CHAPITRE III
Du dispensaire de salubrité et de son fonctionnement spécial en ce qui concerne les insoumises.
Le dispensaire de salubrité, situé sur le quai de l'Horloge, fait partie intégrante de la Préfecture de police ; il se trouve à côté du dépôt et est attenant aux bureaux consacres au service des mœurs ; c'est dans ces locaux que sont classés les dossiers des filles qui se livrent à la prostitution ; c'est là aussi que se rendent le chef de bureau, commissaire interrogateur et le sous-chef do bureau, sous-> commissaire interrogateur.
Le premier dispensaire do salubrité, créé au mois de décembre 1802, fut installé rue Croix-des-Petits-Champs. A cette époque, on avait cru nécessaire de faire payer 3 francs par mois aux prostituées isolées et 12 francs par mois à chaque maîtresse de maison. Cette taxe devait subvenir aux frais occasionnés par l'incription. par la surveillance et surtout par les mesures sanitaires. Nous ne croyons pas nécessaire de faire en détail l'histoire du dispensaire de cette époque; il suffit de quelques indications sommaires.
De 1802 à 1810 la situation reste ce qu'elle était au début. En 1810 le dispensaire fut réorganisé par M. Pasquier, puis M. Angles, Préfet de police, en améliora l'organisation primitive et c'est sous M. Debeleyme en 1828 qu'on reconnut la nécessité de transférer le dispensaire à la Préfecture de police. A partir du 1er janvier 1829,
la taxe perçue sur les femmes fut supprimée et les dépenses du dispensaire figurèrent désormais dans le budget de la Préfecture de police. Depuis 1829, le dispensaire a subi des modifications qui ont amélioré son fonctionnement, mais on a toujours reconnu la nécessité de le laisser sous la dépendance de la Préfecture de police.
Dans ces dernières années, quelques médecins et certains publicistes ont pensé qu'il y aurait utilité à former plusieurs dispensaires épars dans plusieurs quartiers de Paris. Cette question a été traitée au Conseil municipal en 1890, lorsque le projet de réorganisation de la prostitution a été soumis aux délibérations de cette assemblée, après le rapport de M. Emile Richard. Aux membres du Conseil municipal qui pensaient améliorer la situation par la création de plusieurs dispensaires, M. Lozé, Préfet de police, répondit de la façon suivante (1) :
<( La commission estime qu'il serait bon de créer plusieurs dispensaires pour que les filles qui veulent aller à la visite n'aient pas à se rendre trop loin de leur domicile.
« Cette proposition est inspirée par une méconnaissance absolue des habitudes des prostituées. Celles-ci ne font pas leur métier dans leur quartier. Beaucoup de celles qui exercent%dans Paris viennent de la banlieue. On en voit qui exercent près de la gare de Lyon et qui viennent de Levallois-Perret. Si vous installez un dispensaire à Montmartre, un autre à Plaisance ouBelleville, etc., soyez persuadés qu'ils ne seront pas fréquentés. La fille aimera mieux venir au dispensaire central qui est situé dans un endroit spécial, dépourvu de voisinage et où elle n'a pas à craindre, à rentrée ou à la sortie, les insultes des passants. »
Les observations de M. Lozé nous semblent caractériser nettement la situation ; elles dénotent une connaissance très exacte du caractère et des habitudes des prostituées. Dans l'étude qui figure dans le précédent chapitre sur les arrestations par quartier, il nous a été facile de constater que les insoumises arrêtées habitaient toutes dans une région fort éloignée du quartier où elles se livraient à la prostitution. En considérant, par exemple, les arrestations faites dans la région du boulevard Sébastopol, nous avons reconnu que les insoumises envoyées au dispensaire habitaient Montmartre, La Cha-
(1) Bulletin municipal officiel du 10 juillet 1890.
DISPENSAIRE DE SALUBRITE 179
pelle, Bcllcville, Ménilmontant ou Charonne. Elles conduisaient leurs clients dans les garnis situés à proximité du boulevard Sébastopol et rentraient, à la fin de la soirée, dans leur logis particulier. Nous avons fait une remarque analogue pour les femmes arrêtées dans d'autres arrondissements. On admet trop volontiers qu'en diminuant les distances et en établissant des dispensaires à proximité de leur logement, les filles seront plus régulières dans leurs visites; c'est une erreur absolue. Si on veut se rappeler que les femmes, en grande majorité, évitent de faire de la prostitution près de leur demeure, il sera facile de comprendre l'hésitation qu'elles éprouveraient à franchir la porte du dispensaire établi dans le voisinage de leur résidence; elles redouteraient la curiosité des voisins et des connaissances qui pourraient les voir se rendre à leur visite. Il se passerait pour les dispensaires, ce qui se produit pour la prostitution. Les femmes ne fréquenteraient pas le dispensaire de leur quartier par la raison même qui les pousse à s'éloigner de leur logis pour aller à la recherche des amateurs. Il est utile de remarquer que ceux qui préconisent les dispensaires multiples, reconnaissent quand môme, comme M. le Dr Le Pileur, la nécessité d'un dispensaire central où le médecin en chef « aurait à examiner les prostituées clandestines arrêtées la veille ». La situation actuelle du dispensaire sur un quai isolé, sans vis-à-yis, loin de tout voisinage, est essentiellement favorable au mystère recherché par les tilles qui ont de la tenue et qui veulent éviter le scandale; elles peuvent entrer directement par le quai de l'Horloge et sortir au besoin par le boulevard du Palais ; elles passent inaperçues au milieu du va-et-vient du public qui fréquente les audiences de la police correctionnelle.
II a été question, il y a peu d'années, du projet de transporter le dispensaire à Saint-Lazare, mais on y a renoncé, lorsqu'on a réfléchi aux difficultés sans nombre que rencontrerait l'administration lorsqu'elle voudrait avoir des renseignements sur les filles arrêtées, ou lorsqu'il y aurait nécessité, dans le cas de prostitution connexe avec le vol, par exemple, de conduire les insoumises au Parquet. Aujourd'hui, le Parquet, le dispensaire et le dépôt se trouvent dans la même région et on peut obtenir, avec les dossiers que Ton a sous la main, les renseignements les plus circonstanciés et les plus nécessaires. A propos de cette translation du dispensaire à Saint-Lazare, un des médecins delà prison a fait ressortir les
inconvénients qui en seraient la conséquence ; il nous semble intéressant de mentionner les observations fort judicieuses émises par notre confrère (1).
« Le quai de l'Horloge est généralement peu fréquenté ; la fille qui, chez elle, oublie toute pudeur, ne tient pas à être vue dans ce pèlerinage administratif et ne reprend qu'au delà du Pont-Neuf l'allure dégagée qu'elle a perdue en mettant le pied sur le terre-plein ; or, malgré ce léger avantage, on a l'intention de transporter à une extrémité de Paris, en haut du faubourg Saint-Denis, justement à la prison de Saint-Lazare, tous les services du dispensaire. Je ne veux rien préjuger, mais, en dehors du scandale que ne peut manquer de provoquer dans un quartier aussi populeux le va-et-vient des filles publiques, je pense que le nombre de celles qui manqueront à leur visite va s'accroître dans d'énormes proportions. Le recrutement des malades se fait déjà mal, s'il n'allait pas se faire du tout? »
Comment se fait-il que M. le Dr Le Pileur, qui a vu si bien les inconvénients de la translation du dispensaire à Saint-Lazare, n'ait pas compris qu'il en serait de même si on établissait des dispensaires dans les mairies, comme il le propose? Il y aurait les mêmes inconvénients et les mômes scandales, sans qu'il soit possible d'y trouver un avantage quelconque.
Dans la discussion du Conseil municipal en 1890, M. Lozé avait fait une grande concession : il avait accepté de faire l'essai d'un dispensaire local en dehors du dispensaire central; ce second dispensaire devait fonctionner avec des médecins pris au dispensaire central. C'était un compromis entre une proposition de la commission et le projet de M. le Préfet de police. A la suite de concessions réciproques, le Conseil municipal avait adopté la rédaction suivante qui reproduit le texte soumis au Conseil par le Préfet de police ; ce texte constitue l'article 6 du projet :
« Toute fille soumise reconnue malade recevra au dispensaire un bulletin lui prescrivant de se rendre dans les vingt-quatre heures à l'asile sanitaire. Le directeur de l'asile devra immédiatement informer la Préfecture de police de rentrée de cette fille. Toute sortie de V asile sera formellement interdite.
« Quand la fille sera reconnue guérie, le directeur de l'asile
(1) Dr Le Pileur. De l'hospitalisation des prostituées vénériennes, page 15.