‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 29 sur 76 · LES VIERGES SONT CONSENTANTES OU RÉCALCITRANTES · texte numérisé non relu

LES VIERGES SONT CONSENTANTES OU RÉCALCITRANTES

La déclaration si saisissante faite par un homme aussi compétent m’engagea à diriger mes recherches de ce côté. Lorsque je discutai l’affaire avec un membre bien connu du Parlement, il me dit en riant : i Je doute fort de la résistance de ces vierges. Il est assez vrai que l’on peut traiter pour des jeunes filles à tant par tète. Moi-même je suis tout prêt à vous fournir cent jeunes tilles à 600 francs chacune, mais elles sauront toutes à quoi s’en tenir. Il y a parmi nous une foule de gens absolument dépourvus de sens moral pour ce qui concerne la chasteté, dont les filles sont tenues sévèrement jusqu’à l’âge de seize ou dix-sept ans, non parce qu’ils aiment la vertu, mais uniquement parce que leur virginité est une valeur négociable,

dont ils se garderont bien de se défaire, sinon contre remise du prix.

« Voilà les jeunes filles que l’on peut avoir à tant par tète, mais c’est une sottise de dire que c’est un viol ; c’est purement la livraison, faite aux termes du contrat, de la valeur virginité contre argent comptant. Naturellement il se peut qu’il y ait des cas où la jeune fille est réellement récalcitrante, mais l’approvisionnement régulier comprend celles qui considèrent simplement au point de vue commercial la valeur marchande de leur virginité.»

Mon interlocuteur m’adressa à un ami qu’il me donnait comme étant la personne la 'plus compétente en cette matière, un vieux gentleman toujours vert, auquel les lupanars de toute l’Europe étaient aussi familiers que Notre-Dame et la cathédrale de Saint-Paul . Pourtant ce spécialiste nia formellement qu’il y eût quelque chose ressemblant à un trafic de vierges consentantes et récalcitrantes, ni ici ni sur le continent. Il soutint que les virginités ne constituaient pas des valeurs pouvant être réalisées sur le marché, mais il admettait qu’il y avait quelques j rares individus que leurs goûts amenaient à acheter des jeunes filles à leurs mères pour en abuser.

Cependant mon respect pour cette « compé-

tence hors ligne « diminua lorsque j’en reçus l’assurance que tous les lupanars parisiens et belges étaient administrés si admirablement qu’ils ne pouvaient héberger aucune mineure, et que jamais on n'envoyait des jeunes filles anglaises sur le continent dans un but immoral. Cependant il admit que l’on achetait et vendait des petites filles dans un but vicieux, et que cette combinaison de traite d’esclaves, de viols et de crimes contre nature semblait justifier une enquête ultérieure.

Je me mis alors en rapports directs et confidentiels avec des patrons de lupanars dans les quartiers de l’Ouest et de l’Est de Londres et en Province. Quelques-uns étaient encore dan?

les affaires, d’autres avaient abandonné leur profession par dégoût et menaient maintenant une vie plus honorable. Naturellement, les renseignements que j’en ai reçus étaient confidentiels* Je ne suis pas un détective et beaucoup de renseignements ne m’ont été donnés qu’après l’engagement le plus formel que je ne trahirais pas leur confiance de façon à les exposer à des poursuites criminelles. Il est assez malheureux que cette enquête ait été commencée [seulement après les poursuites dirigées contre Mme Jefferies. L’amende qui lui a été imposée a jeté mo-

mentanément la terreur dans le cœur de la corporation aisée des entremetteuses.

Elles ne pouvaient plus s’aboucher qu’avec leurs anciens clients. Une nouvelle figure faisait penser à M. Minahan (1), et toute demande de vierges ou de petites filles, faite par quiconque n’avait pas fait ses preuves, excitait la défiance'et l’alarme. Mais, aidé par quelques amis dignes de foi et expérimentés, je réussis, après quelque temps, à surmonter les premiers obstacles de façon à acquérir la preuve de la réalité du crime.

(1) Juge d'instruction qui a conduit i’enquête dans l’affaire dirigée contre la célèbre procureuse, madame Jefferies, dont le lupanar approvisionnait les grands seigneurs et môme plusieurs tètes couronnées.(Note du trad.)

CONFESSIONS D’UN PATRON DE LUPANAR (bROTIIEL keerer).

Voici la déclaration qui m’a été faite par un patron de lupanar qui tenait dans le temps une maison connue dans Mile End road, mais qui aujourd’hui s’efforce de commencer une nouvelle existence comme honnête homme. Je l’ai vu, lui et sa femme qui avait été elle-même une prostituée très connue et qu’il a ramassée pour l’épouser sur le trottoir où elle gagnait sa vie depuis l’âge de quatorze ans :

Il y a constamment demande de jeunes filles comme vous les appelés — de filles vertes (fresh girls), nom sous lequel elles sont connues dans le commerce — et un patron qui connaît son affaire a les yeux ouverts dans tous les sens. La provision de jeunes filles s'épuise sans cesse et doit être renouvelée , et il doit être sur la piste « d’enseignes » probables pour maintenir la réputation do sa maison.

De mon temps, j’ai passé une bonne partie de l’année en province pour faire ces commissions. L’acquisition de filles vertes prend du temps, mais est assez simple et facile une fois que l’on est au courant.

Je suis allé rechercher des jeunes filles en province sous toutes sortes de prétextes, en endossant à l’occasion l’habit d’un pasteur et en leur faisant croire que j’étais dans l’intention de les épouser ; c’est ainsi que je les avais dans mon pouvoir pour séduire un bon client.

— Comment cela se fait-il ?

Eh bien, après avoir cajolé ma jeune fille pendant quelque temps je lui propose de .la conduire à Londres, pour voir les théâtres. Je l’amène, je la conduis ci et là, en lui donnant beaucoup à manger et à boire, à boire surtout. Je la conduis au théâtre, et m’arrange de façon â lui faire manquer son dernier train. En attendant, elle est très fatiguée, tant soit peu étourdie de boisson et d’émotions, et très effrayée de se trouver seule dans la ville, sans amis. Je lui propose un logis convenable pour la nuit : elle se met au lit dans ma maison, et c’est une affaire réglée. Mon client a sa jeune fille : moi, j’ai mes 10 ou 20 livres (1) de com

(1) 250 ou 500 francs.

mission et le lendemain, la jeune tille, qui a perdu sa réputation et qui n’ose pas retourner chez elle, fait probablement comme les autres et devient une de mes « enseignes » (martes), c’està-dire qu’elle passe sa vie sur le trottoir au profit de ma maison. Le bénéfice du patron de lupanar consiste d’abord dans la commission sur le prix d’une jeune fille et puis dans le bénéfice continuel qui résulte de l’introduction dans son personnel d’une jeune fille attrayante et fraîchement séduite.

Voilà un simple exemple de la façon dont nous faisons des recrues. Un autre moyen très simple pour se procurer des jeunes filles consiste à les élever. Beaucoup de femmes qui font le trottoir ont des petites filles. Cela vaut la peine de les surveiller. Lorsqu’elles arrivent sur les 12 ou 13 ans, elles deviennent livrables (merchantable ). Pour une bonne « enseigne » de ce genre, on ob tient de 20 à 40 livres (1). J’ai renvoyé ma propre fille de mon propre lupanar pour faire le trottoir.

Je cqnnais en ce moment une couple de très jolies filles qui vont être vendues avant peu. Elles ont été élevées et entraînées (trained) pour la prostitution.

(1) 500 ou 1,000 francs.

Quelquefois elles doivent faire les premiers' pas, et c’est une mauvaise affaire de ne pas en tirer le meilleur parti possible. Des parents ivrognes vendent souvent leurs enfants aux patrons de lupanar. Dans YEasi-end vous pouvez toujours ramasser autant de filles vertes que vous voudrez. Dans une seule rue de Dalston vous pourriez en acheter une douzaine. Quelquefois les offres dépassent les demandes et vous êtes obligé de séduire votre jeune fille vous-même ou bien d’en charger quelqu’un, ce qui est une mauvaise affaire sous tous le&*rapports.

Il y a un nommé S... qu’une maison fameuse employait pour séduire les jeunes filles et pour les préparer au service, lorsqu’il n’y avait pas de demande de vierges, mais bien de jeunes filles séduites. Mais, en général, le nombre de jeunes filles fraîchement séduites est considérable, surtout parmi les très jeunes enfants.

— Connaissez-vous d’autres moyens de faire des recrues ?

— Oui. Je me rappelle parfaitement certain cas. La jeune fille, une future « enseigne », était une simple fille de campagne, demeurant à Honham. J’avais entendu parler d’elle, et je me rendis à Honham pour voir ce que je pouvais faire. Ses parents croyaient que je faisais un commerce régulier à Londres et étaient enchan-

tés lorsque je leur proposai de prendre leur fille à mon service. Je l’amenai à la ville et en fis une domestique de notre maison. Nous l’avons choyée et bien traitée en l'initiant peu à peu au genre de vie dont il s’agissait .; puis je l’ai vendue à un jeune gentleman pour 15 livres (375 fr.).

Quand je dis que je l’ai vendue, je veux dire qu’il m’a remis l’or, et moi je lui ai donné la jeune fille pour en faire ce qu’il voudrait. Il l’a emmenée et séduite. Je crois qu’il l’a traitée assez bien dans la suite, mais cela ne me regardait pas. Elle lui appartenait du moment qu’il l’avait payée et emmenée.

Si ses parents avaient pris des informations, j’aurais dit que c’était une mauvaise fille, et qu’elle s’était sauvée avec un jeune homme.

Qu’est-ce que j’y pouvais ?

Un jour j’ai vendu une jeune fille de douze ans pour 20 livres (500 fr.) à un clergyman qui venait dans ma maison sous le prétexte d'y distribuer des brochures. L’Est est le grand marché pour les enfants qui sont conduits dans les maisons du West-end ou exportés en gros au dehors, lorsque les affaires chôment. Je ne sais rien des maisons du West-end, ayant toujours demeuré à Dalston et dans les environs, mais des agents vont et viennent en affaires. Us reçoi-

vent la marchandise, s’en vont, et on ne leur fait aucune question.

M me S...,une entremetteuse fameuse, a une propriété à..., qui est un des centres les plus abominables de ce trafic, plus quatre autres maisons dans d’autres districts, dont une à Saint- John’swood. Lorsque cette dame découvre quelque aptitude, elle la développe — c’est-à-dire lorsque une jeune fille convenable de quinze ans, un peu intelligente, tombe dans ses filets, elle lui fait apprendre à lire et à écrire et à jouer du piano.

LE MARCHÉ DES ESCLAVES a LONDRES,.

Ce patron de lupanar était un fameux gaillard, qui avait été dans le temps voyageur de commerce ; mais la boisson l’avait perdu. Désireux de constater la véracité de sa déclaration, je lui fis demander, par l’entremise d’un agent sûr, s’il se chargerait de me livrer dans les trois jours, une couple de filles fraîches (fresh girls, vierges), jeunes filles dont la, virginité serait attestée par un certificat de médecin. D’abord il dit qu’il lui fallait un délai plus long. Mais, lorsqu’on insista en lui affirmant que l’on ne regarderait pas à l’argent, il dit qu’il s'informerait d’abord et verrait ce qu’il y aurait à faire. Deux jours après je reçus, par la même voie confidentielle, l’avis que, moyennant une commission de 10 liv. (250 fr.) il se chargerait de livrer à mon appartement ou à tout autre endroit qu’il me plairait de choisir deux jeunes filles, chacune munie d’un certificat de médecin

constatant le fait qu’elle était "virgo intacta. Comme mon agent hésitait à accepter l’offre, il reçut le télégramme suivant : « Je pense que tout est en règle. Je me trouve chez les intéressées. Demain vers midi je vous dirai tout «.Lorsqu’il vint il dit :

« Je me charge de vous livrer chez vous, dans votre appartement, dans deux jours, deux enfants. Toutes les deux sont les filles de patronnes de lupanar que j’ai connues et fréquentées, et les parents des deux côtés sont prêts à les vendre-. Je leur ai dit qu’elles étaient destinées pour un Lieux gentleman riche qui avait mené une vie de débauche pendant de longues années. D’abord je fus soupçonné de vouloir manger le morceau ( baby-farming ), c’est-à-dire de vouloir les dénoncer, et j’ai dû employer tous les trucs du métier pour arriver à mes fins. Cependant après le champagne et les liqueurs, ma vieille amie, C... M... à Hackney, a consenti à me livrer son propre enfant, une gentille petite fille de onze ans, pour 5 liv. (125 fr.) s’il n’y avait pas moyen d’obtenir davantage. L’enfant était virgo intacta à la connaissance de la mère. Ensuite je me suis rendu chez M® e A..,rue B.., à Dalton (cette rue est remplie de lupanars d’un bout à l’autre). M me N... a été facile à convaincre, mais son prix était plus élevé. Elle dit qu’elle ne livre*

rait pas sa fille à moins de 8 ou 10 liv. (200 ou 250 fr.) parce qu’elle était gentille et attrayante, vierge et âgée de treize ans, et qu’elle obtiendrait probablement un prix plus élevé à marché ouvert. Si l’argent est prêt je peux livrer ces deux enfants dans les deux jours. Je me chargerai, aux mêmes conditions, de fournir une demi-douzaine de jeunes filles, entre dix et treize ans, dans huit ou dix jours .» Je ne jugeai pas prudent de pousser plus loin les pourparlers. Le prix d'achat devait être payé à livraison, mais il devait être restitué s’il était constaté que les jeunes filles n’étaient pas vierges.

C’était assurément une preuve évidente confirmant l’existence du trafic auquel l’autorité officielle avait fait allusion ; mais je ne fus pas encore satisfait. En faisant des recherches à l’autre extrémité de la ville, j’eus la bonne fortune d’entrer en relations intimes et confidentielles avec une ancienne patronne de lupanar. Jeune fille, elle avait été séduite par le colonel S... pendant qu’elle était domestique à Peterfield, et cet officier l’avait jetée à la porte à Manchester.

Elle avait tenu ensuite une maison de prostitution dans un port de mer et de là s’était transportée dans le voisinage de Regent’s Park, où elle avait dirigé un lupanar pendant de Ion-

gués aimées. Or, il y a un an, èlle fut ramassée étant ivre par des personnes sérieuses et, après quelques hésitations, revint à une vie honnête et morale. Cette femme portait les traces des peines par lesquelles elle avait passé. Sa santé était ébranlée ; elle paraissait de dix ans plus vieille que son âge, et c’est avec la plus grande répugnance qu elle se décida à parler des incidents de son existence antérieure dont l’horreur semblait la poursuivre comme un cauchemar. Cependant, à force de la questionner avec patience, et sur l’assurance que, ni elle-même, ni aucune de ses anciennes camarades ne serait inquiétée, elle devint plus communicative et répondit à mes questions. Son récit était fait sans ambage, et je suis absolument convaincu de sa sincérité. Depuis je me suis informé minutieusement auprès de ceux qui la voient journellement et la connaissent intimement, et j’ai acquis la certitude que cette femme a dit la vérité. Elle n’avait aucun motif pour mentir et elle était profondément honteuse de sa pénible confession, qui ne lui a été arrachée que par la conviction qu’elle pourrait contribuer à empêcher des crimes semblables dans l’avenir.

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