U A PROSTITUTION EN EGYPTE
Le culte de Priape, Isis et Csiris (0
Les prêtres de l’antique Egypte enseignaient qu’au printemps, quand le Soleil-Osiris ramène la vie à la nature, la fécondité à la terre et aux animaux, il entre dans la constellation du Taureau. Osiris devait donc, dans la langue parlée à Memphis, avoir pour emblème le Taureau, Apis ; et Isis, la terre, celui d’une vache. En ajoutant au mot Apis le préfixe pre , qui indique une chose sacrée, on fit Priape , qui désigna les parties sacrées d’Osiris. Cette explication est donnée par Dulaure et s’appuie sur un long travail d’érudition qu’il serait trop long de rapporter. Hérodote dit d’ailleurs que « les Eg}^ptiens avaient inventé des figures humaines auxquelies on adjoignait une partie génitale aussi longue que le corps, et ce priape démesuré était le simulacre du bœuf. »
L’abbé Mignot, d’après ses Recherches sur les antiquités religieuses des Assyriens et des Phéniciens , pense que le culte de Priape est originaire de l’Assyrie et de la Chaldée, où il était connu sous le nom de Phallou. C’est de ce pays qu’il serait venu en Egypte, où il persista jusqu’au 4e siècle de notre ère.
Aux fêtes d’Osiris, on portait un Priape en procession dans les campagnes, pour obtenir des moissons abondantes ; les prêtres le faisaient mouvoir à l’aide d’un ressort comprimé par une corde. Cette cérémonie fut retrouvée en 1787 au Congo, par M. de Grandpré ; Plutarque en avait fait mention dans les lignes suivantes : « On célébrait la naissance du dieu Soleil-Osiris, à l’équinoxe du printemps. On promenait sa
(1) Ce sont les Grecs qui ont transformé les noms égyptiens Isheth et Osireth en Isis et Osiris.
LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE
figure dont le phallus était triple de la dimension de son corps, car ce dieu est le principe de la génération, et tout principe, par sa faculté productive, multiplie tout ce qui sort de lui. »
Les Egyptiennes devaient se découvrir publiquement, dit aussi Hérodote, devant le taureau Apis nouvellement élu, car cet hommage rendu au représentant du dieu devait les préserver de la stérilité.
Dans le même but. elles portaient des amulettes représentant la forme priapique, comme [l’a dit Michel Montaigne : « Les daines égyptiennes, en la J etc des Bacchanales , en portaient au cou , de bois exquisement formé, grand et pesant, chacun selon sa force aulire que la statue de leur dieu en représentait un qui surpassait en mesure le reste du corps.
Pour comprendre ces mœurs, il faut se rendre compte que le premier sentiment religieux des hommes, au sortir de l’état sauvage, fut l'adoration des forces mystérieuses qui tendent à la propagation de l'espèce. Ils adorent le soleil; et, chez tous les peuples de l’Antiquité', le soleil fut considéré comme le principe du feu, le feu comme le principe de la génération, et les organes sexuels, comme les attributs delà divinité qui féconde la nature. Toutes ces idées se confondent les unes dans les autres et donnent naissance aux mêmes cultes.
La Prostitution religieuse fut apportée en Egypte par les Chaldéens et autres peuples de l’Asie occidentale. La nature ardente des Egyptiennes s’y prêtait d’ailleurs autant que leur insatiable cupidité; et sa propagation se répandit d’autant plus facilement qu'elle trouva dans les prêtres des auxiliaires puissants et directement intéressés. Ceux-ci déifièrent donc Je soleil ou Osiris, comme le représentant de la nature mâle, et la terre ou Isis comme le principe de la nature femelle. « Dans es cérémonies, dit Pierre Dufour, les prêtres de la déesse portaient le van mystique, qui reçoit le grain et le son, mais qui ne garde que le premier en rejetant le second. Les prêtres du dieu portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures
• (i) Les Egyptiens sont d’origine asiatique. Par leur type autant que par
leur lang <.ge, ils se rattachaient aux populations blanches de l'Asie occidentale. Maspero.
les mieux fermées. Ce tau figurait l’organe de l’homme; ce van Porsane de la femme. Il y avait encore l'œil, avec ou sans sourcil, qui se plaçait à côté du tau dans les attributs a’Osiris, pour simuler le rapport des deux sexes De même aux fêtes d’Isis, immédiatement après la vache nourricière, des jeunes filles consacrées, qu’on nommait Cistopliores , tenaient la ciste mystique, et près d’elles se tenait une prêtresse qui portai dans son sein une urne d’or dans laquelle se trouvait le Phallus, qui était, selon Apulée, « l’adorable image de la divinité suprême et l’instrument des plaisirs les plus secrets. »
« La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus large extension ; mais elle était certainement, du moins dans les premiers âges, réservée aux prêtres qui en faisaient un des revenus les plus productifs de leurs autels.
« Elle régnait avec impudeur dans ces initiations auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement. Epiphane dit positivement que ces cérémonies occultes faisaient allusion aux mœurs des hommes avant l’établissement de la Société. C’étaient donc la promiscuité des sexes et tous les débordements du libertinage le plus grossier. »
L’étude des monuments écrits et figurés de l’histoire de l’Antiquité ne laisse aucun doute sur l’authenticité de ces mœurs licencieuses.
D’après Strabon, les plus belles vierges étaient offertes au dieu égyptien auquel elles devaient se livrer par l’intermédiaire de ses ministres. On les mariait ensuite. Mais là ne se bornaient pas les bénéfices des prêtres d’Isis. Ils initiaient les néophytes des deux sexes aux secrets du libertinage le plus excessif, dans des cérémonies qui se passaient autour des temples et dans les souterrains qui communiquaient avec l’intérieur. Hérodote dit que tous les ans 700,000 pèlerins venaient se faire initier à Bubastis, pendant les fêtes d’Isis. Cette prostitution sacrée, on pourrait dire cette folie de la lubricité sacrée, était la source des revenus considérables pour les autels de la deesse, revenus que se partageaient les
la prostitution dans l’antiquité
prêtres qui, seuls, tenaient d’elle les pouvoirs nécessaires à l’initiation aux mystères.
En raison de la corruption des mœurs égyptiennes, qui fut la conséquence fatale des pratiques religieuses du culte d'Osiris, la prostitution devint banale à ce point que, pour connaître le voleur qui lui avait dérobé une partie de son trésor, Ramsès prostitua sa propre fille dans un lieu de débau che fréquenté par les pires bandits de son royaume, vis à-vis desquels elle jouait le rôle d’espionne. Un autre roi, Chéops, sacrifia également sa fille pour se procurer les fonds nécessaires à l’achèvement delà grande pyramide. Hérodote rapporte ainsi le fait : « Epuisé par des dépenses incalculables de vingt années de travail, Chéops en vint à ce point d’infamie de prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de tirer de ses amants toutes les sommes d’argent qu’elle pourrait. J'ignore à quel taux montèrent ces sommes; les prêtres ne me l’ont pas dit. Non seulement elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser elle-même .un monument. Elle pria donc tous ceux qui venaient la voir de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu’elle méditait. Ce fut de ces pierres, médirent les prêtres, qu’on bâtit la pyramide qui est au milieu des trois. »
En comptant les pierres de ces monuments, les archéologues pourront se rendre compte du nombre des faveurs princières accordées par la fille de Chéops aux sujets de son royal père, étant donné que sa pyramide a 147 mètres de hauteur.
L'histoire nous a conservé les noms deplusieurs courtisanes célèbres de l'Egypte et particulièrement celles de la ville de Naucratis : Citons Rhodopis , qui fit élever la pyramide de Alycérinus. En raison de sa beauté, elle acquit des richesses immenses de ses nombreux amants parmi lesquels il faut citer Charnxus de Mytilène,le frère de la fameuseSapho ; après elle ce fut A rchidice, qui cotait ses faveurs à un prix tellement élevé qu'il fallait une fortune pour les obtenir. Dans les notes de Larcher on trouve sur cette femme l'anecdote suivante : Un jeune Egyptien qui n’avaitqu’une fortune médiocre, éperdûment épris d’elle, mit à sa disposition, pour une nuit d’amour, tout ce
LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE
qu’il possédait. Archidice dédaigna son offre. Notre amoureux au désespoir sollicita Vénus de lui donner en songe les faveurs que la belle lui refusait en réalité'. Ses vœux furent exaucés, mais l’avide courtisane ayant appris la chose, assigna son soupirant devant les juges en payement du prix de ce voluptueux songe. Les magistrats les renvoyèrent dos à dos, en conseillant sagement à la belle Archidice de demander à la même déesse de voir en songe l’argent qu’elle réclamait à son fictif amant.
La prostilution légale, comme on le voit, fut de tout temps reconnue en Egypte, et traitée avec la même tolérance que la prostitution sacrée. Les Ptolémées firent plus encore; ils favorisèrent les courtisanes célèbres au point de leur donner, comme le fit Ptolémée Philadelphe, certaines fonctions à la cour. Avec la protection des rois d’un côté, et les encouragements intéressés des prêtres de l’autre, il n’y a donc rien d’étonnant que ces courtisanes égyptiennes, avec leurs talents incomparables d’exciter les passions, aient acquis la réputation qui leur a été faite par tous les historiens.
Elles eurent pour rivales, cependant, quelques hétaires grecques, qui obtinrent de grands succès d’argent auprès des princes égyptiens, comme nous le verrons dans le chapitre consacréaux hétaires d’Athènes et de Corinthe. D’ailleurs, les reines et les princesses de Thèbes et de Memphis n’avaient pas d éloignement pour la prostitution, et trouvaient même tout naturel de tirer un parti avantageux de leurs charmes et de leurs royales amours. Telle fut la Veine Cléopâtre, célèbre par sa beauté autant que par ses crimes. César paya ses faveurs en lui rendant le trône d’Egypte, Antoine les obtint, à son tour, en lui abandonnant quelques provinces romaines d’Orient. Qu’aurait- elle exigé d'Octave, si le vainqueur d’Actiurn avait consenti à succéder, dans les bonnes grâces de la fille des Lagides, à César et à Antoine?... Mais elle avait déjà trente-neuf ans, et à cet âge, on réussit rarement à séduire un général victorieux. Elle l’avait bien compris, quand elle abandonna son sein à la dent mortelle du céraste.
On sait qu’il y avait en Orient, et particulièrement en
E. DUPOUYt >
Egypte, une classe de femmes, semblables aux Bayadères de l’Inde, formant, comme elles, une corporation de danseuses, de cantatrices et de musiciennes. C’étaient les Aimées , de l’arabe Almeh qui veut dire savantes. Leurs chants étaient surtout érotiques, et quoique reçues dans les cérémonies de famille, elles appartenaient à la classe des grandes courtisanes. Celles qui se montraient au peuple portaient le nom de Gaivasi. On pouvait épouser les unes et les autres sans déshonneur : la morale ne s’y opposait pas, et la religion pas davantage.
Il n'y avait pas d’ailleurs de fêtes sans elles, point de festins dont elles ne fassent l’ornement (i). Savary ajoute :
« La souplesse de leur corps est inconcevable. On est étonné de la mobilité de leur traits, auxquels elles donnent à volonté l’impression convenable au rôle qu’elles jouent. Souvent l’indécence de leurs attitudes est portée à l’excès. Les regards,, les gestes, tout parle, mais d’une manière si expressive, qu’il n’est pas possible de s’y méprendre.
« Au commencement de la danse, elles quittent, avec leurs voiles, la pudeur de leur sexe. Une longue robe de soie très légère descend sur leurs talons; une riche ceinture les serre mollement; de longs cheveux noirs, tressés et parfumés flottent sur leurs épaules; une chemise transparente comme la gaze, voile à peine leur sein. A mesure qu’elles se mettent en mouvement, les formes, les contours de leurs corps semblent se détacher successivement. Le son de la flûte, du tambour, et des cymbales, règle leurs pas et presse ou ralentit la mesure. Des paroles propres à ces sortes de scènes les animent encore; elles paraissent dans flivresse : ce sont des bacchantes dans le délire. C’est alors qu’oubliant toute retenue, elles s’abandonnent entièrement au désordre de leurs sens. » Les Hébreux, auxquels les goûts égyptiens étaient devenus naturels par une longue habitude en Egypte, avaient aussi des Almeh. Il paraît qu’à Jérusalem, comme au grand Caire, elles donnaient des leçons aux femmes. Saint-Marc
(i; Savary, voyage en Egypte.
LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUiTK
nous a conservé un fait qui prouve combien la danse orientale avait d’empire sur le cœur des hommes :
Hérode-Antipas célébrait le jour de sa naissance au milieu d’un banquet somptueux où il avait rassemblé les chefs de ïa nation, les tribuns et les princes de la Galilée. Tandis que les convives étaient à table, Salomé, la hile d’Hériodiade entra, et dansa devant eux, à la manière du pays. Toute l’Assemblée applaudit aux grâces qu’elle avait déployées. Le roi enchanté jura qu’il lui donnerait ce qu’elle demanderait, fût-ce la moitié de son royaume. Pressée par sa mère, la jeune Salomé demanda la tète de Jean-Baptiste, et l’obtint.
Les Almeh assistent encore aujourd’hui aux cérémonies du mariage; elles marchent devant, la mariée, en jouant des instruments. Mais les grandes Almeh ne vont guère que chez les princes et les gens riches et font payer cher leurs séances. Un poète a écrit pour elles ces vers, qui ne sont qu’une traduction libre d’une ode orientale:
Viens donc, céleste aimée,
Ma houri bien-aimée;
Viens, au déclin du jour,
Sous le vieux sycomore.
Les doux parfums et la chanson du Maure.
Fathma! Fathma! me font rêver d’amour...
Les Almeh étaient dressées au rôle qu’on leur réservait dan.t la société. On les choisissait parmi les plus belles et les plus nobles hiles du pays. Salomé était la propre nièce d’Hérode, et cependant on ne la désignait que sous le nom de Salomé la danseuse. On donnait à ces courtisanes une grande instruction : la musique, le chant, la littérature formaient la base de leur éducation. Elies improvisaient des vers, qui n’étaient que des chants d’amour, ne respirant que la passion et la volupté des sens, les seules choses peut-être qu’on ne devait pas juger bien nécessaire de faire entrer dans le programme de leurs études, — pour qu’elles soient savantes dans l’art de Vénus!
LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE