionomie à peu près exacte de toute cette affaire. 11 n'en resta pas moins certain, pour beaucoup, qu'il y avait eu, dans ce cas, une erreur grave et un abus de pouvoir de la part de la Préfecture de police. Combien de ceux qui avaient eu connaissance de la légende présentée par les journaux furent-ils au courant des rectifications faites et informés de la vérité? Un très petit nombre évidemment. Si les arrestations faites à propos et dans les conditions régulières peuvent donner lieu, sous l'influence de certains mobiles politiques ou autres, à des attaques contre l'autorité, combien il est utile de ne pas fournir aux citoyens honnêtes et de bonne foi l'occasion légitime de critiquer la Préfecture de police pour des erreurs consécutives à la rafle ! — Examinons maintenant ce qui se produit lorsqu'une femme a été arrêtée.
Elle a été conduite au poste du quartier ; elle reconnaît ou nie les faits qui lui sont reprochés. Dans les premiers moments, la tendance générale est la négation de tout acte de prostitution et la protestation contre l'arrestation. Dans beaucoup de dossiers, on constate que les filles qui ont protesté le plus énergiquement de leur innocence au poste ou chez le commissaire de police, avouent, au contraire avec la plus grande facilité, chez le commissaire do police interrogateur, à la Préfecture de police, quelles ont l'habitude de se livrer à la prostitution; il en est d'autres, par contre, qui avouent leur culpabilité chez le commissaire de police, tandis qu'elles disent vivre de leur travail, lorsqu'elles se trouvent dans le bureau du commissaire interrogateur. L'amour de la vérité n'est pas la vertu dominante de cette classe de femmes, ainsi que l'avait déjà observé Parent-Duchatelet. Lorsque la femme reconnaît les faits qui lui sont imputés, aucune difficulté ne s'élève. Son récit est presque
toujours alors analogue au rapport des agents qui ont consigné, par écrit, la relation des circonstances a^ant motivé leur intervention.
Si l'arrestation a lieu pendant les heures de service du commissaire de police du quartier, la femme, après avoir été dirigée sur le poste de police, est conduite, sans délai, au commissariat et est, après interrogatoire, ramenée au poste, pour attendre la voiture cellulaire qui doit la porter au dépôt. Lorsque la femme nie les faits qu'on lui reproche, il y a lieu d'analyser les divers cas qui peuvent se présenter.
1° Adoptons d'abord le cas le plus simple : 11 n>st pas encore cinq heures du soir ; le commissaire de police est à son poste ; on amène la femme devant lui ; les agents, auteurs de l'arrestation, se transportent eux-mêmes au commissariat.
Le commissaire de police prend connaissance du rapport écrit et questionne les agents ; il étudie avec soin les circonstances de Topération, puis il interroge la femme. Si elle est coupable, avec un peu d'habileté et en tirant parti de tous les détails de l'affaire, le commissaire de police arrivera, le plus souvent, à obtenir ses aveux. Quand le magistrat n'obtient pas les aveux de la femme, il s'agit, pour lui, de décider sans retard, au moyen des détails fournis par les agents ou à l'aide des explications données par la personne arrêtée, sur le motif de sa présence dans l'endroit de son arrestation, s'il doit la remettre immédiatement en liberté ou s'il peut la garder à sa disposition, en attendant, tout au moins, qu'il fasse recueillir des renseignements plus complets sur son compte.
Quand le commissaire de police s'est décidé à garder la femme, il y a lieu de se préoccuper de l'heure exacte où on a résolu d'avoir des détails plus circonstanciés, de l'éloignement plus ou moins considérable du domicile de cette femme et de la possibilité d'avoir les détails nécessaires, avant dix heures du soir, heure de la fermeture des commissariats. La demande des renseignements ne pouvant, en général, avoir lieu que par dépèche télégraphique, elle passe par le service de la police municipale, pour parvenir au commissariat du quartier sur lequel est situé le domicile de la femme. Ce commissariat prend les renseignements et les transmet par la voie par laquelle ils ont été sollicités. Souvent des demandes d'enquête transmises vers cinq heures du soir ne sont pas parvenues à dix heures. Dans ce cas, un commissaire de police prudent remet la femme en
liberté, ne voulant pas assumer la responsabilité de la maintenir à sa disposition dans les chambres de sûreté du poste de son quartier, sans nécessité absolue. En matière de prostitution, lorsqu'il y a doute sur les agissements d'une femme, il est sage de la laisser bénéficier do ce doute et do ne pas prendre la responsabilité d'une arrestation qui ne serait pas suffisamment motivée. Pour les réponses qui parviennent avant la fermeture du bureau, si elles sont vagues, laconiques, insuffisantes pour servir de base à une décision ferme, dans une matière aussi délicate que colle de la prostitution, le commissaire agira sagement en mettant la femme en liberté.
2° Examinons le second cas. Il est plus de cinq heures.
La femme nie se livrer à la prostitution et elle proteste énergiquement contre les allégations des agents qui l'ont arrêtée. Elle est, ou n'est pas conduite au commissariat. Si l'idée de faire recueillir des renseignements sur son compte vient à l'esprit des agents, comme ils ne prennent jamais l'initiative de cette mesure, ils saisissent le commissariat en la personne de l'inspecteur de service. Celui-ci questionne la femme et s'il n'est pas plus heureux que les agents, il demande des renseignements en procédant comme il a été dit plus haut. L'inspecteur, moitié agent, moitié scribe, principalement agent de renseignements, n'a pas qualité pour apprécier une affaire de la nature dont il s'agit. Il ne peut que prévenir immédiatement le commissaire de police de service, si l'affaire le comporte, comme il le fait pour toute affaire grave nécessitant une solution immédiate. La femme est gardée jusqu'à huit heures du soir, heure à laquelle son cas est soumis au commissaire de police qui statue, comme il a été dit précédemment.
Le commissaire de police peut être mal servi pour l'appréciation d'une affaire dans de semblables circonstances. Il est de service pour deux quartiers : l'arrestation a eu lieu dans son quartier ou dans celui de son collègue alternant. Si elle a eu lieu dans son quartier, il a la femme à sa disposition au poste le plus voisin ; il la fait venir sans retard et la questionne. Les agents, auteurs de l'arrestation, ne sont plus de service ou sont sur la voie publique, ce qui ne permet pas de les appeler; le commissaire doit se passer de leurs explications, ce qui est souvent une cause d'embarras. La femme profite de la situation, non seulement pour nier plus énergiquement qu'elle ne l'avait fait, jusqu'alors, les faits relatés sur le
rapport des agents, mais encore pour accuser ces agents de manque d'égards, de brutalités, etc. Lorsque l'arrestation s'est passée dans le quartier du commissaire de police alternant, l'examen de l'affaire est plus difficile et plus long : il faut faire conduire la femme devant le commissaire de police. Parfois, elle refuse de se déranger ou elle fait du tapage, pour occasionner dos rassemblements ; dans ce cas, le commissaire de police doit se déplacer; mais, si ce magistrat est occupé dans son commissariat ou si une affaire plus sérieuse l'appelle ailleurs, il donne ordre de mettre la femme en liberté ou d'établir le procès-verbal d'envoi au dépôt, selon le doute ou la conviction qu'il aura.
3° Des femmes sont arrêtées pendant le service du soir entre huit et dix heures. Elles sont conduites au commissariat de police du quartier où a eu lieu l'arrestation. Si elles reconnaissent les faits relevés à leur charge, il est établi des procès-verbaux qui sont portés à la signature du commissaire de police de service, pour l'envoi au dépôt. Si elles nient, elles sont conduites avant ou après rédaction des procès-verbaux, devant le commissaire de police de service. Dans ce cas, les agents qui ont opéré les arrestations accompagnent les femmes, et le commissaire de police prend une décision, après avoir entendu les explications des agents et des femmes.
Dans presque tous les cas d'arrestations des filles insoumises pendant la soirée, les renseignements complémentaires faisant défaut, le commissaire de police ne peut guère prendre de décision, lorsque les filles nient les faits qui leur sont reprochés, qu'après mûre réflexion et suivant son inspiration et sa sagacité.
La situation des filles ou des femmes insoumises varie à l'infini et les difficultés peuvent être nombreuses pour certains cas spéciaux; mais dans l'immense majorité des cas, le commissaire de police trouvera parmi les personnes arrêtées : des bonnes sans place, des jeunes filles, ouvrières d'ateliers dont les parents habitent Paris, mais qui ont quitté leur famille et demeurent dans les hôtels meublés. Quelques-unes font de la prostitution, le soir, après leur travail, pour augmenter leurs bénéfices ou suppléer à un gain insuffisant; d'autres ont renoncé à tout travail pour vivre de la prostitution. Les unes et les autres ont souvent des amants, à l'insu ou avec le consentement desquels elles se livrent à la débauche. Il y a
également des jeunes filles qui demeurant encore chez leurs parents, vont à la recherche des amateurs, alors que les parents les croient à leur travail ou chez des personnes de leurs relations; des jeunes filles qui se livrent à la prostitution avec le consentement tacite ou explicite des parents — de la mère en particulier — et sur la moralité desquels il faut avoir un rapport; des femmes mariées, à l'abri du besoin, par suite du travail du mari, qui cherchent clandestinement dans la prostitution l'argent nécessaire pour satisfaire certains caprices ; des femmes mariées poussées à la débauche par un mari paresseux; des femmes veuves, avec ou sans enfants, qui cherchent dans la prostitution les ressources nécessaires aux exigences de la vie quotidienne.
Lorsque les filles sont mineures et qu'elles habitent chez leurs parents, le commissaire de police prévient ces derniers et leur rend leurs filles une première et une seconde fois, après les observations que les circonstances comportent.
Les femmes veuves, qui ont des enfants en bas âge à leur charge, et se trouvent dans leur logis, sont remises en liberté une première fois au moins; si elles se font arrêter de nouveau, elles sont envoyées au dépôt, même avec leurs enfants qu'on fait prendre à domicile, si personne ne peut s'en charger. Le commissaire de police renvoie aussi souvent les femmes mariées, à moins qu'il n'ait acquis la conviction que les maris tolèrent la prostitution de leurs femmes ou en vivent, auquel cas il fait une enquête des plus sérieuses. Quand les femmes mariées sont arrêtées plusieurs fois et que les maris paraissent ignorer leur inconduite, il y a lieu de prévenir ces femmes que le mari sera instruit de leur façon d'agir si elles se font arrêter de nouveau. Dans certains cas, lorsqu'il ne s'agit pas de femmes vicieuses, mais bien de femmes conservant de bons sentiments et momentanément égarées, les observations du commissaire de police suffiront à les faire rentrer dans le devoir et à conserver la paix du ménage. D'une façon générale, la plupart des commissaires de police sont enclins à l'indulgence. Lorsqu'il y a doute dans leur esprit, ils n'hésitent pas à rendre à la liberté la femme arrêtée, avec la persuasion absolue que cette femme sera reprise, si elle est une habituée de la prostitution. Il résulte de cette tendance que la femme arrêtée et envoyée au dépôt est presque toujours une prostituée clandestine. Avant de dire ce qui
se passe au dépôt, nous devons signaler encore quelques points spéciaux concernant les arrestations.
Arrestations 1878-1887
Conditions de ces arrestations.
Rues et places 5,986
Jardins publics et bois 477
Dans perquisitions de garnis 445
Sur dénonciation de l'état-major 440
Pour ivresse, vagabondage, coups, blessures, outrages 444
Pour vol (condamnées ou non) 435
Pour excitation de mineures à la débauche 9
Se présentent spontanément pour être inscrites 443
Sur réquisition d'amateurs, de parents, de logeurs, etc. 50
Dans débits de boissons 34
Dans maisons de rendez-vous 25
Dans postes de pompiers 45
Dans une cave 4
Dans une écurie 4
Dans un grenier 4
Dans les carrières de Montrouge 4
Dans magasins (cravates,' lingerie, parfumerie, etc.). 20
Racolant par la fenêtre 42
Ce nombre de 8,476 indique le chiffre des visites faites chez les insoumises trouvées malades. Le nombre des arrestations, pendant cette môme période de dix ans et le chiffre des visites pratiquées sur la totalité des filles insoumises, malades ou saines, a été
de 27,007.
Arrestations par quartiers
Quartier de la Madeleine 41) Report. . . 2,347
— de l'Opéra 208 Quartier de Glichy 288
— delaChaussée-d'Antin 28 — du Temple (place de
— des Champs-Elysées. 440 la République) 239
— du faub. Montmartre. 242 — de Montrouge 34
— de la Bastille 326 — Montparnasse 92
— Latin 205 — du Trône 48
— de l'École militaire, — de la Monnaie 5
Grenelle 505 Quartier et gare Saint-Lazare. 260
— du Palais-Royal 406 Bois de Vincennes 440
— St-Honoré, Louvre. . . 442 — de Boulogne 200
— des Halles 396 Jardin du Luxembourg 7
Total . . . 2,347 Total . . . 3,630
Arrestations par quartiers (suite).
Report... 3,630
Jardin des Tuileries 52
— du Palais-Royal 49
— de l'Exposition 2
— des Plantes 46
Faubourgs St-Denls, St-Marlin 51 -
Faubourg St-Antoine 20
Boulevard Montmartre 104
— Bonne-Nouvelle ... 177
— Magenta 54
— Glignancourt,Roche-
chouart 215
— de la Villette, Cha-
pelle 346
— deBelleville 137
— Richard-Lenoir 217
— Sébastopol . . : 665
— de Strasbourg 89
— St-Michel 153
— du Palais 8
— St-Germain 73
— St-Denis, St-Marlin.. 108
— Denain 3
— Poissonnière 7
— Diderot 16
Rue St-Antoine 144
— de Rivoli 269
— St-Denis 62
— St-Martin 32
Total. . .6,729
Report
RueTurbigo
Gares Nord et Est
Gare Montparnasse
— de Lyon
d'Orléans
Square Montholon
Place Maubert
Aux Butte8-Chaumont
Parc Sl-Cloud
Bercy
A St-Ouen
Auteuil
Levallois-Perret
Vincennes
St-Denis
Neuilly
Gentilly
Camp St-Maur
Au fort du Mont Valérien. . .
A Clamart
Pantin
Au Point-du-Jour
A la plaine de Châtillon
Montreuil
Fontenay-sous-Bois
nie des Cygnes
Au fort de Romainville. . . .
Carrières de Montrouge. . .
Total... 6,878
Nota. — Dans ce tableau ne figurent pas : 1° les insoumises qui se sont présentées spontanément au dispensaire; 2° celles qui ont été arrêtées sur la dénonciation de l'état-major; 3° celles qui ont été arrêtées pour vols ou dans les perquisitions de garnis, etc Nous n'avons par conséquent que les insoumises malades arrêtées, sur la voie publique, ce qui explique la différence des chiffres des deux tableaux.
L'examen de ce tableau montre que les arrestations les plus nombreuses ont été faites sur le boulevard de Sébastopol et dans les quartiers de l'École militaire, ce qui prouve que les insoumises appartenaient à une classe inférieure de la prostitution. Les boulevards
de la Madeleine, des Capucines et des Italiens ne figurent pas sur cetteriiste, bien que la dénomination de quartier de la Madeleine, de l'Opéra et de la Chaussée-d'Antin signifie que la prostitution plus élégante de ces quartiers a fourni un contingent assez important.
Les arrestations ont lieu, en général, dans les environs de ces boulevards, parce que les agents hésitent à arrêter une femme sur les boulevards mômes, à cause du nombre des promeneurs, à cause du nombre d'individus qui sont dans les cafés. Les promeneurs, comme les habitués des cafés, ont une tendance étrange à prolester contre les arrestations des prostituées ; ils sont disposés à donner tort aux agents et à soutenir et protéger les iilles qui cherchent à les apitoyer par leurs cris, par leurs lamentations et en faisant intentionnellement le plus de scandale possible. Ce n'est guère qu'à une heure très tardive de la nuit qu'il se produit des arrestations sur ces boulevards.
A propos des arrestations, M. Lcpinc, Préfet de police, a donné au Sénat (1) les explications suivantes qui font connaître comment se passent les choses sous son administration :
« Un mot d'abord de l'état antérieur, de l'ère des « rafles » dont il a été beaucoup question dans la précédente séance et môme dans celle-ci. Je reconnais qu'il y a quelques années la répression de la prostitution consistait essentiellement dans les opérations intermittentes que je vais dire.
« Il y avait, antérieurement à 1878, sous le préfectorat de M. Gigot, une brigade d'une centaine d'agents. Depuis, sous l'influence des campagnes de presse, des votes de blâme et de flétrissure du Conseil municipal et de beaucoup d'autres raisons encore, cette brigade est successivement et progressivement tombée à une quinzaine d'agents. Je l'ai conservée en l'épurant et je lui ai donné une mission toute spéciale, celle de rechercher les insoumises malades ou les soumises en retard de leurs visites et de les emmener au dispensaire dans un but de salubrité. Cotte brigade qui ressortit au service de la Sûreté, n'a pas d'autre mission et n'a, par conséquent, rien à faire avec la répression du racolage proprement dit.
« Quant au racolage, je me suis rendu compte que le système des rafles, c'est-à-dire de ces expéditions nocturnes qui générale-
;t) Journal Officiel. Séance du Sénat du 30 mai 189o.
126 tA PftOStlTUTiON CLANDESfÎNE A ÊARIâ
ment avaient lieu entre minuit et une heure du matin sur les boulevards, et qui consistaient à barrer la voie publique et puis* par un immense coup de filet, à ramener dans les bras des agents toutes les malheureuses filles qui se trouvaient dans le périmètre, je me suis rendu compte, dis-je, que cette pratique, outre qu'elle affectait un aspect et une allure un peu sauvages, exposait l'administration à être accusée, quelquefois très justement, de regrettables erreurs. On comprend, en effet, que lorsque la bande des inspecteurs de la Sûreté était lancée avec do grands cris au milieu des malheureuses femmes qui se trouvaient là, il pouvait s'y rencontrer d'honnêtes femmes que Ton ne distinguait des autres que trop lard. J'ai absolument renoncé à ce système, et c'est ce qui me faisait dire, dans une dernière séance, par une interruption dont je demande pardon au Sénat : « Il n'y a plus de rafles. »
ce Comment procède-t-on? J'ai remarqué que les gardiens de la paix attachés toujours aux mêmes arrondissements, quelquefois depuis quinze, vingt ou vingt-cinq ans, finissent par connaître admirablement les êtres de -leur quartier. Je les ai fait mettre en bourgeois et j'ai constitué dans chaque arrondissement une petite brigade de huit à dix gardiens de la paix, pères de famille, gens honorables — je n'ai pas besoin de faire leur éloge ici, — connaissant une par une, de la façon la plus complète, toutes les filles publiques qui fréquentent leur quartier et ne pouvant se tromper sur leur identité. Eh bien, ce sont ces dix agents qui sont chargés de la répression du racolage, — de ce que j'appelle la prostitution scandaleuse, — je ne m'occupe pas de l'autre.
« Je n'ai pas mission de poursuivre la prostitution, qui est un vice, un vieux vice, mais qui n'est pas un délit; j'ai mission de procurer « le libre passage » selon les termes de la loi de 1790. J'ai mission de proscrire, de réprimer le racolage scandaleux, celui qui se traduit par des allures brutales, celui qui blesse les yeux et qui alarme la pudeur des passants. Je n'ai pas mission de réprimer les allures plus ou moins engageantes, les œillades assassines, les manœuvres savantes des demoiselles du boulevard. Je ne m'en occupe pas et je recommande bien à mes agents de les laisser passer sans rien dire ; mais je dis, conformément à ce qu'avait déjà pensé M. Debelleyme, — et il était dans le vrai, — que si la prostitution, si le racolage scandaleux sur la voie publique doit être
ÀftREStATIÔNS 127
proscrit en plein jour dans les rues de Paris, dans toutes sans aucune exception, « à l'allumage des réverbères » suivant l'expression de 1830, et jusqu'à minuit, il faut bien donner à ces filles errantes quelque lieu de refuge, quelques ruelles obscures et écartées, loin des grandes voies, où elles puissent se cacher. Eh bien, alors, qif estce que je demande à mes agents? Je leur demande, avec la connaissance exacte et précise qu'ils ont du personnel de leur [quartier, de garantir le libre passage dans les grands boulevards, dans les rues qu'éclaire le soir la réverbération des boutiques, celles où le promeneur va de préférence prendre l'air en famille et où le racolage pourrait être particulièrement scandaleux; mais partout ailleurs je tolère, suivant l'expression consacrée, parce qu'on ne peut faire autrement. »
Depuis quelle époque les insoumises se livraient-elles à la prostitution quand elles ont été arrêtées ?
Cette question n'est pas sans importance, puisqu'elle permet de constater que les insoumises, qui se livrent à la prostitution clandestine, ne sont pas arrêtées pour avoir fait de la prostitution par occasion. L'immense majorité a abandonné depuis longtemps tout travail, et ne vit plus que des bénéfices qu'elle se procure en se vendant au premier passant venu. La plupart des insoumises sont arrêtées lorsque déjà, depuis plusieurs mois, elles n'ont cessé de se prostituer. Les renseignements cherchés sur ce point spécial ne sont pas toujours très précis et dans les documents étudiés, co n'est que dans un certain nombre de cas qu'il m'a été possible de trouver des faits incontestables. Dans mes recherches, j'ai cru pouvoir accepter comme se rapprochant de la vérité les aveux faits par les insoumises elles-mêmes. Dans certains cas, et dans les interrogatoires qu'elles ont subis, il en est cependant qui avouent se livrer à la prostitution, alors qu'elles répondent aux demandes du commissaire de police, tandis qu'elles nient ce fait, chez le commissaire interrogateur ou réciproquement. Ce n'est que lorsque la déclaration est absolue, que j'ai consigné l'aveu do l'insoumise arrêtée. C'est ainsi que j'ai dû négliger des demi-aveux, pour n'accepter (prune déclaration faite, d'une façon ferme. Je suis arrivé, par suite, à éliminer beaucoup de dossiers pour m'en tenir seulement à ceux où j'ai trouvé une réponse qui semblait sincère. De nombreux dossiers ne
contenaient aucun renseignement sur ce point. Il m'a été possible d'avoir des renseignements à peu près précis chez 3,064 des insoumises reconnues malades.
En analysant les réponses faites par les insoumises, je trouve :
1° 619 insoumises ont déclaré ne pas se livrer à la prostitution, bien qu'elles aient été arrêtées pour faits de prostitution;
2° 387 ont déclaré se livrer à la prostitution, sans préciser depuis quelle époque ;
3° 498 ont avoué se livrer à la prostitution depuis un mois ;
4° 525 ont reconnu se livrer à la prostitution depuis deux mois ;
5° 396 ont dit vivre de la prostitution depuis plus de deux mois et moins de quatre mois ;
6° 291 ont assuré se livrera la prostitution depuis une période comprise entre quatre et six mois ;
7° 205 ont afiirmé vivre de la prostitution depuis huit mois au moins et un an au plus ;
8° 81 vivaient de la prostitution depuis un ou deux ans ;
9° 62 ont avoué se livrer à la prostitution depuis plus de deux ans.
Déduction faite des 619 insoumises qui ont dit ne pas se livrer à la prostitution, il y en a 2,445 sur 3,064, qui ont reconnu ne plus travailler et vivre de la débauche depuis un temps plus ou moins long ; mais dans les aveux qui ont été faits, il y a lieu d'observer que la plupart des insoumises ont diminué la période depuis laquelle elles ont abandonné tout travail ; lorsque leur arrestation a eu lieu, elles étaient devenues, en quelque sorte, des prostituées de profession.
En ce qui concerne les 619 insoumises qui ont nié se livrer habituellement à la prostitution, les renseignements pris, à ce sujet, ont confirmé, pour un petit nombre d'entre elles, leurs assertions; mais, la plupart ont dit le contraire de la vérité (1). Parmi ces dernières, il y en a qui prétendent ne pas se livrer à la prostitution, lorsqu'elles ne descendent pas dans la rue, à la recherche des amateurs. Celles-là se contentent de recevoir dans leur domicile les clients qui se présentent, quel qu'en soit le nombre. Elles ne vivent que de la vente de leurs charmes, mais du moment qu'elles s'abstiennent de des-
(1) Les renseignements ont été recueillis par des agents n'ayant aucun rapport avec les agents du service des mœurs.
cendre dans la rue, elles disent volontiers ne pas se livrer à la prostitution. D'autres s'en vont chercher des amateurs dans certains cafés des boulevards ou dans certains restaurants spéciaux, mais elles ne vont pas à la recherche des clients dans la rue, elles croient ne pas se livrer à la prostitution ! Un grand nombre enfin se rendent dans certains théâtres ou certains bals publics, uniquement pour recruter des clients et cependant elles affirment ne pas vivre de la prostitution ! Quelques-unes ont un amant en titre, ce qui ne les empêche pas de chercher des hommes do bonne volonté dans toutes les directions ; elles n'en sont pas moins convaincues qu'elles ne se livrent pas à la prostitution, l'amant étant assimilé au pavillon qui couvre la marchandise ! II y a donc les réserves les plus sérieuses à faire sur l'affirmation des insoumises qui ont déclaré ne pas se livrer habituellement à la prostitution. Il en résulte, par suite, que l'immense majorité des insoumises arrêtées ne se livraient pas à la prostitution, d'une façon accidentelle, mais qu'elles étaient, d'une façon générale, des prostituées de profession, avec cette seule différence qu'elles n'étaient pas inscrites sur les registres de la Préfecture de police et qu'elles n'étaient pas soumises aux visites hygiéniques !
Après avoir signalé la période pendant laquelle les insoumises trouvées malades se livraient à la prostitution au moment de leur arrestation, il est utile de voir la relation qui existe entre la prostitution et le vol.
Prostitution et vol. — Parent-Duchatelet (1) dit : « La prostitution n'est, pour une certaine classe de filles, qu'un voile qui leur sert à cacher une autre industrie : leur véritable métier est de voler et de favoriser les voleurs et filous de toute espèce. » Et plus loin : « Quelques prostituées ne craignent pas de prendre, dans le gousset de ceux qui les abordent, la bourse ou autre chose ; mais elles ne regardent pas ceci comme un vol; c'est une liberté qui leur est permise; elles disent alors qu'elles font leurs affaires. » Mme Tarnowski, docteur en médecine, a publié un livre sur les prostituées et les voleuses ; elle nous semble admettre trop facilement les tares héréditaires et les fatalités, aussi les conclusions qu'elle tire de ses
■I; Loco cilato page 182.
i30 LA PROSTITUTION CLANDESTINE A PARIS
recherches s'éloignent-elles, parfois, de ce que nous avons observe, il nous suffira de citer une de ses conclusions pour donner une idée de ses opinions : « L'anomalie psychique se signale par une débilité de l'intelligence plus ou moins prononcée, ou par une constitution névropathique, ou par une absence notoire de sens moral. » Analysons maintenant ce que nous avons remarqué nous-mômes sur les rapports de la prostitution et du vol chez les insoumises.
Beaucoup d'insoumises ne se contentent pas de se livrer à la prostitution ; elles cherchent en même temps à se procurer d'autres ressources en dépouillant ceux qui ont eu la mauvaise idée d'accepter leurs propositions. Pour celles-là le vol et la prostitution vont de pair et doivent se compléter. Elles déploient une grande habileté pour enlever le porte-monnaie, la montre ou la chaîne de montre, quelquefois même les vêtements, aux naïfs qui se sont laissé séduire par leurs charmes et les ont suivies dans un garni quelconque. L'amateur qui passe quelques heures, ou seulement quelques instants avec une de ces femmes, doit être sans cesse sur le qui-vive et défendre son argent. Les journaux quotidiens sont remplis des récits des aventures décevantes de quelques provinciaux ou môme de certains Parisiens qui, après un bon diner, se laissent entraîner par des minois plus ou moins provoquants, acceptent de faire avec une jeune fille une promenade en voiture au Bois de Boulogne ou qui n'hésitent pas à aller causer, dans l'intimité, dans un garni quelconque. Si par malheur ce Lovelace naïf éprouvant quelque lassitude, après l'échange de propos aimables, se laisse aller au sommeil et penche la tète sur l'épaule de sa Dulcinée, il est sur d'être promptement dépouillé de son portefeuille bien garni ou de son porte-monnaie, et la promenade au Bois de Boulogne ou le séjour, plus ou moins prolongé, dans un hôtel, se change en un véritable désastre. L'infortuné est réduit, le lendemain, à aller conter sa mésaventure au commissaire de police du quartier qui ne retrouve pas toujours l'argent qui a été volé.
Parmi les insoumises reconnues malades, il y en a 390 qui ont été condamnées pour avoir volé des sommes plus ou moins importantes. Quelques-unes d'entre elles ont été condamnées plusieurs fois pour ce méfait ; 36 ont été condamnées deux fois à la prison ; 24 ont été condamnées trois fois : 9 ont été condamnées quatre fois ; 2 ont été condamnées cinq fois ; 1 a été condamnée six fois ; 3 ont
AttHKSTATIONS 131
été condamnées huit fois, et 1 a été condamnée onze fois. Il y a donc 76 filles insoumises récidivistes, condamnées plusieurs fois dans la même année, ou dans la période de dix ans. Quelques-unes ont commencé par voler leurs parents, avant de dérober le portemonnaie aux amateurs qui avaient été séduits par leur amabilité. Parmi celles-là, il y a deux sœurs qui enlèvent 3,000 francs à leurs parents, se rendent à Paris, pour se livrer à la prostitution, et lorsqu'elles sont arrêtées et envoyées à l'infirmerie de Saint-Lazare, parce qu'elles étaient malades, elles écrivent à leurs parents pour solliciter leur retour dans la famille ; n'est-il pas naturel qu'un refus ait été opposé à leur demande ? Une autre force le bureau de son père et lui enlève 1,000 francs; une troisième, qui était orpheline, est recueillie par une tante qui lui prodigue sa tendresse et son dévouement; pour la récompenser, elle profite d'une absence de celte parente qui lui sert de mère, fait ouvrir, par un serrurier, une armoire et enlève 150 francs que cette malheureuse femme avait amassés bien lentement ! Il n'est pas surprenant qu'avec de semblables dispositions ces filles profitent de toutes les occasions pour voler les hommes qui les fréquentent. Elles vivent de la prostitution et du vol, sans souci de la honte qui s'attache à leurs actes et qui rejaillit sur leurs familles. Chez elles, tout sentiment délicat est éteint ; elles ne sortiront plus de la fange dans laquelle elles sont tombées; elles deviendront fatalement la proie des souteneurs qui les battront et les exploiteront, pour finir en Cour d'assises et en maison centrale, après avoir accompli les méfaits les plus graves. Ces insoumises, habituées au vol et à la prostitution, ne passent au dispensaire de salubrité qu'après l'expiration du temps de prison auquel elles ont été condamnées pour les vols commis ; c'est alors qu'on constate leurs maladies et qu'on les envoie à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour les soigner. Ces femmes, punies comme voleuses, doivent être examinées au dispensaire puisqu'elles cumulent le vol et la prostitution et qu'elles ont été surprises en flagrant délit de prostitution et de vol ; elles sont atteintes de maladies contagieuses, et sont tributaires, par conséquent, de la maison de Saint-Lazare, qui est à la fois une infirmerie et une prison. C'est donc à l'expiration du temps de prison qu'elles retournent à Saint-Lazare, mais, cette fois, elles rentrent à l'infirmerie, afin d'y être traitées pour leurs maladies spéciales.
Ce mode de faire est-il meilleur? Je ne crois pas. Il serait préférable, il me semble, lorsqu'une personne a été condamnée pour un vol connexe à la prostitution, qu'elle subît, préalablement à l'envoi en prison, l'examen médical au dispensaire. Il serait constaté alors un état pathologique exigeant des soins spéciaux et le temps passé à l'infirmerie pourrait être compté en déduction de celui qu'elle doit accomplir en prison. En agissant ainsi, on soignerait immédiatement des accidents spécifiques graves, qui peuvent être le point de départ, si on les abandonne à eux-mêmes, de manifestations contagieuses se répandant de proche en proche. Si l'incurie de ces femmes pour ce qui regarde leur santé n'était pas aussi étrange qu'inexplicable, elles pourraient trouver facilement dans l'infirmerie spécialement consacrée aux prisonnières les soins exigés par leur maladie ; mais comme elles n'ont aucun souci de leur santé, elles ne se rendent pas à la consultation du médecin de la prison, et c'est seulement à l'expiration de leur peine qu'on constate au dispensaire un état pathologique souvent très grave. Qu'arrivc-t-il alors ? C'est que cette femme qui a fait un séjour de plusieurs mois à la prison, y retourne comme malade et passe à l'infirmerie destinée aux prostituées un temps aussi long, et quelquefois môme plus long, que celui fixé pour la durée de sa peine.
J'ai trouvé des insoumises qui ont été envoyées à Saint-Lazare, pour affections syphilitiques, après avoir fait un séjour de six et huit mois à la prison, et le temps nécessaire à leur guérison a été de plusieurs mois. J'ai noté spécialement une jeune fille qui, après avoir accompli les six mois de prison auxquels elle avait été condamnée pour vol, est renvoyée à l'infirmerie atteinte d'accidents syphilitiques, pour la guérison desquels elle a subi un traitement de six mois. Elle est donc restée douze mois en prison, alors qu'elle ne devait subir qu'une peine de six mois. Il y a dans cet exemple, et dans les faits analogues, un double inconvénient: 1° Retard dans la guérison des manifestations syphilitiques, qui ont été, au contraire, en augmentant d'intensité; 2° aggravation dans la peine subie. Cet inconvénient disparaîtrait, pour beaucoup de ces insoumises condamnées pour vol, si elles passaient au dispensaire avant d'ôtre envoyées dans la section des prisonnières. Si, après examen médical, on ne trouvait aucun symptôme de maladie contagieuse, l'insoumise prendrait rang dans le groupe des prisonnières et subirait la peine
à laquelle elle a été condamnée pour vol. A sa sortie de prison, elle serait soumise à un nouvel examen médical, comme cela se pratique en ce moment, et serait rendue à la liberté, si elle était trouvée saine. Il y aurait même utilité, dans l'intérêt de la santé de ces femmes, qu'elles fussent soumises, pendant leur séjour à la prison, à un examen médical minutieux, au moins tous les mois. Parmi celles qui seraient reconnues indemnes de tout accident spécifique, au moment de leur entrée en prison, il s'en trouvera néanmoins un certain nombre en puissance de syphilis. Si les manifestations spécifiques n'ont pas fait leur apparition, à ce moment, elles pourront se montrer pendant que les insoumises font leur temps de prison ; comme il y a une utilité incontestable à ce que les accidents spécifiques soient soignés plus tôt que plus tard, il serait nécessaire de constater la maladie, dès qu'elle se montre. Dans ces conditions, l'examen médical répété semble s'imposer.
Il y a là une réforme utile à réaliser. Il suffira de signaler les inconvénients que je viens do mentionner pour que l'administration apporte une modification salutaire à l'état de choses actuel. Au reste, ce serait revenir à ce qui se pratiquait autrefois : j'ai gardé le souvenir qu'à l'époque de mon internat à l'infirmerie de Saint-Lazare, les condamnées étaient soumises à l'examen médical en entrant à Saint-Lazare et au moment de leur sortie.
En revenant en arrière, nous devons suivre l'insoumise au moment où le commissaire de police a signé le mandat de dépôt : elle est reconduite au poste de police où elle attend la voiture administrative qui la portera à la Préfecture de police dans le local spécial destiné aux personnes arrêtées, quel que soit le sexe. Ce local particulier porte le nom de dépôt de la Préfecture de police.
Les voitures qui ont ramassé dans les différents postes de police les filles arrêtées, pour les conduire au dépôt, entrent par une porte donnant sur le quai de l'Horloge ; cette porte est placée entre la Conciergerie et le bâtiment de la Cour de cassation ; les voitures s'arrêtent dans la cour, à côté de l'infirmerie et du dispensaire : les filles descendent des voitures, puis elles sont conduites dans un bureau spécial appelé la permanence. On inscrit sur une feuille le nom de la femme arrêtée, son état civil et le motif de l'arrestation, le nom du commissaire de police qui a signé l'ordre d'envoi et le
nombre des pièces jointes au procès-verbal. Cette formalité accomplie, les filles sont conduites au dépôt.
Le Dépôt. — Le dépôt de la Préfecture de police est une prison qui se trouve près de la Sainte-Cbapelle, à côté de la nouvelle façade du Palais de justice et non loin du dispensaire de salubrité. C'est là que sont conduits tous les individus arrêtés, enfants, jeunes filles, hommes ou femmes, quels que soient, du reste, les motifs de l'arrestation. D'un côté se trouvent des cellules, des salles et des préaux séparés destinés aux jeunes garçons, aux jeunes gens et aux hommes. Dans une autre direction se trouvent les femmes, les filles publiques et les insoumises. Bien que nous n'ayons pas à nous occuper de ce qui concerne les hommes arrêtés, nous devons signaler cependant une amélioration importante apportée dans la partie de la prison qui leur est consacrée. Cette amélioration, qui date de 1893 et qui est consécutive à l'épidémie de typhus qui a régné au dépôt, consiste dans les soins spéciaux dont on entoure les individus arrêtés. Dès leur entrée au dépôt, on leur fait prendre des douches générales d'eau chaude et pendant qu'ils accomplissent les ablutions hygiéniques indispensables, on fait passer les vêtements à l'éluve pour les désinfecter.
Celte mesure, excellente sous tous les rapports, n'est pas mise en pratique pour les femmes. Cette lacune est regrettable.
Ceci dit, examinons ce qui se passe dans la section consacrée aux femmes, en laissant de côté celles qui sont arrêtées pour d'autres motifs que des faits de prostitution.
Dès leur entrée au dépôt, les filles soumises sont séparées des filles insoumises; ces dernières sont isolées les unes des autres et mises dans des cellules spéciales.
En ce qui concerne les filles inscrites, il y a parmi elles des filles de maison aussi bien que des filles en carte, mais ce sont les filles en carte qui fournissent l'élément principal de cette catégorie. Leur arrestation a pour motif : le manquement aux visites, la violation de certains règlements, le scandale dans les rues, l'ivresse et les injures aux agents. C'est cette catégorie de femmes que nous avons désignées dans un travail antérieur (1) sous le nom de filles arrêtées
(1) Recherches sur les maladies vénériennes à Paris. G. Masson, éditeur.
ou filles du dépôt et qui, conduites au dispensaire pour la visite médicale, sont spécialement caractérisées par le nom de femmes du dépôt. Ce sont ces filles qui constituent le groupe des irrégulièros parmi les femmes inscrites; elles évitent les visites et se livrent à tous les excès. Elles forment une classe à part, qui pourrait être considérée comme un complément de la prostitution clandestine. Quelques-unes sont arrêtées plusieurs fois dans une année et, bien souvent, plusieurs fois dans un mois. Comme je l'ai dit dans le travail cité plus haut, on trouve, parmi elles, beaucoup de malades, à cause de leur vie irrégulière et du soin qu'elles mettent à ne pas se conformer au règlement. Le fait suivant donnera une idée de la persistance qu'elles apportent à ne pas se rendre à la visite médicale. Une fille F..., arrêtée le 30 octobre 1889 et examinée au dispensaire le 31 octobre, est trouvée atteinte d'angine syphilitique, de papules muqueuses des lèvres, de papules muqueuses hypertrophiées de la vulve et de l'anus.
Cette fille, inscrite comme fille soumise, le 21 décembre 1888, ne s'était jamais rendue à la visite. Elle avait vécu de la prostitution clandestine pendant dix mois, ne voulant rien changer à ses habitudes d'autrefois. Elle reconnaissait être malade depuis plusieurs mois, ce qui ne l'avait pas empêchée, jusqu'au moment de son arrestation, de voir régulièrement trois ou quatre amateurs par jour. Comme beaucoup de malheureuses de son espèce, elle vivait avec un souteneur. C'est là incontestablement un des faits les plus curieux d'une fille inscrite faisant de la prostitution clandestine et ifa\ant pas plus souci de sa maladie que des accidents qu'elle peut communiquer.
Cette digression sur les filles dites femmes du dépôt était nécessaire, pour qu'il n'y ait pas confusion entre cette catégorie et les insoumises qui, malgré leur séjour au dépôt, conservent toujours le nom d'insoumises et ne doivent pas avoir de rapport avec les filles inscrites.
Les filles insoumises ne font pas, en général, un séjour prolongé au dépôt ; elles attendent là le moment où elles doivent être conduites chez le chef de bureau, commissaire interrogateur, pour passer ensuite à l'examen médical au dispensaire de salubrité. Après la visite du dispensaire, elles sont ramenées au dépôt et envoyées, plus tard, à l'infirmerie de Saint-Lazare, si elles ont été reconnues
malades; si elles ont été trouvées saines, elles sont reconduites également au dépôt et rendues ensuite à leur famille ou à la liberté, suivant que leur situation spéciale est parfaitement connue et à Pabri de toute surprise. Dans tous les cas, même lorsqu'elles ont été reconnues saines, elles ne recouvrent la liberté que lorsque leur dossier est complet et qu'on a pu reconstituer, d'une façon précise, leur état civil.
Lorsque les arrestations des insoumises sont la conséquence d'actes de prostitution et de provocation à la débauche, sans qu'il y ait des faits pouvant se rattacher à des questions connexes et demandant un supplément d'instruction ou des investigations nouvelles, il est d'usage que les personnes arrêtées soient extraites du dépôt et conduites devant le chef du bureau des mœurs ou le souschef, le lendemain matin qui suit l'entrée au dépôt; c'est généralement de dix heures à midi qu'a lieu l'interrogatoire des insoumises arrêtées.
Si l'insoumise a été déjà arrêtée antérieurement et qu'elle ait été reconnue saine ou trouvée malade, il existe un dossier relatif aux faits qui lui étaient reprochés lors de ses premières arrestations. Ce dossier relate sa maladie, lorsqu'elle a été envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare et l'époque de sa guérison; il indique, dans d'autres cas, que l'insoumise était saine et il signale dans quelles conditions elle a été rendue à la liberté. Que la fille soit reconnue saine cm malade, le dossier contient les renseignements sur les motifs de l'arrestation, le rapport des agents, l'interrogatoire du commissaire de police, les détails sur son origine, sur ses parents, sur son degré d'instruction, etc., en un mot, tout ce qui a été nécessaire pour constituer, d'une façon à peu prés certaine, l'état civil de la personne. Il arrive cependant qu'une insoumise a pu être arrêtée plusieurs fois, qu'elle ait déjà un dossier révélateur et, cependant, si sa dernière incarcération remonte à une époque éloignée, elle peut ne pas être reconnue immédiatement si elle veut tromper l'administration. Dans ce cas, elle change d'âge, de nom et de prénom; elle se dira orpheline, bien que ses parents soient vivants; elle affirmera être née dans un déparlement du Midi ou du Nord, alors qu'elle sera originaire du département de la Seine. Ces mensonges obligeront l'administration à de nombreuses démarches, mais on arrive cependant à connaître la situation exacte et à reconstituer la vérité.
Lorsqu'il s'agit d'une première arrestation, il faut pour constituer le dossier, connaître exactement le nom et le prénom, l'âge et le lieu d'origine de l'insoumise ; il faut savoir si elle a encore ses parents et quelle est leur résidence actuelle ; quelle est sa profession et quel est son degré d'instruction, etc. L'insoumise est interrogée et mise au courant des actes qui lui sont reprochés ; on lui donne lecture du procès-verbal rédigé par le commissaire de police et signé par elle ; on établit un nouveau procès-verbal qu'elle sera appelée à signer, ainsi qu'elle l'a fait pour celui du commissaire de police. Les insoumises qui se livrent à la prostitution, pratiquent le mensonge sur une large échelle ; aussi arrive-t-il souvent qu'il y a contradiction entre les déclarations reçues par le commissaire de police et celles qui sont faites chez le commissaire interrogateur. Ces contradictions sont fréquentes, spécialement en ce qui concerne l'aveu des habitudes de prostitution ou la négation des circonstances concernant l'arrestation des fdles. Quelques-unes ont nié chez le commissaire de police tout ce qui est contenu dans le rapport des agents et ont affirmé énergiquement vivre exclusivement de leur travail, alors que chez le commissaire interrogateur, elles n'hésitent pas à déclarer qu'elles vivent de la prostitution et que le rapport des agents est l'expression de la vérité. Il est, parfois, difficile d'être renseigné exactement sur le nom patronymique, sur le lieu de naissance et sur l'existence des parents. Quelques-unes cachent sciemment la vérité pour dépister les recherches de la police et pour que les parents ignorent leur arrestation; d'autres, sans parti pris, n'attachent aucune importance à la question de leur naissance et par négligence ou indifférence, n'ont pas de données certaines sur les renseignements qu'on leur demande ; elles ont quitté leur famille depuis deux ou trois mois, et elles ignorent où demeurent leurs parents, au moment où on les interroge; ceci s'applique, d'une façon spéciale, aux insoumises de Paris. Les recherches nécessaires pour établir l'état civil des insoumises arrêtées sont multiples et souvent difficiles. Si elles déclarent être nées à Paris, il est indispensable de s'adresser successivement à plusieurs mairies de Paris, les premières informations étant défectueuses; si elles sont originaires de la province, elles indiquent volontiers une localité et un département où les parents n'ont jamais vécu. Rien de surprenant si les investigations doivent être nombreuses et si on
n'obtient un résultat définitif qu'après beaucoup de démarches stériles. Il faut reconnaître que l'administration de la Préfecture de police met un soin spécial, un zèle infatigable pour arriver à la connaissance de la vérité. Il faut avoir étudié les dossiers des insoumises pour savoir la sollicitude méticuleuse qu'on déploie pour parvenir à retrouver l'origine et les parents de ces jeunes fdles. Le public ne peut pas savoir les difficultés que rencontre l'administration et nous devons avouer que, pendant bien des années, nous avons été, comme beaucoup de médecins du dispensaire, dans l'ignorance absolue des efforts multiples de l'administration pour rechercher les parents de l'insoumise prise en flagrant délit de prostitution et des tentatives faites pour obtenir qu'elle soit reçue dans la famille qu'elle avait abandonnée.
Nous ferons connaître, plus loin, les rapports de la Préfecture de police avec les familles des insoumises arrêtées et les correspondances intéressantes échangées à ce sujet; pour le moment, nous devons ajouter, au point de vue de la constitution du dossier, qu'il arrive fréquemment que les renseignements demandés ne sont pas envoyés immédiatement; il peut se passer plusieurs semaines avant d'avoir toutes les données absolument certaines. Lorsque les insoumises sont saines, elles peuvent, sans inconvénient, être rendues à la liberté, ce qui a lieu toujours, lorsqu'elles sont majeures; mais lorsqu'elles sont mineures, l'administration attend la réponse des parents avant de leur rendre une liberté dont elles abuseront trop souvent; ce n'est qu'à bout de patience et lorsque la famille garde un silence obstiné qu'elle les relaxe et leur permet de rentrer dans la libre circulation de la vie parisienne, les jeunes filles ayant déclaré vouloir renoncer à la débauche pour reprendre une vie régulière et de travail honnête.
Si les insoumises sont malades, c'est pendant leur séjour à l'infirmerie de Saint-Lazare qu'il sera possible de continuer l'enquête pour avoir les renseignements nécessaires et former un dossier complet ; il est alors permis de prendre une décision ferme, après la constatation certaine de la guérison. Que les insoumises soient saines ou qu'elles aient été reconnues malades au dispensaire de salubrité, les sollicitations en leur faveur sont innombrables. Le lendemain de l'arrestation, le bureau des mœurs aussi bien que le cabinet du Préfet, lorsqu'il s'agit bien entendu d'une prostituée
clandestine d'un degré un peu élevé, jeune et jolie, est assiégé par des hommes de tous les mondes et de toutes les professions; ils protestent énergiquement contre l'arrestation de MUeX... ou de M,,e Y..., personnes charmantes et d'une vertu indéniable, qui, par une malechance extraordinaire, se sont trouvées arrêtées en compagnie d'autres jeunes personnes, aussi charmantes, mais ayant l'habitude de vivre de la prostitution. Tous se portent garants de la moralité de ces donzelles et si, après la visite du dispensaire, on leur confie discrètement qu'elles vont être envoyées à Saint-Lazare pour cause de maladies vénériennes ou syphilitiques, ils protestent contre Tinjustice des hommes et l'ignorance des médecins! N'a-t-on pas vu, maintes fois, telle de ces demoiselles qui avait su constituer autour d'elle un syndicat d'amateurs, être réclamée successivement par chacun des membres de ce syndicat, qui répondait de sa moralité et de son honnêteté? Chacun d'eux affirmait qu'il était seul dans les bonnes grâces de cette personne et que seul il fournissait à ses besoins! N'y a-t-il pas eu d'autres démarches étranges de la part d'hommes connus ayant une situation en évidence et qui venaient réclamer leur mal tresse ou tout au moins demander le motif de son envoi à l'infirmerie de Saint-Lazare ? Il peut se produire telle circonstance où un supplément d'informations étant nécessaire, il y a lieu de surseoir à la visite corporelle ; une mesure analogue peut être prise si la jeune fille arrêtée appartient à une famille honorable, à qui on veut éviter le désespoir d'un emprisonnement prolongé et qui promet de surveiller, d'une façon ferme et efficace, la conduite de la jeune fille. Ces exceptions sont prévues par le règlement promulgué par M. Albert Gigot. Il est dit, en effet, au paragraphe V, service administratif :
« Préalablement à toute opération, le commissaire interrogateur, chef du bureau des mœurs, devra procéder à l'examen des pièces relatives à l'arrestation des filles insoumises, afin de rechercher les cas où il y aurait lieu de surseoir à la visite corporelle. »
Si le Préfet de police, auquel les cas exceptionnels sont soumis, décide de rendre une insoumise arrêtée à sa famille, sans la soumettre à la visite médicale, il n'y a là qu'un fait isolé sans importance absolue au point de vue pathologique. 11 y aurait, au contraire, un inconvénient très sérieux à mettre en liberté, même pour la rendre à sa famille, une insoumise que la visite médicale aurait fait
reconnaître malade. Dans ce cas, les camarades d'arrestation connaissant l'état morbide de la jeune personne rendue à la liberté, protesteraient en criant à l'injustice et à l'arbitraire. Et puis, où serait la logique, si on rendait à la liberté une jeune fille atteinte d'accidents syphilitiques transmissibles, le dispensaire de salubrité n'ayant d'autre raison d'être que d'empêcher la dissémination des manifestations syphilitiques? La famille à qui on aurait rendu une insoumise malade pourrait, dira-t-on, la faire soigner chez elle; c'est possible ; mais la négligence est telle, au point de vue de cos états pathologiques spéciaux, qu'on se lasserait bientôt de continuer la médication sérieuse, indispensable pour combattre cette terrible affection. La malade rendue à la liberté risquerait de devenir involontairement la source d'une contamination parmi ses parents ou ses amies. Le renvoi, avant l'examen médical, d'une fille arrêtée est une mesure administrative qui s'explique ; la mise en liberté, après la visite corporelle qui aurait fait constater des symptômes d'affections transmissibles, serait une faute.
Après l'interrogatoire des insoumises arrêtées et la constitution d'un dossier, qui peut ne pas être encore complet, le chef du bureau des mœurs envoie au dispensaire de salubrité celles qui doivent être soumises à l'examen médical. C'est au médecin en chef ou, en son absence, au médecin en chef adjoint qu'incombe le soin de cette visite. Avant de faire connaître le fonctionnement du dispensaire en ce qui concerne les insoumises, il nous semble utile, au préalable, de donner des détails sur les rapports de l'administration avec les familles des jeunes filles arrêtées et de citer quelques-unes des lettres échangées à ce sujet. C'est le moyen d'éclairer le public sur la sollicitude de l'administration, sur l'état d'esprit de certains parents et sur des situations morales spéciales qui ressortent, d'une façon très claire, de la lecture des lettres envoyées à la Préfecture de police. C'est une étude sérieuse et topique de psychologie morale.
La Préfecture de police communique avec les familles des insoumises arrêtées, par l'intermédiaire des maires des localités où résident les parents. Ces magistrats transmettent aux intéressés les lettres de l'administration. C'est le moyen le plus pratique pour que les lettres envoyées ne s'égarent pas et pour avoir la certitude qu'une réponse sera faite à l'administration.
Voici la formule de la lettre adressée au maire :