L’IMPORTATION A LONDRES DÉ JEUNES FILLES ÉTR ANGÈRES
Londres constitue le plus grand marché de chair humaine du monde entier.
Comme pour tous autres marchés, le trafic consiste en importations et exportations, et bien que, dernièrement, nous ayons entendu parler beaucoup de l’exportation de jeunes filles à l’étranger, il reste à écrire un chapitre aussi horrible ausujetde l’importation de jeunes filles étrangères en Angleterre.
La différence entre les deux consiste en ce qu’en Angleterre le vice est libre, tandis que sur le continent c’est un esclavage réglementé, ce qui constitue naturellement une différence énorme. Mais pour ce qui concerne la perdition de jeunes filles innocentes, la contrainte de la pauvreté et de l’impuissance due à la jeunesse, à l’abandon et à l’ignorance absolue de la langue, est aussi tyrannique que la sauvagerie des terreurs de lupanars de l’Etat et la barbarie insensible du docteur of-
ficiel (1). On amène régulièrement à Londres des jeunes filles de France, de Belgique, d’Allemagne et de Suisse dans le but de les perdre.
Le projet des hommes qui importent ces jeunes filles, dont beaucoup sont parfaitement honorables, consiste à les forcera mener une vie de débauche afin d’en tirer de gros bénéfices.
Il y a dans le quartier français une grande colonie de proxénètes (2) dont l’idée fixe, pour s’arranger un gagne-pain facile, consiste à s’emparer d’une jeune fille corps et âme pour la lancer sur le trottoir et pour vivre et s’enrichir avec le produit de sa prostitution.
Mlle Sterling, la fondatrice dévouée et charitable des établissements d’aide et de refuge pour les enfants, à Edimbourg et à Leith, a rapporté plusieurs cas remarquables d’importation. D’après un correspondant officiel, Georges N..., que le pasteur àHambourg désigna comme : « le jeune ouvrier allemand qui sans aucun doute a fait le trafic de jeunes filles », avait obtenu deux jeunes filles, Annie et Elise, au moyen de l’an-
• (1) L’autour fait ici allusion à la police des moeurs à Paris, à la réglementation des maisons de prostitution par la police et surtout à la visite obligatoire destilles .parles médecins du dispensaire. (Notedutrad.)
(2) Le mot maquereau figure brutalement dans le texte anglais. Note du trad.)
nonce suivante insérée dans la Reform de Hambourg : « Une bonne famille â Edimbourg (Ecosse) désire adopter une petite fille âgée de 12 ans ; 1
on préférerait une enfant de parents pauvres ou une orpheline. Adresser les lettres : N° 424, Stock- .1 bridge, Post-Office, Edimbourg. »
Lorsque Mlle Sterling eut sauvé ces pauvres 7 ; enfants des griffes de N.., celui-cidevintfurieux, o et pendant cinq mois la police dut prendre Mlle Sterling sous sa protection. Elle fut menacée de mort et craignait pour sa vie, lorsque son seul ' 7 crime était d’avoir sauvé deux jeunes filles des mains d’un marchand d’esclaves.
Il paraît que c’est un commerce parfaitement 7| organisé.
La surprise du bourgmestre de Hambourg fut ’ grande, en apprenant que la loi anglaise ne s’occupe pas de ces cas, et le 8 mars 1884 le comte U Münster fit un rapport dans lequel il exprimait j toute son horreur au sujet de ce trafic abomi- < nable que Georges N... et d’autres semblent ^ avoir fait pendant quelque temps. Il parait que les femmes de service à bord des steamers de | r ; Currie seraient très utiles pour découvrir ces crimes.
Cette indication ne devrait pas passer inaper- / A
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Plusieurs fois, pendant le cours de cette en*- • i|
quête nous avons appris des faits, apparemment réels, où des jeunes filles, après avoir lutté pendant des semaines contre la nécessité de chercher un gagne-pain sur le trottoir, venaient de succomber, dans certains cas une semaine, et dans d’autres cas vingt-quatre heures seulement avant que nous apprissions l’affaire.
Jamais ceux qui se sont occupés de cette enquête n’oublierons certains faits particulièrement pénibles. Une jeune fille allemande, qui avait été attirée par des promesses d’un emploi et qui ensuite s’était trouvée en face de l’option entre l’inanition et la prostitution, avait été effective- « ment amenée à la maison d’une personne de con- I fiance afin d’être placée par nous en un lieu sûr. i; II y eut un malentendu au sujet de l’heure à la- I quelle nous devions arriver, et la jeune fille, 1 craintive et méfiante, prit peur à l’arrivée, d’un I marchand d’esclaves bien connu de la colonie, ” quittalamaisonetfutimmédiatementcueilliepar un proxénète qui était furieux à l’idée que sa proie aurait pu lui échapper.
I.a pauvre enfant adressa un coup d’œil suppliant à son ami pendant qu’il l’entraînait, mais ce fut inutile.
— Il est grandement temps de travailler un pOT, dit son ravisseur ; il faut commencer tout de suite.
Cette nujtJà, elle fut obligée de recevoir deux visites, après quoi elle disparut, comme tant d’autres, dans le grand gouffre. Nousn ? avons pas été à même de découvrir sa trace, en dépit des plus grands efforts. Pendant les opérations de la commission, nous nous trouvions constamment dans la situation des spectateurs qui assistent, les yeux hagards, à un naufrage en faisant tous leurs efforts pour sauver par-ci par-là un nageur isolé dans cet océan de vices.
On jette une corde dans le gouffre, elle tombe un mètre trop loin et la dernière chance est perdue. Les eaux se referment sur le nageur agonisant et aucune occasion nouvelle ne se présente. Parfois, cependant, nous avons été plus heureux, sinon en empêchant la chute, du moins en secourant la victime. Nous avons reçu de la bouche même d'une des victimes le récit suivant.