ARRÊTÉES
11 arrive habituellement que les parents sont disposés à recevoir chez eux les insoumises arrêtées, pour la première ou seconde fois; mais, lorsque les arrestations sont plus nombreuses, ils refusent de recevoir leur fille ou gardent vis-à-vis de l'administra-
ARhESTATÎONS 143
tion un silence obstiné. Dans bien des circonstances, cependant, le père ou la mère, qui a dit ne pas vouloir recevoir sa fille, revient sur cette première décision, devant l'insistance de l'administration. Les lettres envoyées par les parents font connaître les dispositions et les sentiments qui les animent, de même qu'elles expliquent des résolutions qui sembleraient brutales si elles n'étaient basées sur la conduite déplorable des enfants, sur leurs instincts vicieux et sur les nombreux déboires qu'ils ont causés à leur famille.
Donner des extraits de cette correspondance c'est montrer l'état moral de certains parents aussi bien que de beaucoup d'enfants.
Nous avons pensé qu'il fallait transcrire les lettres adressées à l'administration, avec leur style naïf, avec toutes les défectuosités et les fantaisies de l'orthographe. Les licences grammaticales pourront être extrêmement nombreuses, sans qu'il nous arrive d'essayer de les atténuer. Nous allons donc reproduire, sans changement, le style et l'orthographe des missives envoyées ; c'est encore le plus sûr moyen de juger de Tétat d'esprit des personnages qui les ont écrites.
Une insoumise du nom de P... Julienne, originaire du département de l'Aisne, âgée de dix-neuf ans, est arrêtée au mois d'avril 1878, place Cambronne, pour actes de prostitution. Elle reconnaît les faits qui lui sont reprochés, avoue se livrer à la prostitution depuis quinze jours qu'elle n'a pas de place et qu'elle est sans domicile fixe; elle était précédemment domestique.
L'administration ayant écrit au père de cette jeune fille pour lui demander de faire connaître ses intentions au sujet de son enfant, il envoie la lettre suivante :
Sainl-Quentin, 16 avril 1878.
Monsieur,
Je comprends quel sera le chagrin de ma fille en aprenant que je ne veut pas la recevoir, mais comme elle n'a jamais voulu écouté mes bons conseils que j'ai toujours voulu lui donner, je me trouve obligé de vous la confier. Je ne refuse pas cependans de recevoir de ses nouvelles et je compte même sur voire obligence pour vouloir bien m'en doner.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération. P...
Après un séjour de six semaines à l'infirmerie de Saint-Lazare, cette insoumise est recueillie dans un des refuges dirigés par les religieuses de Saint-Lazare.
Le 27 avril 1887, l'insoumise L... Jeanne qui a quitté le département des Côtes-du-Nord pour être domestique à Paris, où elle se trouve depuis cinq ans, a été arrêtée sur la dénonciation d'un militaire à qui elle avait communiqué une maladie vénérienne. Elle a, du reste, été arrêtée sur le talus des fortifications, derrière le bastion n° 46. Elle avoue se livrer à la prostitution et avoir des relations avec des militaires, depuis un mois qu'elle est sans place. Pendant son séjour à Saint-Lazare où elle est traitée pour une maladie vénérienne, la Préfecture de police écrit au père qui répond de la façon suivante :
(j. (Côtes-du-Nord), 7 septembre 1887.
Monsieur,
J'ai reçu votre lettre dans laquelle vous me dites que ma fille Jeanne est atteinte d'une maladie de Paris et que vous médites de vous envoyer l'argent pour son voyage. J'aime mieux la laisser libre après qu'elle sera guérie, car je ne veux pas d'elle à la maison. Encore j'ai reçu une autre lettre le même jour que j'ai reçu la vôtre et que j'ai à adresser a rinfirmerie de la prison de Saint-Lazare.
Je vous salue, L...
Ce Breton n'a pas évidemment la note tendre, et c'est sans émotion qu'il abandonne sa fille qui a eu, suivant son expression pittoresque, une maladie de Paris. II n'a pas l'air de se douter que ces maladies de Paris se rencontrent aussi, trop souvent, à la campagne.
Après la guérison de l'affection qui l'avait fait envoyer à rinfirmerie de Saint-Lazare, sa fille est entrée au Bon Pasteur. Ce qui prouve que ce n'était pas une personne absolument pervertie, c'est qu'elle a subi l'influence morale du milieu où elle a vécu, depuis sa guérison. Elle a déjà fait un séjour de sept années au Bon Pasteur (septembre 1894) et elle ne veut pas quitter la maison où elle a été recueillie et qui a remplacé la famille qui l'avait repoussée.
Voici un autre père, originaire du Pas-de-Calais, et qui fait un contraste frappant avec le précédent; il a pour son enfant autant de sollicitude et de tendresse que le premier en avait peu. Sa fille G... Berthe a quitté sa famille, pour se placer comme domestique à Paris; elle avait quatorze ans. Elle a été d'abord recueillie par un oncle et une tante, puis est entrée en place ; mais
elle se laisse bientôt entraîner par des camarades, devient fille de salle dans différentes brasseries et se livre à la prostitution. Elle ne va plus voir ses parents de Paris et n'écrit que fort rarement à son père et à sa mère.
Inquiet sur le sort de sa fille, le père adresse spontanément au Préfet de police la lettre suivante :
Monsieur le Préfet de police,
Vous m'excuserez si je prends la liberté de vous écrire, c'est au sujet d'un de mes enfants, petite fille de 15 ans et 2 mois, qui court Paris ne prenant plus la peine de nous écrire, ne voulant plus rentrer au pays, menant mauvaise vie; étant pauvre ouvrier mineur ne pouvant aller à Paris, j'espère monsieur le Préfet que vous voudrez avoir la bonté de nous la renvoyer en écoutant les larmes d'un père et d'une mère désolé de voir leur enfant perdu à cet âge.
Dans l'espoir que vous voudrez bien vous occuper de ma demande, je suis votre humble serviteur,
G..., mineur à B... (Pas-de-Calais).
La dernière fois qu'elle nous a écrit le 3 juillet 1887 elle été à la brasserie de la Plata, maintenant je crois qu'elle se cache à la brasserie de la Chaumière sous le nom de M"e Yvonne. Elle s'appelle Berthe G... petite et mince.
Les recherches prescrites par le Préfet amènent l'arrestation de Berthe G. . . , qui avoue se livrer à la prostitution depuis sept mois. Elle est trouvée atteinte d'accidents syphilitiques graves et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare le 22 octobre 1887. On écrit au père pour lui faire connaître cette situation et lui demander l'argent nécessaire pour le voyage de sa fille, dès qu'elle sera guérie. Le père répond de la façon suivante :
Monsieur le Préfet,
Je vous envoi le certificat d'indigence délivré par M. le maire de la ville de B... pour le renvoiy de ma malheureuse fille qui vient de nous écrire se repentant bien de sa mauvaise conduite. J'espère, monsieur le Préfet que vous me la rendrez après sa guérison. Dans cette attente, je suis votre humble serviteur.
G..., octobre 1887.
Le 6 janvier 1888, après deux mois et demi de traitement, Berthe G... quitte l'infirmerie de Saint-Lazare. Elle est renvoyée dans sa famille au moyen d'une réquisition de transport.
Un contraste analogue est observé chez deux oncles d'une
jeune fille de dix-sept ans, née à Paris, dont le père est mort depuis onze ans et qui a perdu sa mère depuis six semaines. L'un ne veut pas s'occuper de cette jeune orpheline, tandis que l'autre lui témoigne une sérieuse sympathie.
Cette insoumise, arrêtée pour la seconde fois, le 27 septembre 1887, avoue se livrer à la prostitution depuis deux mois; elle est trouvée malade et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare. Elle se réclame de ses deux oncles, qui répondent : Tun à une dame de charité qui s'intéresse à l'avenir de la jeune fille; l'autre s'adresse directement à sa nièce :
1° Lettre de l'oncle M... à Mme X...
Paris, 26 octobre 1887.
Madame, en réponse à votre lettre du 20 courant, j'ai l'honneur de vous faire savoir qu'il n'y a pas eu de tuteur nommé d'Amélie B.., à la mort de son père. Si j'avais été son tuteur, je ne l'aurais pas laisser rouler dans la fange où elle est depuis trois ans. Maintenant il n'y a plus rien à faire pour elle avec nous. Nous avons été trop h môme de voir sa conduite; nous avons tout fait pour l'en détourner. Sa pauvre mère est morte depuis 2 mois, des suites de voir sa conduite; elle est bien perdue jusqu'à la racine de ses cheveux. Nous sommes très contents de la savoir à couvert jusqu'à 21 ans; elle ne nous fera plus de honte. Nous avons l'honneur de vous saluer. Son oncle et sa tante M...
2° Lettre de l'oncle B...
Ma chère Amélie,
Je t'écris cette lettre que je crois que lu recevras où je te dirais que j'ai appris avec bien du chagrin et h ta tante Louise ma femme que tu te trouvais retenu h la maison de Saint-Lazare. Je ne te demande pas ce que tu as fait pour cela, nous causerons décela plus tard, pour le moment, je te prie de me donner par écrit l'époque ou tu as perdu ta mère et où vous demeuriez, pour que je puisse avoir un acte de décès, parce que je vais en avoir besoin pour pouvoir te retirer de cette maison si je le peut, parce que je te dirai que du jour où j'ai appris la mort de ta mère, vers la fin d'octobre, je me suis tout de suite occupé de toi et de ce que tu était devenu. Si nous pouvons te retirer de là et que Ton nous accorde de te prendre chez moi tu viendras vivre avec nous. Dis nous bien ce que tu veux faire. J'ai appris que tu avais voulu venir chez moi, lorsque tu te trouvais chez ta tante M... mais que l'on y avait mis des empêchements, cela a été bien malheureux pour toi, je crois que si tu étais venu, tu ne serais pas ou tu es. Rends-moi une réponse si tu le peux, car je ne peux rien faire sans l'acte de décès de ton père et de ta mère. J'atlend. Ton oncle qui ne t'abandonnera pas et ta tante aussi. J. B...
Après deux mois de séjour à Saint-Lazare Amélie B... est rendue à son oncle B... qui lui témoigne beaucoup d'affection et s'occupe avec sollicitude de la ramener dans la voie du bien et de l'honnêteté.
Un père de famille dont la fille a quitté le domicile de ses parents pour se livrer à la prostitution écrit au Préfet de police, pour solliciter son intervention et empocher son enfant de continuer son triste métier. Il s'exprime comme il suit :
Paris, 15 septembre 1886.
Monsieur le Préfet,
Un agent de la sûreté s'est présenté chez moi, il y a une quinzaine de jours, pour prendre des renseignements sur une de mes filles Louise B... qui fait le déshonneur de toute ma famille. Cet agent était chargé de trouver l'adresse de ma fille en question et j'attends toujours sa réponse.
Il y aura bientôt trois ans qu'un voyou de la pire espèce, nommé L. P..., souteneur de profession, a détourné ma fille, qui était âgée a cette époque de 14 ans. 11 a été condamné pour ce fait à deux ans de prison. J'ai fait une demande à M. le Préfet de police pour faire enfermer ma fille dans une maison quelconque jusqu'à sa majorité, le tribunal de première instance m'a accordé un mois de détention au couvent de la Madeleine. Après avoir subi sa peine, je l'ai reprise chez moi et d'ouvrière bijoutière qu'elle était, pour lui éviter les reproches dans les ateliers de bijouterie, j'en ai fait faire une plumassiôre. Elle s'est assez bien conduite jusqu'à la libération de son séducteur, mais à sa sortie de prison, pour se venger de moi comme il m'avait promis, il l'a détournée une seconde fois et môme essaye de détourner mon garçon qui a 13 ans, en l'entraînant dans des bouges infects. Il est en ce moment en prison pour la troisième fois et ma fille, M. le Préfet, se livre à la prostitution. Des personnes dignes de foi m'ont assuré qu'elle fait tous les soirs entre 9 et 10 heures le trotoir a l'endroit qu'on appelle place des Juifs rue Saint-Antoine. Je l'ai cherchée pendant 8 mois, mais inutilement, j'ignore son adresse. M. le Préfet, la reprendre chez moi est une chose impossible, si vous êtes père de famille vous le comprendrez facilement, elle a mis la honte dans une honnête famille. J'ai monsieur deux filles qui sont mariées, l'aînée à un compositeur typographe, l'autre à un représentant d'une maison de commerce. Moi M. le Préfet ainsi que ma femme nous n'avons jamais eu rien à démêler avec la justice il vous sera facile de vous en assurer. Je vous en supplie donc M. le Préfet, empêchez cette malheureuse de continuer à nous faire rougir et "subir la honte de la voir se livrer à la prostitution. Vous éviterez un grand malheur qui plane au-dessus de ma tête, il faut absolument qu'elle cesse son vil métier, où je ne réponds pas ni de moi ni d'elle. M. le Préfet, l'agent qui a été chargé de trouver ma fille a entre les mains sa photographie et son signalement. Elle se nomme L. B..., née à
Paris, elle est blonde jolie de figure, yeux bleus, menton ovale, nez ordinaire, bouche moyenne; elle a la chevelure coupée et frisée, porte, à ce qu'il paraît, un chapeau de paille blanche, rubans bleus, jupe noire, souliers décoletés et un petit panier à la main et se trouve tous les soirs place des Juifs où elle exerce son vil métier.
J'ose espérer, M. le Préfet que vous trouverez un moyen de donner la tranquillité à un pauvre père de famille qui a eu à Paris 15 enfants. Je suis âgé de cinquante-trois ans, ma femme de cinquante-quatre. Je suis ouvrier cordonnier. Je demeure a Belleville, maison et quartier où Ton ignore jusqu'à présent mon déshonneur car tout s'est passé rue Folie-Méricourt, quartier que j'ai quitté pour ne pas être forcé de continuer à marcher tête baissée devant le monde.
Veuillez agréez, etc., B...
Cette lettre curieuse, sous beaucoup de rapports, montre le désespoir d'un père de famille, qui a été impuissant à sauver sa fille du déshonneur et à l'arracher à la vie de désordre dans laquelle elle se complaît; elle prouve l'influence pernicieuse du souteneur qui est arrivé à déterminer une enfant de quatorze ans à abandonner ses parents pour le suivre, et qui, bientôt, prend une telle influence sur sa volonté, que cette petite fille se jette dans la prostitution pour fournir à ses besoins. Elle n'échappera pas désormais à la tyrannie de l'individu qui l'a pervertie !
Les indications fournies par le père étaient assez circonstanciées pour qu'il fût facile de surprendre sa fille en flagrant délit de prostitution.
B... Louise est arrêtée le 24 septembre 1886 au moment où elle racolait rue de Rivoli. Elle est trouvée atteinte d'accidents syphilitiques graves et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, où elle fait un séjour de quatre mois.
Les parents n'ayant pas voulu la recevoir, elle est rendue à la liberté.
B... Éva, qui a perdu son père depuis dix ans, abandonne le domicile maternel à dix-sept ans ; elle passe six mois dans une maison publique de Versailles et se présente spontanément, le 12 juillet 1886, à la Préfecture de police pour entrer dans une maison de tolérance. Reconnue malade au dispensaire de salubrité, elle est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle est soignée pendant cinq semaines. A la sortie de l'infirmerie elle est envoyée dans un des refuges dirigés par les sœurs de Saint-Lazare, sa mère
ayant refusé de la recevoir chez elle. Voici une lettre de la mère en réponse à celle du Préfet :
S... (Seine-et-Oise), 15 juillet 1880.
Monsieur le Préfet,
Vous me faites demander par votre lettre du 4 juillet si je désire que ma fille EvaB... soit envoyée à S... Elle est partie contre mon consentement, pendant mon absence et depuis bientôt six mois, je ne savais où elle était. Notre famille a toujours été honorable; je m'oppose donc autant qu'il est possible à son retour ici. Je désirerais qu'elle ne revienne jamais à S... et s'il était possible qu'elle soit retenue dans une maison de correction aussi longtemps que cela se pourrait. Je lui défends absolument de jamais reparaître devant moi.
Veuillez agréer, etc.
Quelques jours après elle écrit à sa fille :
Ma chère fille,
Je réponds à ta lettre pour te donner mon consentement à ta demande. Je suis contente de voir que tu reviens à de meilleurs sentiments et que tu as regret de ta conduite passée. Je remercie autant qu'il est possible les bonnes religieuses qui veulent bien s'occuper de toi et j'espère que tu ne leur donneras jamais lieu de se repentir de leur bonté à ton égard. Comptant sur ta bonne conduite je t'embrasse pour nous tous.
Ta mère.
L'insoumise H... Augustine, après avoir passé à Paris cinq ans et avoir été fille de salle dans des restaurants et des brasseries, se livre à la prostitution dans la rue pendant plusieurs mois, puis elle est arrêtée au mois d'avril 1881, alors qu'elle était âgée de dix-neuf ans. Elle est fille naturelle et a perdu sa mère. Le beau-père fait à la Préfecture de police la réponse suivante :
22 avril 1886.
Monsieur le Préfet,
Je réponds à votre lettre du 20 avril dernier dans laquelle vous m'apprenez une bien triste nouvelle, de savoir que ma belle-fille est atteinte de cette triste maladie. Je vous prie de croire qu'elle n'a jamais écouté les bons .conseils de défunt sa pauvre mère ni de moi non plus. Car elle n'a reçu de nous que de bons conseils. Aussi est-il bien malheureux pour elle et pour nous de savoir cela. Mais nous ne pouvons rien faire maintenant que le mal est fait. Monsieur, dans votre lettre vous me dites qu'elle ne veut pas revenir vers nous. Je comprends sa honte. Et comme je ne puis la faire revenir et ne puis la recevoir, vu que je suis chargé de famille et que le travail ne marche pas. Alors, Monsieur, je vou
prie de la mettre en liberté aussitôt qu'elle sera guérie de sa triste maladie. Dites-lui, je vous prie, qu'il y a que moi et sa sœur qui le savons et qu'elle nous écrive aussitôt sa sortie de la maison spéciale. Elle nous avait écrit dernièrement qu'elle faisait. des économies pour venir nous voir pour la foire deB... qui se trouve le 25 août, je crains bien que ses économies soient bien petites pour venir nous voir.
Recevez, Monsieur, etc.
Conformément au désir exprimé dans cette lettre. H... Àugustine est mise en liberté après guérison, c'est-à-dire après six semaines de séjour à Saint-Lazare.
Voici D... Ambroisine, née en Belgique, qui est condamnée à un mois de prison pour vol à l'âge de dix-sept ans. Elle a eu des exemples déplorables sous les yeux, puisque depuis dix ans son père est séparé judiciairement de sa mère et que celle-ci vit en concubinage. Elle-même vit en concubinage depuis l'âge de dix-sept ans, ce qui ne l'empêche pas de se livrer à la prostitution. Au mois d'avril 1886, elle est arrêtée pour vol au préjudice d'un amateur qu'elle avait rencontré dans la rue. Trouvée malade, elle est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare. Elle se réclame de sa mère qui écrit au Préfet de police la lettre suivante :
28 avril 1880.
Monsieur le Préfet de police,
Je suis allée lundi h. votre bureau pour me soumettre à vous, pour que vous ayez la bonté de me remettre ma fille, mais j'ai trouvé les bureaux fermés. Je ne comprends pas pourquoi qu'on est venu cbercber ma fille, en train de faire son déjeuner. Elle demeure dans une maison mal fréquentée. Elle a un prétendu avec lequel elle va se marier au mois de mai, qui a le moyen de la nourrir puisqu'il gagne 7 fr. 50 par jour. Monsieur le préfet, ayez la bonté de me renvoyer ma fille s'il vous plaît, je vous en serai bien reconnaissante.
Je vous salue, etc.
Cette mère indulgente qui trouve sa fille un modèle de vertu a la satisfaction de la revoir après sa guérison.
La mère de M... Antoinette est moins indulgente pour les fautes de sa fille qui a abandonné, depuis un an, le domicile maternel pour se livrer à la prostitution. Pendant qu'elle est à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle a été envoyée pour une maladie vénérienne, elle lui adresse la lettre qui suit:
Campagne, 25 août 18S6.
Ma fille,
Je féerie ce petit mot pour répondre à ta lettre. Nous ne sommes pas disposés à te reprandre une seconde fois, vu que tu ne t'ai pas condui comme il faut la première.
Ton père a dû l'écrire sur les dispositions qui a prie à ton égard. Rentre donc au couvent comme tu en avai les intentions. Sa nous donnera une preuve de ton repentir de tes premières fautes. Pour l'avenir nous verront situ as mérité notre estime. Ser toi du nom que tu porte à l'état sivil.
Bien le bonjour et condui toi mieux a l'avenir que par le passé.
Nonobstant cette lettre, la fille est accueillie par sa mère, lorsqu'elle quitte l'infirmerie de Saint-Lazare où elle a fait un séjour de deux mois.
C... Marie, originaire de Paris, n'a pas encore seize ans lorsqu'elle a abandonné le domicile paternel pour se livrer à la prostitution. Arrêtée au mois de février 1880, elle est trouvée malade et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle est soignée pendant (rois mois et demi. Pendant son séjour à Saint-Lazare, le père avait obtenu qu'elle fût admise au Bon Pasteur ; la fille refuse d'y aller et elle rentre au domicile de ses parents. Le père obtient du Président du tribunal une condamnation à six mois de correction; mais avant l'exécution de cette mesure, la fille trouve moyen de s'échapper. La mère adresse alors au Procureur de la République la lettre que nous reproduisons :
Paris, 9 février.
Monsieur le Procureur,
Pour la troisième foit je suis contraint de faire enfermé ma fille âgée de 13 édemie pour sa mauvaise conduite. Je obtenue de M. le Président du tribunal qu'elle fut enfermé pour 6 mois, mai ne sachant ou la trouvé, je me suis adressé à M. le commissaire du quartier le 1 et 0 janviers qui médit d'écrire au Préfet de police, chosse que j'ai fait le 9 janviers et le 21 janviers. Il est venu chez nous un inspecteur prendre le signalement de ma fille on lui a donné ses parage qu'elle a habitude de fréquenté. Le 28 janviers je resu une lettre de la préfecture qui nous di que les recherches sont demeuré sent succès et pourtemps les plus grand criminelle qui sont sous un point et qui passe a l'étrange on les trouve et une camine qui nés ni forte ni riens et qui sadonne a la prostitusiont avec tout sequi aidepire en jeune gent, on ne peux pas la trouvé, serte que dans un garni elle se donne sous un faut nont, mais dans la rue on vois biens une fille qui passe son chemin tranquille et honnête ou bien une qui racroche le monde enpasent, aucoint de la rue Charenton auprès de la bastille auprès de la belle jardinière
a l'entré faubourg Antoine ou rue de lions enfuit dans sai parage la, je vous prie de croire, monsieur le procureur, que sai biens triste pour une pauvre mère de famille qui est impotente quelle devrais être auprès de moi comme soutiens. Nous en somme biens désole davoir un enfant qui atourné si mal. Je conte sur la bonté de monsieur le procureur pour nous édé dent les recherche.
Ces avec respect que je suis monsieur le procureur votre très humble
serviteuse,
Si l'orthographe de cette lettre est des plus fantaisistes, il faut convenir que le fond en est aussi bien bizarre; mais cette malheureuse mère ne se fait aucune illusion sur la valeur morale de sa fille; elle comprend qu'elle n'a rien à espérer de ce côté.
La mère de la jeune L... Angèle ne conserve pas davantage d'illusion sur la moralité de sa fille qui est, comme la précédente, originaire de Paris. A quinze ans et demi, elle quitte sa mère pour être domestique chez un marchand de vin où elle ne tarde pas à se livrer à la prostitution. Arrêtée et trouvée malade le 30 janvier 1886, elle est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle fait un séjour de deux mois. Pendant qu'elle était à Saint-Lazare elle avait demandé aux dames de charité d'entrer au Bon Pasteur, mais elle n'obtient pas le consentement de sa mère dont le mari a disparu depuis quinze ans, et qui a préféré la faire condamner à quatre mois de correction. La lettre écrite par sa mère à Mme D..., dame de charité, fait connaître les motifs du refus qu'elle a opposé à l'admission de son enfant au Bon Pasteur.
Paris, 19 mars 1886.
Madame,
Je regrette beaucoup de ne pas vous avoir vu hier, mais voilà mon opinion sur ma fille Angèle. La Préfecture me dit que quand elle serai guéri qu'elle me la placerai. Je n'agirai pas autrement car nous avons ma mère et moi déjà eu tant de belle promesse de sa part, que nous n'avons plus aucune confiance, car je vous dirai madame, que j'ai encore deux autre fille et en la reprenant elles ne pourraient avoir que de mauvais principe h prendre, c'est déjà assez malhereux pour moi d'en avoir une pareille et surtout avec la maladie qu'elle a en môme temps; en la reprenant elle sera sage quinze jours et le seizième, elle repartira comme elle a toujours fait. Je vous remercie madame des bonnes grâces que vous avez pu avoir pour elle, quand à moi je suivrai ma décision jusqu'au bout, elle sera enfermée jusqu'à 21 ans et après cela sera libre, je n'en serai plus responsable. Veuillez être asset bonne de lui en faire part.
Mes salutations empressées,
C'est encore une mère qui ne veut plus entendre parler de sa fille qui cause son désespoir. Arrêtée le 3 avril 1886, pour vagabondage, la jeune G... Florence, âgée de dix-sept ans, est ramenée chez sa mère après quinze jours passés à Saint-Lazare ; mais elle quitte le domicile maternel, après un séjour d'une dizaine de jours, pour se livrer à la prostitution. Arrêtée le 16 juillet en flagrant délit de racolage, elle est trouvée malade et envoyée à l'infirmerie de Saint- Lazare d'où elle ne sort que le 6 janvier 1887, c'est-à-dire cinq mois et demi après son arrestation. Pendant sa maladie on écrit à la mère pour connaître ses intentions au sujet de sa fille. Elle répond de la façon suivante à la convocation qui lui a été adressée :
Monsieur,
A mon grand regret je ne puis me rendre à vos ordres. Je suis malade et vous envoie avec la preuve à lapui ma fille ainée pour prendre connaissance de votre communication. S'il s'agit de sa sœur elle m'a fait tant de mal que jamais quoiqu'il lui arrive je ne la révérer. J'ai tout à craindre d'elle. Elle me ramené jusque chez moi des garçons de 16 à 17 ans qui viennent sous mels fenêtre tenir des propos ignobles, elle les encourage à le faire, attendu quelle décend les rejoindre et disparait 8 jours et ainsi de suite depuis 6 mois.
Ce serait rendre service à sa famille et plus à la société que de renfermer cette malheureuse jusqu'à 21 ans.
Recevez, etc.
Si la mère refuse de recevoir sa fille, elle donne son consentement pour son entrée au Bon Pasteur, où elle demeure dix-huit mois, puis est envoyée à l'asile Gerando.
La jeune R... Geneviève, née à Paris, a commencé à se livrer à la prostitution à l'âge de quinze ans et demi et a la conduite la plus déplorable. Arrêtée et trouvée malade, elle est envoyée une première fois à l'infirmerie de Saint-Lazare, puis est mise en correction pour six mois, sur la demande de sa mère. Après six mois de correction passés au couvent Saint-Michel, elle est rendue à sa mère; mais elle quitte le domicile maternel au bout de huit jours, pour se livrer de nouveau à la prostitution. Atteinte d'accidents syphilitiques très graves, elle se présente elle-même à un poste de police, n'ayant pas de domicile fixe. Elle est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare le 15 janvier 1883. Convoquée à la Préfecture de
police pour faire connaître sa détermination, en ce qui concerne sa fille, la mère répond :
Pantin, 1er mars 1883.
Monsieur le Préfet,
Je me doute parfaitement pourquoi vous me faites demander, c'est au sujet de ma fille n'est-ce pas? Et bien voici ma réponse, une fois déjà j'ai fait la sottise de la reprendre, la croyant revenue à de meilleurs sentiments, il n'en a rien été, je crois qu'elle est revenue pluB dévergondée qu'auparavent. Je suis décidée à la laisser aux mains de la justice, afin qu'elle en fasse ce que bon lui semblera; quand à la reprendre, je ne le puis pas; il faudrait pour cela que j'eusse des rentes pour la garder à rien faire et notez bien, monsieur, queje suis au bureau de bienfaisance et je gagne péniblement ma vie en raccomodant des sacs de grainetier.
Voilà, monsieur, la position que j'occupe; je demeure avec ma mère, sans elle je ne saurais moi-même où aller loger. Quand à reprendre ma fille, jamais; elle a battu ma mère, une femme de 82 ans, elle m'a battu aussi, ma foi, tant pis pour elle.
Cette insoumise est de nouveau envoyée en correction, après sa sortie de l'infirmerie de Saint-Lazare ; mais il est bien évident que ses instincts pervers ne se modifieront pas après quelques mois de correction. Une fille de dix-huit ans, qui a été capable de battre sa mère et sa grand'môre est incapable de revenir jamais à une vie honnête.
L'histoire de B... Virginie-Célestine, née à Paris et âgée de quatorze ans et demi lorsqu'elle commence à se livrer à la prostitution, nous fournit l'exemple d'une personne prématurément vicieuse qui a des instincts mauvais que rien ne peut modifier et qui est enfermée inutilement dans une maison de correction, à deux reprises différentes et pendant sept mois chaque fois. Arrêtée une première fois au mois de janvier 1879, à onze heures du soir place de la Bastille, elle donne un faux nom et de fausses indications sur le nom et l'adresse de son père (la mère étant morte); elle est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle demeure cinq mois; elle est arrêtée successivement au mois d'octobre et novembre 1879 et avril 1881 et envoyée en correction, puis reçue de nouveau chez son père qui lui avait notifié cependant l'intention qu'il avait de ne pas s'occuper d'elle. Nous croyons devoir donner une lettre du père adressée à sa fille au mois d'octobre 1879.
Pari«, dimanche 1" octobre 1879.
Célestine,
Je réponds à ta lettre que je viens de recevoir, tu tes fais arrêté je tai repris deux fois tu étais jeune ou il y a de la jeunesse il y a de l'espoir j'ai été te chercher le 3 juin à la Préfecture, je t'ai repris pour la 36 fois j'ai voulu te mettre dans un bon chemin tu as resté chez moi 17 jours tu as trop de toupai pour une petite fille de ton âge car tu dois savoir que tu na eu que 15 ans le 17 août et j'ignore si tu tes encore donné sous le nom de Marie D... tu sais que tu as été à Saint-Lazare 6 mois, il a falu te prendre par tous les bout pour savoir comment tu tappelai. Je tais assez fais chercher, tu as tout fait hors le bien si je ne suis pas mort de chagrin ce n'est pas de ta faute car tu ma assez soithé la mort c'est pour me remercier de la peine que j'ai eut de t'elever mais maintenant jai le cœur rendurcije naiplus d'enfants, pour aller te chercher je ne le peut pas. Si tu sortais de la Préfecture, tu peux venir je te recevrais, mais pour me déranger non. Souviens toi que tu t'appelles B... née le 15 août 1864 et par conséquent tu na que 15 ans et un mois, ceux qui ton donnée de mauvais conseils c'est malheureux. Jai tous fais pour te rammener au bien, je nai pas pu, ma conscience de père na rien à se reprocher. Maintenant à la grâce de Dieu.
Je vous salue,
Votre père B..., mouleur en cuivre.
Comment tu met sur ta lettre je vous salue à moi ton père, tu ne signes même pas ton nom, malheureuse tu le connais cependant bien rappelle toi quand jeté faisais la morale comme tu te moquais de moi.
Cette lettre qui montre un pure justement irrité contre la conduite déplorable de sa fille révèle aussi toutes les ruses inventées par les insoumises pour dépister les recherches de l'administration quand elle veut constituer l'état civil de la personne arrêtée ; elle présente, en même temps, sous un jour bien triste, la perversité d'une enfant de quinze ans, qui se complaît dans le vice et le désordre et que rien ne peut corriger.
Dans le fait suivant, nous trouvons également une très jeune fille, qui se livre à la prostitution d'une façon précoce et une mère qui révèle un état d'esprit bien étrange, lorsqu'elle s'adresse à l'administration, qui a été forcée de s'occuper de son enfant. F... Louise, qui habite Paris, vit avec sa mère, mais le père a disparu depuis un an, lorsqu'elle est arrêtée à l'âge de douze ans, pour vagabondage. À douze ans et demi, elle se livre à la prostitution et à treize ans, au mois de décembre 1887, elle est arrêtée pour complicité de vol. Trouvée malade, elle est dirigée sur l'infirmerie de
Saint-Lazare où elle séjourne cinq mois, puis est rendue à sa mère après guérison. Quelques jours avant la guérison définitive de cette petite fille, la mère, qui n'a pas voulu consentir à ce qu'elle soit admise au Bon Pasteur, écrit la lettre suivante au Préfet de police :
Paris, 14 mai 1888.
Monsieur le Préfet de police,
Voilà 20 jours que je vous ai écrit que je voulais ma petite; j'ai eut aucune réponse. Jy ait été vendredi la voir avec mon petit de 2 ans et celui de 10 ans. La sœur m'a refusé de faire voir son frère dont je vous ai dit lage. J'ai été trouvé un de ces messieurs du bureau qui m'a accordé de lui faire voir et qui m'a répondu (et quelle est drôle cette sœur la) de la je me suis retourné la retrouvé et jai laissé mon petit à la porte. Maintenant voila 5 mois que ma petite est la. Ca ne m'étonne pus quand des enfants de 13 ans tombe malade en ayant que la moitié d'un pain, de salade à manger, par jour et un morceau de viande sec et de Peau et ils ont une seule consultation par semaine et voila des enfants qui se lève le matin à 5 heures jusqu'au soir. Quelque Ion fait de leur salaire, comme de juste monsieur plus l'administration la gardera plus elle en aura. Mais je ne veut pas laisser ma petite ou elle est la. Une mère qui laisse son enfant dans la position ou est la mienne il faut que la mère est des défaut pour se débarasser de son enfant. Mais Monsieur je vous prie de me rendre ma fille telle quelle est ou si non j'agirai d'autre chose.
Je vous salue, F...
Voilà donc l'administration convaincue de spéculer sur le travail d'une enfant do treize ans qui, du reste, n'a pas d'état et n'a jamais travaillé, pour s'enrichir ; quant à la conduite de sa fille et à son état de santé, cette étrange mère n'en a cure.
Si la mère dont je vais citer une lettre est pleine d'indulgence pour la conduite de sa fille, elle est du moins fort convenable, lorsqu'elle s'adresse à l'administration. Sa fille, âgée de quinze ans, est née à Paris ; elle se livrait à la prostitution depuis quelques semaines, lorsqu'elle a été arrêtée le 22 décembre 1882 et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle a passé sept mois. Pendant qu'elle est à Saint-Lazare, la mère adresse la lettre suivante :
Paris, le 30 mai 1883.
Monsieur le Préfet de police,
J'ai Thonneur de vous écrire pour vous dépeindre notre triste position.
J'ai mon mari âgé de 60 ans, infirme et incapable de travailler, moi-même je ne suis pas très bien portante non plus, nous n'avions donc que notre fille âgée de 15 ans pour nous nourrir, lorsqu'il y a six mois, en rentrant avec plusieurs
de ses camarades, elle s'est fait arrêté place de la Bastille par la police des mœurs, parcequ'elle faisait trop de bruit. Depuis ce temps elle est enfermée a la prison de Saint-Lazare, elle n'a pas cependant commis un crime pour qu'on la garde aussi longtemps sans s'occuper si cette enfant laisse deux vieillards dans la misère. Je viens donc, monsieur le préfet de police, solliciter votre bienveillance pour que vous donniez Tordre qu'on me rende ma fille, car je n'aurai jamais pu croire qu'on la garde aussi longtemps pour si peu de chose.
J'ose espérer, monsieur le préfet de police, que vous ferez droit à ma légitime demande, en me rendant ma fille le plus tôt possible.
Je suis, monsieur le Préfet de police, votre très humble et dévoué serviteur»
Femme P...
Réponse s. v. p.
Nous trouvons encore des lettres bizarres écrites par la mère et le père de Juliette À..., née à Paris et ayant quitté, à dix-sept ans, le domicile paternel pour se livrer à la prostitution. Elle avait abandonné sa famille depuis dix mois, lorsqu'elle est arrêtée le 21 décembre 1885 et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare où elle est restée cinq mois. Chez le commissaire de police, elle avait énergiquement protesté contre son arrestation, affirmant qu'elle ne se livrait pas à la prostitution; à la Préfecture de police elle a reconnu, au contraire, qu'elle vivait de la prostitution depuis plusieurs mois. Elle était à l'infirmerie de Saint-Lazare depuis trois mois, lorsque la mère adresse au Préfet de police la lettre suivante :
Paris, 31 mars 1896.
Monsieur le Préfet,
Daprès un article du journal la Lanterne ou j'ai lu « les exploiteurs de philosophie • l'idée m'est venu d'une conversation entendu par moi au parloir de St-Lazare entre une dame patronesse et une imitation de mère malheureuse. Je n'ai pas été dupe du supterfuge. Cette dame disait il ne faut pas désespéré de les ramener au bien et à la vertu. Daprès les propositions faites à ma fille par Mme D... pour entré au couvent et la suppression des deux première lettre qui nont pas été remis à ma fille ny aurait il pas un abus pour extorquer les signature des parents naif. Cette religieuse qui reçoit les parents au parloir est assez ironique elle ma déclaré que quoi que j'écrivi cela ne ferait rien puis elle ma fait attendre plus d'un car d'heure après le coup de cloche outre cela j'ai su qu'une lettre de Mme D... en date du 2 février disant qu'il était urgent de réglé son avenir et bien, M. le préfet, nous voila au 31 mars et j'attent le bon vouloir des subalterne de M. le Préfet.
Je ne pense pas dépasser mes droits en fesant celte requette mais jamais je
ne permettrai que quelquun profite de mes malheur pour semparer du travail d'une fille élevé par ses parents à la sueur de leur front.
Veuillez, monsieur, agréer mes très respectueuses salutations,
Femme A...
Celte jeune personne, qui était soignée à l'infirmerie de Saint- Lazare pour des accidents syphilitiques graves, ne put être rendue à sa famille que quelques jours après; mais, sa conduite ne devint pas meilleure; elle continua à se livrer à la prostitution, puis quitte définitivement sa famille. Cette fois, c'est le père qui s'adresse au Préfet pour lui signaler la disparition de sa fille, et lui faire connaître, en môme temps, qu'il renonce à s'occuper d'elle. Voici cette lettre qui contraste si vivement avec celle qui a été écrite par la mère:
Paris, 7 février 1888.
Monsieur le Préfet,
J'ai ma fille qui a encore fui mon domicile. Le temps qu'elle a resté auprès de nous, nous a suffisamment montrés le désir d'une vie légère, s'attardant 2 et 3 fois par semaine jusqu'à deux heures du matin. Elle a découché trois fois h. la suite, obligé d'aller la chercher et de la forcé de rentrer sous la menace de la loi. Elle répond que la police s'est bien et qu'elle est majeure. Mes moyens ne me permettant pas de la faire enfermer et vous savez mieux que moi, monsieur le préfet, les idées de ces folles et les remèdes.
Elle a quitté samedi le 4 courant sans rien dire même à sa sœur.
Je crois qu'elle va cohabiter avec une jeune veuve P... Pour nous, Monsieur, nous nous désistons de toute autorité ne voyant pas de remède possible. Au 21 juillet prochain elle aura sa majorité.
Recevez, monsieur le Préfet, etc., A...
Voici une fille de brasserie, née à Paris et arrêtée à l'âge de dix-neuf ans, après s'être livrée à la prostitution pendant une année, d'après son propre aveu. Elle avait donné d'abord un faux nom et des renseignements erronés sur sa famille ; mais on était arrivé à retrouver ses parents. Le père, ancien artiste dramatique, ne veut plus s'occuper de sa fille; il fait connaître ses intentions et son opinion sur sa fille dans la lettre suivante :
Paris, 13 juin 1879.
Monsieur le Préfet,
J'ai reçu hier au soir à neuf heures la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Il ne m'est pas possible de me rendre à votre invitation, jt»
suis impotent et très souffrant en ce moment; c'est à peine s'il m'est permis de faire quelques pas avec mes béquilles. Ma femme, infirme aussi, ne peut me remplacer, son emploi ne lui permettant pas de s'absenter en ce moment. Du reste la cause de votre convocation m'a été apprise en me remettant la lettre, car la fille indigne que vous avez entre les mains avait passé devant notre maison la veille à dix heures, riant et chantant avec deux agents (voilà ce qui m'a été rapporté). J'ignore la cause de son arrestation, mais je vous assure que toutes mes tentatives depuis près de dix ans ayant été vaines, je suis obligé de considérer cette enfant comme morte pour nous; je l'abandonne à tout jamais et voudrais bien n'en plus entendre parler. C'est le vice dans sa plus complète incarnation. Les sœurs du Mont-Saint-Michel, qui avaient promis de la garder jusqu'à vingt et un ans, ont été forcées de la renvoyer après dix mois, n'en venant pas à bout et me prévenant qu'elle était encore plus perverse. Même opinion sur son compte chez les sœurs de la Miséricorde, rue de Vaugirard où, plus jeune, elle est restée trois ans. Soyez donc assez bon pour nous, Monsieur, si cela vous est possible, de nous épargner toute démarche à son sujet. Que la société épuise sur elles toutes ses sévérités et prenne ses précautions, cette fille ne pourra jamais s'astreindre à ses exigences, elle ne connaît que le mal et elle en fera à tous ceux qui l'approcheront.
Veuillez agréez, etc.. J...
Les parents ayant refusé de s'occuper de cette fille, elle fut rolaxée après sa guérison.
C'est encore un père qui refuse de recevoir sa fille et qui donne», sur son compte, les plus mauvais renseignements. 11 s'agit d'une insoumise de dix-neuf ans qui est à Paris depuis deux ans et se livre à la prostitution, après avoir été domestique ; elle a été arrêtée plusieurs fois et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare. Le père écrit au Préfet de police :
M..., 27 novembre 1879.
Monsieur le Préfet,
J'ai reçu votre honorée lettre du 26 novembre par laquelle vous m'apprenez que ma fille est arrêtée; cela ne me surprend pas. Je vous demande la permission de vous dire pourquoi. Cette fille a fait condamner un nommé D... à dix ans de réclusion. Malgré notre active surveillance, elle a trouvé moyen, à l'âge de douze ans, d'avoir des relations coupables avec D... qui est mort en prison. Je vous dirai, M. le Préfet, que cette enfant est très dure et n'a jamais voulu travailler. Mme L... ma fille aînée me l'avait demandée, il y a deux ans, pour essayer de la mettre dans le bon chemin. Elle et son mari, elle les a battus tous les deux. Ils s'en sont débarassés. Cette enfant est un lion méchant. Au moment de l'exposition moi et sa mère, qui a eu neuf enfants, nous allions h voir chez sa sœur, nous l'avons trouvée à l'hôpital de Lourcine dans le plus déplorable état de maladie vénérienne. M. le Préfet de police, je suis un
ouvrier tailleur sans autres ressources que mon travail, je fais des confections très peu payées et c'est en me levant le matin de trois à quatre heures du matin que j'arrive à gagner une faible journée. Que voulez-vous que je fasse de ce fléau qui veut me faire mourir de chagrin dans mon pays natal. J'ai fait pour elle tout ce qui était humainement possible de faire pour la ramener au bien. C'est sans aucune ressource. Je vous en prie, M. le Préfet, de la faire mettre dans une maison de correction. Je ne puis l'accepter sous aucun rapport, sa présence me tuerait de chagrin. Je sais qu'il n'y a rien h faire. Je suis avec un profond respect, votre serviteur.
Là.. .
Cette insoumise a été rendue à la liberté, ses parents ne voulant pas s'occuper d'elle ; aussi a-t-elle continué à se livrer à la prostitution.
L'histoire suivante est la reproduction de ce qui arrive pour beaucoup de filles de province qui ont été séduites et qui ont le malheur de suivre leur séducteur à Paris.
L... Léopoldine est née dans le département de la Manche. A seize ans, elle a un amant qui la décide à raccompagner à Paris. Il n'y avait pas un mois qu'elle avait quitté sa famille, lorsqu'elle est abandonnée par son amant. Se trouvant sans ressource et sans place, elle se livre à la prostitution. Après sept mois d'une vie plus ou moins agitée, elle est arrêtée et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour des accidents syphilitiques graves (15 octobre 1881) ; elle n'est rendue à la liberté qu'après sept mois de traitement.
Le père informé de l'arrestation de sa fille écrit la lettre suivante :
S..., 21 octobre 1881.
Monsieur le Préfet,
Ayez pitié d'une pauvre mère. Ma fille a été arrêtée vendredi par les agents des mœurs, me dit-on. Ne la perdez pas, c'est sa première faute. Mettezla en liberté ou j'en mourrons de chagrin, je vous supplie, qu'on ne sache pas cela à S..., nous avons six enfants, nous ne pourrions plus trouver du travail ni ma femme ni moi, personne ne voudrait plus nous occuper, ce serait la mort de huit personnes, car nous en mourrions de désespoir, c'est la première de toute notre famille qui fait ces choses 1k. M. le Préfet, nous vous en supplions, invitez notre fille à aller se réfugier au bureau de placement de la rue du Cherche-Midi tenu parles religieuses, ce serait notre salut. Ayez pitié de nous, monsieur le Préfet de police.
Agréez, etc.
I/administration lui ayant demandé un certificat d'indigence pour que sa fille lui fut renvoyée par voie* do réquisition do transport, il écrit do nouveau :
S..., 30 octobre 1SS1. Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de voire dépêche par laquelle vous m'informez que ma fille a été arrêtée et enfermée en un hôpital pour être traitée de sa maladie. J'ai éprouvé un violent chagrin en apprenant cette nouvelle, mais cependant je vous remercie d'avoir hien voulu me prévenir. M. le Préfet de police, votre réputation de libéralisme est parvenue jusqu'à nous, nous savons que vous cherchez tous les moyens d'obliger le malheureux ouvrier, nous venons donc, ma femme et moi, vous supplier en grâce, de ne pas nous renvoyer notre fille. Nous avons encore sur les bras quatre petits enfants, ce qui me fait six personnes à nourrir tous les jours et les trois quart du tpmps, je n'ai pas de travail. S'il n'y a pas de travail pour moi h S..., il y en a encore bien moins pour ma fille et je ne puis la nourrir à rien faire. .le vous supplie donc en grâce quand elle sortira de l'hospice, de lui accorder quelques jours de répit pour trouver une place. Elle a été bonne servante et bonne- repasseuse et lingère, il n'est pas possible qu'elle ne trouve pas à se placer. Qu'elle s'adresse au bureau de placement des religieuses de la rue du Cherche-Midi, ces dames auront pitié de sa jeunesse et me la sauveront. Son retour coûtera dix francs à l'État, avec la moitié de celte somme, elle sera recueillie par les religieuses pour dix jours pendant lesquels elle trouvera cer- Uioement une place, car cette leçon lui profitera certainement. Dans l'espoir qne vous aurez pitié de pauvres malheureux ouvriers plus qu'indigents, j'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
Ij...
La conclusion do oolto lottro, c'est que cette fille, que les parents ne voulaient pas recevoir, fut mise on liberté après sa iîuérison et qu'elle continua à se livrer à la prostitution. Que dire du libéralisme du Préfet do police dont la réputation est arrivée à S..., et qui doit se manifester en no renvoyant pas une fille à ses parents ?
Pour C... Rosalie, c'est encore le pore qui refuse do la recevoir. Mie insoumise, qui a quitté le département do la Loire-Inférieure pour être domestique à Paris, a été en place pondant deux ans, puis elle s'est livrée à la prostitution pendant un an. Kilo a été arrêtée au mois de novembre 1882; elle avait, à ce moment, dix-huit ans. Pendant son séjour à l'infirmerie de Saint-Lazare, on écrit au père qui adresse la lettre suivante :
Missillac, 9 novembre 1882.
Monsieur,
11 m'est impossible de recevoir ma fille Rosalie, dès longtemps et avant son départ pour Paris, elle ne cachait à personne ses mauvaises dispositions. A Paris, malgré les conseils de ma belle-sœur, qui a dû ne plus la recevoir, elle n'est jamais restée en place. Ce qui lui arrive est la suite naturelle de sa mauvaise conduite, de son caractère insoumis. Je me vois donc dans la nécessité de ne pas la recevoir. J'ai d'autres enfants pour lesquels l'exemple de cette malheureuse et ses mauvaises dispositions seraient un danger inévitable. Son inconduite est connue ici et son retour y serait un scandale pour tous et une honte pour ma famille.
Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Cette lettre fort nette, annonçant une résolution absolue de ne rien faire en faveur de cette insoumise, dérida l'administration à la mettre en liberté après guérison ; malheureusement, en la rendant à la libre circulation, on la rendait à la prostitution.
L'exemple suivant donnera une idée des difficultés rencontrées pour discerner la vérité au milieu des assertions hasardées des insoumises et souvent de leur parti pris de tromper l'administration ; c'est ce qui rend très difficile la constitution d'un dossier et ce qui oblige souvent à des rectifications indispensables.
S... Hélène, née à Mulhouse le 10 décembre 18(52, habitait Paris depuis sept ans, lorsqu'elle est arrêtée boulevard Montmartre par le service des mœurs. Conduite chez le commissaire de police du faubourg Montmartre, elle proteste contre les rapports des agents, se défend énergiquement de faire de la prostitution et elle plaide si habilement sa cause que le magistrat convaincu de son innocence* la rend immédiatement à la liberté. Cette première arrestation ne semble pas avoir beaucoup modifié ses dispositions, puisqu'elle est arrêtée de nouveau pour racolage quelques mois après et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare pour des accidents syphilitiques. Lorsqu'elle quitte, après guérison, l'infirmerie de Saint-Lazare, elle est réclamée par son frère, qui habite Paris et renvoyée chez ses parents à Mulhouse, au mois d'avril 1882.
A la fin du mois d'août 1882, cette insoumise revient à Paris et recommence à se livrer à la prostitution ; elle est arrêtée boulevard Sébastopol au mois d'octobre 1882 et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare pour des accidents syphilitiques secondaires de la
vulve. Avant son arrestation, le frère avait adressé à la Préfecture de police la lettre suivante :
Paris, 1er septembre 1882.
Monsieur le Préfet,
Au mois de mars dernier, le service des mœurs a fait enfermer à Saint- Lazare ma sœur Hélène S...; à la fin du mois d'avril on l'a laissée sortir et je l'ai envoyée de suile chez ses parents à Mulhouse où elle est née. 11 y a environ quinze jours, ma sœur est revenue à Paris et je l'ai reçue chez moi ; hier, pendant que j'étais à mon travail, elle a quitté mon domicile en renvoyant les clefs chez ma concierge, par un jeune homme et depuis je ne l'ai plus revue.
Lors de sa dernière arrestation, ma sœur a dit à M. le chef de bureau des mœurs qu'elle a opté pour la nationalité française; je puis vous certifier qu'elle a menti, car mes parents n'ont pas opté et elle était trop jeune pour le faire à cette époque.
J?oserai donc vous prier, monsieur le Préfet, de bien vouloir donner avis au service des mœurs pour la faire arrêter et l'expulser de France.
Veuillez agréer, etc.
Après la guérison d'Hélène'S... le Préfet de police prend un arrêt d'expulsion et elle est reconduite à la frontière, ce qui ne Ta pas empêchée de revenir à Paris, Tannée suivante, et de recommencer à se livrer à la prostitution.
Voici une autre insoumise qui cherche à tromper l'administration sur son âge, afin d'obtenir son inscription comme tille soumise.
L... Clotilde, originaire d'un département de la Bretagne, après avoir été domestique à Rennes, se place à Paris pendant dix mois, puis elle se livre à la prostitution. H y avait deux mois qu'elle vivait des produits de la prostitution, lorsqu'elle est arrêtée et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour des accidents syphilitiques graves; elle avait quatorze ans à ce moment. La lettre suivante du père fera connaître le caractère de son enfant :
R..., 15 novembre 1883.
Monsieur le Préfet,
J'ai reçu la lettre du 6 de ce mois par laquelle vous me faites savoir que vous avez dû faire placer dans une maison spéciale ma fille Berthe se disant âgée de dix-huit ans et qu'elle a déclaré ne pas vouloir venir au près de moi.
Vous désirez connaître mes intentions à son égard et notamment si je consens à ce qu'elle soit mise en liberté, après guérison, ainsi qu'elle le demande. Je viens répondre à ces questions.
Resté veuf avec une nombreuse famille, sans fortune et n'ayant pour vivre
lO'l LA PROSTITUTION CLANDKSTINE A PARIS
que mon salaire quotidien comme ouvrier menuisier, je ne suis pas en position de reprendre ma lille, alors surtout qu'elle-même refuse de me revenir. .le suis donc obligé de consentir i\ sa mise en liberté s'il ne peut en être autrement. Mais ma fille qui s'appelle Clotilde et non Berthe n'a que quatorze ans et non dix-huit, comme elle l'a déclaré. Ne serait-il pas possible, vu son jeune Age, de la considérer comme étant sans moyen d'existence sur le pavé de la capitale, de la faire paraître devant un tribunal sous l'inculpation de vagabondage et d'obtenir son renvoi dans une maison d'éducation correctionnelle jusqu'à sa majorité ? Cette solution serait à mes yeux la meilleure dans mon intérêt et dans l'intérêt de l'enfant que je suis impuissant à diriger. .Je vou6 6erai infiniment reconnaissant, M. le Préfet, de ce que vous jugerez bon de décider dans la circonstance et je m'en rapporte à vous.
Je suis, avec le plus profond respect, votre serviteur.
La Préfecture de police informe M. L... qu'il doit s'adresser au Président du tribunal de sa localité, en lui faisant connaître la conduite de sa fille , pour obtenir qu'elle soit envoyée en correction; on lui fait remarquer, en môme temps, que s'il ne peut obtenir cette ordonnance, il devra produire un certificat d'indigence afin que sa tille puisse lui ôtreVnvoyce au moyen d'une réquisition de transport. Malgré sa répugnance1 à recevoir sa lille, c'est cependant ce second moyen qu'il adopte1. On prend un arrêt d'éloignement du département de la Seine contre L... Clotilde4 qui est envoyée chez son père, par voie de réquisition de transport; mais cette jeune fille, profondément vicieuse, abandonne le domicile paternel au bout de peu de jours et entre dans une» maison de tolérance à Nantes.
Nous voici en présence d'une lille de brasserie âgée de vingtneuf ans, qui a quitté le département de la Loire-Inférieure pour venir tenter fortune» à Paris ; elle a été fille de brasserie pendant deux ans et, de» sem propre aveu, se livrait, en môme temps, à la prostitution. Arrêtée» le ±± octobre 188;>, à trois heures du matin près de»s Halles, elle ost reconnue malade et envoyée à l'infirmerie de Saint- Lazare» où elle fait un séjour de1 quatre mois. Dans le»s dernières semaines de son séjour à Saint-Lazare, le père envoie les deux lettres suivantes :
14 février 1886.
Monsieur le Préfet,
Four votre autorisation qui nous a été transmise par M. le maire, lequel nous a fait part de votre lettre, nous nous empressons d'écrire, par votre entremise, a notre indigne tille.
Chère fille,
Ce n'est pas le moment de te gronder, parce que la honte, le remords doivent te suffire, si tu as encore au fond du cœur un reste d'honneur; si le souffle de la corruption n'a pas encore tout étouffé en toi, voilà pourtant ma tille où t'a conduit le libertinage, le mépris de tes parents; si tu avais suivi nos conseils, nos remontrances, en serais-tu rendue là.
Mais enfin tirons le voile sur le passé, un avenir bien continué, une vie honnête peut racheter des jours souillés et traînés dans le chemin du deshonneur.
Ainsi, courage donc, et quelque soit le poids de ta faute, n'ajoute pas le désespoir en plus; comporte-toi de manière à gagner par ton repentir la commisération de tous ceux qui veillent sur toi, et ne voit en cela que le châtiment mérité de ta conduite, et un moyen dont Dieu s'est servi pour t'arrêter dans la voie de la perdition. Subis la peine avec résignation, le temps finira et après rachète le passé par l'avenir; et sois toujours persuadée qu'un père, qu'une mère savent tout pardonner. Je cesse de t'écrire sans cesser de t'aimer malgré tes fautes, ta mère si désolée se joint à moi pour t'offrir notre affection.
Tu voudras bien nous dire pour quelles raisons tu as été si bien enfermée et si tu sais pour combien de temps tu y es recluse.
Les conseils du père n'ont pas le don d'émouvoir sa fille, qui refuse de rentrer dans sa famille : comme elle est majeure et qu'elle repousse l'inscription, elle est rendue si la liberté, après sa guérison.
L... Pauline, née h Paris, n'avait pas seize ans lorsqu'elle a abandonné ses parents pour se livrer à la prostitution. Elle suivait l'exemple de sa sœur ainée avec laquelle, du peste, elle s'était entendue pour voler 2,.m>00 francs à sou père. Après six mois d'une vie de débauche, elle est arrêtée et envoyée à l'infirmerie de Saint- Lazare pour des accidents syphilitiques graves. Pendant son séjour à Saint-Lazare le père lui adresse la lettre suivante :
Puteaux, 2 juillet 1888.
Ma fille,
Nous venons de recevoir une lettre d'une darne de charité de la maison du Bon Pasteur qu'elle te voie souvent a Saint-Lazare. A oui sai là que tes pauvres parents te retrouve maiheureuse après avoir mit toi et ta sœur vos parents sur la paille, mangé leur pein, leur sucre, s'il n'en sont pas mort se naipasde votre faute, non il nan sont pas mort mais la blésur ne se guérira jamais, jamais rappelle-toi de sa ni pour toi ni pour ta sœur, vous n'avez plus ni père ni mère, en un mot plus de famille. Cette dame nous dit que tu désir rentré dans cette maison, tu peux le faire si tu veux, caria feniantise fera place
au travail et tu ne te fera plus conduire en prison et la en travaillans tu mangeras tout les jours.
Adieu et que Dieu veille sur toi si tu es pour vivre longtemps qu'il te donne des idées meilleur pour que tu puisse te retiré de l'abîme que tes parents non pas put tempêché de tombé. Que cette dame m'excuse de ne pouvoir lui répondre car elle a oublié de mettre son adresse sur sa lettre.
Après la guérison la Commission envoie eette lille pendant un mois en hospitalité à Saint-Lazare, puis elle entre au Bon Pasteur. Un séjour de huit mois fait dans cette maison amène une amélioration assez notable dans son état moral pour que les parenls se décident à la reprendre chez eux.
Dans certains cas les lettres des parents mettent la Préfecture de police dans une grande perplexité au point de vue de la décision à prendre, lorsque, l'insoumise arrêtée étant mineure, la famille refuse de la recevoir. En pareille circonstance l'administration rend la mineure à la liberté, quels que soient les dangers de cette détermination.
C'est le cas de L... Héloïse, originaire des Côtes-du-Nord, qui a été domestique et a laissé dans son pays un enfant de trois ans qu'elle a mis aux Enfants-assistés dans son département. Depuis qu'elle est à Paris, c'est-à-dire depuis huit jours, elle est sans place et sans domicile et couche dans les fossés des fortifications. Elle se présente spontanément à la Préfecture de police, pour se faire inscrire comme fille soumise, afin d'entrer dans une maison de tolérance. Elle déclare être âgée de plus de vingt et un ans, alors qu'elle n'a que dix-neuf ans. L'examen médical ayant démontré qu'elle était malade, on la dirige sur l'infirmerie de Saint-Lazare où elle reste six semaines. Le père à qui on a fait connaître la situation de sa fille adresse la lettre suivante :
!» juillet 1884.
Monsieur le Préfet,
En réponse à votre lettre du 8 courant, je viens vous prier de vouloir bien mettre en liberté ma lille Héloïse. Mes faibles ressources ne me permettent pas de la recevoir, attendu qu'elle ne veut pas travailler et je ne puis la subvenir, si elle-même ne veut pas s'aider. Par une lettre du 26 juin dernier, elle me fait connaître qu'elle va se mettre au travail, pour gagner honnêtement sa vie, c'est là mon seul désir, mais je ne consentirai jamais à ce qu'elle
AI1HKSTATIONS 107
devienne fille publique munie de mon consentement. Je vous serai infiniment reconnaissant, M. le Préfet, d'user de toute votre autorité pour la faire rentrer dans la voie d'où elle n'aurait jamais dû s'écarter.
Je suis avec respect, M. le Préfet, votre obéissant serviteur.
Le père ne voulant ni recevoir sa fille ni l'autoriser à entrer en maison, la Préfecture de police devait la rendre à la liberté ; mais comme cette insoumise était sans ressources, il est évident qu'elle a dû recommencer à se livrer à la prostitution.
A côté de ce père indifférent au sort de sa fille, il en est qui mettent une grande sollicitude à retrouver et à accueillir dans leur domicile l'enfant qui a été fort coupable. Voici, par exemple, G... Catherine, originaire du département de Meurthe-et-Moselle, qui est venue à Paris à l'âge de dix-sept ans pour être domestique. Après avoir été en place pendant dix-huit mois, elle devient fille de brasserie et se livre à la prostitution pendant un an; elle contracte la syphilis et se fait soigner à l'hôpital de Lourcine où elle fait un court séjour. Elle quitte l'hôpital sans être guérie et, de nouveau, se livre à la prostitution; elle est arrêtée le 10 février 1885 et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour angine syphilitique.
Pendant son séjour à Saint-Lazare, le maire de sa commune et le père s'adressent à la Préfecture de police pour être renseignés sur son compte. Le père adresse» au Préfet de police1 les lettres suivantes :
2 mars 18S5.
Monsieur le Préfet,
Le soussigné G... a l'honneur de vous exposer qu'il a une fille à Paris, que voilà six mois que sa famille n'a pas reçue de ses nouvelles, qu'il a déjà écrit à la Préfecture de police vers le 15 ou 20 novembre 1884, que d'après les recherches faites par la police sont demeurées sans succès; que depuis le maire de la commune de Ville-sur- Yon a reçu une lettre de la Préfecture de police qui demande son acte de naissance.
C'est pourquoi je prie M. le Préfet de police de vouloir bien me renseigner sur la position de ma fille Catherine Agée de vinçt ans et demi. En faisant droit h cette demande, vous aurez rendu un service a celui qui a l'honneur d'être de M. le Préfet de police le très humble et très obéissant serviteur.
108 l,À PHOSTITUTIOX CI.AMIKKTIM-: A PARIS
Deuxième lettre :
Ville-sur- Yon, 7 mars 188T».
Monsieur le Préfet,
Je viens vous remercier de m'avoir fait parvenir des nouvelles de ma fille Catherine. La famille tient à ce qu'elle revienne chez nous après guérison. J'ai l'honneur, etc.
Le 25 avril 1885, cette insoumise fût envoyée dans sa famille, au moyen d'une réquisition de transport, le père ayant envoyé un certificat d'indigence.
Nous allons citer deux lettres touchantes écrites par la mère et le beau-frère d'une insoumise arrêtée à l'Age de vingt-quatre ans et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare.
P... Fanny se présente spontanément à la Préfecture de police pour demander son inscription comme fille soumise; elle venait de Tours où elle était dans un lupanar, après avoir été fille publique, successivement à Poitiers et à Hochefort. L'examen médical ayant fait constater qu'elle était malade, on l'envoie à l'infirmerie de Saint-Lazare. La situation de cette malheureuse fille, qui a été pendant près d'une année une pensionnaire de plusieurs maisons publiques de province, ne semble guère intéressante et, cependant, son état moral n'était pas à jamais perdu, puisqu'elle excite de la commisération chez les dames de charité qui visitent les malheureuses à Saint-Lazare. L'une de ces dames, avec le zèle do bienveillant dévouement qui les caractérise, sait lui inspirer le désir de la réhabilitation et la décide à rentrer dans sa famille. M™6 A... se met en rapport avec les parents de cette insoumise et elle donne l'argent nécessaire pour les frais de- voyage. La mère de cette malheureuse prostituée adresse à cette dame de cœur qui va lui rendre son enfant la lettre suivante :
Rochefort, 10 octobre 188:}.
Madame,
J'accepte avec plaisir l'acte de chanté que madame daigne me faire; soyez certaine que j'en conserverai éternellement le bon souvenir. Je suis heureuse que ma fille ait trouvé sur son passage une âme aussi généreuse que vous, madame, qui avez la bonté de vous occuper d'une pauvre fille dédaignée de tout le monde. Que cet acte de bonté lui donne au moins l'idée de ce que peut la vertu.
Madame, d'après ce que j'ai pu savoir, le prix du voyage est de 29 francs
pour le chemin de fer. Que madame ait la bonté de dire à ma fille que quand elle arrivera à ftochefort, qu'elle se présente rue Lesson, 20, qu'elle prenne l'omnibus, on le lui paiera.
Je tiens à la faire descendre chez sa sœur (où je vais demeurer aussi) sous le rapport des anciens voisins et en outre il y a un appartement qui l'attend. Aucune personne de la famille ne lui adressera des reproches ; le passé sera fini; nous ne verrons en elle que la brebis égarée qui revient au bercail. Je comprends maintenant la sévère punition qu'elle vient de recevoir; je désire que ce soit le motif r«jel qui aide à la prévenir de toutes mauvaises pensées. Je m'étais figuré de Saint-Lazare une autre idée, madame excusera mon ignorance à ce sujet. Fût un temps où elle allait à la messe tous les dimanches; si un souvenir salutaire pouvait la ramener à ses anciennes idées, je crois comme vous que Dieu aidant, lui seul accomplira cette métamorphose.
En vous remerciant je vous salue, vous, madame, dont je garde en mon cœur le souvenir de votre généreuse action.
Veuve P...
Le beau-frère ajoute à cette lettre les lignes suivantes:
Le beau-frère ainsi que la sœur prient madame de la rassurer à l'égard de la famille, qu'elle ne craigne pas de recevoir des reproches, car jarmiis il ne lui sera ouvert la bouche du passé. Ainsi devant de si bonnes et si faciles perspectives, elle ne pourra faire autrement que devenir la petite sœur que Ton aimait lanl en persévérant dans le bien.
Ces lignes expriment une tendresse sijuple, mais bien vraie; «•lies démontrent combien cette famille a été beureuse d'accueillir cette Madeleine repentante sur laquelle on a beaucoup pleuré et qu'on espère voir rentrer, pour toujours, dans la bonne voie. Cette insoumise est rentrée, en effet, dans sa famille où elle a su faire oublier le désordre de sa vie passée.
Les nombreux exemples que nous avons cités des rapports de la Préfecture de police avec le père ou la mère des insoumises arrêtées pour actes de prostitution, permettent de se» faire une opinion exacte sur le caractère des parents, sur leurs dispositions, et sur le degré de tendresse qu'ils peuvent conserver. Il nous reste à montrer, par quelques faits, l'état dVsprit des maris, dont les femmes ont été envoyées à l'infirmerie de Saint-Lazare.
La femme L... Marie, arrêtée pour s'être livrée à la prostitution, est envoyée à l'infirmerie le 30 janvier 1885, pour des accidents syphilitiques et elle y est soignée pendant trois mois. Cette insoumise, âgée de vingt-quatre ans, est mariée depuis six ans, mais elle a aban-
donné son mari, depuis un an, [)our se livrer à la prostitution. Une première fois, le mari écrit une lettre au Préfet do police pour être renseigné sur sa situation ; une seconde fois, il répond à la demande qui lui est adressée, pour connaître ses intentions et savoir s'il recevra sa femme, qui désire se rendre auprès de lui.
Voici ces deux lettres :
Première lettre :
G..., 1" février 1885.
Monsieur le Préfet,
Le soussigné L... demeurant à G... (Marne) a l'honneur de vous informer qu'hier, 31 janvier, il a reçu d'un nommé S... domicilié k Paris, lequel lui est complètement inconnu, l'ordre d'aller réclamer sa femme Marie Denise L... qui est actuellement à l'infirmerie du dépùt de Saint-Lazare. Ses moyens ne lui permettant pas d'enlreprendre un voyage qui ne laisserait pas d'être très onéreux pour lui sans savoir à l'avance de quoi il s'agit, ne croit mieux faire que de s'adresser à vous pour obtenir les renseignements suivants :
1° Si sa femme est arrêtée, quelle en est la cause ?
2° Est-elle sous le coup d'une accusation qui exige son arrestation ou bien en la réclamant sera-t-elle mise immédiatement en liberté.
Veuillez agréer, etc.
Deuxième lettre.
G..., 4 mai 1885.
Monsieur le Préfet,
En réponse à votre lettre du 1er mai courant, j'ai l'honneur de vous informer que je suis en instance pour obtenir une séparation de corps et de biens avec ma femme, actuellement détenue h Saint-Lazare ; qu'eu égard à son inconduite suffisamment démontrée, je ne puis consentir à la recevoir chez moi et que je préfère employer le produit de mon travail à élever l'enfant resté à ma charge, plutôt que de favoriser la débauche d'une femme qui a méconnu tous ses devoirs.
Daignez agréer, monsieur le préfet, l'hommage de mon respect.
Il ne restait donc plus à la Préfecture de police qu'à rendre cette femme à la liberté, dès sa guérison constatée.
Une autre insoumise mariée est arrêtée au mois de mai 1883, pour s'être livrée à la prostitution, et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour accidents syphilitiques, le 16 mai; elle est âgée de vingt-trois ans et depuis deux ans elle a quitté son mari pour
vivre en concubinage» et se livrer à la prostitution. Le mari fait connaître ses intentions par la lettre suivante :
Au... (Ardennes), 20 mai 1883.
Monsieur le Préfet,
Ma femme a quitté, il y a deux ans environ, volontairement et publiquement mon domicile pour suivre un jeune homme avec qui elle alla résider quelque temps en Belgique, ensuite elle habita Givet, puis Paris où elle se livra à la prostitution.
Je suis resté seul avec un jeune enfant qui a aujourd'hui cinq ans et qui est ma seule consolation. Je Télève de mon mieux et il n'a pas besoin d'avoir devant les yeux une mère dénaturée qui nous a déshonorés et qui fera, à jamais, notre honte.
Vous comprendrez facilement, monsieur le Préfet, que je ne puis favoriser son retour en aucune façon; et, je vous l'avoue, je m'éloignerais d'ici, si j'étais persuadé qu'elle dût y revenir.
Cette lettre est en réponse à celle que vous m'avez adressée et qui est datée du d8 mai.
Veuillez agréer, monsieur le Préfet, l'assurance de mes sentiments respectueux.
Otto lettre si digne laissait à la Préfecture do police la faculté de mettre en liberté la femme H... après sa guérison.
L'insoumise C..., originaire de Paris et âgée de dix-huit ans, a quitté son mari après un mois de mariage ; elle a été arrêtée pour s'être livrée à la prostitution et envoyée à rinfirmeric de Saint- Lazare le 13 avril 188(5.
Le mari a adressé au directeur de Saint-Lazare, la lettre suivante :
Paris, 10 mai 188(5.
Monsieur le Directeur,
Je vous demande bien pardon de vous demander ces quelques renseignements. J'ai ma femme qui doit être encore actuellement dans la maison. Elle m'a quitté au bout d'un mois de mariage pour suivre un souteneur, môme plusieurs qui en ont abusé et j'ai entendu dire par quelqu'un qu'elle serait actuellement a Lourcine, qu'elle serait très gravement affligée. Veuillez bien je vous prie être assez bon pour me dire au juste sa situation, malgré que je fais les démarches nécessaires à seul fin d'obtenir mon divorce. Je compte sur votre bon vouloir, Monsieur, pour savoir si elle est toujours en traitement a Saint-Lazare.
Monsieur, je suis votre dévoué serviteur,
172 LA PHOSTITUTIOX CI.ANDKSTINK A PAIUS
Apres guérison, cette femme a été rendue à sa mère qui Ta réclamée.
Voici encore un mari qui refuse de reprendre sa femme laquelle, de son coté, ne désire pas aller le rejoindre. Cette femme qui a quitté le domicile conjugal, depuis un mois, pour se livrer à la prostitution à Paris, était âgée seulement de dix-neuf ans, lorsqu'elle a été arrêtée et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare. Le mari adresse a la Préfecture de police la lettre suivante qui est aussi curieuse que bizarre :
Epernay, 19 octobre 1886.
Monsieur,
En réponse à votre lettre je vous informe que je ne peu la reprendre, car elle m'a vendu tout le mobilier, emporté ma montre, pris mon certificat du régiment et nombre d'objet abandonné son enfant et ertmenait couché d'autre hommes au foyer conjugal. Monsieur je vous laisse tout droit sur elle car je demande la séparation pour qu'une pareille créature ne porte plus mon nom ce que je cest le nom de l'hôpital ou elle est.
Monsieur tout ce que je demande cest quel disent avec qui elle a été pour me rendre cornard.
Recevez, etc., T...
Dans les exemples qui suivent, nous allons trouver les maris indulgents qui excusent tout et réclament leur femme.
La femme P..., Agée de vingt-quatre ans, habitait chez son mari, ce qui ne l'empêchait pas de se livrer à la prostitution. Au mois de mai 1883, elle a été condamnée h trois mois de prison pour outrage public à la pudeur, dans le jardin des Tuileries, puis elle a été envoyée à l'infirmorie de Saint-Lazare pour des manifestations syphilitiques. Pendant qu'elle est en traitement, le mari écrit la lettre suivante :
Monsieur le Préfet,
Il y a trois mois que ma femme légitime a été condamnée à trois mois de prison pour outrage public à la pudeur, par suite de femmes de mauvaise vie qui me l'ont entraînée dans une mauvaise voie. Je n'avait aucun reproche à lui faire, elle était très laborieuse quand je suis venu a Paris, il y a un an. Je sortait de la brigade de sûreté dont je tient un certificat de bonne conduite.
Aujourd'hui mon épouse étant pour sortir, on a trouvée qu'elle était malade, chose qui m'étonne fort car depuis trois mois que je vais la voir, elle m'en a jamais parlé. Je sais quelle est toujours maladife et je demanderai à monsieur
ÀHHKSTATIOXS 173
le Préfet de bien vouloir me la rendre, je lui donnerai tout ce qu'il faut pour la soigner, car elle se répend des actes qu'elle a commisse. Moi son mari légitime qui est d'une famille aisée je serait honteux de leurs apprendre la fatal nouvelle à ma famille. Je préférerait me donner la mort. Je prierai monsieur le Préfet de police de vouloir prendre ma peine en considération. Je suis avec respect votre très obéissant serviteur,
Après guérison, la femmt* P. a été rendue à ce mari indulgent que rien ne surprend, pas même une condamnation à trois mois de prison pour outrage public à la pudeur !
La femme M... Marguerite, tïgée de vingt-cinq ans, arrêtée au mois d'octobre 1878 pour s'être livrée à la prostitution, est envoyée à L'infirmerie de Saint-Lazare, pour accidents syphilitiques graves, le 18 octobre 1878; elle y fait un séjour de six mois. Elle avait d'abord donné un faux nom et déclaré être célibataire, puis elle a avoué être mariée et avoir été abandonnée par son mari, depuis deux ans. Le coté bizarre dans l'histoire de cette femme, c'est que le mari qui, depuis deux ans, Ta abandonnée, ne s'occupe d'elle que lorsqu'elle est à Saint-Lazare; il écrit à la Préfecture de police et au ministère de l'Intérieur pour réclamer sa mise en liberté et prend volontiers un ton menaçant. Voici une de ses lettres :
Paris, 13 mars 187s).
Monsieur le Préfet de police,
Ma femme étant arrêtée depuis le 16 octobre 1878, comme fille insoumise ou femme adultère, me trouvant à Orléans, au moment de son arrestation alors monsieur le Préfet, je me suis trouvé étonné de la trouver renfermée à mon arrivée de voyage.
Monsieur le Préfet, je vous ai déjà écrit une lettre, je ne saits si elle vous aies parvenu, vu qu'elle as rester sans résultats. C'était pour vous demander sa mise en liberté. Monsieur tout les mardis je vais la voir, elle me dit qu'elle est guérie, voila au moins un mois, je ne puis comprendre comment l'on garde les femmes une fois guéris du moment que je réponds d'elle. Je croit monsieur le Préfet que depuis cinq mois elle doit avoir expier sa faute. Je me verrais alors forcer, monsieur le Préfet de police, si vous ne prenez pas ma lettre en considération à recourir à écrire au ministre de l'intérieur et au Président de la République pour avoir la mise en liberté ou que je sacbe pourquoi qu'on les garde une fois guéris, du moment qu'il n'on ni commis ni crime ni vols, je ne puis comprendre qu'on les garde pareillement.
Je compte sur votre bienveillance pour moi, monsieur le Préfet.
Recevez, etc.,
174 LA PROSTlTl'TION CLANDKST1NK A PAIUS
Après guérison, cotte femme a été rendue à son mari le 18 avril 1879; nous devons ajouter que ce mari étrange s'est empressé d'écrire, de nouveau, au Préfet de police pour le remercier d'avoir rendu sa femme à la liberté.
Dans le fait suivant, nous avons à constater une étrange faiblesse de la part du mari et un dévergondage incurable de la part de la femme.
B... femme M..., âgée de dk-neuf ans, originaire de X..., département de Seine-et-Oise, est arrêtée, pour la première fois, en juillet 1881, pour s'être livrée à la prostitution : elle est mariée depuis deux ans, mais elle a abandonné le domicile conjugal, depuis six semaines, pour se réfugier à Paris. Sans domicile fixe, elle n'a d'asile que lorsqu'un amateur lui offre l'hospitalité dans un garni quelconque.
Elle reconnaît se livrer à la prostitution avec des militaires, autour du Mont Valérien, depuis qu'elle est à Paris et est envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, pour une maladie vénérienne. Pendant son séjour à Saint-Lazare, le mari écrit à la Préfecture de police la lettre suivante :
1er août' 1881.
Monsieur le Préfet,
Je vous serais très reconnaissant de faire demander a ma femme B... Alexandrine, âgée de 20 ans, qui est arrêtée pour vagabondage par votre administration et mise en traitement pour une maladie contagieuse, ce serait, Monsieur, de lui demander si elle a besoin de linge et d'argent, je lui en enverrai. Faites moi, Monsieur, le plaisir, si cela est possible, de me rendre ce petit plaisir et de lui présenter cette lettre s. v. p.
Je lui fais bien des compliments.
Je vous salue, votre très humble serviteur,
Ce pauvre mari n'est pas récompensé de son indulgence et de ses bonnes dispositions, car sa femme refuse de rentrer au domicile conjugal et elle est relaxée après guérison.
Elle est arrêtée de nouveau, pour racolage de militaires autour du Mont Valérien, le 4 mars 1882, mais comme elle n'est pas trouvée malade, elle est relaxée.
Arrêtée, pour la troisième fois, le 21 mars 1882, pour les mômes motifs, et trouvée malade, elle entre à l'infirmerie de Saint-Lazare
le 1er mai 1882. Elle s'empresse décrire à son mari qui, de son coté, envoie au Préfet de police la lettre suivante :
2 mai 1882.
Monsieur le Préfet,
Ci inclus, j'ai l'honneur de vous remettre la lettre que ma femme m'a adressée, ainsi qu'à ses parents. Je suis encore disposé h reprendre ma femme, c'est pourquoi je joins à ma lettre un bon de 3 francs qui lui serviront pour payer son voyage. Ma femme devra prendre un billet jusqu'à Pontoise et de là se rendra à V... commune de N... chez ses parents qui l'attendent.
Recevez, monsieur le Préfet, l'assurance de mon profond respect,
Après sa guérison, la femme M. est envoyée dans sa famille où elle ne séjourne que quelques heures seulement; elle s'empresse de rentrera Paris, et de nouveau, elle se livre à la prostitution spécialement avec des militaires, autour du Mont Valérien. Elle est arrêtée, pour la quatrième fois, autour du Mont Valérien, le 12 septembre 1882, et est trouvée atteinte d'accidents syphilitiques. Elle reste pendant un mois à l'infirmerie de Saint-Lazare et, lorsqu'elle est guérie, on prend contre elle un arrêt d'éloignement du département de la Seine avec interdiction de séjour pendant deux ans. Malgré cet arrôt, cette insoumise continue de vivre à Paris et le 9 septembre 1882, elle est condamnée à la prison, pour infraction à un arrôt d'éloignement.
11 y a là un état moral déplorable que rien ne pourra modifier: cette personne continuera probablement à se livrer à la spécialité quelle a choisie, c'est-à-dire la prostitution avec les militaires.
Nous arrêtons là le récit des rapports des parents avec la Préfecture de police. Nous croyons avoir fourni des exemples assez caractéristiques, pour qu'il soit possible de se faire une idée exacte des démarches nombreuses qui sont indispensables afin de constituer un dossier à l'abri des erreurs. On peut juger par la correspondance que nous avons citée de la disposition des parents et de l'état de leur esprit. Il sera plus facile maintenant de comprendre pourquoi un grand nombre d'insoumises ont été rendues à la liberté, pourquoi d'autres ont été remises à leurs parents à Paris ou envoyées dans leur famille en province, pourquoi certaines ont élé inscrites ou envoyées en correction, pourquoi d'autres, au contraire, sont entrées au Bon Pasteur ou dans des refuges. Mais nous étudierons
17f> LA PROSTITUTION CLANDKSTINK A PAIUS
plus loin, d'une façon spéciale, ce que sont devenues toutes ces insoumises arrêtées et trouvées malades ; nous n'avons pas, en ce moment, à insister plus longuement sur ce point.
Nous trouverons aussi dans tous ces dossiers les renseignements indispensables à la connaissance de l'origine des insoumises, de leur profession, de leur degré d'instruction, etc.
Ces dossiers, difficiles souvent à établir, sont tenus avec une grande méthode ; ils sont extrêmement précieux quand il faut retrouver et reconnaître les femmes qui ont été incarcérées antérieurement, après s'être livrées à la prostitution. Classés avec soin dans les bureaux du service des mœurs, ils fournissent immédiatement à l'administration les renseignements qui lui sont nécessaires et qu'elle doit avoir constamment sous la main.
Après une période un peu longue, beaucoup de femmes meurent et leurs dossiers peuvent être envoyés aux archives, aussi a-t-on fait en 1857 une nouvelle classification. La nouvelle série des dossiers, qui commence en 1857 et dont la numération allait jusqu'au 1er juillet 189(5, est encore fort nombreuse. Il existait, à ce moment, 130,450 dossiers dans le service spécial du bureau des mœurs. Sur ce chiffre, il y en a environ 20,000 qui s'appliquent particulièrement à des souteneurs, à des maisons de rendez-vous, à des marchands de vin ou restaurateurs qui facilitent la prostitution, etc.
Il reste, en ce qui concerne les femmes arrêtées spécialement pour actes de prostitution, 110,450 dossiers.
Sur ces 110,450 dossiers, il y en a \m tiers qui concernent les femmes inscrites; les deux autres tiers s'appliquent aux insoumises.