VISITÉ DES MAISONS DE TOLÉRANCE PAR LES INSPECTEURS
La surveillance de la maison de tolérance, dit M. Fiaux, est relativement facile. L’arbitraire d’une part, et la bienveillanceobiîgéeavec laquelle la police doit naturellement voir fonctionner un des rouages importants de son système, d’autre part, facilitent encore la tâche.
La visite de l’inspecteur dans les maisons riches est une simple formalité : il doit seulement signer sur les registres de la police; pour le reste, il n’a qu’à s’en rapporter aux déclarations de la matrone qui, en véritable maitresse, exige qu’on la traite en personnage d’importance et interdit de pénétrer dans l’intérieur. Des ordres formels ne sontjamais donnés, en effet, pour l’exécution des règlements quand il s’agit d’établissements importants. Au moment des fêtes et réjouissances publiques, pendant les expositions, quand -il y a affluence de provinciaux et d’étrangers à Paris, telles maisons publiques, celle de la rue Chabanais, entre autres, ont pu contenir près du
tiers de pensionnaires en plus du nombre réglementaire. Celte maison avait vingt-deux lits, c’est à-dire vingt-deux chambres; elle contenait trente-cinq ouvrières ; c’est-à- dire que les femmes couchaient ensemble, malgré un réglement exprès sur ce point. M. le D r Paul Dubois, qui a communiqué le fait, sait que des infractions analogues se sont produites dans nombre d’autres maisons et dans des temps ordinaires, où la presse était moins grande. »
La connivence entre les prostituées réglementées et la police des mœurs est pour ainsi dire inévitable. En Angleterre même,où le policeman semble si rigide, il existe des relations parfois très amicales entre l’homme au casque et les propriétaires des brothels. Le Rapport de la Pall Mail Gazette que nous publions plus loin, abonde en preuves de ce genre. M. Stead, directeur de Ce journal, ayant demandé à Sir Willam Harcourt le concours de la police pour l’enquête qu’il avait entreprise sur la traite des vierges, s’est heurté à un refus. « Cela est fort heureux, dit M. Stead; nous avions fait là une faüsse dérriarche ; si la police avait connu notre enqüête, les propriétai- > res des brothels en auraient été informés. Ils se seraient tenus sur leurs gardes et n :us n’aurions
rien appris. Ce refus a été le seul service que sir Willam Harcourt ait rendu à notre cause. Nous devons l’en remercier. »
l’ivresse et la prostitution.
Ce n’est point ici le lieu de revenir sur les relations intimes qui existent entre ces deux plaies sociales. Le rapport de la Pall Mail Gazette contient à cet égard des révélations importantes que nous avons publiées.
On sait que le meilleur produit des maisons de tolérance à Paris réside dans le débitdes boissons alcooliques, qui sont vendues un prix exorbitant.
Toute fille qui ne sait pas boire ou exciter le client à boire, est considérée comme une mauvaise pensionnaire. Les filles doivent donc être dans un état de demi-ivresse continuelle. Mais alors que devient la loi sur l’ivresse ? MM. Paul Dubois et Sigismond Lacroixontattiré l’attention du conseil municipal sur l’inexécution constante de cette loi dans les maisons publiques. * Et cependant, pour les malheureuses filles qui sont là à demeure, ces boissons, la plupart frelatées, constituent de redoutables poisons aphrodisiaques. La police ferme encore les yeux : « Si l’on ne donnait pas à boire dans les maisons de tolé-
rance, le client ne viendrait pas: le but serait manqué, le système en déroute. »
Ce n’est que lorsqu’il est ivre, que l'homme entre dans le délire érotique qui l’avilit au-dessous delà bête. C'est lorsqu’il est ivre qu’on peut facilement le dépouiller et lui faire payer un prix élevé les alcools qu’on lui livre et les caresses qu’on lui prodigue. L’administration sait cela ; elle le tolère et elle l’encourage.
Est-il rien de plus scandaleux que ce patronage ou plutôt cette protection accordée par la Préfecture de police aux maisons dans lesquelles ces honteux scandales se passent sous les yeux mêmes de l’administration ! L’ivresse, les orgies bachiques, les saturnales les plus éhontées ont lieu chaque jour, ou plutôt chaque nuit, dans des établissements publics dont l’existence relève directement de M. le Ministre de l’Intérieur.
LES FILLES INSOUMISES. LEUR NOMBRE APPROXI¬ MATIF COMPARÉ AUX FILLES INSCRITES.
On désigne sous le nom de filles insoumises, celles qui exercent publiquement la prostitution, sans être inscrites sur les registres de l’autorité administrative. Elles portent ce nom jusqu’à ce que le délit de racolage les ait fait arrêter et ins crire d’office.
Il est absolument impossible de .se faire une idée à peu près exacte des filles qui exercent d’une façon notoire la prostitution à Paris. D’après l’estimation des médecins du dispensaire de salubrité et de M. Lecour, ce chiffre s’élèverait à 40,000, mais cette estimation, faite par l’administration, est certainement au-dessous de la vérité. Le chiffre de cent mille, fixé parM. Maxime Ducamp, dans son ouvrage sur Paris, semble plus vraisemblable.
Quel que soit du reste le chiffre des filles insoumises, il est énorme comparé au chiffre des filles soumises inscrites. On en ijugera par le tableau suivant qui est officiel et qui va de 1830 à 1850:
Chiffre total des filles inscrites
Années. au 1er janvier.
Dans le tableau suivant, on peut comparer le nombre des filles en maison à celui des filles soumises inscrites à la Préfecture de police.
L’administration n’a pas communiqué les chiffres relatifs à ces dernières années.