UNE VISITE CHEZ MADAME X
Quelques jours après, j’eus avec Mmes X. et Z... une longue conversation pâr rapport à leurs affaires, à la façon dont elles étaient dirigées et à la facilité avec laquelle elles pouvaient se procurer des sujets. Les associées dé la maison, étant très affables et communicatives, me donnèrent, dans le courant de lasoirée, une idée parfaite de tout le métier et des mystères du racolage, tel qu’il est pratiqué par les coryphées du métier. Voici le compte rendu de cette interview presque unique dans son genre.
- On m’a dit l’autre jour, dis-je, comme entrée en matière, que dernièrement la demande de vierges a diminué un peu par suite des fraudes commises par les racoleuses. Le marché a été encombré de vierges retapées, dont l’offre dépasse toujours la demande, et il y a moins de demandes d’articles authentiques.
— Tel n’est pas notre cas, dit l’associée aînée, une femme remarquable, séduisante parla force
de son caractère, en dépit de l’atrocité de son métier, auprès duquel celui d’un bourreau vulgaire est une profession honorable, nous ne savons pas ce que c’est que des vierges retapées. Je ne pense pas même que cela vaille la peine de fabriquer des vierges, étant donné le grand nombre de vierges qu’on peut se procurer. Je dirai au contraire que le marché se ranime et que la demande augmente.
Il se peut que les prix aient baissé, mais c’est parce que nos clients donnent des ordres plus considérables. Par exemple le D r .un dé mes clients, qui avait l’habitude de prendre une vierge par semaine à 250 fr., en prend maintenant trois par quinzaine, de 125 fr. à 175 fr. chacune.
—Comment? m’écriai-je, est-ce. que réellement vous fournissez à un seul monsieur soixante-dix vierges vertes chaque année ?
— Certainement, dit-elle, et il en prendrait cent si nous pouvions les avoir. Mais il est si original. Il ne veut pas de demoiselle de magasin et il lui faut toujours une vierge de plus de seize ans.
LES RACOLEUSES VERSEES DANS LA SCIENCE DU f DROIT.
Comment plus de seize ans ?- dis-je.
— À cause de la loi, répondit-elle, personne* n’a le droit d’enlever de chez elle ou de chez les tuteurs légaux une fille au-dessous de seize ans. Elle peut consentir à être séduite après l’àge de treize ans, mais, même si elle consentait à s’en aller, le patron de la maison où nous l’amènerions, aussi bien que mon associée et moi, nous serions passibles de jugement si elle n’avait pas plus de seize ans. C’est pourquoi mon vieux monsieur, qui est très prudent, ne veut d’aucune jeune fille d’au-dessous de seize ans. Cela limite le champ d’où nous pouvons tirer des jeunes filles.
L’àge le plus commode pour les racoler est de quatorze à quinze ans. A treize elles viennent de sortir d’école et sont encore plus ou moins des enfants sous la garde de leur mère. Mais à qua torze et quinze ans elles commencent à avoir
plus de liberté, sans-dévenir pour [cela plus 'sages ; elles commencent à désirer des robes et des objets que l’on peut acheter avec l’argent et elles ne se rendent pas compte de la valeur de ce qu’elles doivent donner en échange.
Lorsqu’une fille.a dépassé seize ans, elle commence à devenir plus raisonnable et elle est plus difficile à avoir.
— Vous me semblez connaître la loi, mieux que moi-même ?
— Il le faut, dit-elle vivement. C’est mon métier. Je ne ferais jamais rien si je ne savais pas ce qui est permis ou non. Nous nous mettrions nous-mêmes et nûs clients dans des embarras sans flq si nous ne connaissions pas la loi ?
— Mais comment apprenez-vous à connaître tous ces détails ? demandai-je.
— Parles journaux, répondit-elle. Lisez toujours les journaux, c’est très utile. J’en achète deux toutes les semaines, le Lloyd et le Weekly Dispatch, et je passe une grande partie du dimanche à lire tous les procès qui concernent le cas.
En ce moment-ci il y a une cause pendante à Walworth, où un homme est accusé de détournement de mineure de quinze ans, et il a été exposé devant la cour que s'il pouvait prouver seulement qu’elle avait seize ans et un jour, il
serait acquitté. Je suis cette affaire avec beaucoup d’intérêt. Je découpe tous ces comptes rendus lorsqu’ils sont complets et les classe dans un livre comme renseignement, de sorte que je sais parfaitement où je vais.