‹ La prostitution et la traite des blanches à Londres et à Paris... -- Dr MinimeChapitre 52 sur 76 · LES VIERGES SONT LIVREES · texte numérisé non relu

LES VIERGES SONT LIVREES

Cependant M mes X... et Z... n’entendaient pas me permettre de faire venir mes vierges sans leur entremise. Elles avaient eu soin de recom mander à toutes les jeunes filles de me donner des adresses fausses, afin que je fusse obligé de les obtenir par leur entremise. C’était un manquement au contrat de la part de la maison, dont je pouvais me formaliser à bon droit, surtout parce que je ne le découvris que par hasard, en adressant une sommation à quelquesunes des jeunes filles d’avoir à venir.

Comme motif de ce manquement aux engagements, elles alléguaient que, si j’avais communiqué directement avec les jeunes filles, j’aurais’pu donner l’éveil à leurs parents ou patrons, et qu’il fallait le faire par leur entremise. La raison véritable était le désir de la maison de s’assurer les cinquante pour cent de commission, qu’elle réclamait des malheureuses victimes pour leur obligeante entremise. Voyant que je rie pourrais pas

m'en tirer seul, je donnai ordre de livrer deux de « celles dont j’avais obtenu l’engagement samedi dernier. Seulement je leur donnai avis six jours d’avance au lieu de deux, mais elles furent amenées exactement au musée de M mo Tussaud à 7 heures (1).

M lles X... et Z... étaient présentes toutes les deux et insistèrent d’abord pour accompagner leurs colis ( charges ) à l’endroit où aurait lieu la séduction. Mais, pour des raisons qui sautent aux yeux, je ne voulus pas y consentir, et je dus payer encore une livre par tète avant de pouvoir arracher les jeunes filles de leurs griffes.

Mon ami s'enfuit rapidement dans une voiture de place dans la direction opposée à celle de la maison où je l’attendais et puis il revint sur ses pas, lorsqu’il eut perdu de vue les racoleuses. Cependant celles-ci exigèrent qu’elles fussent ramenées au musée de M me Tussaud à 9 heures.

- Les deux vierges, toutes deux avec leur certificat, se trouvaient parmi les plus âgées. L’une, Bessie, la cuisinière, avait été destinée au D r ..., celui qui prend trois vierges par quinzaine. Ce-

(1) On connaît la célèbre collection de criminels et de têtes couronnées qui fait les délices de nos voisins d’outre-Manclie. Autrefois dans Baker-Slreet, ce musée de cire a été depuis transporté dans un splendide palais spécialement construit à cet effet.

lui-ci étant- absent, elle m’avait été amenée pour être livrée à un client imaginaire à qui j’étais censé l’avoir revendue.

Elle était âgée de dix-huit ans. Son père était mort. Sa mère était adonnée à la boisson, et elle avait une bonne place comme aide-cuisinière dans un hôtel de premier ordre. Ellevenaittoute disposée à être séduite, dans la croyance apparemment que c’était chose toute naturelle, bien que ses idées fussent un peu confuses. Je lui dis qu’avant de prendre la responsabilité de la remettre à mon client, je désirais m’assurer d’abord si elle savait ce qu’elle allait éprouver, si elle en avait calculé les conséquences.

— Je suppose que je dois y passer maintenant, dit-elle, quoi qu’il arrive.

— Qh I non, lui dis-je, cela serait exact dans la plupart des cas ; mais ici vous n’avez qu’à dire que vous préférez ne pas y passer et vous serez libre de vous en aller tout de suite.

Dans la conversation je constatai que l’idée d’être séduite ne lui était venue qu’un mois ou deux auparavant, quand M 110 X... le lui proposa comme une chose que tout le monde faisait, et comme un moyen convenable de se procurer quelque argent. D’abord elle fut indignée et tant soit peu effrayée ; mais une ancienne camarade d’école qui avait subi l’épreuve affirma que ce

n’était pas bien terrible, et la racoleuse, pour me servir de ses propres termes, lui empoisonna tellement l’esprit qu’elle crut qu'il fallait y passer et elle consentit.

Elle devait toucher 62 fr. 50 pour sa part et le reste devait être remis à la maison. Elle ne craignait ni la douleur, ni le risque d’avoir un enfant ; car M Ue X... lui avait dit que la première fois, les jeunes filles n’en avaient jamais. Elle savait que c’était mal et que sa mère ne serait pas contente, et que si elle avait un bébé elle le placerait ou bien elle se noierait. Mais,après tout, sauf un détail insignifiant,elle préférait être séduite.

— Il y a très peu de jeunes filles sages maintenant, dit-elle,

Cette remarque semblait calmer sa conscience. Mais comme le détail insignifiant semblait avoir un certain poids pour elle je la fis passer dans une pièce voisine la confiant à une dame respectable, afin de pouvoir m’occuper de la deuxième vierge qui avait attendu en bas.

■ C’était une jolie fille, simple et affectueuse, de seize ans, très différente de l’autre, mais encore bien moins capable de comprendre les conséquences de son action. t

Son père est affligé — c’est-à-dire aliéné ; sa mère est femme de ménage. Elle-même travaille

dans les modes, ce qui lui rapporte 6 fr. par semaine. II y a encore un mois ou deux, elle fréquentait l’école du dimanche ; selon toutes les apparences, elle valaitmieuxquelamoyenne des jeunes tilles. Elle devait recevoir 100 fr. dont 50 revenaient à la maison. La pauvre enfant était nerveuse et craintive, et c’était pitié de la voir mordre ses lèvres pour retenir ses larmes.

Je lui parlai aussi doucement que possible et m’efforçai de l’empêcher de commettre l’acte fatal, en lui exposant les conséquences possibles. Elle était franche, et, à ce que je crois, absolument droite et sincère. La seule chose qu’elle craignait, pour être séduite, c’était de se déshabiller, Pauvre enfant, c’est tout ce qu’elle y voyait.

Ses lèvres tremblaient et les larmes aux yeux elle demandait à ne pas être soumise à cette épreuve. Elle n’avait pas la moindre idée de ce que cela voulait dire : être séduite, en dehors de la formule : « qu’elle allait perdre sa virginité ! » Lorsque je lui demandai ce qu’elle ferait si elle allait avoir un bébé, elle fut saisie ; et puis elle dit :

— Mais avoir un enfant ne vient pas de ce que l’on a été séduite, n’est-ce pas ? Je n’avais aucune idée de cela !

— Mais certainement ! lui dis-je, on aurait dû vous le dire.

— Mais elles ne me l’ont pas dit, dit-elle.

En effet, elles disaient qu’un bébé ne venait jamais de la première séduction !

Néanmoins, à mon grand étonnement, l’enfant persistait à vouloir être séduite.

— Nous sommes très pauvres, dit-elle ; ma mère ne sait rien de tout cela : elle croira qu’une amie de M lle Z..., m’a donné l’argent ; mais elle en a tant besoin.

— Mais, lui dis-je, on ne vous donnera que 60 fr.

— Oui ! dit-elle, mais je ne voudrais pas cou* trarier M lle Z..., qui devait également recevoir 50 fr.

En la questionnant, j’appris que la rusée racoleuse avait en effet, il y avait quelques mois, avancé de l’argent à la pauvre enfant et à sa mère lorsqu’elles s’étaient trouvées dans le besoin, afin de la tenir au moment voulu. Elle persistait à dire que M lle Z..., avait été une si bonne amie pour elle ; qu’elle devait lui rendre quelque chose ; que pour rien au monde elle ne voulait la contrarier.

— Combien croyez-vous qu’elle vous a donné en tout ?

— Environ 12 fr., mais elle a donné beaucoup plus à ma mère.

— Combien de plus ?

— Peut-être £5 fr.

— C’est-à-dire que pendant plus d’un an, M lle Z... vous a donné un franc par ci par-là, et pourquoi? Ecoutez-moi bien. Elle a déjà reçu de moi 75 fr. pour vous, et vous allez lui donner 50 fr. c'est-à-dire qu’elle tirera 125 fr. de vous en échange de 37 fr., et en même temps elle vous aura vendue pour votre perte.

— Oh ! M lle Z... est si aimable.

Pauvre candide petite, de quel artifice maudit cette racoleuse s’est-elle servie pour fasciner de telle sorte sa victime ? Mais l’enfant n’était guère à même de se rendre compte des conséquences de son action.

Cela résultera de la conversation suivante :

— Eh bien ! dis-je, si vous êtes séduite, vous allez avoir 50 fr. pour vous ; mais vous perdrez votre virginité ; vous agirez mal, votre réputation sera perdue, et vous pourrez avoir un enfant pour l’entretien duquel vous devrez dépenser vos gages. Eh bien, je vais vous donner 25fr. si vous ne voulez pas être séduite. Que choisissez-vous ?

— Je veux être séduite, s. v. p., monsieur.

— Et pensez à la douleur, à la mauvaise ac-

tion, et à la honte, et à la misère, qui, peut-être, vous obligera à finir vos jours sur le trottoir ; le tout pour une livre de plus.

— Oui, monsieur.

Et elle éclata en pleurs.

— Mais nous sommes si pauvres !

Y a-t-il une preuve plus concluante de ce que cette jeune fille de seize ans était absolument incapable de se faire une idée de la valeur du seul bien dont la loi la déclare pleinement capable de disposer le lendemain de sa treizième année accomplie?

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