LA POLICE ET LES MAISONS DE TOLÉRANCE
Si la police court constamment le risque d’étre corrompue par le pouvoir arbitraire qu’elle exerce sur les courtisanes, la tentation ne fait que s’accroître devant les maisons de tolérance.
Tout le monde connaît l'histoire de Mme Jefferies et de l’agent Minahan; on sait comment ses supérieurs se moquèrent de lui parce qu’il avait refusé les « pots-de-vin *... En théorie, un policeman n’a aucun pouvoir sur les maisons mal famées, mais quand il le veut, il peut empêcher ces maisons de faire de bonnes affaires.
Hier,(l) la police s’est simplement refusée à interpréter un ordre de la même façon que la veille et a ainsi rendu toute circulation impossible dans la rue où se trouvent nos bureaux : la vente de la Gazette a été retardée de trois heures.
Il est difficile de voir plus scandaleux spectacle — sans émeute heureusement, la foule était de bonne humeur — que celui auquel ont pu assis-
(1) 11 est fait ici allusion aux troubles populaires survenus dans le Slrand lors des révélations de la P ail Mail Galette.
ter de nos fenêtres lord Aberdeen, l’honorable Auberon Herbert et beaucoup d’autres témoins.
Les gens étaient littéralement lancés contre nos fenêtres et si, malheureusement, une seule porte avait cédé, tous les numéros du journal auraient été pillés.
Pendant des heures entières, la police, non seulement ne nous a pas protégés, mais elle n’a fait aucun effort pour permettre aux gens d’entrer dans nos bureaux ou d’en sortir. Poür quelle raison? Nous l’ignorons. En tout cas, ce n’est que lorsque la question a été soumise à la Chambre des Communes et après qu’une plainte eût été déposée au ministère de l’intérieur que la police renonça à donner à ses règlements une interprétation qui, pendant la plus grande partie de la journée, a empêché jusqu’aux transactions légitimes et ordinaires de la vente du journal.
Eh bien ! si la police peut agir ainsi quand il s’agit d’un journal influent, ayant des amis dans les deux Chambres du Parlement et un nombre respectable d’abonnés dans le pays, que ne peutelle faire vis-à-vis du patron d’une maison de débauche qui risque à chaque instant de violer la loi et qui, alors môme qu’il ne le fait pas, ce qui est l'exception, transforme sa maison en bouge.
Quelle est la conséquence ? Toute maison de
cette espèce devient une source de revenus pointe policeman de service.
— « La police est la meilleure amie des patrons », médisait un vieux patron. Voüsdemandez pourquoi ? Parce qu’elle arrange les choses gentiment, et les patrons sont les meilleurs amis des policemen, parce qu’ils les payent.
— Combien donnez-vous à la police ? demandai-je.
— Trois livres par semaine, d’un bout de l’année à l’autre, dit-il d’un air pensif, et ma maison est toute petite !
Ôn m’a rapporté que, dans une maison célèbre' dans le East-End, la policé touche jusqu’à 12,500 francs par an, sans parler des petits profits, soit pour les Constables, soit pour les détectives quand on les dérange.
Il est vi-ài que je n’ai pas pu le vérifier. Je ne puis dire que ceci : c’est l’habitude dans l’East- End. Si M. Richard Cross désire connaître le nom et l’adresse de la maison, je les tiens à sa disposition. Il s’ensuit qu’il y a là alliance entre le patron et le eonstable.
Une dame, qui sait parfaitement la manière de s’ÿ prendre pour sauver les victimes, et qui, par sa situation, jouit d’une grande autorité, me disait que quand elle voulait retirer une fille d’une mauvaise maison du West-End, elle avait
à prendre mille précautions pour ne pas donner l’éveil à la police.
— Autrement, ajoutait-elle, il arrive ceci : le patron est prévenu, et on fait filer la fille dans uneautre'maison.
Dans l’East-End, c’est plus commode; mais dans l’ouest de la ville, si vous voulez circonvenir les hommes dont je viens d’exposer les crimes gardez-vous bien d’en informer la police.
IL Y A Dû MAUVAIS AGENTS DE POLICE
Il y a police et police. Il y a de braves gens parmi les policemen et il y en a de mauvais. Jusqu’au jour où parut le colonel Ilenderson, jusqu’au moment où il donna l’ordre à ses officiers d’empêcher les voyous de maltraiter les processions de l’armée du Salut, il dépendait entièrement du constable de service de changer la plus pacifique des démonstrations en une émeute générale. De là la responsabilité énorme qui incombe à ceux qui sont chargés de conserver à la police son caractère élevé. Quelques-uns des principaux officiers supérieurs sont excellents, ainsi que certains inspecteurs.
Malheureusement, on ne peut en dire autant des autres.
M. Charrington affirme que toutes les fois qu’il a essayé de sauver des pauvres petites victimes outragées, la police a toujours fait tout ce qu’elle a pu pour l’en empêcher. Une fois la police le livra à deux souteneurs de maisons
publiques pour le faire assassiner, en disant aux policemen de service de se tenir au coin de la rue et de fermer les yeux.
Il y a quelques semaines, des agents honnêtes firent leur devoir et me protégèrent en arrêtant un homme qui m’attaquait. — Ils reçurent immédiatement l’ordre de se retirer et de ne pas rester là pendant qu’on laissait en liberté l’homme qui avait essayé de me tuer.
Un ancien officier de la police m’a affirmé que « 'c'était avec les policemen et les soldats que se perdait la plus grande partie des filles à Londres ».
Un missionnaire, dans un rapport qu’il m’adresse d’Edinibourg, me cite le cas d’un gentleman qui a réussi à arracher une petite fille des griffes d’un policeman qui avait menacé l’enfant de la perdre si elle ne consentait pas à venir avec lui, et il ajoute que ce n’est malheureusement pas un cas isolé. Beaucoup de policemen sont célibataires, vivent dans des casernes comme des soldats et ne valent pas mieux que les Gardes pour exercer la surveillance de la voie publique, qui, après tout, est le salon du pauvre. Il suffit d’une brebis galeuse dans un troupeau pour corrompre le reste.