OUTRAGES A L’ENFANCE
Il est inutile d’insister sur cette catégorie de crimes révoltants que la loi reconnaît comme tels et dont les auteurs sont inflexiblement châtiés. L’enquête n’a pour objet que de signaler les crimes actuellement encouragés par la loi. Le rédacteur croit pourtant devoir signaler les cas où la crainte môme des travaux forcés n’a pas arrêté l’abject penchant de certains individus. Il cite, par exemple, le fait du viol exercé consécutivement par deux misérables, condamnés depuis, sur une chétive petite fille de cinq ans, Annie Bryant, qui avait été entraînée par l’appât d’un gâteau. L’enfant, dont une vignette insérée dans le texte anglais reproduit les traits, avait subi des lésions internes dont la guérison complète n’est pas probable. Dans le refuge où elle est recueillie depuis deux mois on constate que chaque soir elle a de violentes crises de terreur ; elle ne consent à s’endormir qu’après l’assurance
mille fois répétée qu’aucun « mauvais homme » n’entrera.
Cet exemple d’un outrage commis sur un enfant d’àge si tendre n’est pas unique. Une fille de dix-huit ans, qui rôde actuellement dans le quartier de Regent-Slreet eut une petite sœur de cinq ans violée(1) par « un gentleman » qu’elle avait mené chez elle. Elle avait quitté la chambre pendant quelques minutes, et il avait profité de son absence pour abîmer l’enfant, paisiblement endormie dans un autre coin de la pièce. L’homme, en cette circonstance, reste impuni.
- En général, dans les établissements de la « Société de protection des enfants », celles qui sont recueillies comme « tombées » à l’àge de dix, onze et douze ans, sont des enfants de prostituées qu’on élève, en quelque sorte, pour l’horrible profession. La terrible loi de l’hérédité s’affirme, du reste, dans ce milieu comme partout ailleurs. Les divers asiles de la Société renferment nombre d’enfants de moins de treize ans, nées dans l’abjection et prématurément flétries par la débauche. On signale quatre cas seulement où l’homme ait été puni. La proportion des victimes protégées est minime, toutefois, en comparaison
(J) On sait que le viol proprement dit est matériellement impossible à cet âge ; mais des attentats non moins ignobles sont fréquemment commis sur des enfants très jeunes et la culpabilité est la même.
du chiffre de celles qui ont passé l’àge fatal de treize ans. Si cette limite, comme le veulent quelques-uns, était encore abaissée, il faudrait ■ ouvrir des maisons de refuge pour des enfants dé quatre, cinq et six' ans qui auraient été flétries « par leur propre consentement ». Quel blasphème !
l’enfant prostituée
On calcule, dit le rapport d’une maison de refuge du Hampshire, qu’il n’y a pas moins de 10.000 petites filles livrées à la prostitution dans la chrétienne Angleterre. Le rapport de la commission de la Chambre des lords disait, en 1882 :
Les dépositions démontrent indubitablement que la prostitution juvénile, à partir de l’âge le plus incroyablement précoce, augmente d’une manière effroyable en Angleterre, et surtout à Londres ; la parole est impuissante à bien dire toute la gravité, morale et physique, du mal ainsi révélé et l’urgence des mesures à prendre pour le combattre.
Malheureusement, le mal, au lieu d’être conjuré, est en voie d’augmentation ; les victimes sont pour la plupart âgées de treize, quatorze et quinze ans.
Dans les meilleures maisons du « West-End », c’est-à-dire dans les maisons où rien ne se fait sans la dépense préliminaire de 25 francs pour une bouteille de champagne, où la somme à payer, en dehors des menus frais, s’élève à cinq livres sterling, les « directrices * s’effrayent des
demandes de filles toutes jeunes. L’enquête sur ce point eût abouti beaucoup 'plus vite, sans la récente condamnation de Mme Jefferies, qui dut se reconnaître coupable, pour éviter de divulguer la liste de ses clients. Dans les quartiers fashionables, il est des « maisons » françaises, espagnoles et anglaises où l’on pourrait, d’après les bruits en cours, rencontrer tel membre du Ministère ou se faire livrer un nombre quelconque de jeunes enfants. Mais c’est à condition de faire partie de la clientèle ; les demandes de ce genre faites par des étrangers, sont repoussées avec indignation.
Dans une villa, au nord de Londres, l’auteur de.l’enquête,^accompagné d’un ami, trouva, cependant, une jeune fille de quatorze à quinzeans que son air d’innocence enfantine rendait particulièrement séduisante.
La « dame avait énergiquement nié d’abord qu’elle eût aucun article de ce genre dans sa maison ; mais apprenant de quel personnage les nouveaux clients se recommandaient, elle convint du fait et un arrangement fut conclu.
Il y avait dans la maison une autre fillette — une prostituée à la figure impudente, dont l’ostentation de vice servaitde repoussoir à la beauté enfantine et « spirituelle » de l’autre.
11 était cruel de voir ses traits grêles, pas plus marqués que ceux d’une poupée, et ses formes délicates étroitement enveloppées de son mantelet de fourrures lorsqu’elle entra et me demanda timidement si je voulais prendre du vin. Elle semblait fatiguée et restait silencieuse. C’eût été profanation que de la toucher ; elle était si jeune et de visage si enfantin. Elle était abandonnée ainsi au premier venu qui passerait ; pourtant elle était d’apparence si chaste ! la fraîcheur virginale ne s’était pas encore effacée de ses joues. — « Elle voyait, disait-elle, des vieux gentlemen presque exclusivement. C’était désagréable quelquefois ; mais elle aimait cette vie ». Elle parlait, essayant timidement de braver l’infamie.
— « Puis, le vin, elle l’aimait tant, » ajoutait-elle, bien que son verre restât plein devant elle. Pauvre créature Lorsque je quittai la maison comme un criminel, fuyant épouvanté, la présence de l’enfant avec ses yeux de « baby », je dis à la directrice qui me reconduisait : « Elle est trop bonne pour son commerce, l’infortunée ! »
— « Attendez donc un peu, dit la femme clignant de l’œil, elle est bien jeune, quatorze ans à peine, et elle vient de commencer. Revenez dans deux ou trois mois et vous verrez un grand changement. »
Un grand changement, certes ; maispuisse-t-elle mourir auparavant !