‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 27 sur 76 · COMMENT LES FAITS ONT ÉTÉ PROUVÉS · texte numérisé non relu

COMMENT LES FAITS ONT ÉTÉ PROUVÉS

Pendant quatre semaines, assisté par deux ou trois collaborateurs, dont je ne peux louer assez le dévouement et l’abnégation, combinés avec un instinct extraordinaire d’investigation,et une hardiesse personnelle rare, j’ai exploré l’enfer de Londres.

C’était une expérience étrange et sans exemple. Pendant un mois j’ai oscillé entre les hommes les plus nobles et les plus abjects, les sauveurs et les destructeurs de leur race, passant mon temps alternativement dans les lupanars (brolhels) et les hôpitaux, dans les rues et dans les asiles, dans la société d’entremetteuses et d’évêques.

Londres, sous la lumière éblouissante de ses innombrables becs de gaz, devenait, non comme Paris en 1793, « une ville de Dis éclairée au naphte », mais bien une ville ressuscitée et magnifique de la Plaine, remplie de tous les vices

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de Gomorrhe, défiant la vengeance du ciel plein de longanimité. On aurait dit que le monde dans lequel j’ai passé ces semaines terribles était un monde différent, renversé—le monde du trottoir et du lupanar.

C’était Ta même chose, et pourtant pas de la même façon, que le- monde des affaires et lé monde politique. J’ai entendu parler, dans les maisons mal famées, des mêmes personnes que celles dont vous entendez parler dans les ciubs. aux tribunaux et à la Bourse.

Mais toutes étaient jugées d’après un autre point de vue, et leur importance relative était absolument différente. C’était comme si la position de notre monde avait été modifiée tout à coup et que vous eussiez vu la plupart des planètes et étoiles fixes dans des combinaisons et des altitudes tout à fait différentes ; de sorte qu’au prime abord il était difficile de les reconnaître. Car les maisons mal famées ont leur morale à elles, et le meilleur homme du monde, — le premier des Anglais dans l’estime de la proxénète (bawd) — est souvent quelqu’un que la société ignore complètement et dont elle n’a aucun souci. Entendre apprécier des hommes d’État au point de vue du lupanar paraît de prime abord une sensation aussi nouvelle et gênante que d’entendre louer ou blâmer des ju-

ges ou des conseillers d’Etat, non pas au sujet de leur sagacité et leur savoir en droit, mais bien à propos de leur passion pour les crimes contre nature, ou de leur connaissance approfondie de la littérature obscène.

Après un certain temps,on finit par s’habituer à cet air infect et empoisonné ; mais on dirait que l’on est dans une lie de Circé, où à chaque pas on se heurte aux victimes de la baguette de l’infâme enchanteresse. Mais, à cette différence près que les ensorcelés de l’antiquité avaient la tête et les soies du cochon, tout en conservant dans leur poitrine un cœur humain, tandis que ceux-ci n’ont pas même extérieurement la forme « des dehors honteux d’un animal »; mais ressemblent aux autres hommes, tandis qu’il ne leur reste qu’un cœur de bête immonde, féroce et ordurière au delà de tout ce qu’un honnête homme peut imaginer.

Pendant des jours et des nuits il me semble avoir subi les peines imposées aux âmes perdues dans l’enfer de Moslem, car je m’imaginais être forcé de boire la matière purulente qui sortait des corps des damnés. Mais le séjour dans cet enfer a porté ses fruits. Les faits que nous avons constatés, mes collaborateurs et moi, je les consigne ici dans leur ensemble, comme une révélation et un avertissement —

révélation du système et avertissement pour ceux qui pourraient en être les victimes. Dans la relation qui suit je ne donne pas de noms et je supprime les adresses. Mon but n’étant pas de poursuivre la punition des criminels, mais bien de mettre au jour le fonctionnement d’une vaste organisation du crime. Mais, comme une preuve de bonne foi, et afin de démontrer matériellement l’exactitude de tout renseignement donné ici, je suis prêt, contre l’assurance formelle que les renseignements fournis ne donneront lieu à aucun scandale de personnes ni à aucune poursuite au criminel, à communiquer confidentiellement les noms, dates et endroits dont il s’agit, avec des explications complètes et détaillées sur la façon dont j’ai obtenu les renseignements à toutes et chacune des personnes suivantes :

L’archevêque de Canterbury ;

Le cardinal archevêque de Westminster ;

M. Samuel Morley, membre du Parlement ;

Le comte de Shaftesbury ;

Le Comte de Dalhousie, en sa qualité d’auteur du Bill d’amendement à la loi criminelle (1),

1) Le Criminal law amendement Bill a été déposé en 1882, sous le ministère Gladstone. Il avait pour but la protection des jeunes filles au-dessous de 16 ans. Les faits révélés à cette époque dans la commission semblaient déjà monstrueux. Le nouveau ministère

etM. Howard Vincent, ex-directeur du département des recherches criminelles.

Je ne propose pas de communiquer ces renseignements à un membre quelconque du Gouvernement, car les responsabilités de leur'position pourrait les mettre dans l’impossibilité de donner la garantie que j’exige quant au caractère confidentiel de ma communication. Il me serait impossible de faire davantage à moins d’être exposé à trahir la confiance qui m’a été témoignée dans le cours de mon enquête et à passer les six semaines qui suivraient ma communication, comme témoin à la Cour d’assises. Or, je m’y refuse absolument. Je suis un chercheur et non un dénonciateur (1).

conservateur semblait vouloir abandonner ce projet de loi, ce qui explique dans une certaine mesure les révélations de la P ail Mail Galette. (Note dutrad.)

(1) Malgré la précaution prise par le Rédacteur de la Pall Mail, on cite tout haut à Londres les noms des personnages qui sont compromis dans toutes ces affaires. Ils sont des plus illustres et occupent les plus hautes fonctions de l’Etat. (Note du trad.)

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