COMMENT MARGUERITE A ÉTÉ PERDUE
Marguerite de S..., une jeune fille française, âgée de vingt et un ans, autrefois première dans un établissement parisien de couture, dont la mère est morte et dont lé père est contremaître dans un grand magasin français, — une personne de beaucoup de finesse, d’une intelligence vive et de manières agréables — fut amenée à se rendre à Londres par une annonce insérée dans un journal d'avis et de renseignement. s, de Paris.
Cette annonce offrait une place de gouver^ nante d’enfants en Angleterre, à une jeune fille française ; les réponses devaient être adressées à M. B..., 33, rue de T..., Làmbeth, Londres. M. B.., prétendait être lui-méme à la tête d’un bureau de placement dont la. respectabilité était garantie par Mme... « Vous pouvez vous mettre sans crainte entre ses mains », dit-elle. Or ce M. B... est malfamé, même parmi les individus les plus abjects de la colonie française. Il habite une chambre pour laquelle il paye un
loyer de 4 francs par semaine, et on pourrait probablement acheter tout le mobilier de sa chambre pour la somme de 20 francs.
Marguerite écrivit à M. B... pour lui demander l’emploi en question et reçut une lettre, signée par un M. Southern, Oaley Street, Londres, qui promettait * delà traiter comme membre delà famille », si elle venait. Cette léttre avait été écrite par un homme que j’ai vu et qui a avoué s’étre employé pour inventer toute cette his. toire.
A l’adresse indiquée il n’y avait pas deM. Southern, et lorsqu’elle arriva à Londres au jour fixé, la jeune fille le chercha longuement et péniblement sans résultat. Ensuite elle se rendit au logement de M. B... pour demander des explications. L’homme que M. B... employait comme secrétaire vint la trouver, tout à fait ivre, et en l’escortant (car il y avait absolument tenu) à l’hôtel de London Bridge, où elle avait provisoi" rement pris une chambre, il lui fit des propositions malhonnêtes qu’elle repoussa avec indignation. L’homme en convient lui-même.
Le lendemain matin M. B..., que Marguerite décrit comme un homme de mauvaise, tenue vint la voir en lui disant qu’elle arrivait trop tard, l’emploi étant pris — pourtant elle était arrivée à l’époque fixée.
M. B... lui offrit une autre place dans trois jours, si elle voulait lui donner 12 francs 50; elle lui donna 7 shillings (8 fr. 75) toute la monnaie anglaise qu’elle avait.
Dans la soirée il revint et lui dit qu’il espérait lui trouver une place, mais qu’il craignait qu’elle ne fût trop jolie, la maîtresse de la maison étant très jalouse. Comme il prétendait avoir dépensé de l’açgent dans son intérêt à elle, il obtint encore 2 shillings.
Les jours suivants il vint avec des histoires du même genre obtenant le même résultat et à la fin de la semaine elle constata que son petit avoir en espèces était presque épuisé.
— Je me sentais, disait-elle, absolument impuissante et ne connaissant personne à Londres, je m’acharnais, pour réclamer aide et assistance, après M. B..., bien que son langage et sa façon de faire ne m’inspirassent pas plus de confiance que son extérieur.
Il me conseilla de quitter l’hôtel et me proposa de me trouver un appartement à bon marché.
J’acceptai son offre et pris une chambre au prix de 8 francs par semaine, 10, Manners Street, Suton-street. Ensuite des annonces furent faites en mon nom. Il y eut plusieurs réponses, qui, d’après ce quç M. B... me donnait à entendre, étaient peu sérieuses ou immorales.
Comme je faisais remarquer à M. B... que bientôt j’allais me trouver sans argent, il médit: « Vous avez une jolie [montre avec la chaîne ; mais, si vous voulez obtenir une bonne avance là-dessus, il faut les engager par mon entremise.»
Un jour ou deux auparavant, il avait essayé de m’extorquer encore de l’argent. Sur mon refus, il m’informa qu.’il allait partir pour Paris pour une petite excursion, pour savoir pourquoi M me ... lui envoyait des jeunes Allés lorsqu’il n’avait pas de place pour elles.
Avant de prendre congé, il me dit qu’il considérait comme un dernier devoir de me présenter à M ;ies Oppenheim, Berner Street, parce qu’il était persuadé que ces dames pourraient promptement me procurer une belle place.
Il me conduisit à leur bureau, et elles s’engagèrent à me trouver une place ; mais la seule place qu’elle me proposèrent était une place de bonne d’enfant. Je la refusai et je ne les revis plus. B... partit pour Paris. Après être restée environ un mois à Londres, je reçus chez moi la visite d’une personne que je n’avais jamais rencontrée auparavant, L..., qui, ainsi que je l’ai appris plus tard, était associé avec B..
La veille, j’avais engagé ma montre en or avec sa chaîne ; mais, après avoir payé- ma propriétaire et acheté quelques choses indispensa blés
j’avais dépensé tout mon argent et ne savais réellement pas quoi faire, car je ne voulais pas faire connaître à mon père la situation dans la-» quelle je me trouvais. Je fus donc bien aise de voir üne personne qui manifestait â mon égard des intentions aussi amicales que M. L...
% Il m’assura que B..., C... et M... avaient comploté de me voler ma malle à mon arrivée à la gare Victoria, où ils avaient attendu mon arrivée. Il me dit que B... avait laissé dans la malle aux bagages un colis ne contenant que des vieux papiers, et que tout avait été arrangé pour que I C... M.., après que j’aurais déposé ma malle dans le magasin aux bagages, me remit le bulletin délivré pour le colis de vieux journaux au lieu de celui de ma propre malle.
Ensuite L... me dit que je me trouvais entre les mains de filous, au nombre de trois, et qu’ils complotaient toujours de sne tromper, de me <
voler et de me perdre.
— Vous devez quitter cette maison Sur-lechamp, dit-il, car si vous y restez encore un jour,
B... tâchera de vous voler vôtre malle.
En entendant tout cela, je fus très effrayée. Il se disait lui-même trè3 honnête homme et je le considérais comme tel. Il me demanda à sortir : et à aller déjeuner avec lui, et comme je consentis, il nfamena â un restaurant voisin.
Pendant le repas il m’assura que j’étais une jolie petite femme et qu’il lui en fallait justement une comme moi. Il me dit qu’il était négociant et qu’il gagnait jusqu’à 125 fr. par jour. Il m’a dit qu’il me prendrait avec lui dans son propre appartement qui se trouvait dans une maison tenue par le mari et la femme ; mais au lieude cela, il m’emmena dans une maison tenue par un proxénète et sa femme, dans Polandstreet.
Aussitôt que j’eus pris possession de cet appartement, il se démasqua en me disant que j’aujjâisJi payer 50 fr. par semaine pour l’appartement, 30 fr. pour ma pension, 30 fr. pour la sienne, soit en tout 110 fr. Je lui demandai alors comment je pourrais trouver cet argent ?
— Oh 1 dit-il, il faut naturellement que vous voyiez des messieurs.
Comme je refusai avec indignation de me prostituer pour l’entretenir, il me cribla de coups. Il me frappa à la tête et au cou.
Je me mis à crier et il quitta la chambre qui, dans la suite, lui resta fermée pour toujours.
Le proxénète et sa femme prirent parti pour moi. Mais j’avais apporté chez eux ma malle et tous mes effets ; je n’avaispas d’argent, et il n’y avait qu’un seul moyen pour payer mon voyage et pour sauver mes effets. La maîtresse de la
maison dit qu’elle pouvait me présenter un gentleman très comme il faut qui me payerait bien. Je vis qu’il n’y avait pas moyen de sortir de mes difficultés inextricables ; je consentis et je tombai.
Après être restée une semaine dans cette maison, j’allai demeurer, 142 S... Street, où je suis restée une quinzaine de jours, et ensuite au n° 129, môme rue, appartenant au même propriétaire.
A ce dernier domicile, je suis restée pendant quatre mois en ne payant que 30 fr. par semaine. Ensuite je déménageai pour aller 56, W... Street, Pimlico, où je demeurais lorsque j’ai été secourue.
Un des membres de notre'commission est allé voir B... qui non seulement reconnaissait les fraudes qu’il avait commises en attirant des jeunes filles françaises, mais encore offrait d’attirer une jeune fille française pour notre collègue à la condition qu’il lui serait avancé 12 fr. 50 pour les dépenses préliminaires et qu’on lui payerait 125 fr. contre la livraison du colis.
Son système consistait â publier des annonces dans un journal lu par des familles en Normandie, en promettant des places excellentes par l’entremise de son agence.
. Cet homme continue toujours ses opérations.
l’exportation a l’étranger.
Il n’y a pas grand’chose à dire de nouveau au sujet du trafic qui se fait à l’étranger avec des jeunes Allés anglaises. Grâce aux efforts du comité présidé par M. Scott et au rapport admirable de M. Swage, que sirW. Harcourt semble avoir oublié, ces faits sont aujourd’hui bien connus. On peut dire que la description de . M. Swage est le développement par excellence, le vec plus ultra et le comble de ce qui est possible en fait de damnation temporelle absolue et irrémédiable, laquelle échoit à toute jeune fille qui se laisse séduire,
La prostitution en Angleterre est le purgatoire; sous le régime de la prostitution réglementée par l’Etat, lequel prévaut â l’étranger, c’est l’enfer. Le trafic pour l’étranger est la prolongation indéfinie du labyrinthe de la moderne Babylone avec la renonciation absolue à tout espoir de rédemption.
Lorsqu’une jeune fille trébuche au bord du précipice* elle est considérée immédiatement
comme du bon gibier parle marchand d’esclaves qui réunit ses « colis » humains sur le grand entrepôt central de Londres d’où il les expédie jusqu’au bout du monde. Elles passent d’un degré à l’autre — achetées, échangées, vendues
— ballottées partout comme les esprits sans repos des damnés jusqu’au sommeil final ! « où le misérable cesse de souffrir, où celui qui est las trouve le repos ».
- Les développements qui suivent sur le commerce qui a lieu entre l'Angleterre et le Continent et m'ce-üôrsa, sont d’une authenticité absolue et méritent d’appeler l’attention des moralistes.