PROLOGUE
Jadis — si nous en croyons les mythes de l’Heliade —Athènes, après une campagne désastreuse, fut contrainte par son conquérant d’envoyer tous les neuf ans, un tribut de sept adolescents et sept vierges, à File de Crète. Les quatorze condamnés dont le choix avait lieu au sort, au milieu des lamentations des citoyens, ne revenaient jamais. Le vaisseau qui les amenait en Crète déployait des voiles noires. syip.j30lj , du
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monstre effroyable, moitié homme, moitié taureau, produit d’un désir contre nature. « Le lait byrinthe était aussi vaste qu’une ville et avait « des cours et galeries sans nombre. Aucun de * ceux qui y étaient [entrés ne pouvait jamais o: retrouver la sortie. Ils avaient beau courir <c d’une à l’autre des innombrables salles pour ic chercher la porte d’entrée, tout était en vain.
« Ils ne faisaient que rendre de plus en plus « certaine leur perte, dans le labyrinthe inextri- « cable jusqu’à ce qu’ils finissent par être dévo- jj « rés par le minotaure ». Deux fois, de neuf en neuf ans, les Athéniens payèrent le tribut de vierges au roi Minos, en déplorant amèrement la nécessité cruelle où ils se trouvaient de se courber sous son joug d’airain. Lorsque la troisième échéance du tribut approcha, l’affliction de la ville à la Couronne de violettes était à son paroxysme. Depuis le palais du roi jusqu’à la hutte du paysan, partout on n’entendait que cris et gémissements, et lés sanglots déchirants du dé sespoir, au point que toute l’atmosphère semblait vibrer sous l’impression d’une angoisse ineffable. C’est alors que Thésée, ce héros, s’offrit spontanément pour faire partie çtp ceux qui seraient désignéè par les boules noires' sorties de 1 pp’qe fatale, et l’histoire (je son abnégation, de ' sa victoire et cle" son retour triomphal, ‘est* une
des légendes les plus connues qui, dès l’origine du monde aient enflammé l’imagination et embrasé le cœur de l’humanité.
Le labyrinthe, dit Ovide", était disposé ingénieusement, avec de nombreuses salles et des passages tortueux, afin de soustraire à la vue de tous le honteux produit d’un désir immonde, auquel il devait servir de séjour.
Et personne ne sut dire exactement ce qui en advenait des victimes — les adolescents et les vierges — que l’on y enfermait. Selon les uns, ils étaient mis à mort ; selon d’autres, ils y vivaient dans l’esclavage jusqu’à leur vieillesse. Mais sur un seul point tous les contes sont d’accord, c’est que ceux qui se trouvaient une fois pris dans ses détours,ne pouvaient jamaisrevenirsurleurs pas, tellement les chemins en étaient « inextricables », les sentiers « perdus » et les fausses routes « innombrables ». Sur le mur du côté sud du porche do la cathédrale de Lucca il y a un morceau de sculpture légèrement esquissé, représentant le labyrinthe de Crète, « dont personne », dit la légende qui est inscrite sur le côté, en gros caractères, « ne pouvait sortir, une fois entré »;
LE MINOTAüRE ANGLAIS
Il semble Incroyable et presque impossible qué
les Athéniens aient pris tellement à cœur le tribut insignifiant qu’ils avaient à payer au minotaure une fois tous les neuf ans. Cette nuit même, et toutes les nuits, pendant toute l’année, pas sept vierges seulement, mais maintes fois sept, prises au hasard presque aussi bien que celles dont le sort décidait en pleine place publique d’Athènes qu’elles seraient jetées dans le labyrinthe de Crète, sont jetées à Londres comme un tribut de vierges à la nouvelle Babylone.
Vierges elles étaient ce matin lorsque se levait l’aurore, mais ce soir leur perte est consommée, et demain elles se trouveront dans le dédale de la prostitution de Londres. C’est dans ce labyrinthe que, semblable à des âmes perdues, erre l’immense troupeau des prostituées de Londres, dont personne ne saurait supputer le nombre, mais qui probablement n’est pas inférieur à 50,000. Sans doute, beaucoup de celles qui ne s’y sont aventurées qu’un peu réussissent à s’échapper. Mais le grand nombre est entraîné irrésistiblement en avant pour être anéanti au moment voulu, afin de faire place aux autres qui partageront le même sort.
L'appétit du minotaure de Londres est insatiable et personne de ceux qui disparaissent dans son antre ne reparaît jamais. Après avoir erré douloureusement pendant des années dans ce
palais du désespoir, — car « il n’y a aucune consolation à y attendre, ni même un adoucissement à la souffrance, sauf le calmant empoisonné de l’ivresse, la plupart de celles qui sont prises au piège cette nuit périront ; quelques-unes d’entre elles dans d’horribles tortures. Et bien, loin d’ôtre bouleversée par l’affliction, la grande ville de Londres ne prend aücun souci de ces choses, et l’homme le plus policé du monde, l’héritier des progrès de tous les âges, le dernier produit d’une longue série de civilisations et de religions, hausse dédaigneusement les épaules lorsque quelqu’un se hasarde à élever dans la presse la plus légère protestation contre une horreur mille fois plus effroyable que tout ce qui, dans le principe du monde* a pu hanter* comme un cauchemar, l’imagination humaine. N’importe, je n’ai pas encore perdu la foi dans le cœur et la conscience de la nation anglaise ni dans le caractère chevaleresque inné et le robuste bon sens du peuple ; et bien que je ne sois pas un vain rêveur d’utopies, peuplées uniquement par sir Galahads et des Vestales, je nourris l’espoir qu’un frein sera mis à cet énorme tribut de vierges, qui, bon gré, malgré, est prélevé toutes les nuits à Londres par les vices du riche sur les besoins du pauvre.
Lq luxure de Londres dévore tous les ans des
milliers de femmes qui sont littéralement tuées et supprimées, victimes vivantes immolées sur l’autel du vice.
Il se peut que cela soit inévitable, et ce n’est pas cela ce qui me préoccupe. Mais je demande que celles qui sont vouées aux maisons mal famées, n’y soient pas entraînées malgré elles et qu’aucune d’elles ne puisse être attirée frauduleusement dans le palais de la mort avant d’avoir atteint l’âge où elle saura lire l’inscription qui en domine l’entrée :
« Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir.»
Si les filles du peuple doivent être servies, comme des morceaux délicats, pour assouvir les passions des riches, permettez-leur au moins d’atteindre l’âge où elles' pourront comprendre la nature du sacrifice qü’on leur demande de faire. Et si nous devons jeter toutes les nuits, — pas sept, mais sept fois ' sept vierges dans la gueule du vice, donnez-nous au moins la satisfaction de voir qu’elles consentent à s’immoler elles-mêmes et que ce ne'sont pas des victimes récalcitrantes, obtenues par la force et par la fraude.
Ce n’est certainement pas exiger trop des riches libertins.
Même des considérations d’intérêt personnel doivent engager nos gouvernants à faire droit à
une demande aussi modérée. Car l’heure de la démocratie a sonné, et il n’y a aucune injure que l’homme tienne autant à venger que celle-là. ; Si elle n’a pas été vengée jusqu’à présent, c’est qu’on ne l’a pas encore sentie. La République romaine dut sa fondation au rapt de Lucrèce ; mais Lucrèce appartenait à une des familles dirigeantes. Une offense semblable plaça l’Espagne sous la domination des Maures, mais là encore, la victime du libertinage royal était la fille d’un comte. Mais le père et les frères dont les filles et sœurs sont achetées comme des esclaves non du travail, mais bien de la luxure, ont fini par faire partie des classes dirigeantes, circonstance pleine d’espoir pour la nation, mais qui ne menace aucune classe.
Beaucoup de révolutionnaires français étaient assez débauchés, mais rien n’a donné à la guillotine autant de tranchant que le souvenir du Parc-aux-Cerfs ; et même de nos jours les horreurs qui se rattachent à la répression de la Commune étaient dues en grande partie au dé sespoir de la femme vengeresse.
Donc, à moins que la levée de l’impôt de jeunes filles à Londres ne soit dépouillée de ses abus les plus criants — je démontrerai qu’actueliement elle fleurit sans entraves aucunes—le désir de vengeance, qui pourra être apaisé par une ré-
forme, pourra devenir le virus d’une révolution sociale.
C’est la seule matière explosible assez puissante pour faire écrouler le trône.