VIOL DE-VIERGES
Cette partie de notre sujet est telle que môme l’observateur le plus froid et le plus sage pourrait difficilement en parler[dans les limites d’une étude calme et philosophique. Cependant, les faits qui ont été constatés dans le cours d’une enquête soigneuse et minutieuse sont tellement effroyables, et l’horreur qu’ils excitent est si écrasante qu’il est doublement nécessaire d’approfondir le sujet avec scepticisme, à l’épreuve de tout, sauf de la démonstration la plus éclatante.
C'est un fait pourtant qu’au milieu de. nous fonctionne un système dont le viol de vierges constitue un des incidents ordinaires ; que la plupart de ces vierges sont dans un âge tendre, et en réalité trop jeunes pour comprendre la nature du crime dont elles sonUes victimes involontaires ; que ces outrages sont perpétrés
constamment avec une immunité presque absolue, et que les arrangements pour procurer, certifier (1), violer, entretenir et exploiter ces malheureuses victimes de la luxure de Londres se font avec une simplicité et avec un succès incroyables pour quiconque n’a pas fait l’expérience réelle de la facilité avec laquelle le crime peut être consommé.
Pour éviter toute erreur, j’admets que la grande majorité de celles qui se' prostituent à Londres ne soit pas tombée en passant par la voie du rapt organisé. La plupart des femmes succombent à la séduction individuelle ou bien à la tentation que le vice bien mis (welldressed) peut offrir au pauvre. Mais il y a une minorité de femmes qui ont été la victime de violences aussi bien que les jeunes filles Bulgares sur lesquelles M. Gladstone a appelé l’attention du monde entier, il y a huit ans (2). Les unes sont simplement trompées, prises au piège et outragées pendant qu’elles se trouvent sous l’influence de
(1) Dans les cas rapportés plus loin, l’état de virginité des victimes était certifié par des médecins ou des sages-Cemmes. C’est une question importante qui sera l’objet de commentaires spéciaux. (Note du trad.)
(2) M. Gladstone a publié un mémoire à sensation sur les jeunes vierges de Bulgarie qui étaient violées à l’aide de l’anesthésie. (Note du trad.)
drogues, ou après une longue lutte dans une chambre close où le faible succombe à la force brutale du plus fort.
D’autres sont livrées régulièrement ; achetées à tant par tête dans certains cas, ou bien attirées sous divers prétextes dans la chambre fatale, d’où il ne leur est permis de sortir qu’après avoir perdu ce que la femme doit estimer plus que sa vie. C’est cette partie du sujet que je vais traiter maintenant.
Avant de commencer cette enquête, j’ai eu une entrevue Confidentielle avec un des fonctionnaires les plus expérimentés et qui pendant plusieurs années a été à même de posséder une connaissance intime de toutes les phases du crime â Londres. Je lui ai demandé : « Est-ce vrai, oui ou non* que si, en ce moment même, je me présentais dûment recommandé dans certaines maisons, le patron de la maison me troü- -verait, moyennant espèces sonnantes, en temps voulu, une jeune fille — un article nouveau, — je veux dire : non une simple prostituée déguisée ( aricked out) en vierge, mais bien une jeune fille qui n’ait jamais été Séduite?».
— « Certainement, répondit-il sans un seul moment d’hésitation. » — « A quel prix, » continuai-je. — « C’est une question difficile, dit-il : je me rappelle un cas qui est venu à ma con-
naissance en ma qualité officielle à Scotland- Yard, et où le prix convenu avait été fixé à 28. liv. st. (1). Certaines personnes à Lambeth s’étaient chargées de livrer une jeune fille pour cette somme dans une maison mal famée et je ne doute pas que le fait ne se produise fréquemment et sur différents points de Londres. » — « Mais, continuai-je, est-ce que ces jeunes filles sont consentantes ou non dans la transaction, c’est-à-dire sont-elles réellement des jeunes filles, non seulement chacune d'elles virgo intacta dans le sens physique du mot, mais bien des jeunes filles chastes ne consentant pas à être séduites ? » A cette question, il eut l’air surpris et me répondit formellement : « Naturellement, elles sont rarement consentantes et en général elles ne savent pas ce qui va leur arriver. »
— * Mais, dis-je étonné, alors vous prétendez me dire que, véritablement, des.viols réels, dans l’acception médico-légale du mot, sont perpétrés constamment à Londres sur des vierges non consentantes, livrées et fournies aux riches à tant par tête par les patrons de lupanars ? »
—« Certainement, me dit-il, cela ne fait aucun doute. »
çl) 700 froncs,
— « Comment,' m’écriai-je, mais l’idée seule suffit pour soulever l’enfer. »
— « C’est vrai, dit-il, mais bien que cela devrait soulever l’enfer, cela ne soulève pas même le voisinage. »
— « Mais est-ce que les jeunes filles crient ! » ffi — « Naturellement, elles crient. Mais à quoi
sert crier dans une chambre à coucher bien tranquille? Sachez que la durée extrême des hurlements ou de cris excessivement violents, tels que les pousserait un homme ou une femme que l’on tenterait d’assassiner réellement est de deux minutes seulement, et laduréedes cris en général n’est que de cinq minutes. Supposez qu’une jeune fille soit sur le point d’être violée dans une chambre près de chez vous. Vous l’entendez crier juste au moment où vous tombez de sommeil. Est-ce que vous allez vous lever, vous .habiller,vous précipiter par l’escalier et demander à entrer ? Cela n’est pas probable. Mais supposons que les cris continuent et commencent par vous mettre mal à l’aise ; vous commencez par réfléchir si vous ne devez pas faire quelque ■ chose. Avant que vous ayez rassemblé vos idées . et avant que vous soyez habillé, les cris cessent et vous vous dites que vous avez été bon de vous tourmenter » (1).
(1) Ce raisonnement est d'une profonde justesse et
—Mais le policeman en tournée ? »
— « II n’a pas le droit d’intervenir, quoi qu’il entende. Supposez qu’un constable ait le droit de forcer l’entrée d’une maison où une femme crie atrocement. Dans ce cas, les policemen se trouveraient auprès du lit de femmes en couches aussi régulièrement que les médecine. Une fois qu’une jeune tille est entrée dans une maison de ce genre elle est presque sans ressource et peut être violée dans une sécurité relative. »
— « Mais le viol est certainement un crime passible des travaux forcés. La victime ne peutelle pas poursuivre 1 »
— « Poursuivre qui ? Elle ne sait pas le nom de son ravisseur. Elle ne serait pas môme capable de le reconnaître si elle Je rencontrait au dehors, Même si elle le reconnaissait, qui lui ajouterait foi ? Une femme qui a perdu sa virginité est toujours un témoin suspect. Le fait qu’elle s’est trouvée dans une maison mal famée pourrait être considéré comme une preuve de son consentement. Le patron de la maison et tous les domestiques jureraient qu’elle était consentante; ils jureraient qu’elle n’a jamais crié et la femme serait condamnée comme une aventu-
mérite d’appeler l'attention des me'decins légistes et des criminalistes. (Note du trad.)
rière qui cherche à faire du chantage (tolevythe black mail'j.D
. — « Et cela se passe de nos jours. »
— « Certainement, cela est ainsi et cela sera ainsi, etvous n’y pourrez rien, tant que les hommes auront de l’argent, que les entremetteuses seront adroites et que les femmes seront faibles et sans expérience. »