RAPT DE JEUNES FILLES IRLANDAISES
Quelque chose de plus criminel encore, c’est le système de prendre au piège d’innocentes jeunes filles et de les entraîner par de belles paroles dans les maisons de débauche, représentées comme de respectables maisons d’habitation. Il y a quelques années les jeunes Irlandaises débarquant sur les bords de la Tamise étaient une source régulière de bénéfices pour lesprocureurs employés parles maisons publiques de Radcliffe- Highway. Le modus operandi était simple. Dès que le bateau touchait bord, il était envahi par ces hommes. Parfois ils acceptaient les filles, disant qu’ils avaient à leur disposition un logement à bon marché et dans des conditions respectables. Plus souvent, ils s’emparaient du bagage et marchaient en avant en assurant qu’ils conduisaient la voyageuse à l’endroit où elle devait s’arrêter. Innocentes, inexpérimentées, ne connaissant personne à Londres et ne sachant où aller, les Irlandaises suivaient le prétendu commissionnaire et se trouvaient bientôt en sû-
reté dans un logis ! Lorsque la malheureuse a mis le pied dans l’infâme maison, elle est prise sans espoir comme dans une souricière. La méthode de son geôlier est simple : on débarrasse d’abord la nouvelle venue du peu d’argent qu’elle possède, sous prétexte de prix de location, puis on l’empêche par tous les moyens possibles de trouver un emploi. La seule présence dans une pareille maison suffit, d’ailleurs, à lafaire échouer dans toutes ses démarches. Il s’agit ensuite de lui faire contracter des dettes, et cela s’accomplit tout aussi facilement: on l’entoure de toutes sortes de tentations ; on lui fournit à boire et l’on fait quelques allusions à l’argent qu’elle pourrait gagner si elle voulait. « Faites comme les autres». Au besoin on lui trouvera un amoureux. Rien n’est négligé pour assurer sa perte. Si elle résiste jusqu’à la fin, il arrive deux choses: la malle contenant tout ce qu'elle possède au monde est saisie ; puis on jette l’infortunée à la rue, tard dans la nuit ; elle se trouve perdue, sans connaître âme qui vive, sous le coup de violentes menaces d’étre livrée à la police pour n’avoir pas payé son terme. Que fera-t-elle ? — Une enfant de dix-sept ou dix-huit ans, égarée, sans un penny, à minuit, dans Radcliffe-Iiighway, est vouée infailliblement à sa perte. Dans cette position, elle commence à considérer, sinon à
accepter déjà les propositions de ses persécuteurs. Désespérée, elle se met à boire, on jette un nar- ' cotique dans sa bière ; elle ne sait plus ce qui se passe et se réveille le lendemain, perdue, et se sentant la tête brisée. Ceci n’est pas une peinture de fantaisie. Le cardinal Manning me dit que le fléau est si épouvantable qu’une procureuse émérite se vantait que plus de 1,600 filles avaient ainsi passé par ses mains. Il y a, il est vrai, quelques années écoulées depuis cette époque, l’immigration irlandaise ayant presque entièrement cessé aujourd’hui.
Mais actuellement il arrive encore à Londres quelques filles de Liverpool. Les embûches qui leur sont tendues sont un peu moins grossières que celles jadis en usage dans Radcliffe-Higway. L’une des méthodes les plus ingénieuses, mais les plus diaboliques, consiste à les faire entraîner par une femme habillée en religieuse. Ceci est souvent employé avec grand succès. L’Irlandaise catholique arrivant à Euston est accostée par la prétendue sœur ; on lui dit que la bonne sœur supérieure a envoyé cette religieuse au devant de la pauvre enfant catholique, pour la conduire dans un bon logement, où elle pourra attendre une place. L’enfant suitnaturellementsonguide, ét, après une course en cab fermé à' travers des
rues inextricables, elle est introduite dans une maison publique.
Dès qu’elle est couchée, la sœur disparaît, et l’on a le champ libre pour conjurer sa perte : la fille ne soupçonne pas où elle est. Chacun est gracieux pour elle ; la procureuse gagne sa confiance. On lui trouvera peut-être une situation dans'quelque établissement annexe, car certaines « directrices » gouvernent plusieurs maisons. On met constamment l’ivresse à sa.portée ; on la conduit au théâtre, au bal. Certaine nuit, tandis qu’elle est exténuée et à moitié anesthésiée, la porte de sa chambre à coucher s’ouvre — car il y a des portes qui, lorsqu’elles sont fermées au dedans, se rouvrent au dehors par un mécanisme spécial — et son malheur est complet. Après cela, tout devient facile, sauf le retour vers une existence honorable : Vestigia nulla retrorsum.