MAISONS PUBLIQUES SONT DES PRISONS
Il est facile d’entrer dans, ces ignobles établissements, mais il est de tous points difficile d’en sortir. 11 est bien des cas de séquestration. Le protestantisme ardent proteste parfois avec furie -contre l’enlèvement de jeunes filles exaltées, qu’on croit souvent avoir été internées de couvent en couvent. Ces mêmes réclusions sont constamment infligées pour le service du vice, mais personne n’y prête la moindre attention. Le labyrinthe de Londres, comme celui de Crète, a beaucoup de chambres et de passages souterrains, Le fil guidantàl’entrée est aisément rompu. Voici, par exemple, un cas dans lequel une fille maintenant revenue à une situation respectable, resta prisonnière jusqu’à ce que sa perte fût accomplie :
K. S., une bonne d'enfants, de moins de quinze ans, futunjour invitée à prendre le thé par une dame dont elle avait fait la connaissance. Elle entra,et il ne lui fut plus permis de sortir. Elle était détenue dans la maison, mais traitée avec douceur. Certaine nuit, elle fut narcotisée, rendue inconsciente, et dans cet état
elle fut violée, dit-on, par un personnage de l’aristocratie. Il la garda dans cet endroit pendant plusieurs mois, quand, linalement, elle parvint à prendre la fuite. La maison est dans une rue voisine du « Marble-Arcli ». Elle est tenue par miss ... qui prétendait avoir un établissement de dégraisseur. La jeune fille fut renvoyée dans le Cheshire et se comporte bien actuellement.
Voici un autre cas rapporté par une maison de secours de Westminster :
Fanny F..., âgée de quinze ans, fut emprisonnée dans une maison publique. On refusa à son père tout accès dans cette maison. Son anxiété était cruelle ; mais, à la fin, il ressaisit son enfant avec l’aide des autres filles pensionnaires qui avaient entendu parler de là douleur du père.
Même lorsqu’elles parviennent se sauver, les directrices des maisons publiques retiennent tout ce qui leur appartient. Voici l’aventure d’une jeune fille polonaise dont il fut question devant la * Thames police court » à la fin de juin dernier :
Elle était arrivée d’Allemagne en Angleterre, quelques mois auparavant, pour chercher dns moyens d’existence.
Après qu’elle eut passé quelques semaines à Londres, on lui persuada de demeurer à Poplar, dans une maison de mauvaise vie, et, lorsqu’elle y fut, la malheureuse fut contrainte de se livrer à la prostitution. Elle refuse à la fin de rester plus longtemps dans cette maison et s’en alla. Lorsqu’elle demanda sa malle,
contenant ce qu’elle possédait, et aussi des objets appartenant à un jeune homme avec lequel elle comptait se marier, la propriétaire refusa, déclarant qu’elle n’aurait rien de tout cela. La jeune fille avait auparavant payé, non seulement la location pour toute la durée de son séjour, mais encore une semaine à l’avance, pour tqnir lieu de notification de congé. Pourtant la malle n’était pas rendue. Elle prit l’avis d’uri .magistrat sur ce qu’il fallait faire pour ravoir sa propriété. Le magistrat envoya un huissier, lequel, plus tard, dans la journée, déclara que la femme refusait de rien rendre; il fut alors rédigé une sommation sans frais à l'adresse de la personne assignée pour séquestration illégale d’objets. La jeune fille, âgée de dix-neuf ans, semblait dans la plus profonde détresse.
Un autre cas, survenu l’année dernière dans Saint John’s-Wood, plus directement arrivé à la connaissance de l’enquête, et vérifié par des témoins dignes de foi est ainsi raconté :
Une fille du Devonshire, Alice B..., âgée de vingt ans, vint à Londres, après la mort de son père, pour entrer en condition. Elle fut séduite, pendant son service, par un docteur demeurant dans la maison ; mais après le départ de celui-ci, elle s’attacha à un jeune homme d’apparence respectable. Elle était engagée pour le mariage, et tout semblait aller bien lorsqu’un dimanche dans l’après-midi, tandis qu’ils étaient à la promenade, il proposa d’aller rendre visite à sa tante, qui demeurait, disait-il, au n°... Queen’s-Road, Saint John’s-Wood. Cette maison, dit la rumeur locale, est une maison publique fashionable, patronnée entre autres par un prince du sang tout au moins, et par un membre du ministè-
rc. Elle ne savait rien de cela ; accompagnée par son amant, elle entra dans la maison et prit le thé avec la prétendue tante.
Après le thé, on lui demanda si elle ne désirait pas se laver les mains ; elle monta un étage et on la laissa seule dans une chambre à coucher meublée avec élégance. Elle commença à comprendre sa situation en entendant tourner la clef dans la serrure. Durant trois semaines, on ne lui permit plus de quitter cette pièce mais elle fut contrainte de recevoir les visites de son séducteur, qui semblait avoir employé l’amant pour introduire la malheureuse dans cet antre. Elle supplia son sé- ducteur de la délivrer, mais, bien qu’il la conduisit avec lui, magnifiquement habillée, au théâtre et à l’opéra, et parlât même de l’épouser à l’étranger, il ne lui permit jamais de fuir. Lorsqu’il n’était pas avec elle, on avait ordre de la tenir sous clef. Lorsqu’il était présent, elle redevenait une prisonnière sous surveillance. Les choses allèrent ainsi pendant six ou sept semaines. La demoiselle était bien nourrie et soignée ; une domestique était attachée à son service ; mais elle se tourmentait de la captivité et rêvait continuellement de s’évader ; toutefois il lui était absolument impossible de sortir de cette maison étroitement gardée. Un matin, à la fin, elle fut réveillée par un bruit inaccoutumé. On procédait au ramonage de la cheminée ; il fallait ouvrir la porte pour permettre au ramoneur de passer dans une chambre contiguë.
fc Elle se leva, revêtit ses anciens vêtements, qui, par bonheur, n’avaient pas été enlevés — et elle s’esquiva pour ne plus revenir. Elle trouva une petite porte latérale au bas de l’escalier de service, et dans un moment elle fut libre. Elle n’avait ni chapeau, ni bonnet ; elle
n’avait pas un penny pour se soutenir. Sa seule pensée était de fuir aussi loin que possible de l’odieuse maison.
Pendant trois ou quatre jours, elle rôda, sans amis et sans assistance, à travers les rues, ne sachant où aller. Les gens de la police furent bienveillants pour elle et la protégèrent des injures ; mais elle mourait presque de faim, quand, par une heureuse inspiration, elle dirigea sa course vers une réunion de l’Armée du Salut, à Witechapel, où elle tomba entre de bonnes mains. Elle fut hébergée, puis recommandée à la Société de protection, par l’entremise de laquelle elle trouva une situation, dont elle vit maintenant.