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LA PROSTITUTION E\ GRÈCE

§ I. — Le culte de Vénus et de Phallus

Les Grecs, plus que tous les autres peuples peut-être, ont divinisé l’acte de la procréation; ils n’ont pu concevoir les enivrements des plaisirs de l’amour que sous la protection mystérieuse d’un être divin aussi parfait par sa beauté physique que par les charmes de son esprit. Aussi les vit-on de toutes partsélever des templesà Vénus, dontleculte, sous les noms différents que leur esprit poétique et lascif la reconnut et la vénéra, est à la fois la glorification de l’amour dans la perfection plastique de la femme, et l’emblème des appétits vénériens. Delà, les deux Vénus de Xénophon, 1 1 Vénus céleste, Ourani, dont le culte est chaste, et la Vénus humaine qui est impure.

Les Hellènes firent naître leur Vénus de l’écume de la mer, ce qui signifie, sans doute, a dit Bouillei, que son culte fut apporté en Grèce par des navigateurs étrangers Tous les auteurs grecs, en effet, et Homère en particulier, attribuent au culte de Vénus une origine asiatique. De même, Hérodote et Pausani s s’accordent pour reconnaître que son importation en Grèce revient aux Phéniciens et aux Cypriens. Et toutes les traditions affirment la coïncidence des temps héroïques avec l’institution des mystères d’A'-tarté. Aussi est-ce avec raison que Vénus passait pour la plus ancienne des déesses, et que son culte était admis avant celui de Jupiter. Car en elle était l’idée de la vie, l’idée d’un être principe de tous les autres.

La tradition grecque nous raconte que les destins donnèrent à Vénus l’île de Chypre en apanage, pour y établir son empire,

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ce qui est la version poétique de l’introduction de la prostitution sacrée dans les îles de la mer intérieure par les Phéniciens. C’est à cette origine asiatique qu’il faut attribuer le caractère matérialiste du culte de Vénus dans les ports de mer de la Grèce. Mais le génie grec ne pouvait admettre ce culte grossier, et il établit une distinction bien marquée entre son Aphrodite-Ourani, Kcupaçpsît'cïj, vierge et mère des dieux, présidant aux chastes amours avec la Pandémos des autres peuples, qu’on abandonnait aux ports, aux îles, et surtout à Chypre, avec l’Eros vulgaire. Le cuite de la Vénus asiatique,- dans son pèlerinage de l'Est à l’Ouest, suivait donc les côtes de la mer. Il suffit, en effet, pour avoir une idée de la marche de sa propagation,de connaître les villesoù existaient des temples de la déesse dont les plus célèbres étaient celui de Paphosoùse rendait tous les ans beaucoup de monde pour la fête d’Aphrodite, celui de Samos construit avec l’argent des Hétaires, celui d’Hermione où se rendaient particulièrement les filles et les veuves avant leurs noces.

Strabon (1) raconte qu’il existait dans l’île de Cos, dans le temple d’Esculape, une image de Vénus Anadyomène ; et Pausanias (2) rapporte qu’il y eut à Epidaure, dans un bois, près du temple du même dieu, une chapelle d’Aphrodite. Ces indications permettent de supposer que les médecins de Cos possédaient quelques connaissances sur les affectionsgénitales. Bottinger (3) croit que la plus ancienne médecine des Grecs est sortie des hôpitaux et des lazarets que les Phéniciens avaient établis dans l’île de Cos, à Egine, sur la côte du Péloponèse, et surtout à Epidaure. Il est donc probable que ces établissements étaient, au commencement, placés sous la protection de la divinité vénérienne, jusqu’à ce que celle-ci fut remplacée par Esculape. Telle est l’opinion de Rosenbaum.

En résumé, Vénus fut adorée par toute la Grèce, mais d abord à Paphos, dans l’île de Chypre, et à Cythère, d’où les surnoms de Cyprjs, de Papiieia, de Cythérée. On l'appelait

(1) btrabon, lib. XIV, p. 657.

(2) Pausanias, hb . 2, cap. 27.

(3) Bottinger, Ideen { ur Kunst- Mythologie. Dresde, 1820.

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également Anadyomènê, en tant que sortant des eaux, etGûnétyllide comme présidant à la génération. On reconnaissait dans la Vénus-Ouranie, la déesse de l’amour platonique et des sciences, et on l’opposait en cela à Vénus-Pandémos , toxvBsjjioç, c’est-à-dire populaire ou publique, qui était la personnification de la prostitution. L’amour chez les Grecs n’était pas cependant tout à fait platonique, comme nous le verrons.

Les statues de Vénus étaient nombreuses; chaque ville en comptait souvent plusieurs. Elles rappelaient quelquefois par un surnom, un de ses attraits, ou une particularité de son culte. C’est ainsi qu'on la désignait sous les dénominations suivantes :

La Vénus Peribasia (l’argienne). qui signifie les jambes écartées, ^spiSacrta, action de monter à califourchon.

La V émis Milania , ou la noire, qui présidait aux mystères de la nuit amoureuse.

La V émis Mucheia , déesse des repaires, des endroits les plus cachés de la maison.

La Vénus armée , le casque en tète et la haste à la main> rappelait à Sparte l’histoire des Lacédémoniennes défendant leur ville contre les Messéniens, pendant que leurs maris faisaient le siège de Messène. Les ennemis, trompant la vigilance des assiégeants, s’étaient portés, pendant la nuit, sur Sparte qu’ils espéraient surprendre. Mais les femmes, averties de leur marche, s’armèrent et repoussèrent l’attaque. Elles étaient encore sous les armes quand les Spartiates, accourus vers leur ville les reconnurent à temps ; et le combat, qui fut livré, ne fut qu’une lutte amoureuse entre guerriers et guerrières, lutte énergique qui fut l’origine de la Vénus année.

La V émis Callipyge , qui a de belles fesses. Voici sur elle l’histoire que raconte M. de Villebrune, d'après Athénée : le temple de Vénus Callipyge dut son origine à un jugement qui n’eut pas amant d’éclat que celui de Paris, car les parties n’étaient pas des déesses, et le juge n’eut pas à se prononcer entre trois. Deux sœurs, aux environs de Syracuse, en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté; un

jeune Syracusain qui passait par là et qui vit les pièces du procès, sans être vu, fléchit le genou en terre, comme devant Vénus elle-même, et s’écria que l'aînée avait remporté la victoire. Les deux adversaires s’enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse et raconta, encore agité par l’émotion, ce qu’il avait vu . Son frère, émerveillé à ce récit, déclara qu’il se contenterait de la cadette. Enfin, ils ramassèrent ce qu’ils avaient de plus précieux, et ils se rendirent chez le père des deux sœurs, en lui demandant de devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d’avoir été vaincue, était tombée malade ; elle sollicita la révision de la cause, et les deux frères, d’un commun accord, proclamèrent qu’elles avaient toutes deux droit à la victoire, selon que le juge regardait l’une du côté droit et l’autre du côté gauche. Les deux sœurs épousèrent donc les deux frères et transportèrent à Syracuse une réputation de beauté qui ne fit que s’accroître. On les combla de présents, et elles amassèrent de si grands biens qu’elles purent ériger un temple à la déesse qui avait été la cause de leur fortune. La statue qu’on admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de chaque sœur, et la réunion de ces deux 'modèles en une seule figure avait

formé le type parfait de la Vénus Callipyge, c’est-à-dire de la beauté matérielle du corps de la femme, des formes parfaites au point de vue de la statuaire.

Les temples de Vénus étaient souvent élevés aux frais des courtisanes, qui s’en considéraient comme les véritables prêtresses à l’époque de la prostitution sacrée, mais les principaux revenus des autels appartenaient aux prêtres dont elles n étaient que les auxiliaires. Le temple de Corinthe était desservi par un grand nombre de courtisanes entretenues avec les fonds. des fidèles et des adorateurs. On les appelait ftiérodules ou consacrées, et elles avaient à remplir des fonctions sacerdotales (prières publiques à la déesse, processions, etc j, preuves irrécusables de la prostitution religieuse. Au culte de Vénus elles joignaient celui d’ Adonis que l’amour de leur patronne avait déifié . Et ses fêtes, avant qu’elles ne fussent confondues avec celles de Priape, étaient célébrées avec les

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plus grandes pompes ; elles attiraient un nombre considérable d’étrangers, qu'elles dépouillaient avec un art merveilleux, pour la gloire de Vénus et le profit, de son clergé.

Le culte de Vénus ne fut pas le seul que l’Asie importa en Grèce ; le culte du dieu mâle s’y était introduit une première fois, lorsque les Pélasges envahirent le pays et y apportèrent leurs divinités. Celles-ci représentaient toutes les forces de 1 i. nature Un de ce s dieux était fait d’une tête d’homme posée sur une colonne environnée d’organes mâles : on en fit Hermès. Un autre devint le Bacchus grec, lequel, d’après Aristophane, guérit les Athéniens d’une affection très grave des parties sacrées.

Le Priape égyptien vint également en Grèce. Dans son voyage, il avait guéri d’une maladie semblable à celle des Athéniens les habitants de Lampsacque, où depuis lors il fut adoré. D’après Hérodote et Lucien les femmes des bourgs et des villages avaient de lui des figures en cire appelées NsupcGTïacta, dont elles faisaient remuer à volonté l’organe monstrueux qu’il devait, d’après la mythologie, à Junon, déesse des accouchements.

Le Phallus de la Grèce venait du Phallou d’Assyrie, de même que le Priape tirait son origine d’Egypte. Comme dans ces contrées, les maladies auxquelles, dans leurs excès fonctionnels, sont sujets les organes génitaux des hommes et des femmes, portèrent les premiers Grecs à admettre de bons et mauvais génies présidant à toutes leurs sensations. Les idées de protection spéciale réclamée à ces êtres surnaturels, par rintermédiaire des prêtres, devinrent naturellement, comme en Asie, le point de départ de la prostitution sacrée. C’était d’abord le Phallus de la statue ou celui du prêtre qui déflorait les vierges, comme un sacrifice que celles-ci devaient au dieu mâle. Puis on imagina le trafic du corps des hiles, au profit des autels et quelquefois de compte à demi avec leurs familles.

De nombreuses légendes ont été racontées pour expliquer l’introduction du culte de Phallus en Grèce. Mais elles sont peu intéressantes et ne se rapportent qu’aux actes de sodo-

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mie enseignés par les prêtres des premières tribus qui vinrent se fixer dans le pays.

Dulaure, après les avoir rapportées dans tous leurs détails impudiques, ajoute cette juste réflexion : « C'était par ces contes obscènes, qui décèlent l'immoralité des temps auxquels ils ont été inventés, que les prêtres amusaient le peuple et le trompaient sur le véritable motif de l’introduction du culte de Phallus ; comme si de semblables mensonges devaient être plus profitables à la religion que des vérités simples dont la connaissance était réservée aux seuls initiés des plus hautes classes. »

Mais ne fallait-il pas que la prostitution sacrée des hommes et des femmes vînt servir leurs intérêts et enrichir leur oisiveté sacerdotale? Il en fut donc en Grèce comme en Egypte, comme dans l’Inde et dans l’Asie occidentale : les organes de la reproduction de la femme devinrent des valeurs sur lesquelles les gardiens des temples basèrent leurs Spéculations immorales et les revenus de leurs autels : Que ceux qui écriront l’histoire des religions ne l’oublient pas.

§ H. — La prostitution légale en Grèce Les dictérions.

La prostitution sacrée ne dura qu’un certain temps : ses cérémonies obscènes et ses mystères cyniquement érotiques ne convenaient pas au caractère passionné et artistique des Grecs. Cependant leur mépris pour le culte de la Vénus asia tique les avait conduits a 1 adultère, au concubinage et aux pratiques de l’amour antiphysique.

Lonc, autant pour sauvegarder l’honneur des femmes et la pudeur des filles grecques, quepour prévenir les effets de la pédérasue des jeunes gens, Solon établit la prostitution légale, sous

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le contrôle de l’Etat. Il acheta, pour le compte delà République, des esclaves asiatiques, et les enferma, pour servir à la prostitution publique, dans des établissements appelés dicterions, situés à Athènes près du temple de Vénus Pandémos, dans les environs du port. 11 en confia la direction à des hommes nommés pornotropos, chargés delà comptabilité de l'établissement vis-à-vis du trésor public, et de la taxe que chacune de ces filles pouvait réclamer de ses clients. Cette taxe, appelée Mesthoma (salaire), ou Empolai (gain', était tantôt de 8 chalkoi , 16 centimes, tantôt de 2 diabolai , 62 centimes. Le poète Philémon, pénétré de inutilité de cette institution, s’exprime ainsi sur lesdictérions d’Athènes : « O Solon, tu as été vraiment le bienfaiteur du genre humain, car on dit que c'est toi qui as, le premier, pensé à une chose très avantageuse au peuple, ou plutôt au salut public. Oui, c’est avec raison que je dis ceci, lorsque je considère notre ville pleine de jeunes gens d’un tempérament bouillant, et qui, en conséquence, les porterait à des excès intolérables. C’est pourquoi tu as acheté des femmes et les as placées dans des lieux où, pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en veulent. »

Bientôt ie succès des dicterions municipaux et le besoin de la population mâle de la ville amena la fondation de dictérions libres montés par « l'industrie privée » et destinés à faire concurrence aux premiers. On vit donc un grand nombre de dictérions s’établir dans les faubourgs et sur le bord du Pirée,avec l’autorisation administrative, sous le nom de kapailéia. Quelques cabarets situés aux environs du port avaient également un certain nombre de femmes pour l’usage de leur clientèle. Mais comme la prostitution était considérée comme un commerce ou une industriels établissements étaient sujets à l’impôt. Tous les ans, le fermage des dictérions libres, c’està-dire l’impôt de prostitution, Thélos pornicoji, était mis aux enchères par les édiles des marchés, les Agar anomoi , sous la surveillance desquels les femmes ( dictériades) , et leurs proxénètes se trouvaient placés par la police. Ces maisons étaient indiquées par une enseigne placée au-dessus des portes, et

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v]ui n était autre qu un pnape rouge aussi visible pue les gros numéros de nos maisons de tolérance.

Natuiellement, avec la corruption progressive des moeurs on vit des dictérions s’établir dans l’intérieur de la ville et recevoir pour pensionnaires, non seulement des esclaves semblables à celles du port, qui ne parlaient que la langue de îeur pays, mais des femmes grecques de basse condition Dans ces établissements, sur lesquels s’exercait une sorte de police municipale, dit P. Dufour, rien n’était refusé aux regards et 1 on étalait même avec complaisance tout ce qui pouvait recommander plus particulièrement les habitantes du lieu. Xédarque, dans son Penthale , et Eubulide dans son Pannychu nous représentent ces femmes nues, se tenant debout rangées à la file dans le sanctuaire de la débauche n ayant pout tout vetement que de longs voiles transparent^ ou 1 œil ne rencontrait pas d’obstacles. Quelques-unes, par un raffinement de lubricité, avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu qui en modelait la forme et le ■reste du corps à découvert. D’après certains auteurs ce n 'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (i„ aprico stantes) que les dicterions mettaient en évidence tous leurs trésors impudiques. Cet étalage de nudités servait d’enseigne aux maisons de débauché encore mieux que les phallus peints ou sculptes, qui en décoraient la porte ; mais, selon d’autres archéologues on ne voyait ces spectacles voluptueux eue dans 1 intérieur des cours. La porte en était ouverte jour ‘et nuu un rideau aux couleurs éclatantes empêchait les passants de plonger leurs regards indiscrets dans l’intérieur. Derrière ce rideau se tenait une vieille Thessalienne, un peu sorcière oui vendait des philtres et des'parfums; elle avait pour fonction d introduire les visiteurs, de leur fournir des renseignements

probablement de percevoir le prix des entrées .

Ce prix, dans les dictérions libres, n’était ms i„ „ dans ceux de l’État; et il variait suivant le luxe u oiT ^ contrait et la femme qu’on choisissait ; mais il était J et atteignait souvent un stataire d’or i8fr \ P ^ grands dictérions de la Grèce rapportaient-ils de beatxTénÎ

fices à ceux qui les tenaient et aux propriétaires des immeubles. La débauche publique a, de tous temps, enrichi beaucoup de gens peu scrupuleux sur l’origine de l’argent nécessaire à leur avidité.

Lesdictérionsgrecs étaient considérés comme une institution tellement nécessaire au maintien des mœurs publiques qu’ils avaient été reconnus parles législateurs comme lieux d'asile. Ils étaient donc inviolables. Dans leur enceinte, l'homme marié ne pouvait être accusé d’adultère, le père ne pouvait y aller chercher ses fils, pas plus que le créancier y poursuivre son débiteur. Démosthènes le dit dans un de ses plaidoyers : « La loi ne permet pas de surprendre en adultère auprès des femmes qui sont dans un lieu de prostitution ou qui s’établissent pour faire le même trafic sur la place publique. » En résumé, les dictérions étaient placés sous la protection de la loi, comme établissements d’utilité publique, pour répondre aux besoins physiologiques des étrangers et des jeunes gens. C’était la part du feu offerte à l’immoralité et à L’hygiène publique. Car, dit P. Dufour, on 11 avait là aucun risque à courir , comme si ta prévoyance de Solon eût joint un dispensaire à sa fondation , — opinion contrôlée par cette citation du philosophe Eubulide : « C’est à ces belles filles que tu peux acheter du plaisir pour quelques écus, et cela sans le moindre danger. » La prostitution clandestine offrait donc déjà des dangers !

Pour se rendre compte de la valeur de l’Institution créée par Solon, il faut voir ce qu’étaient les mœurs à Sparte, où la prostitution légale n’existait pas. Les lois de son premier législateur, en rendant toutes les femmes à peu f rcs communes, en bannissant la pudeur des jeux des jeunes Lacédémoniennes, remplacèrent par la licence dans toutes les classes sociales, la débauche publique établie chez les autres nations.

Lycurgue, préoccupé uniquement de faire des soldats robustes, ne connaissant et ne cherchant que l’entraînement des exercices militaires, des jeux athlétiques, du sport de la guerre (qu’on me permette ce néologisme), n’avait pas songé à réglementer la conduite des femmes. D’ailleurs, vertueuses ou

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infidèles, les femmes de Sparte n’avaient que peu d’empire <mr ces hommes-soldats, qui n’appréciaient que l’honneur du champ de bataille et se trouvaient , par cela même, peu enclins aux séductions féminines.

Sous l’influence de ces idées, Sparte connut un genre de prostitution que l’on pourrait appeler callipédique ou patriotique. Les maris, dit H. d’Hancarville, amenaient dans le lit de leurs épouses des hommes de bonne mine pour avoir des enfants robustes et bien faits (i).

Cet état d’adultère social, qui régnait à Sparte, était la conséquence fatale du défaut de réglementation de la prostitution, et démontre l’utilité des lois de Solon, au point de vue de la morale et de l’hygiène publique. Ce fait a été compris de tous les législateurs, et c’est dans ce sens que les moralistes se sont prononcés sur cette importante question

(i) Cette espèce de prostitution est particulière à tous les peuples sauvages et n’est qu'une variété de la prostitution hospitalière. Ces peuples, qui attachent peu de prix à la retenue et à la chasteté des femmes, manquent d'idées et d’habitudes morales qui ne s’acquièrent que par l’état de société. Parmi certaines tribus du Kamtschatka, dit Sabatier, les hommes, lorsqu’ils reçoivent un ami chez eux, regardent comme un devoir indispensable de politesse, de lui offrir la jouissance de leurs femmes et de leurs filles: et ce serait faire un affront à son hôte que de refuser cette civilité.

Sur la côte de Guinée, et dans quelques îles de la mer du Sud, et dans plusieurs autres contrées du glebe, les habitants sont dans l’usage d’offrir, pour quelques légers présents, leurs femmes aux étrangers qui passent dans leur pays.

Le Lapon, honteux de sa difformité, engage l’hôte qu’il reçoit à lui procurer des enfants d’une espèce moins faible et moins imparfaite.

Cook rapporte que les femmes de l’île de Pâques se prostituaient dans la même heure à une foule de matelots.

Chez les Jalofi, les Foulis, les Madingos et autres peuples d’Afrique, les nègres ne se trouvent qu’honorés que les blancs daignent coucher avec leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles: ils les offrent souvent aux officiers des comptoirs.

A Juida, on consacre des filles au serpent fétiche, c’est-à-dire aux plaisirs des prêtres. Ceux-ci, dans certaines circonstances, ordonnent une prostitution générale pour rendre les dieux favorables.

Les premiers habitants du Mexique vivaient librement avec toutes les femmes jusqu’au jour du mariage.

Les Illinois, les Iroquois et autres peuples de l’Amérique septentrionale ne gardent aucune mesure dans le commerce des femmes, qui sont aussi d’une lascivité sans bornes.

En Arabie, on voit sur les grands chemins des femmes qui s’offrent aux pelenns qui vont à la Mecque, pour en avoir des enfants auxquels un pareil commerce imprime un caractère de sainteté. Sabatier.

d’hygiène sociale. C’est ainsi que saintThomas a dit: « Retranchez les femmes publiques du sein de la société, la débauche la troublera par des désordres de tout genre. Les prostituées sont, dans une cité, ce qu’est un cloaque dans un palais ; supprimez le cloaque, le palais deviendra un lieu malpropre et infect. »

Quand on ne peut supprimer un abus, il faut chercher à le circonscrire et à en atténuer les conséquences.

§ III. — Les lois de la prostitution en Grèce

Si Ton était tenté de reprocher à Solon un excès d’indulgence pour la faiblesse humaine, et de considérer comme immorale l’institution de la prostitution légale, l’ensemble de ses lois sur les mœurs dont il confia la garde au tribunal de l’Aréopage suffirait amplement pour le justifier. Ces lois étaient la sauvegarde du foyer domestique; elles introduisaient la régie dans un abus, pour en éviter de. plus grands, et organisaient la prostitution pour combattre la débauche.

Grâce à la sévérité de ces lois, la femme mariée fut mise ainsi à l’abri de la corruption. Elle resta pure dans un milieu saturé de tous les excès vénériens. Et, pour plus de sûreté encore, elle était surveillée par des magistrats appelés gynêcocosmes , spécialement chargés d’épier leur conduite. En revanche, l’homme était libre : « Nous avons des courtisanes, disait Démosthènes, pour le plaisir, des concubines pour avoir soin de nos personnes (i), et des épouses pour nous donner des enfants et régler avec fidélité l’intérieur de nos maisons. » La morale moderne n’accepterait pas la proposition du grand orateur d’Athènes. Mais si l’on tient compte des tendances à la dépravation. morale des peuples de l’antiquité, des besoins de leurs-

(n Les concubines étaient les domestiques de la maison.

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sens sous le ciel de l’Orient, et des traditions qu ils avaient conservées du culte de la Venus asiatique, on arrivera a conclure que c’était déjà un grand résultat que d’avoir sauvé la matrone, la mère de famille, de la contagion des vices qui avaient détruit les civilisations précédentes. Les lois toléraient tout aux hommes : les concubines, les courtisanes et meme les femmes des dicterions, mais à la condition de respecter l’épouse, de rendre justice à ses vertus domestiques et à la foi conjugale à laquelle elle était astreinte.

La loi athénienne sur l’adultère était ainsi conçue : « Lorsqu'un homme aura surpris sa femme en adultère, il ne pourra plus habiter avec elle, sous peine d’être diffamé. La femme qui aura été surprise ne pourra plus entrer dans les temples; si elle y entre, on pourra lui faire subir impunément toutes sortes de mauvais traitements, excepté la mort. »

Suivant la maxime de Platon; Le nom de la femme honnête doit être enfermé dans sa maison, on ne la voyait ni aux jeux publics, ni au théâtre. Dans les rues, elle ne devait paraître que voilée et dans une tenue décente. On l’élevait dans une ignorance complète des choses de la vie mondaine; elle était illettrée et presque sans éducation. La conduite de son mari, en dehors du toit conjugal, ne la regardait pas. Tout son rôle était dans la maternité, toutes ses prérogatives dans son droit absolu d’avoir seule des enfants légitimes et de

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porter le titre de citoyenne.

Aussi les juges se montrèrent -ils toujours inflexibles contre les prostituées qui voulaient s arroger les droits réservés aux honnêtes femmes et usurper la place qui leur était faite dans la vie nationale. La loi notait d’infamie toutes les courtisanes, hétaires comme dictériades, libres ou esclaves; elL. dispensait leurs enfants de les nourrir quand elles étaier. t pauvres. Car il est évident, disait Solon, que celle qui mépris • ainsi l’honnêteté et la sainteté du mariage n’a point en vu : sa fin légitime qu’on s’y doit proposer, mais n’a songé qu’à assouvir ses passions. En agissant ainsi, elle ne s’est réservé aucun droit sur ceux qui sont venus de ce commerce et do"t elle a rendu la v;e aussi bien que la naissance, un opprobe

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éternel. Leurs enfants étaient, en effet, considérés comme bâtards, ne pouvaient porter le titre de citoyen, n’avaient pas le droit de haranguer le peuple ni de plaider devant les tribunaux (i). Il leur était défendu d'entrer dans les temples publics, de prendre part avec les matrones aux solennités du culte. Si elles le faisaient, on pouvait les insulter comme les femmes adultères, arracher leurs parures, les maltraiter en paroles et même en actions, pourvu qu’on ne les blessât point. Cependant à Corinthe et à Athènes, les courtisanes pouvaient participer comme prêtresses aux fêtes de Vénus. Mais leur présence dans les temples était considérée comme une impiété (2) .

La loi de la prostitution promulguée par Solon était donc très rigoureuse contre les prostituées. Dans un de ses discours, Eschine cite cet article : « Quiconque se sera fait le proxénète d'un jeune homme ou d’une femme appartenant à la classe libre sera puni du dernier supplice. » Mais l’amende fut substituée toujours à la peine de mort, car les délits étaient soumis à un tribunal d’édilité ou de police qui ne pouvait appliquer que des peines légères. En revanche, les amendes étaient largement appliquées non seulement aux délinquantes, mais souvent à la corporation entière, qui était reconnue responsable des contraventions faites à ses membres.

Les Hétaires, surtout celles qui étaient d'origine grecque, étaient traitées avec moins de sévérité que les dictériades et les Aulétrides, danseuses et musiciennes. Dans certaines circonstances cependant, quand leur conduite était trop en opposition avec l’esprit de la loi , les tribunaux n’hésitaient pas à les rappeler à la modestie de leur triste condition.

(1) Cependant Abrotonu.n, fille publique d’un dictérion d’Athènes, fut la mère de Thémistocle, général en chef de l'année athénienne, le héros de Marathon et 1: vainqueur de Salamine. Dans le poème d’Amphicrate sur les hommes illustre', les vers suivants lui ont été dédiés :

« .le suis Abrotonuo , femme thrace de nation, c'est moi qui ai enfanté,

« Je m'en vante, le gran t Thémistocle k la Grèce.

(2) L accusation d'impiété était très grave et punie avec la dernière rigueur, La loi ne spécifiait pas suffisamment les caractères du crime d’impiété, et l issait la porte ouverte à beaucoup d’accusations ne reposant que sur des faits sars valeur exploités par des rancunes particulières.

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Comme exemple, il faut lire le plaidoyer à Démostbènes contre Néera, simple courtisane qui avait épousé un citoyen d’Athènes, appelé Etienne. Le grand orateur, après avoir rappelé les lois par lesquelles on devenait citoyen, termine par cette éloquente péroraison, qui constitue un document authentique de la loi de prostitution : « Vous ne pouvez laisser impunies les insultes contre nos mœurs de la part d\me femme qui s’est prostituée ouvertement dans toute la Grèce, d’une femme à qu’ ses ancêtres n’ont point transmis, à qui le peuple n’a point accordé le titre de citoyenne. Et où n’a-t-elle pas exercé son commerce infâme? Où n’a-t-elle pas été recevoir le prix de ses complaisances criminelles ? N’a-telle point parcouru tout le Péloponèse ? Nel'aœ-on pas vue en Thessalie et dans la Ma gnésie, à la suite de Simus de Larisse, et d’Eurydamos, fils de Midias ? Dans Chio et dans la plus grande partie de l’Ionie, à la suite de Sotade le Crétois? Nicarète ne la louait-elle pas, lorsqu’elle lui appartenait encore ? Mais une femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux qui la payent, de quoi n’est-eile pas capable? Ne doit-elle pas se prêter à tous les goûts de ceux à qui elle s'abandonne ? Une telle femme, reconnue publiquement et généralement pour s’être prostituée par toute la terre, prononcerez-vous qu’elle est citoyenne ? Si l’on vous interroge, prétendrez-vous avoir fait une bonne action en l’absolvant ? De quelle turpitude, de quelle impiété ne vous rendriez-vous pas coupables t Avant qu’elle fût dénoncée et citée en justice, avant que tout le monde sût ce qu’elle était, et les impiétés qu elle a commises, ses fautes lui étaient propres, et la ville seule pouvait être taxée de négligence : parmi vous, les uns n étaient pas instruits de ses désordres, les autres, qui les avaient appris, témoignaient leur indignation pardes discours sans pouvoir agir contre elle, parce que personne ne la citait devant eux, et ne les mettait à portée de prononcer sur son sort. Mais à présent que vous la connaissez tous, qu’elle est en votre pouvoir, que vous êtes maîtres de la punir, c’est vous qui serez coupables envers les dieux, si vous ne la punissez, point. De retour dans vos maisons, que pourrez-vous dire

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITK

chacun à votre femme, à votre fille ou à votre mère, après avoir absous une Néera ? Qui ? demanderont -elles aussitôt? Néera, direz-vous sans doute.

« Pourquoi l’a-t- on citée à votre tribunal ? Parce qu’étant étrangère, elle a épousé un citoyen contre la loi ; parce qu’elle a donné sa fille, une fille qui a trafiqué de sa personne, à Théogène, roi des sacrifices ; parce que cette même fille a tait, au nom d Athènes, des sacrifices secrets, qu’elle a été donnée pour épouse à Bacchus, et le reste. Vous leur exposerez toute l’accusation et leur direz avec quel soin, quel détail et quelle exactitude on a présenté tous les griefs. Qu’avez-vous donc fait? répliqueront-elles? Nous l’avons absoute, direz-vous. Les femmes les plus honnêtes seront indignées que vous leur fassiez partager les droits civils et religieux avec Néera et sa fille; les plus vicieuses s’annonceront comme devant suivre toutes leurs fantaisies, puisque les lois et les juges lui assurent toute l’impunité. Si vous prononcez négligemment et avec mollesse, vous passerez pour être vousmêmes les fauteurs des désordres de l’accusée, en sorte qu’il aurait beaucoup mieux valu ne pas la juger du tout que de l’absoudre. Désormais, les femmes dissolues auront toute licence d’épouser qui elles auront envie, et d’attribuer leurs enfants au premier qu’elles trouveront. Vos lois seront sans force, et les caresses d’une courtisane pourront lui obtenir tout ce qu’elle voudra. Ayez égard à nos citoyennes, et n’empêchez pas que les filles des pauvres citoyens ne puissent plus être mariées. A présent, en effet, quelle que soit l’indigence d’une fille, la loi lui fournit une dot suffisante, pour peu qu’elle ait reçu de la nature une figure qui plaise. Mais, si vous foulez aux pieds cette loi, si vous l'annulez en absolvant Néera, dès lors l’infamie des prostituées passera tout entière aux filles de vos citoyens qui, faute de dot, ne pourront être mariées, et la dignité des femmes honnêtes sera transportée aux courtisanes, qui pourront impunément avoir des enfants comme elles voudront, participer aux sacrifices, aux mystères des temples, à tous les honneurs dont peut jouir une citoyenne. Ainsi donc, que chacun de vous s’imagine qu’il va

prononcer, soit pour sa femme, soit pour sa fille, un autre pour sa mère, un autre pour l’intérêt d Athènes, pour les lois, pour les temples et pour les sacrifices, pour que des femmes honnêtes ne soient pas au même rang qu’une prostituée, pour que des citoyennes, élevées avec beaucoup de soin et de sagesse par leurs parents, et mariées suivant les lois, ne soient pas confondues avec une étrangère qui, plusieurs fois le jour, a eu commerce avec plusieurs hommes, de toutes les manières les plus infâmes, au gré de chacun. »

D’après le discours de Démosthènes, dont nous avons fait connaître les sentiments personnels au sujet de la fidélité conjugale des citoyens, il est évident que les courtisanes furent d'abord considérées en Grèce, soit comme de vulgaires instruments de plaisir, soit comme de petites amies destinées à égayer l’existence, par les charmes de leur esprit, les séductions de leur luxe et l’art de leurs voluptueuses caresses, mais qu’elles ne jouissaient d’aucun droit dans la société, qui les sacrifiait impitoyablement à la rigueur de son Code pénal.

Ainsi, avant que les lois de Solon ne fussent tombées en désuétude, les courtisanes libres étaient astreintes à porter un costume spécial, qui devait les faire distinguer des honnêtes femmes. Ce costume était composé d’étoffes bariolées, aux couleurs éclatantes, sur lesquelles étaient appliqués des bouquets de fleurs. Leur coiffure ne comportait qu’une guirlande de roses. La tunique et le péplum, en étoffe unie, la couronne d'or et les bijoux n’appartenaient qu’aux femmes mariées, et, plus tard, par tolérance, aux grandes hétaires.

Les règlements de police exigeaient en outre que leurs cheveux soient teints en jaune, couleur qu’elles obtenaient avec une macération de safran ou d’autres plantes. Mais beaucoup d’entre elles préféraient porter simplement une perruque blonde achetée en Germanie. Comme toutes les prostituées passées et futures, elles avaient recours au maquillage ; elles se composaient un visage avec du rouge et du blanc, pour imiter le coloris de la jeunesse ; les vieilles fermaient les sillons de leurs rides avec de la colle de poisson. Les hétaires et les dictériades les plus renommées se faisaient peindre par

bo

des artistes surnommés pornolrophoi , qui avaient la spécialité des peintures décoratives des statues et celle d’embellir la masque humain des courtisanes.

« Les vieilles hétaïres, dit P. Dutour, quand elles étaient peintes et parées, se plaçaient à une fenêtre haute qui s’ouvrait sur la rue, et là, un brin de myrte entre leurs doigts, l’agitant comme une baguette de magicienne ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel aux passants. Un d’eux s’arrêtait-il, la femme faisait un signe connu en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à figurer avec la main demi-fermée un anneau. En réponse à ce signe, l’homme rLavait qu’à lever en l’air l'index de la main droite et aussitôt la femme disparaissait pour aller à sa rencontre ! »

Le proxénétisme, malgré les sévérités de la loi, s'exercait publiquement à Athènes. Comme toujours, c’étaient les vieilles courtisanes habituées à vivre de la prostitution, qui se chargeaient de débaucher les jeunes filles et de les initier aux secrets du métier. En même temps, elles préparaient des philtres amoureux et se livraient, comme sages-femmes à la pratique des accouchements, ou plutôt des avortcments(i). Pour se rendre compte de la vie galante de la Grèce ancienne,

(i ) Dans le dialogue entse Socrate et Théétète, de Platon, nous voyons Socrate fils de la sage-femme Phénarèteapprendre à son interlocuteur que les sagesfemmes peuvent, pardes remèdes et des enchantements, non seulement éveiller les douleurs de l’enfantement et les adoucir, délivrer les femmes qui ont delà peine à accoucher, mais encore faciliter l'avortement de l’enfant, quand la mère est décidée à s’en défaire. » Mais elles n’avaient dans leur clienièle que les courtisanes, dont les intérêts étaient en opposition avec les devoirs delà maternité. Elles n’approchaient des citoyennes que pour les assister dans la parturition, leur indiquer les règles hygiéniques de la grossesse, et leur faire connaître les moyens chimériques de combattre la stérilité. Klles s’occupaient également du trabement des affections utérines, de la négociation des affaires de mariage. Parmi les sages-femmes gTecques dont le nom est parvenu jusqu’à nous, on peut citer Agnodice,qui exerça la médecine des maladies des femmes, Olympias de Thèbes, qui inventa les pessaires pour le avortements, Aspasie (qu'il ne faut pas confondre avec la célèbre hétaïre), qui a laissé plusieurs travaux conservés par Aétius, dans le Te+rabiblon, et dont le principal est consacré à l’avortement; enfin Eléphantis qui a composé des livres sur les abortifs et sur les fards, et des ouvrages extrêmement licencieux qui faisaient les délices de Tibère.

il faut lire les dialogues de Lucien (i) et les lettres d'Alciphron, pleins de détails curieux sur ses mœurs et ses usages, écrits présentés sous la forme de correspondances entre courtisanes et parasites (2).

On constate, dans ces documents, que les lois se relâchèrent progressivement. La femme libre de la Grèce s’adonna davantage à la prostitution, et elle eut souvent pour corruptrice et proxénète sa propre mère. Plus intrigante, plus instruite que les courtisanes étrangères, elle arriva à trouver dans la prostitution une existence luxueuse, qui ne durait le plus souvent que pendant ses belles années, et à laquelle sucdait la misère noire, à l’époque de la vieillesse. Plus que les autres, en effet, elle avait le goût de la coquetterie, des dépenses folles, du jeu et de l’ivrognerie. Et fatalement, malgré ses vices et sa rapacité, elle inspira de grandes passions, et fut cause bien souvent de la ruine et du déshonneur des familles. Superstitieuse et cupide, elle allait dans les temples des dieux faire des sacrifices avec l’espoir d’obtenir d'opulentes aubaines, de rencontrer un amant généreux qu’elle puisse « plumer » à son aise, de faire fortune aux dépens d’un jeune homme novice et généreux, ou d’un vieillard riche et concupiscent... Cette aberration du jugement existe encore de nos jours, en Espagne et en Italie, chez les courtisanes catholiques.

I)e toutes les prostituées de la Grèce, celles qui avaient la plus grande renommée pour la vénalité de leurs amours, celles qui avaient porté le plus haut le culte de la prostitution étaient certainement les femmes de Corinthe. Dans cette ville, qui servait d'entrepôt au commerce de l'Orient, presque toutes faisaient le métier de courtisanes ; et les maisons n’étaient que des dictérions de plus ou moins d’importance : la population entière sacrifiait à Vénus. L’art de dépouiller les marchands étrangers et les navigateurs qui venaient à Corinthe est resté légendaire. Horace l’a décrit dans ce vers célèbre de son épître à Scéva :

(1) Lucien, dialogue des courtisanes.

(2) Lettres d’Alciphron, traduction de l'abbé Richard, 1785.

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITÉ

Non cuivis homini contingit adiré Corinlhwn.

Il n’est pas permis à tous les mortels d’arriver à Corinthe. Il fallait, en effet, avoir de l’argent pour se risquer dans cette métropole de la prostitution sacrée et légale, qui s’enorgueillissait de passer pour l’école supérieure de la débauche et de la luxure, pour l’Académie où venaient se former toutes les hétaires et dictériades de la Grèce. Les poètes érotiques nous ont transmis le programme de l’enseignement mutuel qui s'y donnait : c'était l’art d'inspirer de l’amour, l’art de l’augmenter et de l’entretenir, l’art d’en tirer le plus d’argent possible. C'est là qu’elles apprenaient la théorie et la pratique de la rouerie et de la séduction : poses provocantes, soupirs, rires licencieux, regards pleins de langueur et de promesses, réserve et abandon du corps, jeu de physionomie marquant l’indifférence ou la passion et tout le manège ingénieux de la femme qui veut captiver, toutes les suggestions physiques et morales capables de susciter les désirs, d’exciter les sens, d’allumer les ardeurs des impuretés charnelles, de les entretenir et de les satisfaire.

Les courtisanes d’Athènes faisaient leur éducation à Corinthe. Mais elles ne se contentaient pas de mettre en jeu tous les artifices de la coquetterie, de feindre l’exaltation, poser pour la mélancolie, jouer le rôle de victimes de l’amour. Pour mieux encore faire savoir leurs sentiments à celui qu’elles voulaient séduire, elles faisaient crayonner son nom près du leur sur les murs du Céramique.

Malgré les lois de Dracon sur l’adultère, il y avait un petit nombre de femmes mariées qui se livraient à la débauche et faisaient concurrence aux courtisanes. Le prix de leurs faveurs était beaucoup plus élevé que celui des dictériades grecques. Et cependant, le flagrant délit entraînait la peine de mort ou celle des étrivières au gré du mari outragé. Il est vrai qu'à un moment donné tout s’arrangait avec de gros dommagesintérêts payés à l’intéressé par les amants imprudents, qui voulaient se soustraire à la honte du fouet public, avec la complication inévitable de la peine du radis noir (i),

(1) Après les avoir préalablement fouette's, les esclaves enfonçaient un

Aussi arrivait-il quelquefois qu’une dictériade se faisait passer pour une femme mariée, et, avec le concours d’un proxénète. exploitait l’homme naïf, qui se laissait prendre à la mise

en scène de l’adultère.

3 IV. — La prostitution libre. — Les coar tisanes

Les diclériades libres , — La prostitution légale, en Grèce, n’était donc pas représentée seulement par les femmes enfermées dans les dictérions autorisés et les dictérions municipaux créés par Solon. Elle avait aussi des courtisanes libres que l’on peut ranger dans trois grandes catégories bien distinctes : les dictériades analogues aux femmes en carte modernes, se livrant à la prostitution pour leur compte ; les Aulétrides, danseuses et joueuses de flûte, qui donnaient des représentations à domicile et se montraient dans les endroits publics, et les Hétaires, femmes galantes, demi-mondaines de grande et de petite marque, dont quelques-unes jouèrent un certain rôle dans l’histoire littéraire, artistique, philosophique et politique de la Grèce.

Dans le principe, les dictériades étaient cantonnées dans le faubourg du Piree; les unes logeaient chez les hôteliers et lescabaretiers du port, les autres habitaient certaines petites maisons «hors de l’enceinte. Il leur était défendu, d’après la loi de Solon, de se montrer avant le coucher du soleil dans l’intérieur de la ville; mais plus tard elles vinrent impunément s’y fixer et y exercer leur industrie. On les vit envahir les rues, les places publiques et les frais ombrages du Céramique (i) qui, avant

énorme radis noir dans l’anus des adultères. Cette espèce de pal végétal

était très douloureux et n’excitait cependant que les rires moqueurs de la roule.

L) Le Céramique était un jardin attenant au plus beau quartier d’Athènes. C’est dans ce jardin, qui avait appartenu à un certain Académus, que, sous le

elles, étaient occupés par les Hétaïres et leurs amants de l’aristocratie athénienne. Hiles firent de ce jardin un lieu de prostitution publique qu’elles ne quittaient ni jour ni nuit, une succursale de la grande place du Pirée, essayant soit de «raccrocher» les passants, soit, dans i’attiiude immobile du sphinx, d’exciter leurs désirs, débattant le prix de leurs faveurs, et presque toujours se livrant publiquement, sous le portique d’un temple, sur les pelouses mêmes ou Platon avait enseigné. et sur les pierres tombales des héros de la Grèce !

Dès que vint l’heure de la décadence, si l’on en voyait encore quelques-unes porter le costume fleuri qui leur avait été imposé par les lois de Solon, la plupart n’étaient vêtues que de voiles de gaze, qui les laissaient voir presque nues aux yeux des passants. Celles qui appartenaient aux bas étages de la prostitution allaient dans les maisons de passe (Tégos), ou dans des bouges infects (Kamaieunas), qui n’avaient que la terre pour lit.

Les dictériades libres se recrutaient parmi les affranchies ou les filles grecques des classes infimes; généralement, elles venaient d’Asie ou d’Egypte. La plus grande partie de ces femmes, plus encore que celles qui étaient enfermées dans les dictérions, traînaient une existence misérable; elles étaient exploitées parles proxénètes dont elles dépendaient toujours plus ou moins et n'avaient affaire qu’avec les pêcheurs, les matelots et la lie de la population. Les plus avilies par la débauche, l’âge et les infirmités se cachaient pendant le jour, et rodaient la nuit dans les ruelles des faubourgs ou les allées fangeuses des cimetières. On les appelait Xuxa;, les louves. Elles se contentaient de quelques pièces de monnaie, d’un peu de poisson ou de vin. On donnait quelques drachmes à celles qui avaient un peu de tenue et qui étaient encore jeunes.

A coté de ces malheureuses, il y avait une autre classe de dictériades, espèce d’hétaires vagabondes, très en vogue

nom d’Académie, l’école philosophique fut fondée par Platon. Dans un endroit réservé, on y avait inhume les citoyens morts pour la patrie, les armes à la main.

pour leur beauté et l’originalité de leur esprit. Leurs prétentions étaient beaucoup plus élevées que celles des autres : elles exploitaient même avec une grande habileté l’inexpérience des jeunes gens et la concupiscence des vieillards. Elles contaient soit un statère d’or de 18 fr. 5o, soit une mine de

92 fr-

Dans ce demi-monde et quart de monde d’Athènes, il y eut quelques femmes qui acquirent une certaine célébrité professionnelle, se traduisant par un sobriquet tiré d’une habitude ou d’un défaut particulier. Telles furent la biche , la poule , la mouche , la barbue, la chèvre , la corneille , la pêcheuse . Il y avait aussi la nourrice , qui entretenait ses amants de cœur, la lanterne, qui sentait l’huile, la clepsydre, qui n accordait à ses clients que le temps (un petit quart d’heure) de voir tomber le sable de son horloge, enfin la pucelle, ainsi nommée par le philosophe rimoclês...? Ces filles étaient les mêmes que celles d’aujourd’hui qu’on appelle la Baronne, la Goulue, la Grille d Egout, etc., car les peuples passent, les civilisations disparaissent, mais la prostitution reste, comme l'indispensable émonctoire de l’humanité.

Au point de vue des formes physiques, cette espèce de prostituées présentait de nombreuses variétés. Xénarque, en parlant des dictériades, dit : « Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte; de jeunes, de vieilles et de moyen âge. » Sous un autre point de vue, celui de la moralité, on peut dire qu elles étaient toutes aussi dictériades les unes que les autres, quoiqu’on ait conservé le souvenir de quelquesunes qui jouèrent assez bien, avec les Desgrieux d’autrefois le rôle toujours vrai, mais toujours rare des Manou Lescaut et des Marguerite Gauthier.

Les Aulétndes. — Une autre sorte de courtisanes comprenait les Aulét rides. De même que les dictériades, elles étaient étrangères. Artistes, musiciennes et danseuses, on allait les voir dans les tavernes, les banquets publics , on les faisait venir à domicile (1). Leur talent à jouer de la flûte en

Cd *-es matrones se retiraient dès qu’elles entraient dans la salle du festin E. DUPOUY, r

dansant leur rapportait déjà beaucoup d'argent, mais ce n’était qu’une séduction de plus pour attirer les hommes à elles. Cette espèce de prostitution avait une certaine analogie avec celle de nos filles de théâtre et de café-concert, les choristes et figurantes des ballets d’opéra et de féerie. Elles acceptaient facilement d’accorder leurs faveurs à ceux qui savaient leur faire des propositions convenables, mais elles n’étaient pas de vulgaires prostituées, quoique, cependant, à la fin des repas, elles se laissaient souvent mettre aux enchères.

Les Aulétrides possédaient un art incomparable pour inspirer les passions et les désirs vénériens par les airs lascifs de leur musique, les poses de leur danse et l'expression de leur physionomie; mais plus grand encore était leur talent d’exciter les sens par leurs caresses et leurs baisers. Aussi eurent-elles un grand succès auprès des Grecs, portés, par leur tempérament, aux raffinements de la volupté.

Plusieurs anciens historiens grecs. Théopompe, de Gos, et Epicrate, ont parlé des Aulétrides. P. Dufour a rapporté, d’après eux, quelques passages intéressants desquels on peut conclure que la passion des Athéniens pour ces femmes fut portée à son comble d’un bout de la Grèce à l’autre. Nous voyons qu’elles étaient généralement plus amoureuses et moins intéressées que les autres courtisanes. Mais « elles excitaient de tels transports par leur musique libidineuse que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte n’avait pas assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons qu'on lui faisait dans une fête où sa musique avait fait tourner toutes les têtes. Dans certains repas, toute la vaisselle d’or et d’argent y passait, et chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la danseuse des pas et des gestes plus accentués, c’était une pluie de fleurs, de joyaux, de monnaie, qu’elle arrêtait au passage avec une prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s’enrichissait donc plus rapidement que les autres, et toutes amassaient ainsi des biens considérables, dès qu’elles avaient la vogue. Les plus belles maisons d’Alexandrie portaient les noms de Myrtion, de Mnésis

et de Pothyne. « Et, cependant, disait l’historien Polybe, Mnésis et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion, une de ces femmes publiques condamnées a 1 infamie, et que nous appelons dicta iizdcs.» -Myrtion avait ete la maîtresse de Pto— lemee Philadelphie, loi d Egypte, aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n v avait ni âge, ni rang, ni position, qui fût à

1 abri du prestige qu exeiçaient les danseuses et les musiciennes.

« Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d’égards et qui leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des vieillards austères et vénérables ; ils se mirent à table, mangèrent et burent d’un air sombre et taciturne. Mais, tout d’un coup, les flûtes de Phrygie donnent le signal de la danse : des danseuses, enveloppées de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant mollement sur l’orteil ; puis leur mouvement s’accélère, elles se découvrent la tete, ensuite la gorge, et successivement tout le corps. Elles sont entièrement nues à l’exception d’un calecon qui ne eur cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et ardente (1). Les ambassadeurs s’exaltent à ce spectacle inusité, et, sans respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent sur les danseuses, qui ne s’attendaient pas a cet accueil et qui se soumettent aux devoirs de 1 hospitalité. »

Les amours des Aulétrides n'étaient pas toujours vénales Ces femmes eta.ent susceptibles de quelques sentiments 4u elles devaient a la culture de leur art et à l’indépendance que celui-ci leur procurait. Sous l’influence des excitations

im ellëE0"1 T' elleSaVaiem été enSagdes , elles éprouvatent elles-memes les sensations que l’animation de leur mu

stque et leur danse provoquaient chez leurs auditeurs • comme'

LTent d'êt 3lent 13 “T'6 d£ k V°luPté’ « alOTS eÙes relusaient d etre traitées en viles courtisanes.

T la.‘iCeTdeS PriaPées t elles portait le Umprole^ elc ’’ AP°Se"IS' Kmismos’ EpiphaUos ,

Ces baladines joueuses de flûte, presque toujours jeunes et jolies, rieuses, gaies, insouciantes de leur avenir, enthousiastes de leur art, pleines d’entrain et de bonne humeur, étaient très sympathiques à ia population athénienne, qui ne manquait jamais de saluer leur entrée dans les fêtes par des acclamations répétées. Plusieurs sont restées célèbres : Boa fut la mère de l’eunuque Philæterus, qui se fit roi de Pergame, dont il était le gouverneur; Parthénis, qui porta plainte devant les tribunaux co ntre un citoyen qui l'avait frappée, et qui en fut déboutée parce qu’elle était étrangère et reconnue courtisane; Pyrallis, surnommée l'oiseau , parce qu’elle semblait avoir des ailes en dansant; Sigèe , à laquelle les vertus les plus farouches ne surent résister; Phormœsium , qui mourut dans les bras d’une maîtresse , etc.

La plus fameuse entre toutes fut certainement P Athénienne Lamia. Joueuse de flûte en Egypte, elle fit la conquête de Ptolémée, auquel elle appartint jusqu’à sa défaite navale par le roi Démétrius Poliorcète. Faite prisonnière par le vainqueur, elle devint immédiatement sa maîtresse en titre, et imposa sur l’esprit du roi de Macédoine un empire qui ne finit qu’à sa mort, dans une orgie.

L’auteur de Y Histoire de la prostitution a décrit, d’après Athénée et Machon, les secrets amoureux employés par cette joueuse de flûte célèbre pour captiver son royal amant :

« elle mettait à profit le jour et la nuit avec un art merveilleux; la nuit, elle le forçait à reconnaître qu’elle n’avait pas d’égale; le jour, elle lui écrivait des lettres charmantes, elle l’amusait par de vives et spirituelles réparties, elle l’enivrait des sons de sa flûte, elle le flattait surtout :

« Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une hétaïre de t’adresser des lettres, et tu penses qu’il n'est pas indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que tu t’es consacré toi-même à ma personne ! Mon souverain, lorsque hors de ma maison, je t’entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de gardes, d’armées et d’ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors, je tremble et j’ai peur; alors, je détourne de toi mes regards, comme je les détourne

LA PROSTITUTION DANS l’àNTIQUITÉ

du soleil pour ne pas être éblouie, alors, je reconnais en toi Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux et je me dis : O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le lit. »

Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres, a longuement parlé des amours de Démétrius et de Lamia. Il nous montre le roi de Macédoine d’une beauté si parfaite, d’un air si noble et si majestueux que jamais peintre ni sculpteur 11e put attraper sa ressemblance ; son visage exprimait à la fois la douceur et la gravité, le terrible et l’agréable ; et, à la fierté, à la vivacité de la jeunesse, étaient joints un air héroïque, une dignité vraiment royale, presque impossible à imiter. — Voilà le héros de PAttique, le vainqueur d’Ephèse, le preneur de villes, l’époux de plusieurs reines, mais plus encore l’amant corrompu d’une joueuse de flûte. Sa folie érotique était telle que « dans le lit de sa maîtresse, il s’imaginait encore l’entendre et suivait avec délices la cadence qui l’avait charmé pendant le souper. Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum fuisse , — que de tous les parfums que l'Asie savait extraire des plantes, aucun ne lui était aussi agréable que les émanations impures du corps de Lamia, cur>' pudendum manu confricavisset ac digitis contrectavisset .

Plutarque a rapporté plusieurs anecdotes qui prouvent h pouvoir absolu que Lamia exerçait sur le fils d’Antigonusi quoiqu’il ait eu beaucoup d’autres courtisanes à son service, voire même des mignons. Ace propos, le grand biographe et moraliste grec raconte ceci: Un jour, ayant appris que Démétrius était malade, son père alla le voir. En arrivant, iltrouvaà la porte de son appartement un beau jeune homme qui sortait. Il entra, s’assit près du lit de son fils, et lui tàta le pouls. Démétrius lui dit que la fièvre venait de le quitter. — Je le sais, mon fils, dit Antigonus; je l’ai trouvé à la porte qui sortait.

Lamia connaissait les vices du grand général de l’antiquité et mettait tout son talent à les satisfaire : ils étaient dignes l’un de l’autre. Le poète Philippide a dépeint Démétrius, occupant le Parthénon avec sa maîtresse :

LA PROSTf FUTION DANS L’ANTIQUITE

« Celui qui a pris l'Acropole pour une hôtellerie,

« Qui a introduit des courtisanes dans la demeure de la Vierge. »

L’Âulétride avait obtenu de son amant de transformer le temple de Minerve en chambre à coucher !

Et T Athénienne, après ce sacrilège, avait traité ses compatriotes en peuple conquis : Athènes prise, Démétrius, à son inspiration, imposa à la ville, sur-le-champ et sans la moindre remise une contribution de guerre de deux-cent cinquante talents, un million trois cent mille francs de notre monnaie.

Quand, avec beaucoup de difficultés, cette somme fut trouvée et portée aux pieds du vainqueur : « Qu’on remette cet or à Lamia, ht dédaigneusement Démétrius, pour qu'elle achète du savon pour sa toilette. »

La honte d'un pareil emploi de leur argent fut plus sensible aux Athéniens, ajoute Plutarque, que la contribution : et le mot les offensa plus que la chose même. Cependant, après la mort de la courtisane, ils élevèrent une statue à Vénus-Lamia ! ce qui démontre que l’immoralité des rois n’est souvent que l’hypertrophie de l’immoralité des peuples.

h V. Les Hétaires.

Les hétaires étaient les grandes courtisanes de la Grèce. Elles jouaient un peu à Athènes le rôle de nos femmes du monde, au point de vue social.

Comme son nom l’indique, l’hétaire (s^aipa, du radical ETH2 ami, camarade) était Y amie des hautes notabilités de la fortune, de l’armée, de la philosophie, des lettres et des arts. Les relations des hommes illustres avec les hétaires célèbres étaient de notoriété publique, et les historiens en ont fait très fidèlement mention. Xi la civilisation latine, ni les civilisations modernes, à part peut-être, en h rance, XTinon de Lenclos et Marion Delorme, n’eurent leurs hétaires, genre

LA PROSTITUTION DANS l’^NTIQUITK

de courtisanes qui appartient exclusivement à la Grèce. Il ne faut pas confondre, en effet, ces «altières favorites avec de vulgaires prostituées. Les unes jettent sur le commerce des sens le voile des illusions qui l’embellit et le déifie. Les passions les plus généreuses, le charme renaissant .des grâces et de l’esprit forment le lien de cette irrésistible séduction. » Ainsi pense hauteur de Fêtes et Courtisanes de la Grèce , et quant aux autres : elles ne s’adressent, dit-il, qu’aux sens et se plaisent à allumer un orage passager ou une ivresse trompeuse.

Généralement, les hétaïres venaient de Corinthe, la grande école de toutes les prostitutions ; là, elles apprenaient non seulement l’art d’aimer, mais encore l’art de plaire, la musique, la philosophie, la rhétorique. Gomme toutes les autres courtisanes, elles se vouaient au culte de Vénus, et offraient à ses temples le produit de leurs premières amours. Mais le culte de cette prostitution sacrée ne durait pas longtemps, et bientôt elles allaient se fixer soit à Athènes, soit dans une ville quelconque de la Grèce ou du monde civilisé. Là, elles recherchaient d’abord la fortune pour le luxe nécessaire à leurs succès; ensuite, elles mettaient leur gloire à se créer une cour d’adorateurs appartenant à toutes les aristocraties, dans le milieu de laquelle elles trouvaient les éléments de la puissance qu’elles ambitionnaient. C’est ainsi qu’elles arrivèrent à jouer un rôle prépondérant dans l'histoire de la civilisation grecque. Leurs moyens d’action, indépendamment de tous les ressorts du plaisir des sens, reposaient sur les raffinements de leur luxe et la finesse de leur esprit, qui produisaient une antithèse extraordinaire avec la simplicité, la chasteté et l’ignorance des femmes mariées. A celles-ci les devoirs austères de l’épouse et de la mère, à celles-là les plaisirs de la vie mondaine, élégante et passionnée : les mœurs grecques le voulaient ainsi, depuis que Périclès, pendant sa dictature, avait donné l’exemple des largesses princières et des amouts illégitimes, entraînant avec lui tous les hommes illustres de son siècle : Sophocle, Euripide, Aristophane, Phidias, Callicrate, Zeuxis, etc. Les hétaires se donnaient pour modèles aux peintres et aux statuaires; elles applaudissaient les poètes

au théâtre, et les orateurs dans les assemblées académiques. Elles faisaient l’ornement de toutes les fêtes, de toutes les cérémonies profanes, de toutes les réunions militaires ou civiles.

Leur cour se tenait dans les jardins du Céramique; et là elles critiquaient les uns, faisaient l'éloge des autres, mais encourageant tous les succès. Dans les promenades publiques, elles apparaissaient, superbes de beauté et de grâce, montées sur des chars magnifiques, vêtues des plus riches étoffes de l’Orient, brillantes et parées comme les souveraines absolues d’un peuple fanatique. « Leur charmant esprit, dit Dufour, cultivé et fleuri, créait autour d’elles l’émulation du beau et la recherche du bien, répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là étaient leur force et leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient leurs admirateurs à se rendre dignes d’elles. Sans doute, elles étaient les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des prodigalités, de bien des folies ; quelquefois elles amollissaient les mœurs, elles dégradaient certaines vertus patriotiques, elle affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes, mais en même temps elles donnaient de flélan à de généreuses pensées, à des actes honorables de patriotisme et de courage, à des œuvres de génie, à de riches inventions de poésie et d’art. »

Les poètes, les philosophes, les généraux, et mêmes les rois, ne surent se défendre contre les séductions des hétaires. Ils leur permirent de s’associer à leur gloire, à leur renommée, à leurs droits à l’immortalité historique. Plusieurs ne refusèrent pas de les prendre pour légitimes épouses, et de braver ainsi, au nom de la passion qu’ils éprouvaient pour elles, et les principes de la morale et les critiques de l’opinion publique .

La philosophie enseigne que l’amour a, dans tous les temps, exercé sur les hommes une influence prépondérante, et l’histoire démontre que ce sentiment n’a jamais possédé un empire plus despotique et plus absolu que lorsqu’il a été inspiré par une des grandes prêtresses de Vénus. Moins que les

autres encore, les hommes de génie n’ont su résister aux suggestions particulières des courtisanes ! Et la ra:son en est que les uns et les autres appartiennent à la psychologie morbide.

Les Hctaires célèbres. — Aspasie. Elle naquit à Milet, ville célèbre par ses plaisirs, ses fables et ses courtisanes; elle vint à Athènes pour y répandre ses idées sur la philosophie et la libre pensée. La nature lui avait donné tous les charmes, son père tous les talents. Elle était accompagnée d’un essaim de belles jeunes filles grecques, les plus brillantes de son école, toutes d’une distinction parfaite, d’une éducation raffinée, mais toutes hétaïres aussi galantes que leur professeur. D’un esprit supérieur, d’une beauté inimaginable, Aspasie devait, avec ce superbe cortège de néophytes, obtenir un grand succès. Aussi, est-ce avec raison que Chaussard a dit que la parure, la tournure lascive et voluptueuse et les artifices de cette classe de femmes devinrent de plus en plus séduisants, et qu’Athènes fut, dès lors, la première école de plaisir et de toutes les belles choses en général. Sa maison fut donc le rendez-vous des hommes les plus remarquables de la Grèce. Il s’y tenait des conférences où se traitaient les plus hautes questions de philosophie, de politique et de littérature. Non seulement on y vit Socrate, Périclès, Alcibiade, Phidias, Anaxagore, et toute la haute aristocratie de la ville, mais encore les matrones et leurs filles, oubliant pour Aspasie, les coutumes et les lois de leur pays.

« Elles y allaient pour l’ouïr deviser, combien qu’elle menast un train qui n’estoit guères honneste, parce qu’elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui taisoient gain de leur corps (1).»

Jamais reine n imprima son caractère à ses sujets comme Aspasie au peuple d’Athènes . Elle dirigeait les affaires publiques, décidait de la paix et de la guerre, tranchait toutes les questions litigieuses, arlistiques et littéraires, donnait le ton aux hommes et la mode aux femmes. Elle personnifiait le triomphe de l’hétairisme. Et si, historiquement, on dit : le

(1) Jacques Amyot, traducion de Piutarque.

siècic de Périclès, on pourrait dire tout aussi justement le siècle d’Aspasie.

Sa philosophie facile subjugua à ce point Périclès, le héros victorieux de Mycale, le chef reconnu de la République, qu’il divorça avec sa femme pour l'épouser. C’est ainsi qu’une courtisane arriva à prendre une part active aux affaires politiques de la Grèce, à susciter les expéditions de Samos, de Mégare et du Péloponèse, pour des raisons d’intérêt personnel. Ces guerres sanglantes furent bien ses guerres à elle : tantôt parce que lesSamiens étaient en lutte avec les Milésiens, ses compatriotes; tantôt parce que Alcibiade, un de ses amants, ayant enlevé une femme de Mégare, la belle Simætha. les Mégariens avaient, comme représailles, enlevé deux hétaïres de sa cour. Et, pour que la paix ne se fît pas sans son consentement, elle suivait tous les mouvements de l’armée avecsa légion volante de courtisanes. Celles-ci devaient d’ailleurs communiquer son mot d’ordre aux autres chefs de l’armée athénienne, qui les couvraient à l’envi d’or et de bijoux précieux.

Le caractère despotique d’Aspasie finit par lui attirer de violentes inimitiés, de la part des femmes principalement. On lui reprocha l’immoralité de sa philosophie, et elle fut traduite devant l’Aréopage, sous la terrible accusation d’impiété ! Elle aurait été inévitablement condamnée si Périclès, lui-même, n'était venu la défendre, et, par ses larmes, par ses supplications, attendrir le cœur de ses juges et la sauver ainsi du supplice.

Après la mort de Périclès, elle n’en continua pas moins son existence de courtisane et conserva encore assez de crédit pour faire élever un de ses amants, l’opulent et jeune Lysiclès, aux premières dignités de la République.

Phryné. — Elle était de Thespies, ville de la Béotie consacrée aux Muses. Autant Aspasie recherchait les applaudissements de la multitude, les succès brillants des réunions publiques, autant Phryné se tenait éloignée du monde et vivait retirée. Amante des arts, elle ne lréquentait que les ateliers d’Apelles et de Praxitèle dont elle fut la maîtresse reconnaissante, car sa beauté merveilleuse ne fut révélée que

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITÉ

par les chefs-d’œuvre de ces grands artistes de la Grèce. Elle était fièrc de poser un ensemble devant le grand peintre et de servir de modèle au statuaire pour ses plus belles figures de Vénus. Son corps était le type le plus harmonieux de la pureté des formes chez la femme. « Aux mystères d’Eleusis, dit Dufour, elle apparaissait, comme une déesse, sous le portique du temple, et laissait tomber ses vêtements en présence de la foule ébahie et haletante d'admiration ; elle s’éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes de Neptune et de Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés du temple, et, n’ayant que ses longs cheveux d’ébène pour couvrir la nudité de son beau corps, qui brillait au soleil, elle s’avançait vers la mer, au milieu du peuple, qui s’écartait par respect pour lui faire place, et qui la saluait d’un cri unanime d’enthousiasme. Phryné entrait dans les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme Vénus à sa naissance. On la voyait un moment sur le sable secouer l’onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre ses cheveux humides : on eut dit que Vénus venait de naître une seconde fois. A la suite de ce triomphe d’un instant, Phryné se dérobait aux acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire. Mais l’effet de cette apparition n’en était que plus prodigieux, et la renommée de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles. Chaque année augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui allaient aux mystères d’Eleusis et aux fêtes de Neptune pour n’y voir que Phryné. »

Les succès de l’hétaire de Tespies étaient devenus trop grands pour qu’ils n’aient pas attiré sur sa tête les effets de la foudre. Donc, comme Aspasie, elle fut accusée d’impiété devant le tribunal inflexible de l’Aréopage, par un soupirant dédaigné. La condamnation à mort était décidée en principe, et l’accusateur public venait d’achever son réquisitoire cont e Phryné prévenue de profanation dans le culte d’Eleusis et de corruption des citoyens, lorsqu’un jeune orateur étend la main vers elle, pour indiquer qu’il accepte la défense. Son nom est Hypéride; il a connu autrefois les faveurs de Phrvné il plaide avec chaleur i innocence de son ancienne maîtresse

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE

Le tribunal des Héliastes reste impassible, il va rendre l’arrêt fatal Alors, Hypéride, par un mouvement rapide, amène à la barre la célèbre courtisane, lui arrache ses vêtements et la montre nue, dans toute sa beauté sculpturale, aux regards étonnés de ses juges. Il réclame l’acquittement de sa cliente, au nom de l’esthétique, au nom de la perfection des formes à laquelle les Grecs ont toujours rendu hommage. Et Phryné est renvoyée des fins de l’accusation.

Faut-il ajouter que Phryné fut reconnaissante, et qu’elle en donna des preuves irrécusables à son éloquent défenseur ? C'était indiqué. Mais elle devint ensuite plus prudente, et ne refusa plusses faveurs aux magistrats et autres juges d’Athènes, précaution toujours infaillible pour ne jamais être accusée d’impiété envers les dieux. La fortune de Phryné devint alors incalculable. Elle fit élever à Corinthe plusieurs temples et édifices ; elle offrit aux Thébains de faire rebâtir leur ville à ses frais, à la seule condition qu’on placerait sur ses murs cette inscription : ,4 lexandre a détruit Thèbes et Phryné l'a rebâtie. Mais ses compatriotes refusèrent dignement l’argent qu’elle avait gagné dans le commerce de la prostitution. Après sa mort, on lui éleva, il est vrai, une statue en or, ciselée par Praxitèle, statue qui fut placée dans le temple de Diane à Ephèse.

Laïs. — Elle fut aussi célèbre par son esprit que par son incomparable beauté. Encore enfant, prise dans une expédition de Nicias, elle fut amenée de Sicile à Athènes, et vendue comme esclave au peintre Apelles qui l’initia à l’amour. Libre, quelques années plus tard, elle alla à Corinthe, y apprit l’art de l’hétairisme, et se fixa dans cette ville, où, de toutes les parties du monde, vinrent de riches étrangers, pour obtenir ses faveurs, qu’elle taxait à un prix fabuleux Démosthènes l’apprit à ses dépens : Malgré sa grande réputation d’éloquence, Laïs lui demanda 10,000 drachmes pour une nuit : « Je n’achète pas si cher un repentir », répondit l’illustre Athénien, qui avait à peine la dixième partie de cette som me

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITü

dans son escarcelle. En revanche, elle s’offrit à Xénocrate, un des élèves de Platon ; mais ce fut en vain qu’elle chercha à éblouir l’austère philosophe par toutes les merveilles de sa beauté, ce fut en vain qu’elle tenta d’exciter ses sens par ses caresses et ses plus voluptueux embrassements. Xénocrate résista a toutes ses séductions, r J avais parie, dit-elle, de rendre sensible un homme, mais non pas une statue. » Elle ne fut pas plus heureuse auprès d Eubates , un des vainqueurs des jeux olympiques. Ce jeune homme voulut rester fidèle à son amour pour une fille de Cyrène et refusa ses pressantes sollicitations. Laïs était capricieuse, elle recherchait les contrastes. A la même époque, elle eut pour amants l’élégant et spiritualiste Aristippe et le grossier et cynique Diogène, auquel elle se livrait publiquement. En sa présence, les deux philosophes cherchaient à se convertir réciproquement à leur doctrine, mais sans succès. Leurs arguments ne servirent qu’à fortifier la grande hétaire dans l'éclectisme de ses amours.

Plutarque raconte sur sa mort l’histoire suivante : Ayant quitté Corinthe pour suivre en Thessalie un jeune homme dont elle était éprise, les femmes de cette contrée, jalouses de sa beauté, l’assassinèrent. Les Corinthiens, reconnaissants des libéralités princières qu'elle fit à leur ville, lui érigèrent un monument, représentant une lionne terrassant un bélier. On dit aussi qu’on lui fit construire un tombeau dans l’endroit même où elle perdit la vie, et qu’on y inscrivit cette épitaphe :

La Grèce, glorieuse et invincible, a été asservie par la beauté divinede Lais.

Fille de l’amour, formée à l’école de Corinthe , ellereposedar.s les champs en fleurs de la Thessalie.

Ileut étéextraordinaireque dans notre beau pays de France, il ne se soit pas trouvé quelque galant poète pour dédier à Laïs une strophe ou un quatrain. C’est Voltaire qui s’est chargé de ce soin, en nous donnant une traduction de la dédicace de Laïs à Vénus, quand, à l’âge du retour, elle déposa son miroir aux pieds de la statue de sa déesse. Dans ce choix de fleurs

la prostitution dans l’antiquité

épigrammes piquantes connues sous le nom d'anthologie grecque , les auteurs font ainsi parler l’hétaire de Corinthe :

Je le donne à Vénus, puisqu’elle est toujours belle;

11 redouble trop mes ennuis!

Je ne saurais mevoir dans ce miroir lidele Ni telleque j’étais, ni telle que je suis.

Grands hommes et Hétaires. — La plupart des hétaires durent surtout leur réputation aux grands hommes qui se firent leurs protecteurs. Dans le nombre, nous citerons :

Herpylis. Elle eut l’amour d'Aristote et lui donna un fils. Le grince des philosophes la fit son héritière, avantde mourir.

Lagisque. Le rhéteur Isocrate, l’ami de Philippe de Macédoine et rémule de Démosthènes, ne résista pas aux charmes de cette belle fille.

Mégalostrate. Elle partagea la philosophie érotique d’Alcman, poète antérieur à Homère, qui succomba à une phtiriase consécutive à ses excès vénériens.

Léontium. Hétaire athénienne, disciple et maîtresse d'Epicure, remarquable par l’éloquence de son style ; elle inspira une Violente passion au poète Hermasianax, et entretint une vive polémique avec le philosophe Théophraste.

Thaïs. Hétaire d’Athènes, elle réussit, quand Alexandre entra dans cette ville, à le captiver p;-.r sa beauté et le suivit jusqu’en Asie. Elle prit part à l’orgie à la suite de laquelle le conquérant fit brûler Persépolis. EKefut ensuite la maîtresse de Ptolémée, qui devint roi d’Egypte. Celui-ci la mit au nombre de ses femmes légitimés, et eut d’elle trois enfants.

Bacchis. Cette maîtresse fidèle de l’orateur Hypéride fut remarquable par son désintéressement et la bonté de son cœur. On l’appelait la bonne Bacchis; Hypéride écrivit qu'elle avait ennobli le nom de courtisane.

Téodete. Elle aima tendrement Alcibiade et rendit pieusement ies devoirs funèbres au brillant général d'Athènes.

Glycère. Elle obtint de Ménandre, le Prince de la nouelle comédie , qu’il mît au rang de ses pièces favorites la co-

médie faite en son honneur. Elle disait souvent : « J'aime mieux être la reine de Ménandre que la reine de Tarse, » ville qu'elle habitait quand elle était royalement entretenue par le gouverneur des provinces asiatiques.

Ag.vthoclée exerça un empire absolu sur Ptolémée Philopator dont elle bouleversa le royaume.

Archéanassa fut chérie, comme Ninon, dans sa vieillesse. Platon l'aima et oublia pour elle les principes sévères de sa philosophie. On dit qu'il lui adressa ces vers (traduction de Fontenelle) :

L’aimable Archéanasse a mérité ma foi,

Elle a des rides, mais je voi,

Une troupe d’Amours se jouer dans ses rides.

Vous, qui pûtes la voir avant que ses appas Eussent, du cours des ans, reçu ces petits vides,

Ah ! que ne souffrîtes-vous pas !

Aristagore, courtisane de Corinthe, amante de Démétrius de Phalère. Celui-ci, nommé hipparque à la fête des Panathénées, fit élever à cette courtisane un siège au-dessus d Hermès. A la célébration des mystères d’Eleusis, il la plaça à l’enlrée du sanctuaire.

Démétrius, cité devant le tribunal de l’Aréopage à cause de son luxe : « Je vis en homme bien né, dit-il ; si j’ai pour maîtresse une très belle femme, je ne fais injure à personne. Je bois du vin de Chio, je mène une vie voluptueuse, mais je dépense mes revenus. Je ne vis ni suborné par des présents, ni en adultère, comme quelques-uns de vous, » Et il nomma plusieurs des juges du tribunal. Antigone, à la suite de ce discours, le fit thesmothète.

Bédion, riche des dépouilles du poète Antagoras . Simonide lit contre elle et deux de ses compagnes cette imprécation :

fuyez, fuyez Cythère, et cette rive ingrate Qu’infecte la sirène et l’avide pirate ;

L’amant de Bédion et celui de Thaïs

Vous instruisent assez par leurs vastes débris.

Ils pleurent : ils sont nus. Allez, sur ce rivage,

Epouvanter vos yeux d'un insensé naufrage !...

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITÉ

Ceéonice. Elle a écrit plusieurs ouvrages de philosophie qui ne nous sont pas parvenus. Elle périt, poignardée par erreur, de la main de Pausanias, dans la chambre duquel elle pénétra la nuit sans s’être fait annoncer.

Manie. On l'appelait aussi Y Abeille, en raison de la finesse de sa taille. Elle avait le port et les traits d’une grâce et la voix d’une sirène. Elle attacha à son char de courtisane de nombreux citoyens et étrangers. Les Grecs appelaient son amour une douce folie. Démétrius lui demanda un jour la révélation de ces beautés secrètes que Vénus calliprge aurait enviées : elle se retournait parodiant deux vers de Sophocle : « Contemple, dit-elle, fils superbe d’Agamemnon, ces objets pour lesquels ton inclination a toujours été si prononcée » Elle fut infidèle à Léonticus, son amant, pour deux jeunes gens qu’elle reçut chez elle la même nuit et auxquels elle se livrait alternativement sans qu’ils le sachent : « J’ai eu la curiosité de connaître, ajoutait-elle, l’espèce de blessure que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me faire, dans une seule nuit. »

Milto. On l’appelait l’Aspasie orientale. Elle naquit dans la Phocide; sa modestie égalait sa beauté. On raconte ainsi son histoire : un satrape l’enlève et la conduit à Sardes, dans le palais de Cyrus. Les eunuques la mènent à l’appartement des femmes.

Milto pleure; l’horreur de sa destinée se dévoile à ses regards : elle rejette avec indignation la parure qu’on lui présente ; elle invoque tour à tour les dieux, son père et la vengeance.

On la traîne dans la salle du festin. Cyrus était ivre. Elle résiste d’abord à toutes les tentatives faites contre sa pudeur, mais ensuite elle accorde à l’amour ce qu’elle avait refusé à la tyrannie. Cyrus voulut la combler de présents; elle lui répondit ces paroles rares dans la bouche d’une courtisane : « Ces présents magnifiques doivent appartenir à Parisatis, la mère de Cyrus. Cet argent, ces trésors sont à votre peuple ; mon trésor à moi est dans votre cœur. »

Elle éleva cependant une statue d’or à Vénus, qui avait

présidé à sa destinée. Après la mort et la défaite de Cyrns, elle fut amenée prisonnière à Artaxercès, qui la trouva belle et la prit pour maîtresse. Mais elle n’eut jamais d’amour pour ce prince, qui lui donnait pour rival de ses royales faveurs un horrible eunuque, pour lequel il éprouvait une grande passion.

Leæna. Hétaire philosophe, maîtresse d’Harmodius , conspira avec lui contre le tyran Hippias. Mise à la torture pour qu’elle nommât ses complices, afin d’être sûre de ne pas faiblir et de garder son secret, elle se coupa la langue avec ses dents et la cracha à la figure de ses bourreaux. On lui éleva un monument d’airain représentant une lionne, la gueule

ouverte et sans langue,, qu on plaça près de la citadelle d’Athènes.

Targélie. Elle refusa de trahir sa patrie, au profit de Xercès; elle fut la maîtresse de tous les chefs des armées grecques, et dut à son esprit remarquable autant qu’à sa beauté de devenir reine de Thessalie, comme l’a écrit Plutarq ne. ’ N icare te. Elle lut la maîtresse du célèbre philosophe Stilpon, deMegare. Mathématicienne remarquable, son cœur

avait un faible prononcé pour tous ses frères de la mathématique.

Theoris. Elle se sacrifia à l’amour sénile du grand Sophocle. Demostnenes, pour se venger de ses dédains, la fit condamner a mort pour un prétendu crime d’impiété commis ails ses fonctions de prêtresse du temple de Vénus et de Neptune. C’est pour Théoris que le vieux Sophocle adressait ce hymne a Venus : « O déesse, écoute ma prière! Rends leous insensible aux caresses de cette jeunesse que tu favo-

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que 1 huons préféré un vieillard. Tes forces du vieillard sont pusees, mais son esprit conçoit encore des transports »

Théo dote. Elle s’éprit à ce point de Socrate qui se fai

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accusation qui aboutit à la ciguë, mais qui ne rendit pas le poète plus heureux auprès de la superbe courtisane.

Gnathèna. Remarquable par son esprit et la vivacité de ses réparties, elle fut longtemps la tyrannique maîtresse du poète Dyphile. A l’exemple des philosophes, qui suspendaient dans leur académie les tables de leurs lois particulières, elle avait placé dans son vestibule le code de ses institutions, les lois érotiques et le régime du lieu, en 3ao vers.

Pythionice. Célèbre par le luxe royal qu’elle afficha aux dépens d’Harpalus, le lieutenant concussionnaire d’Alexandre à Babylone.

S c yonne, Satyra, Lamia et Nanion, qui s’attelèrent un jour au char de Thémistocle.

Et bien d’autres encore, courtisanes et amantes, accordant très gracieusement leurs plusintimes faveurs aux maîtres de la poésie, de l’e'loquence et de l’art, avec autant d’empressement qu’aux grands favorisés de la fortune et de la naissance.

§ VI. L’amour antiphysique en Grèce

Pédérastie et Sodomie.

Les dépravations des moeurs asiatiques, les rapports contre nature des hommes et des femmes se propagèrent en Grèce avec le culte des idoles, en se transformant, dit-on, en une espèce d’aberration sentimentale et sensuelle de l’esthétique du corps humain. Le culte de Vénus et la prostitution féminine enrayèrent en partie cette tendance des Grecs vers ce vice inné des peuples orientaux, et, notamment, des Lydiens, oes Svriens et des Phéniciens. Aussi, les premiers législateurs. Dracon, Solon et les autres portèrent-ils toute leur at-

LA PROSTITUTION DANS L ANTIQUiTK

tention à réprimer les effets pernicieux de l’amour antiphysique, et surtout à protéger l’enfance contre les attentats auxquels celle-ci était exposée.

Dans sa harangue contre l'impudique Timarque, Eschine dit aux juges : « Nous sommes obligés de confier nos enfants à des maîtres qui ne peuvent subsister qu’autant qu'ils ont des mœurs, et auxquels le défaut de sagesse ôterait toute ressource. Le législateur, néanmoins, toujours plein de défiance, désigne clairement l’heure à laquelle un enfant libre doit aller aux écoles, et quand il doit en sortir. Il défend aux maîtres et aux chefs des gymnases de les ouvrir avant le soleil levé, et il leur ordonne de les fermer avant le soleil couché, tenant pour suspectes la solitude et les ténèbres. Il veut que le chorège, qui emploie les enfants pour les fêtes de Bacchus, ait passé quarante ans, afin qu'il n’ait de liaison avec eux que dans un âge mûr. Suivant le législateur, l’enfant bien élevé, parvenu à l’âge d'homme, peut être utile à sa patrie. Mais, si le naturel est gâté d’abord par un<* vicieuse éducation, les enfants ne peuvent donner que des citoyens corrompus semblables à Timarque.

« Le législateur a encore porté une autre loi pour la sûreté de vos enfants, la loi de la prostitution : il établit les dernières peines contre quiconque prostituera un enfant libre ou une femme. Quelle autre loi a-t-il encore portée ? La loi concernant l’outrage, qui renferme, dans un seul mot, tous les délits de cette nature. Elle dit expressément que quiconque outragera un enfant, (on l’outrage quand on l’achète pour ses plaisirs), ou un homme, ou une femme, soit libre, soit esclave , quiconque se portera contre quelqu’une de ces personnes à des excès criminels pourra être accusé et condamné à une peine corporelle. »

Eschine 1 appelle ensuite la disposition de la loi contre les hommes qui s’adonnent eux-mêmes à la prostitution, et qui est ainsi conçue : « Quiconque des Athéniens se prostituera aux., plaisirs d’autrui ne pourra être choisi pour les neuf Archontes; il ne pourra être nommé à un sacerdoce ; ii ne pourra plaider pour le peuple, ni obtenir aucune magistra-

ture dans la ville ou hors la ville, par le sort ou par l’élection ; il ne pourra être envoyé comme héraut d’armes ni comme député ; il ne pourra donner son avis ni dans le Sénat, ni dans rassemblée du peuple. »

Toutes ces précautions prises par les législateurs montrent bien la tendance qu’avaient les Grecs pour le vice contre nature. En effet, malgré toutes les rigueurs des lois, Athènes acquit presque autant de célébrité, par ses pédérastes et ses pédophiles, que Corinthe par ses tribades. Aristophane disait dans sa comédie les Nuées, écrite contre Socrate : « Autrefois, ii était défendu à un garçon d’être assis dans » l’arène autrement qu’avec un vêtement qui descendait bas » sur les cuisses, afin de ne montrer rien d’indécent aux étraiv » gers ; il n'oubliait jamais, quand il se levait, d’effacer jus- » qu’à la trace de sa place, pour que l’empreinte des parties » naturelles n’excitât aucun désir chez les amoureux. »

D’après les historiens grecs, nous savons aussi que dans le voisinage des gymnases et des palestres se trouvaient les boutiques des barbiers, Kov^U, des parfumeurs, M-jponohix , des changeurs, des fabricants, EPy*r S|oot, et ies maisons

des bains, b qui servaient de réunions aux pédérastes actifs et passifs. Si l’on s’en rapporte à la harangue d’Eschine, les actes de pédérastie et de sodomie de ces hommes s’exercaient publiquement dans les endroits retirés et obscurs de la ville, principalement à la Pnix, place d'Athènes, située en face de l’Acropole..

Ce vice qui, à Sparte, suivant Elien, Platon et Xénophon, était puni du déshonneur, de l’exil et de la mort, chez les Eliens et les Béotiens, était toléré et même autorisé. Et il était tellement répandu dans la ville de Chalcis, en Eubée, à Chios et à Siphnos, îles de l’archipel, qu’on se servait proverbialement du nom de ces pays, comme radical, pour former des verbes synonymes de -KxvkpxtzziJ , sodomiser. « D’après Rosenbaum, les Grecs ne voyaient dans la pédérastie qu’une passion contre nature, une forme du libertinage , xxoÀscrix . On trouvait peut-être chez les uns, dit-il, des raisons qui paraissent justifier leur goût particulier, et on ne voyait dans leur

manière de se procurer du plaisir qu’un moyen de soulager leurs sens, qu’une figura Veneris , qui approchait de l’onanisme. Mais pour le pédéraste passif, qui provoquait les premiers, il n’y avait pas une raison semblable, car on ne pouvait pas regarder certain prurit, prurigo ani impudicus , comme une cause physique de cette passion. On devait le considérer comme un être placé sous une influence maladive... »

Ces rapports antiphysiques n’existaient pas seulement chez les individus des classes inférieures; ils avaient lieu également chez les hommes appartenant à l'aristocratie. Une hétaire du nom de Nico, renommée pour son esprit ironique, se trouvait avec le mignon de Sophocle, appelé Démopbon. Celui-ci lui demanda la permission de s’assurer qu’elle était faite comme la Vénus Callipyge : « Que veux-tu faire de cela, lui dit-elle dédaigneusement, est-ce pour le donner à Sophocle? »

Une autre preuve historique de l’amour antiphysique est l’histoire de la passion de Socrate pour Alcibiade que certains commentateurs ont considérée comme un sentiment d’amour sentimental, de pédophilie exagérée. Qu on comprenne la chose comme l’on voudra ; mais Platon a rapporté un fragment de dialogue entre Aspasie et Socrate, au sujet d’Alcibiade, qui n’implique pas une parfaite et chaste innocence de la part du philosophe. En voici la traduction :

— Socrate, j’ai lu dans ton cœur ; il brûle pour le fils de Dinomaque et de Clinias. Ecoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paie de retour, sois docile aux conseils de ma tendresse...

— O discours ravissants ! s’écrie Socrate, ô transports !.. . Une sueur froide a parcouru mon corps, mes yeux sont remplis de larmes. ..

— Gesse de soupirer, interrompit-elle ; pénétre-toi d’un enthousiasme sacré ; élève ton esprit aux divines hauteurs de la poésie ; cet art enchanteur t’ouvrira les portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences ; l’oreille est le chemin du cœur, .t le cœur l’est du reste...

— Pourquoi pleures-tu mon cher Socrate ? Il troublera donc

LA PROSTITUTION L^NS l’aNTIQUITU

toujours ton cœur, cet amour qui s’est élancé comme l’éclair, des veux de ce jeune homme insensible ? Je t’ai promis de le fléchir pour toi.

Gomment faut-il appeler cet amour d’un homme pour un adolescent? Les moralistes ont dit que la cause des vices antiphysiques chez les Grecs résidait dans certaines liaisons qu’ils se permettaient comme honnêtes, mais qui les condui saient fatalement à des actes malhonnêtes. Le dialogue des amours , attribué à Lucien, donne une autre raison à l'amour pour les jeunes garçons. Nous trouvons, en effet, deux personnages qui discutent aux alentours du temple de Gnide, l’un sur l’amour des femmes, l’autre sur celui des garçons. Nos deux orateurs sont Ghariclès et Callicratidas. Nous allons voir les arguments dont ils se servent à l’appui de leurs opinions :

Ghariclès. Ta victime souffre et pleure dans tes odieuses caresses ; si l’on permet de tels désordres parmi les hommes, il faut laisser aux Lesbiennes leur stérile volupté.

Callicratidas. Les lions n’épousent pas les lions, dis-tu ? C’est que les lions ne philosophent pas... Le matin, au sortir du lit, la femme ressemble à un singe ; des vieilles et des servantes, rangées à la file comme dans une procession, lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette, un bassin d'argent, une aiguière, un miroir, des fers à friser, des fards, des pots remplis d’opiat et d’onguents pour nettoyer .es dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les cheveux : on croirait voir le laboratoire d’un apothicaire. Elle couvre à moitié son front sous les anneaux de ses cheveux, tandis qu’une autre partie de sa chevelure flotte sur ses épaules. Les bandelettes de sa chaussure sont si serrées qu’elles entrent dans sa chair ; elle est moins vêtue qu’enfermée sous un tissu transparent qui laisse voir ce qu’il est censé cacher. Elle attache des perles précieuses à ses oreilles, des bracelets en forme de serpents d'or à ses poignets et à ses bras ; une couronne de diamants et de pierreries de l'Inde repose sur sa tête ; de longs colliers pendent à son cou ; des talons d’or ornent sa chaussure de pourpre ; elle rougit ses joues impudentes, afin de dissimuler sa pâleur. Ainsi parée, elle sort

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE

pour adorer des déesses inconnues, et fatales à son mari. Ces adorations sont suivies d’initiations mal famées et de mystères suspects. Elle rentre, et passe d’un bain prolongé à une table somptueuse; elle se gorge d'aliments, elle goûte à tous les mets. Un lit voluptueux l’attend : elle s’y livre à un sommeil inexplicable, si c’est un sommeil ; et quand elle sort de cette couche moelleuse, il faut vite courir aux thermes voisins

Voyons maintenant le jeune homme. Il se lève avant l’aurore, se plonge dans une eau pure, étudie les maximes de la sagesse, joue delà lyre, exerce sa vigueur sur des coursiers de Thessalie, et lance le javelot. Qui ne serait l’ami d'un pareil adolescent? L’amour était le médiateur de l’amitié entre Oreste et Pylade ; ils voguaient ensemble sur le même vaisseau de la vie : il est beau de s’exciter aux actions héroïques par une triple communauté' de plaisirs, de périls et de gloire. L’âme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines, et deux amants de cette sorte reçoivent , après ta vie , le prix immortel de la vertu.

Callicratidas, a dit Chateaubriand (i) a exprimé dans son plaidoyer l’opinion de Platon et de Socrate, déclaré le plus sage des hommes. Il fait observer que Licinius juge le procès entre Chariclès et Callicratidas : il laisse les femmes aux hommes vulgaires et les petits garçons aux philosophes.

' Quant à Théomneste, un autre juge du débat, « il rit de la prétendue pureté de l’amour philosophique, et finit par la peinture d’une séduction dont les nudités sont à peine supportables sous le voile de la langue grecque. » C’est Chateaubriand qui interprète ainsi ce passage, qui le conduit à cette conclusion que : les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passèrent sous le joug de ces dégradantes passions. Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiarité avec l’eunuque Bagoas. Sophocle sort d’Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau ; Euripide se raille de Sophocle et lui déclare qu'il a possédé pour rien la même créature.

(i) Chateaubriand, études historiques.

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQAJITÉ

Autre fait :Dans le dialogue des Courtisanes de Lucien, on voit Chélidonion proposer à Drosé d’écrire avec du charbon sur les murs du Céramique : Aristenet corrupit Clinias. Cet Aristenet était un philosophe qui avait enlevé Clinias à Drosé,,.. C’est édifiant.

Telles étaient les mœurs grecques ! Les poètes chantaient les amours antiphysiques des dieux, de Minos pour Thésée, de Laïus pour Chrysippe. Hiérononyme, le péripatéticien, louait la pédérastie, et faisait l’éloge de la légion de Thèbes ; et Agnon, l’académicien, considérait comme licite, chez les Spartiates, la prostitution des deux sexes avant le mariage.

Citons encore un passage très curieux de Dion Chrysostome (i), qui prouve l’effrayante extension qu’avait prise la pédérastie chez les habitants de Tarse, et qui peut donner une idée de ce qu’était alors ce vice en Orient. Le voici : « Il ne sera pas sans intérêt de faire connaître un fait remarquable : c’est que beaucoup d'individus sont atteints d’une maladie qui, comme je l’apprends, était autrefois beaucoup plus fréquente chez d’autres que chez vous. Vous me demandez quelle est cette maladie. Bien que je ne puisse m’exprimer plus clairement, il ne vous sera néanmoins pas difficile de la deviner.

« Ne croyez pas que je parle de choses secrètes ou cachées ; non, les faits parlent assez nettement d’eux-mêmes. Beaucoup dorment en marchant et en parlant, quoiqu’ils paraissent bien éveillés ; il n’en est cependant pas ainsi : la preuve la plus évidente de leur sommeil, c’est qu’ils ronflent, .

Je ne puis certainement m’exprimer avec plus de décence. Cependant tous ceux qui dorment ne sont pas atteints du mal. Ce vice déshonore et stigmatise la ville. Ce sont surtout ceux qui dorment pendant le jour qui sont le plus grand opprobre de la patrie, et vous devriez les bannir du pays, de même qu’on devrait les chasser de partout. Bien que menacés de toutes sortes de peines et livrés au mépris public, on les trouve à tous moments dans les différents endroits de la ville. Du

(i) Orationcs XXXIII, vol II.

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reste, leurs vices sont passés aux petits garçons et aux adultes : sans cesser d’être honnêtes, ceux-ci ne considèrent cependant la chose que comme insignifiante, et quoiqu’ils se gardent du fait, ils ne le désirent pas moins. Si l’on trouvait une ville où l’on n’entendrait que des gémissements et où personne ne pourrait se promener sans qu’à chaque instant il fût tourmenté par des plaintes, en vérité, qui voudrait y demeurer? Le gémissement ordinaire est, comme tout le monde le sait, l'expression du malheur; mais celui dont je parle est le résultat de l’impudicité la plus affreuse. Il est certes préférable d’avoir des relations avec des infortunées qu’avec des pédérastes.

« S’il est impossible d’entendre toujours jouer de la flûte, et si, comme on le dit, le séjour du rocher qui résonne du chant des Sirènes est insupportable, quel homme vertueux pourrait se faire à ce son désharmonieux et rauque ? Celui qui passerait devant une maison où il entendrait ces plaintes, penserait assurément que c’est une maison publique ; mais que dirait-il d’une ville où ces gémissements frapperaient ses oreilles en tous lieux, à toute heure, à toute minute ?

« La pederastie se pratique dans les rues, dans les maisons, sur les places publiques, au théâtre, au gymnase. J'ajoute que jusqu ici je n ai pas encore entendu de joueur de flûte s’exerçant sur son instrument dès le grand matin, tandis que la

musique affreuse des pédérastes commence déjà au point du

jour.

« En vérité, je ne me cache pas qu’on m’accusera de dire des absurdités en parlant de ces choses-là ; cependant elles ne sont rien moins que légères. Vous qui, en conduisant sur vos charrots, des légumes au marché, n’examinez sur votre chemin que la grande quantité de pain blanc, ainsi que la viande fraîche et salée, considérez aussi une fois avec la même attention cette horreur.

« Si quelqu un venait dans une ville où ce vice pût se montrer au doigt, que dirait-il d’un tel endroit? Que serait-ce si tous s’y promenaient la robe relevée, comme s’ils marchaient dans la boue : Ignorez vous donc d’où provient votre honte

ce qui donne à vos ennemis Je droit de vous mépriser ? Et pourquoi vous appelle-t- on Kerchidas ? Peu vous importe, croyez-vous, ce que les autres disent de vous, mais bien ce que vous faites vous-mêmes.

« N'est-il pas affreux (et je pense) plus dangereux que la peste de voir une maladie frapper certains hommes du peuple, de manière à leur donner à tous une voix de femme, de telle sorte que ni jeune homme ni vieillard ne puissent plus proférer aucun son mâle ? — Aucun entend avec plaisir parler une femme, parce que cette voix est naturelle -, il n'en est pas de même des androgynes, des cinædes, ou bien des individus auxquels on a amputé les parties génitales. Quoique ce timbre ne se rencontre pas toujours et chez tous, il leur est néanmoins inhérent ; c’est pour eux un stigmate caractéristique. Eh bien ! si quelqu’un voulait vous juger à distance par le timbre seul de la voix, il pourrait décider quelle espèce d’homme vous êtes et ce que vous faites, car vous n’êtes bon qu'à garder les bœufs et les moutons. Loin de vous considérer comme des descendants des Argines, comme vous le soutenez, il vous prendrait pour des Grecs, qui surpassent les Phéniciens en impudicité et en luxure. Quant à moi, je pense que l’homme vertueux n’a rien de mieux à faire que de se boucher les oreilles avec de la cire lorsqu'il se trouve dans une ville pareille, comme s’il passait devant les sirènes. Ici, il court un danger de mort : mais là, c'est celui du déshonneur et de la débauche la plus honteuse. Autrefois, on n’entendait chez vous que les sons de la musique ionique, dorique, ou bien l’harmonie phrygienne ou lydienne*, mais aujou rd hui vous ne trouvez de charmes que dans la musique des Arcadiens et des Phéniciens; vous préférez ce rythme à tout autre comme s’il était possible de faire de la bonne musique avec le nez { — un rythme pareil doit nécessairement être suivi d’autre chose.

« Yrous n'ignorez pas qu’une maladie endémique s’est emparée de vos nez, de la même manière que chez d'autres le courroux du ciel a frappé quelques parties en particulier, tels que les mains, les pieds et le visage. On dit qu’Aphrodite, pour

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITK

punir les femmes de Lesbos, leur a envoyé une maladie des aisselles; eh bien ! c’est ainsi que la colère divine a détruit le nez du plus grand nombre de vous, et c est de là qu est \enu ce son particulier, car de quelle autre cause proviendrait-il? C’est le signe de l’impudicité la plus honteuse poussée jusqu’au délire, et du mépris de toute moralité. v otre langage, votre démarche, votre regard, tout en fait foi. »

Cette affection du nez, qui rappelle l’ulcération de papules syphilitiques de la membrane pituitaire et la carie des os du rez, des cornets et du vomer, qui en sont la conséquence, a été mentionnée également par Ammianus Marcellus, dans sa description des mœurs des Romains (i' : ciut pugnaciter aiets certcint , turpi sono fragosis naribus inirorsum reducto spiritu concrepantes.

Il n’y avait pas qu’à la voix que se reconnaissait le pédéraste, Aristote (2) le diagnostiquait aux signes suivants : «Lecinæde a l'œil hasard, les mouvements des mains sont relâchés; il marche en croisant les jambes l’une sur l’autre, les yeux sont très mobiles. Tel était le sophiste Dionysius. »

Polémon, de son côté (3), reconnaît l’androgyne « à son regard languissant et lascif, il tourne les yeux; il éprouve une grande mobilité, des tractions nerveuses au front et dans les joues, des contractions aux paupières; le cou est penche, les hanches sont constamment en mouvement ; les genoux et les mains paraissent arqués ; le regard est fixe et droit en avant. Il parle d’un voix flûtée, criarde et tremblante. » Philon, philosophe platonicien, après avoir parlé des lois de Moïse sur la fornication, a fait une symptomatologie très exacte du pédéraste, qui a droit de figurer aussi dans l’histoire de la prostitution. Il dit :

« Un autre mal, plus grand que celui que je viens de signaler, s’est glissé dans les Etats, savoir la pédérastie. Autrefois, c’était presque une honte de prononcer seulement ce nom ; aujourd’hui, c’est presque une gloire non seulement pour ceux

(1) Ammiatus Marcellus. Rerum gestarum lib XIV, cap 19.

(2) Physiognomicon, cap 3.

(3) Physiognomicon lib. ii,

qui la pratiquent, mais pour ceux-là mêmes qu’on dit être affectés de la ; cette maladie fait cependant dis-

paraître chez eux tout caractère de virilité, et les efféminé au dernier point. Pour atteindre leur but, ils tressent et arrangent leurs cheveux; ils se fardent et se peignent la figure avec de la céruse, du rouge et autres choses semblables ; ils se parfument avec des huiles odorantes, (car c’est de parfums qu'ils ont le plus besoin); en tenant beaucoup au luxe extérieur, ils ne sont pas honteux de changer d’une manière artificielle l’homme en femme. Ils faut être sévère contre eux, si l’on veut obéir à la loi naturelle ; il ne faut pas les laisser vivre un jour, pas même une heure, car ils ne sont pas seulement la honte d’eux-mêmes, mais aussi de leur famille, de leur patrie, et même du genre humain entier.

« Le pédéraste doit subir cette peine, parce qu’il cherche un plaisir contre nature et parce qu’il ne contribue pas pour sa part à l’augmentation de la population, car il détruit en lui la faculté de procréer, et il propage deux des plus grands vices : L'impuissance et l’effémination ; il pare les jeunes gens comme des femmes, et il amollit les hommes dans la fleur de l’âge, au lieu de les encourager à acquérir de la force et de l’énergie. Enfin, à la manière d’un mauvais cultivateur, il laisse en friche le sol profond et fertile, et le rend stérile ; il laboure au contraire jour et nuit un terrain dont il ne peut assurément attendre aucun produit. Gela provient, comme je le crois, de ce que, dans un grand nombre de pays, on a institué des prix pour la lubricité du pédéraste et du pathicus. » Dans un autre passage, Philon, parlant des habitants de Sodome, dit que « s’il arrivait qu’ils eussent des enfants, ils devenaient pathici et contractaient la voros o^et*, vice contre lequel tout fut inutilement employé, et ils corrompirent autant qu’il était en eux tout le genre humain. »

L’histoire de la pédérastie dans l’antiquité a déjà permis à Starck de considérer ce vice comme un Vitium corpons ou effeminalio interno morboso corpons statu procreata. Les pathologistes modernes le rangent aujourd’hui dans la lolie érotique consciente, et ne voient en lui qu’une perversion du

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sens génésique. Ils ont même admis une distinction entre la pédérastie congénitale et la pédérastie acquise.

La première, contemporaine de la naissance, résulte d’un trouble primordial dans le cerveau. La seconde résulte tantôt d’habitudes vicieuses, telles que la débauche ou l’alcoolisme, tantôt de maladies, telles que la paralysie générale chez les vieillards, ou les affections des organes génito-urinaires, la cystite en particulier (i).

La prostitution ne donna pas seulement naissance à la pédérastie; elle initia les hommes à tous les genres d'impudicité et leur apprit les vices que les Grecs désignaient, dans leur ensemble, par le mot c’est-à-dire imiter les

Lesbiens.

(i) M. le Pr Bail s’exprime ainsi dans une de ses leçons cliniques :

Dans l’antiquité, la pédérastie était admise comme une chose très naturelle et presque en honneur. Il est certain qu’elle peut se concilier avec la plus saine raison et la plus brillante intelligence. Aussi voyons-nous Ganymède remplir auprès de Jupiter des fonctions qu’on ne mettrait pas aujourd’hui sur les autels.

« Nous avons l’habitude de considérer l’antiquité à travers un prisme. Dans notre admiration pour les grands hommes de Plutarque, nous oublions parfois que le plus vertueux des héros de la Grèce, Épaminondas, se faisait l’amant de ses soldats, et que, lorsqu’il tomba sur le champ de bataille de Mantinée, deux de ses fidèles se passèrent leur épée à travers le corps, de désespoir amoureux.

« Le grand Alexandre lui-même n’aimait que les garçons, si bien qu’il fut difficile de lui faire prendre les précautions nécessaires pour perpétuer la gloire de son nom.

« Mais ce n étaient là que les effets du vice, et nous n’avons à nous occuper que de malades. Un exemple célèbre et presque historique est celui du comte G.... rapporté par Casper. Cet homme, d’une des meilleuree familles de la Prusse, ayant conservé jusqu à l’âge de trente-deux ans une chasteté presque absolue, justifia cette parole du grand Frédéric : « u’amour est un dieu perfide, quand on lui résiste eu face, il se retourne. » Ayant fondé une société de pédérastes auxquels il écrivait des lettres passionnées et faisait des scènes de jalousie et d’infidélité, il fut poursuivi, jugé, et déclaré malade d’esprit, peut-être un peu grâce aux hautes influences de sa famille.

« Les hommes de ma génération se rappellent une association semblable qui florissait à Paris pendant les dernières années du second empire et qui recelait les plus grands noms de France. On avait institué plusieurs sortes de dignité, entre autres celle de l’archevêque de Paris qui bénissait les mariages. Cette société, longtemps tenue secrète, ne résista pas aux investigations alors très inquiètes de la préfecture de police ».

A ce propos, il faut lire Lucien (i) s’adressant à l’ignoble Timarque, qui avait souillé sa bouche dans les plus impures caresses : « Or, pourquoi deviens-tu furieux, car le peuple ajoute encore que tu es fellator et cunnilingus, mots que tu parais comprendre aussi peu que apophras : peut-être les prends-tu pour des titres honorifiques ? ou bien tu y es habitué sans l’être au mot apophras, veux-tu retrancher de tes titres celui que tu ne connais pas ?

«Je sais parfaitement ce que tu as fait en Palestine, en Egypte, en Phénicie, en Syrie, ensuite en Hellas et en Italie, et maintenant ce que tu fais à Ephèse où tu mets le comble à tes œuvres.

« Mais tu ne réussiras jamais à persuader à tes concitoyens que tu ne leur répugnes pas à tous, que tu n'es pas le rebut de la ville entière. Tu te fais fort sans doute de l’opinion qu’on avait de toi en Syrie, où on ne t’aurait accusé d’aucune faute, d’aucun vice? Mais par Hercule, Antioche entière connaît l’histoire de ce jeune homme venant de Tarse, que tu as corrompu ; et cependant il me sied peut-être mai de publier des choses pareilles. Tous ceux qui se sont trouvés sur les lieux s’en souviennent et le savent très bien, puisqu’ils t’ont vu appuyé sur les genoux et faire ce que tu sais bien, si tu ne l’as pas oublié.

« M ais quand on te surprit couché sur les genoux du fils du tonnelier Oinopion, que pensais-tu alors? Ne te prit-on pour tel lorsqu’on vit de pareilles choses ? Par Jupiter, comment oserais-tu encore nous embrasser après une action semb'able? Plutôt embrasser une vipère! Car un médecin appelé peut du moins enlever le danger de la morsure. Mais après avoir reçu de toi un baiser, porteur d’un tel venin, qui oserait encore approcher d’un temple ou d’un autel ? Quel dieu voudrait écouter ce suppliant ? de combien de bénitiers et de trépieds n’aurait-il pas besoin? »

De même que l’on employait le mot pour désigner

le vice du fellator, on désignait sous celui de forAyjçs u la

(2) Pseudologist (Opéra. Cap. VI 1 1) .

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honteuse habitude du cunnilingus qui se pratiquait en Phénicie. Et on poussait tellement loin le mépris de toute pudeur, dit Rosembaum, qu’on n’avait pas home de se servir des femmes et des filles qui avaient leurs règles ; et c’est un fait qui a une grande importance au point de vue de la genèse de la syphilis.

Ce vice, désigné souvent sous le nom de 7XvXxç parce qu’il est pratiqué par les chiens, était devenu très commun en Grèce, comme le prouvent les épigrammes d’Aristophane, qui n’hésitait pas à en parler dans ses comédies ( 1 ), et certains passages de l'anthotologie grecque (2) et enfin les observations de Galien (3).

Tribaderie et Saphisme

On a admis que lorsque, chez un peuple, les moeurs des hommes sont dépravées, celles des femmes le sont toujours davantage. Cette proposition demande à être discutée. L’amour lesbien existait en Grèce au plus haut degré, il est vrai, mais il était inconnu des femmes et des filles des citoyens d’Athènes, que la sagesse du législateur avait renfermées dans les gynécées. Ignorantes des excitations des sens, les matronnes avaient été par lui exclues de la vie mondaine, et maintenues avec intention dans les limites restreintes d’une éducation plus que médiocre. Les grandes courtisanes, les musiciennes, les danseuses, les hétaires instruites, philosophes, poètes et rhétoriciennes étaient, par contre, extrêmement adonnées au vice asiatique. En voulant s’élever dans le domaine de la haute culture de l’esprit, dédaigneuses des préceptes de la morale vulgaire, elles avaient trouvé les fruits de l’arbre de la science. Et, de même que chez les hommes, l’amour antiphysique, chez les femmes, apparut, sous la forme nymphomaniaque,mais exclusivement pratiqué par quelques courtisanes, dont les sens étaient émoussés parles excès. Connu

(1) Acharn. 271. — Equit. 1284. — Pax 885.

(2) Lib. 1 1 , tit. 1 3, N 19.

(3) De simpl. médic. temperam. ac f'acult. Lib. X cap. r.

sous le nom d’amour lesbien, il fut d’abord formulé par l’imagination poétique de Sapho : il comprend donc, dans son ensemble, l'étude des aberrations de l’instinct et du sentiment.

Les historiens de l'antiquité nous ont laissé la relation de ces affections morbides, qui intéressent à la fois la pathologie et la psychologie Les Grecs avaient donné au vice des femmes le nom de Amour réciproque, ’Au-sp-^ et à celles qui s’y adonnaient le nom de Tribales, T-jtSxS, Lucien a raconté dans ses plus intimes détails une nuit d’orgie entre tribades, sous la forme d'un dialogue entre deux courtisanes, Clénarium et Léæna. — Celle-ci, questionnée par son amie, avoue dans quelles circonstances elle a eu des relations sexuelles avec Mégilla, comment, encore innocente, elle a été séduite par cette tribade de Corinthe. Elle termine ainsi le récit de cette scène de fureur hystérique. — Mégilla me supplia longtemps, me fit présent d’un collier précieux, d’un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses transports ; elle m’embrassait alors comme un homme : elle se croyait tel, s’agitait et succombait sous le poids de la volupté. — Et quelles étaient tes sensations, fait son amie Cléonarium, où, comment? — Ne me demande pas le reste, répond Léæna. Véritable turpitude !.. Par Uranie ! Je ne le révélerai pas.

Dufour, qui s’est étendu très longuement sur la tribaderie des courtisanes et des joueuses de flûte, a fait d’intéressantes réflexions à ce sujet : « Ces femmes tenaient moins à l’amour des hommes, dit-il, qu à celui dont elles seules faisaient tous les frais. Exercées de bonne heure dans l'art de la volupté, elles arrivaient bientôt à des désordres où leur imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière éta.t comme une lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau physique : à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle de leurs compagnes, elles y prenaient goût et elles se créaient des jouissances bizarres et d’autant plus ardentes, sans le secours de leurs amants, que souvent ceux-ci les laissaient froides et insensibles. Les passions mystérieuses qui s’allumaient ainsi chez les aulétrides étaient violentes, terribles, jalouses, implacables

LA PROSTITUTION DANS l’aNTIQUITE

« Ces mœurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de flûte, que plusieurs d’entre elles se réunissaient souvent dans des festins, où pas un homme n'était admis; et là elles faisaient la débauche sous l’invocation de Vénus Péribasia. Ce fut dans ces festins, qu’on appelait festins callipyges , ce lut au milieu des coupes de vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal de ces femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme sur les bords de l’Alphée., du temps de Cypélus, sept siècles avant hère chrétienne. » Pour se rendre un compte exact de ces fêtes nocturnes où les hétaïres, les joueuses de flûte et les danseuses se disputaient non seulement la palme de la beauté, mais encore de la volupté, il faut lire les Lettres d' Alciphron ( i). Il y a dans ce recueil la lettre que Mégare, la courtisane la plus libertine de son temps, écrivait à la douce Bacchis, la plus chaste des hétaïres, dont les mœurs et la conduite étaient, d’après ses compagnes, trop honnêtes pour l’état dans lequel elle vivait. Mégare raconte donc les détails d’un festin magnifique entre hétaïres et aulétrides : « Quel repas délicieux ! ditelle dans sa lettre! quelles chansons! que de saillies! on a vidé des coupes jusqu’au lever de l’aurore. Il y avait des parfums, des couronnes les vins !es plus exquis, les mets les plus délicats. Un bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin; rien n’y manquait .. » On peut deviner le reste ; ce sont des scènes successives de prostitution et de désordre des sens, qui sont de plus en plus surexcités par les liba rions et les propos les plus obscènes.

A côté de la sensualité nymphomaniaque de la prostitution, il faut maintenant faire une place pour l’érotomanie. Esquirol a justement différencié ces deux affections. Dans la nymphomanie, le mal naît des organes reproducteurs dont l’irritation réagit sur le cerveau. Dans l’érotomanie, l’amour est dans latête. Le nymphomaniaque est victime d’un désordre physique, l’érotomaniaque est le jouet de son imagination : il est atteint de délire partiel. En d’autres termes, l’érotomanie

(:) Elles ont été publiées en français, en i785, par l’abbé Richard et ensuite par P. Chaus'ard.

E. DUPOUY-

est à la nymphomanie ce que les affections vives du cœur sont au libertinage. « Dans l’érotomanie, ajoute le savant aliéniste, les yeux sont vifs, animés, le regard passionne, les propos tendres, les actions expansiyes... Mais dans leur sommet les malades ont des rêves qui ont inventé les succubes et les

incubes . » „ .. T

Il ne faut donc pas perdre de vue, comme 1 a dit Lorry, que

chez les érotiques il y a toujours une sorte d erethisme des organes de la génération. Les explications que nous donne Esquirol sur les névroses liées aux fonctions yenertennes des femmes étaient nécessaires pour comprendre 1 amour lesbien que Sapho révéla au monde grec, et qui a etc le su]e

d'interprétations différentes.

Dans l’histoire de l’amour antiphysique, Sapho lut le Socrate féminin de la Grèce. Le point de départ de sa philosophie était l’amour sentimental de la femme pour la femme, et le point d’arrivée, probablement cet « erethisme des oiganes », amenant les lesbiennes à faire, à un moment donne, l’abandon impudique de leur corps. G est un cas particulier

de la prostitution. . , r

Cependant, Sapho n’était pas une courtisane, dans 1 acception du mot ; elle appartenait à une famille riche et distinguée de Mitylène en Lesbos. A peine pubère, elle dévora, t les poètes érotiques, les romans d’amour. Ses ,ours et ses nu, s étaient consacrés à des lectures qui provoquaient chez elle des soupirs et des palpitations, qui se transformaient la nuit en songes enflammés, lui retraçant les tableaux apeiçus par son imagination. Mariée à Cercola, d'Andros e le devint bientôt veuve, (vers l’an 59o avant l’ère vulgaire). Philosophe et poète, elle arriva, par un désordre progressif de son ima «nation et de ses sens, à se persuader que l'amour réciproque

des femmes était supérieur à l'amour physiologique.

« Elle était belle, dit Platon. » Et Mme Dacer, qui a ecr t sa vie l’a dépeinte ainsi : « Le caractère de la tete de Sapho, tel qu'il est représenté sur les médailles antiques, annonce un tempérament éminemment érotique. Sapho était brune et petite; ses veux noirs lançaient la flamme. »

LA PROSTITUTION DANS LaNTIQUITÉ gg

Dans les discours qu’elle adressait à ses élèves et à ses amantes sur l'amour lesbien, il y avait une éloquence malheureusement trop persuasive qui lui ht de nombreuses prosélytes, parmi lesquelles : Amyctène, Athys, CyJno, Ana-

gore, Phvrrine, Andromède, et « cent autres, disait-elle, que j’ai aimées non sans péché ».

A tque al ix centum quas non sine crimine amavi.

Les anciens étaient unanimes pour admirer la verve et le feu qui brillaient dans les vers de Sapho ; ils la surnommèrent la dixième muse , ce qui a fait dire à Lebrun :

Sapho couchait avec les Muses,

Elle fut presque leur amant.

Ce qu’il y a de plus beau dans les fragments de ses poésies qui nous sont parvenus, c'est certainement l’ode à l’aimée Le déliré qui régné dans cette poésie où la lièvre brûlante de i amour, 1 extase, le trouble, les langueurs, l’abandon, l’égarement et jusqu a la dernière crise de la passion, sont retracés avec la double flamme du génie et de la volupté, dont ris impriment toutes les images au fond du cœur qu’ils séduisen parla vente naïve du tableau, qu’ils étonnent et entraient pa. cet emportement qui ne feint point et qu’il faut avoir

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des embrassements stériles et vicieux. Cependant l image des transports de Saplio est moins hideuse que celte des égarements de Socrate (Chaussard).

Lesbienne, passionnée, courtisane à ses heures, Sapho de Mitvlène restera, malgré cela, un des grands esprits et un des grands poètes de l’Antiquité. Douée d’un souffle ardent, d’une imagination lucide, d’un goût exquis, on se demande comment tant de génie ait pu s’allier n tant de corruption. Il faut, pour se rendre compte de ce fait, connaître bien la facilité des mœurs de l’Antiquité, la puissance de 1 hétaïrisme, qui, seule, permettait aux femmes de prétendre à la grande culture intellectuelle; et, on doit bien le dire aussi, il faut avoir respiré ces étranges effluves de l’Orient qui multiplient les facultés et enflamment les épidermes. Sapho vivait par 1 esprit et par les sens, élevant partout le coefficient de 1 idéal et du réel : mélange ardent d’éther et de matière, méconnaissant involontairement les lois terrestres !

Ce que cette femme chante est mêlé de feu, disait Plutarque, et le feu qui purifie tout, comme l’amour, permet, jusqu’à un certain point, de rendre justice au poète qui a écrit l’ode à /’ aimée, et qui a fait ensuire à son amant le sacri-

fice de sa vie.

Ce beau chant d’amour nous a été conservé par le rhéteur Longin, qui en a fait l’analyse dans son Traité du Sublime :

« Quand Sapho, dit-il, veut exprimer les fureurs de l’amour, elle ramasse de tous côtés les accidents qui suivent et qui accompagnent en effet cette passion ; mais ou son adresse paraît principalement, c’est à choisir de tous ces accidents ceux qui marquent davantage l’excès et la violence de 1 amour, et à bien lier tout cela ensemble... De combien de mouvements contraires elle est agitée ! Elle gèle, elle brûle, ou elle est entièrement hors d’elle-même, ou elie va mou-;: En un mot, on dirait qu’elle n’est pas éprise d’une seule passion, mais que-son âme est le rendez-vous de toutes les passions ; et c’est en effet ce qui arrive cà ceux qui aiment. »

Catulle a fait une imitation de cette belle ode, mais elle ne

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nous est malheureusernent pas parvenue, dans son intégrité. Il la dédia à Lesbie ;

llle rni per esse deo videtur .

Après lui, Boileau a voulu la traduire, mais il n’a réussi qu’à produire une pâle et froide douzaine d alexandrins. La traduction de Deiille donne une plus juste idée des vu s saphiques (i). On va en juger :

Heureux celui qui près de toi soupire,

Qui, sur lui seul, attire tes beaux yeux,

Ces doux accents et ce tendre sourire !

Il est égal aux dieux.

De veine en veine, une subtile flamme Court dans momsein sitôt que je te vois,

Et dans le trouble où s’égare mon âme,

Je demeure sans voix.

Je n’entends plus, un voile est sur ma vue.

Je rêve et tombe en douces longueurs,

Et sans haleine, interdite, éperdue.

Je tremble, je me meurs.

L 'Almanach des Muses , de 1775, a publié une imitation de M. de Langeac, qui n’est pas dénuée de mouvement. Le numéro du même journal a publie deux autres imitations dues à Louis Gorsse et à C. de Guérie. Il en estdauties encore, mais nous devons une mention spéciale à 1 auteur anglais de Y Hymne à Vénus , Addison, qui a su faire passer dans scs vers cette gradation d’images et de sentiments tant admirés par Longin, et si bien conservée par Catulle.

Le titre donné à l’ode par Sapho ne permet pas de douter que ce fut une de ses amantes qui la lui inspira. Le simple et modeste mot à mot que je permets d en faire, n en fera qu’approximativement comprendre toute la passion :

« Il me semble égal aux dieux celui qui peut te voir en face et entendre ta voix si douce. — Ton sourire enflamme mon

Ci) Le vers saphique : Un trochée, un spondée, un daclile et deux trochées, fut trouvé par Sapho.

amour, et dans ma poitrine, mon cœur est en proie au délire.

Dès que je t aperçois, la parole ne peut plus sortir de ma bouche, ni ma langue se mouvoir. — Une flamme subtile rapidement envahit mes membres ; mes yeux se voilent, et un tintement soudain vient frapper mes oreilles. — Une'sueur froide perle sur tout mon corps, je tremble, et, plus pâle que la feuille craintive, sans souffle, je me sens mourir... »

Il est difficile de faire coïncider de pareils sentiments poétiques avec les vulgaires pratiques de la tribaderie dont les hétaires et les joueuses de flûte nous ont fourni un trop frappant exemple. Malgré cela, certains auteurs ont affirmé que ies élèves de Sapho « apprenaient de bonne heure l’emploi extra-naturel de leurs charmes .naissants » ; et que la doctrine de l’auteur de ce poème plus élégiaque qu’érotique était « une école de prostitution ».

On pourrait objecter à cette appréciation sévère les beaux chants d’amour qu’elle composa en l’honneur des fêtes nuptiales et son amour pour sa fille Gléis, dont elle disait dans une de ses odes : « J’ai à moi une belle enfant dont la beauté est semblable à celle des crysanthèmes, Gléis, ma Gléis bienaimée, que je ne donnerais pas pour toute la Lydie. » Et si réellement Sapho a connu les sensations de l’amour antiphysique, ce ne fut pas de lui cependant qu’elle eut le plus à souffrir et auquel il faut attribuer sa perte.

Un soir, -debout sur une barque balancée par les eaux de la mer, un jeune homme d’une grande beauté se montra à ses yeux : c’était Phaon. Elle l’aima, l’idolâtra, et réussit à s’en faire aimer. Mais l’amour est inconstant, et Phaon partit bientôt pour ne plus revenir. G’est pour lui qu'elle composa plusieurs de ses poésies, et notamment cet hymne à Vénus,, dont voici la traduction de Md P. de Sivry :

Redoutable Venus, qui, dans Cypre adorée,

Te plais à tromper les mortels,

Quitte Paphos et tes autels,

Et viens calmer le trouble où mon âme est livrée- O déesse ! o Vénus ! tu sais combien de lois Tu daignas de ton trône accourir à ma voix

Un jour à mes regards traversant l’cmpyrée,

Tes rapides oiseaux, plus prompts que les zéplurs, Descendirent ton char de la voûte azurée ;

Tu voulus même alors, aimable Cythérée,

Interroger ma peine et flatter mes désirs.

Sapho, me disais-tu, d'une bouche riante,

Ma Sapho, quelle injure irrite tes douleurs ?

De quelque jeune ingrat, veux-tu, nouvelle amante, Captiver les ardeurs ?

Va, qui fuyait tes pas bientôt suivra leur trace .

Qui rejetta tes dons viendra t’en accabler ,

Et cherchant dans tes yeux, ou sa perte ou sa grâce, Ton superbe ennemi devant toi va tremble t .

Déesse, il en est temps, accomplis ta promesse. Prends pitié des tourments que tu me vois souffrir.

Venge-moi du trait qui me blesse,

Et que l’ingrat que j’aime apprenne à s’attendrir.

Sapho, ont dit ses commentateurs, paraissait tenir des dieux le don céleste de l’inspiration. Embrasée des feux de la poésie, elle improvisait des vers sans recherche, sans efforts, qui semblaient couler d’une source pure et facile. Les Muses voulaient la dédommager des rigueurs de Vénus. Mais elles ne purent y parvenir. Quand elle vit que ses charmes et sa lyre ne pouvaient plus toucher le cœur de 1 infidèle lesbien, égarée, folle, éperdue, elle se précipita dans la mer de Leu-

cade (i) .

Les poètes n’ont pas manque de dire que la fin tiagique de Sapho fut une vengeance de Vénus, qui n’avait pu lui pardonner « d’avoir aimé ses élèves avec excès », suivant 1 expression de l’abbé Barthélemy. Pour nous, considérons cette mort volontaire comme le résultat d une imagination déréglée, comme l’effet du désespoir d’une grande âme.

(1) C’est dans ce moment de de'sespoir qu’Ovide lui fait dire:

At quanto melins jungi mea pectora teewn,

Quam poterant saxis prœcipitanda dari!

Hœc sunt ilia, Phaon, quœ tu laudare solebas ;

Visaque sunt toties ingeniosa tibi.

Combien il serait préférable, murmura-t-elle, que mon cœur fût uni au tien, au lieu d'être piécipitédu haut de ces rochers! C’est lui, c’est ce cœur, o Phaon, que tu avais coutume de vanter, qui, tant de fois, te parut nativement fait pour l’amour. (Héroïdes i 5).

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