LE BUT QUE S’EST PROPOSÉ LA « PALL MALL GA¬ ZETTE
La devise : « Liberté du vice, répression du crime », est la seule base solide sur laquelle la législature puisse s’appuyer pour discuter la question.
Le but de l’Amendement à la loi criminelle proposé par sir W. Harcourt n’avalt pas tant pour but de faire élever l’âge auquel une jeune fille peut disposer d’elle-méme ou d’augmenter : la rigueur des mesures à prendre contre les procureuses et le trafic des jeunes Anglaises, que d’accroître le pouvoir arbitraire de la police dans les rues.
Quelle personne, Un peu au courant de l’ex- Cessive variété des devoirs imposés par la civilisation moderne à la police, oserait approuver les
abus d’un pouvoir accordé d’une façon si ignorante et si maladroite ?
Le constable de nos jours joue le rôle, dans la société, du chevalier errant d’autrefois. Il n’y a pas au monde d’étre plus utile. Quel noble idéal de l’activité humaine que la vie quotidienne d’un policeman chevaleresque, bien pénétré de ses obligations envers le public! Malheureusement, la majeure partie des policemen n’est composée que de simples mortels qui ne méritent pas plus que les autres d’être investis d’un pouvoir arbitraire, surtout quand il s’agit des relations avec l’autre sexe. /
Une fois dans leurs mains, ce pouvoir arbitraire devient une sorte de corruption : plus ce pouvoir s’accroît, plus le mal augmente.
Loin de moi l’idée d’accuser un corps d’agents sans cesse occupés à remplir les devoirs les plus difficiles des services publics, mais ce sont précisément les gens qui ont de la police la plus haute opinion qui devraient s’efforcer de lui enenlever toute tentation pouvant nuire à sa moralité et à son autorité.
Je suis certain de n’étre ici que le fidèle interprète de l’opinion unanime des membres de notre commission et des chefs de la police.
L’autorité de la police sur les femmes de la rue est déjà très étendue ; elle peut non ^seulement
maintenir l’ordre, prévenir l’indécence, empêcher les brutalités; mais encore faire « chanter »■ ces malheureuses.
Le chapelain d’une des prisons de l’Etat, qui a plus que n’importe qui l’occasion de causer avec ces femmes, m’a affirmé que c’est parmi elles une opinion unanime que si elles ne paient pas la police elles sont persécutées sans pitié.
Depuis la première jusqu’à la dernière, me dit-il, c’est l’avis général qu’il faut payer le constable sous peine d’étre tracassée. C’est là une des nécessités reconnues de la profession.
Dans les Compagnies de chemin de fer, le règlement défend de donner des pourboires aux employés, et pourtant, c’est une habitude reçue parmi les voyageurs, comme c’est également une pratique générale parmi les femmes du trottoir de donner des pourboires à la police. Les unes paient de leur bourse, les autres de leur personne; beaucoup de malheureuses paientdes deux façons.
Il y a de braves policemen qui ne prendraient pas l’argent d’une courtisane, ne boiventpas avec elle et se feraient scrupule d’avoir aucun autre rapport avec elle. Mais il y en a beaucoup qui considèrent tous ces avantages comme les petits
bénéfices de leur métier et qui agissent en conséquence.
Quoique très faible en théorie, l’autorité d’un policeman sur une fille des rues est, en réalité, presque despotique.
« Si vous vous disputez avec un policeman, vous ôtes perdue t » passe pour un dicton qu’on peut prendre au pied de la lettre.
Dans la police, l’esprit de corps est très développé, et il y a entente tacite entre la police et les courtisanes, Si une fille avait le malheur de donner un pourboire à un policeman et de le raconter, elle n’aurait plus qu’à quitter Londres. Elle serait chassée de poste en poste et n’aurait un peu de tranquillité que le jour où elle se trouverait en dehors du rayon de la police municipale de la métropole.
Si tel est le pouvoir du policeman qui veut , venger ce qu’il regarde comme un abus de confiance, il n’est pas besoin de faire remarquer qu’il peut briser la position d’une fille et son avenir sans trouver rien d’extraordinaire dans une pa* reille action.
Il n’a qu’à survenir comme par mégarde quand une fille écoute despropositions pour faire fuir le client* et à chaque instant, sous prétexte de faire du zèle, il peut toujours trouver l’ocea-
sion de justifier au moins la menace d’une arrestation.
La vie de la fille est à la merci du policeman, et. dans la plupart des cas, il sait profiter de cette situation.
C’est un crime contre la liberté et la justice, que rien ne peut justifier, pas plus les exigences du marché du vice que la sainte horreur à la vue des femmes du trottoir que d’augmenter, si peu que ce soit, seulement d’un titre quelconque, l’autorité que l’agent en uniforme possède sur ces femmes isolées, sans sputien, sans amis même parmi leurs compagnes de débauche.
Quand nous disons que le policeman est constamment prêt à échanger son pouvoir contre de l’argent, nous ne faisons que constater ce fait qu’il est homme et qu’il est pauvre.
Mais c’est aller trop loin que de laisser ces gardiens de l'ordre, armés de leurs bâtons, se transformer en une sorte •de matamores en uniforme, dont la seule préoccupation est de lever un honteux tribut sur les filles tombées de la moderne Babylone.