‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 30 sur 76 · COMMENT ON ACHÈTE LES .JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

COMMENT ON ACHÈTE LES .JEUNES FILLES

Son histoire, en tant du moins qu’elle a trait à cette enquête, se résume comme suit :

Règle générale, la maîtresse d’une maison mal famée loue ses chambres à des femmes de mauvaise vie et vit des loyers et des bénéfices sur les boissons que les femmes poussent leurs clients à acheter au profit delà maison. Elle peut sortir elle même ou rester chez elle. Lorsque les affaires vont très fort elle est obligée de fournir son contingent de travail, mais généralement elle se contente de diriger ses filles et de veiller à ce qu’elles gagnent au moins assez pour payer leur loyer et pour amener assez de clients à la maison pour consommer des liquides en quantité suffisante pour cela. Souvent les Hiles refusent de faire le trottoir* et il faut presque les pousser dans la rue (1);

(1) Cette description, qui est cellé d’un lupanar anglais, suffit pour fairp comprendre la différence qui

N’étaient le gin et la patronne, elles n’y consentiraient jamais. Plusieurs des filles que j’employais, me dit mon interlocuteur, venaient s’asseoir dans la cuisine en pleurant et déclarant qu’elles ne voulaient pas sortir, ni supporter cette existence. J’étais obligé de leur payer la goutte et de les accompagner moi-môme pour les mettre en train,car si elles n’avaient pas amené de messieurs, comment aurais-je payé mon loyer ?

. — Est-ce qu’elles commençaient ce métier volontairement ?

— Quelques-unes ; d’autres n’avaient pas le choix,

— Comment, elles n’avaient pas le choix ?

— Parce quelles ne savaient pas ce que c’était jusqu’à ce que le monsieur se trouvait dans leur chambre à coucher et alors il était trop tard. Moi-mème, ou mes filles, nous attirions des filles vertes (1) et les retenions trop tard pour qu’el-

existe entre les maisons de prostitution de Londres et celles de France. Fn Angleterre les maisons, sont simplement des hôtels mal famés dont les propriétaires entretiennent des filles, tandis qu’en Franco les maisons de prostitution, sont numérotées, surveillées et soùteiiües pour ainsi dire parla police. (Note du trad;)

(1) Traduction pour fresh girls, littéralement filles fraîches. (Note du trad;)

les pussent rentrer chez elles et alors une pincée dctabac(l) dans leur bière suffisait pourles faire tenir tranquilles jusqu’à ce que le monsieur eût fait à son goût.

— Est-ce que cela est arrivé souvent ?

— Maintes fois. C’est un moyen de faire marcher sa maison. Toute femme qui soigne ses affaires a toujours l’œil ouvert pour trouver des jeunes filles. Les plus faciles à attraper ce sont dejolies filles pauvres, qui n’ont pas de parents ou qui ne logent pas chez ceux-ci.

— Comment cela se passe-t-il ?

— Yous-môme ou votre appeau {decoy) (g), vous trouve une jolie fille et vous la suivez. Je me rappelle qu’une fois j’ai fait plus de 30 lieues pour pincer une jeune fille. J’ai pris un logement près de la pension où je pouvais voir les jeunes filles entrer et sortir tous les jours. Bien-

(t) Il n’est pas besoin de dire que la pincée de tabac serait insuffisante pour procurer le sommeil des victimes. Il est probable que le propriétaire veut parler de poudre d’opium, ainsi qu’on le verra plus loin. Inutile de faire remarquer qu’il y a dans ce chapitre plusieurs faits invraisemblables ou exagérés. (Note du trad.)

(2) Dans ce sens le mot decoy veut dire appas, séduction. L’auteur veut sans doute parler d’un compère ou d’un complice. (Note du trad.)

tôt j’en vis une qui faisait mon affaire. C’était une jeune fille de treize ans environ, grande et forte pour son âge, jolie et faite pour m’amener des affaires. J’appris qu’elle demeurait chez sa mère. Je l’engageai pour me servir de petite bonne dans mon logement. Le lendemain même je l’amenai avec moi à Londres et sa mère ne l'a jamais revue.

— Qu’est-elle devenue ?

— Un monsieur m’a payé, peu de temps après son arrivée dans la ville, 300 fr. pour avoir sa virginité. La jeune fille dormait lorsque l’opération a eu lieu. Pour dire la vérité, elle avait été droguée (1). Cela se fai t souvent. Je lui ai donné un narcotique. C’est un mélange de laudanum avec d’autres substances. Quelquefois on se sert de chloroforme; quant à moi, je me suis toujours servi de tabac ou de laudanum. Nous appelons cela soporifique ( drowse ) ou goutte noire {black draught) (2) ; elles sont alors comme mortes et la jeune fille ne sait jamais ce qui

(1) L’auteur entend par là endormie a l’aide de substances médicamenteuses. (Note du trad.).

(2) Black draught, gouttes, noires ; c’est la préparation connue en France sous le nom de gouttes noires anglaises, teinture d’opium quatre fois plus active que le laudanum de Sydenham. (Note du trad.)

s’est passé jusqu’au matin. — Oh ! alors elle se désespère longtemps, mais elle est épouvantée et ne comprend guère ce qui est arrivé, si ce n’est qu’elle est paralysée par la douleur.

Naturellement, nous lui disons que tout va bien ; que toutes les jeunes filles doivent passer par là un jour ou l’autre; qu’elle a franchi le mauvais pas sans s’en douter et que cela ne sert à rien de crier ; que tous les cris du monde ne changeront rien à ce qui est fait : qu’elle doit faire maintenant comme les autres, qu’elle peut vivre comme une grande dame, faire ce qui lui plaît, jouir des meilleures choses et s’amuser tous les jours.

Lorsqu’elle proteste, je la gronde et lui dis qu’elle a perdu sa réputation et que personne ne voudra plus l’employer ; que je serai obligé de la mettre à la porte comme une méchante et ingrate fille. Le résultat est que neuf fois sur dix ou quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent l'enfant, qui généralement n’a pas encore quinze ans, effrayée et sans amis, la tête alourdie par lé narcotique, et remplie de douleur et d’horreur, renonce à tout espoir et que dans la huitaine elle ■constitue un des attraits delà maison. Vnus dites qu’il y a des hommes qui nient que cela arrive jamais.Ne les croyez pas; si ces hommes disaient la vérité , vous trouveriez qu'ils l’ont fait eux-

mêmes .Les patronnes qui veulent réussir doi- 'vent tenir leurs clients en haleine. S’ils demandent une jeune tille, il faut la leur procurer ou bien ils vont ailleurs. Nous ne pouvons pas perdre leur pratique ; en outre, la jeune fille une fois séduite bouche les trous causés par la maladie ou l’ivresse. Il y a peu de lupanars qui ne se recrutent pas à l’occasion de cette façon. Le cas que je viens de citer n’est nullement une exception.

Dans l’espace de sept ans, plus ou moins, je me rappelle d’avoir vendu deux jeunes filles pour 500 fr. chacune, une pour 400 fr., une pour 375 fr., une pour 350 fr. et d’autres pour moins. Naturellement, lorsque j’achetais je payais moins cher. La différence représentait mon gain, ma commission, le payement des risques dans les recherches, la dépense du narcotique, etc.

ACHAT DE JEUNES FILLES DANS l’eAST END (1).

Cette ancienne entremetteuse m’a assuré que, si elle devait reprendre son ancien métier, elle ne serait nullement embarrassée, avec le concours de ses amies et connaissances encore dans les affaires, de mettre la main sur autant déjeunes filles qu’il lui en faudrait. Aucune maison ne commence tout de suite avec un grand nombre de pensionnaires, mais on prend immédiatement des mesures pour se procurer une ou deux jeunes filles à dresser (Ta train in).

,(1) L 'East-end est la partie de Londres située à l’est de la cité. Elle est habitée par les classes pauvres et laborieuses qui sont occupées dans les docks, dans l’industrie, les arsenaux, etc. C’est dans cette partie que sont situés White Chapel, Commercial Road et autres rues qu’on cite comme fournissant les types les plus accentués de la misère sociale anglaise. (Note du trad.)

Elle ne croyait pas que l’alarme causée par le procès de Jefferies eût pénétré dans les couches qu’elle avait l’habitude d’exploiter.

« Mais », lui dis-je, « est-ce que ces enfants sont réellement des vierges, ou est-ce que c’est tout bonnement un truc pour écouler des articles avariés sous cette étiquette ? *

Sa réponse est caractéristique.

— « Vous ne savez pas comment cela se pratique. Croyez-vous que j’achèterais une vierge sur sa parole ? Lorsqu’on est du métier il est facile desavoir si une jeune fdie est verte (freshjpu non. Certainement vous devez jusqu’à un certain point ajouter foi à lapersonne qui vend: mais,si vous êtes de la partie, elle se gardera bien de vous tromper sur un point qu’il est si aisé de vérifier. Si une maison fournissait à une autre des jeunes filles déjà déflorées, cela se saurait et sa réputation en pâtirait.

- « En outre, vous ne risquez pas 'grand’chose. La moitié de la commission est payable à livraison. On retient l’autre moitié jusqu’à ce que la vérité soit constatée. »

— « Comment cela se fait-il ?»

— « Par un médecin ou par une sage-femme expérimentée. Si vous avez affaire à une maison dans laquelle vous avez confiance, vous acceptez le certificat de son médecin. Si elle a confiance en

vous, elle accepte l’attestation de votre médecin àvous (1). »

— «Est-ce que la jeune fille sait pourquoi vous l’emmenez?»

— « Très rarement. Elle croit aller en condition. Lorsqu’elle comprend, il est trop tard. Si elle savait de quoi il s’agit, elle ne viendrait pas, ou bien sa docilité donnerait lieu à des soupçons de la part de la personne qui demande l’article. »

— « Quelles sont ces jeunes fdles ? »

— « Des orphelines, des fdles de parents ivrognes, des enfants de prostituées, des jeunes fdles dont les amis sont très éloignés.»

— « Et leur prix ? »

— « Dans le métier, le prix de 75 à 125 fr. est, â mon avis, très raisonnable. Mais, si vous en doutez, je vais m’en informer dans mes anciens bouges ( haunis) et la semaine prochaine je vous dirai ce que l’on peut faire. »

Comme il n’y a rien qui vaille un renseignement pris sur place, je la chargeai de se renseigner au sujet des jeunes fdles alors en magasin (in stock ) ou livrables à bref délai ( at short notice) dans une seule maison mal famée dans le

(1) Il paraît démontré qu’on trouvait à Londres des médecins pour donner de semblables certificats. Nous reviendrons plus loin sur cette question. (Note du trad.)

quartier Est de Londres, dont elle connaissait la patronne. La réponse fut tout à fait commerciale et immédiate: que, s’il lui fallait un couple de jeunes filles pour une maison de province, on lui en amènerait trois à la gare de Waterloo, samedi à trois heures, parmi lesquelles elle pourrait en choisir deux à raison de 125 fr. par tête ; qu’une autre, pas très jolie, d’environ treize ans, pourrait être livrée tout de suite à 825 fr. Offre (à accepter ou à confirmer par lettre) — laquelle, naturellement, n’est jamais venue.

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