HISTOIRE D’UN OFFICIER DE LA POLICE
Voici l’histoire d’un officier qui occupait encore dernièrement une position élevée dans la police métropolitaine. Cette histoire est si horrible que nous avons hésité longtemps avant de la publier. Aujourd’hui, bien que nous ayons devant nous une déclaration écrite affirmée sous serment devant le maire de Winchester, et que nous nous soyons promis de la soumettre à l’examen du Ministre de l’Intérieur pour faire une enquête sérieuse, nous n’osons donner qu’un aperçu de ces faits, tant ils nous semblent incroyables :
À. B..., officier haut placé de la police, a séduit il y a une quinzaine d’années, sa propre fille, alors âgée de seize ans. Au bout de quelque temps de cette existence, la fille quitte le domicile paternel ; mais elle tombe bientôt dans la misère et fait à son père un appel désespéré daüs lequel elle lui annonce que s’il ne vient pas à son secours, elle sera forcée de s’adresser au magistrat.
Le père envoie à sa fille une sœur mariée qui la menace de sa part de la faire emprisonner si elle osait mettre son projet à exécution:
Je laisse la parole à la fille, qui est aujourd’hui une femme de trente et un ans et qui est sur le point de se marier à un homme nommé Gibbons:
« En apprenant que je voulais m’adresser au magistrat, mon père qui jouit d’une grande influence dans Scotland-Yard (quartier-général de là police à Londres), envoya deiix détectives en bourgeois à mon domicile, 1, Caledonian Street, King’s OrOsS. J’étais seule à ce moment. Un des hommes appliqua le dos contre la porte ët ils essayèrent de m’intimider. Ils voulurent me forcer â écrire et à signer une lettre à mon père, dans laquelle je déclarerais que toutes mes accusations étaient fausses. Je refusai d’écrire une pareille lettre, attendu que c’eût, été un men-' songe. Je demandai â faire venir M. Gibbons, un jeûne homme qui voulait m’époüsër et qui pouvait servir de témoin. Ils menacèrent de me faire emprisonner pour dix ans et M. Gibbons pour cinq ans si je ne voulais pas écrire la lettre:
« Us n’avaient aucun mandat d’arrêt et ne cherchaient qu’à m’intimider. Ils avaient avec eux du papier à lettre. Je m’étais évanouie de peur et d’effroi. Un des détectives me retint dahs ses bras, me fit asseoir à la table et écrivit la lettre
qu’il voulut me faire copier, et tout en me menaçant de m’emmener en prison, ils me prirent la main de force et me forcèrent d’écrire la lettre. A la fin, je leur dis qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans ce qui était écrit et je m’évanouis de nouveau. Iis me laissèrent en cet état et s’éloignèrent. J’écrivis de nouveau à mon père, lui disant que bien qu’il eût envoyé ces détectives dans ma chambre pour me forcer â écrire la lettre, je préférais me laisser conduire en prison et dire la vérité.
« Le jour où mon père recevait ma note il faisait une demande pour obtenir sa pension de retraite qui lui permettait, au bout de quelque temps, de quitter le service et de vivre tranquillement.
« Je m’adressai à un magistrat de Çlerkenwell. Il me répondit qu’il consulterait un autre magistat de ses amis et, plus tard, il me fit savoir qu’il préférait ne pas s’occuper de mon affaire, à cause de la haute position de l'accusé.
« La police, pendant ce temps, fit courir des bruits fâcheux sur M. Gibbons, qui était ouvrier charpentier, et il perdit sasituation. M. Gibbons a déposé une plainte au parquet ».
Toute cette déposition, avec les pièces à l’appui, est entre les mains du professeur Stuart, membre du Parlement. J’ai su depuis que M.
.Benjamin Scott,président du comité de Londres pour la suppression de la vente des jeunes anglaises avait fait une enquête: l’iiistoireest vraie.
Maintenant, si cette histoire est vraie, et nous ne la publions que pour tâcher de découvrir la vérité, que penser d’une pareille infamie ?
Quelle sécurité pour la liberté individuelle et la protection de l’honneur des femmes, si la police est capable de commettre de pareils crimes?
Mais nous n’avons pas besoin de faits aussi évidents pour montrer que certains hommes, alors môme qu’ils portent sur la tête le casque du policeman, ne méritent pas qu’on les investisse d’un pouvoir absolu sur des femmes qui sont plus faibles et moins protégées que les autres femmes.
C’est ce qui me fait demander, comme une chose nécessaire, l’abolition de ces articles de la loi qui voudraient étendre encore davantage le pouvoir discrétionnaire de la police sur les femmes.
LA PROSTiTUTION DANS LES RUES DE LONbRËS.
il n’ÿ a pas d’absurdités et d’exagérations qu’on n’ait répétées sur îe spéctàcie scandaleux que l’on Voit dans les rues, il est évident qu’à minuit Regent Street et les rues avoisinantes n’offrent pas un spectacle fait pour réjouir l’àme. On pourrait faite une législation spécialement destinée à ces endroits où le vice se donne rendez-vous et les traiter comme des places de désordre dans lesquelles oir pourrait faire de temps en temps des razzias sür la plainte de deux ou plusieurs personnes du voisinage. Mais nous sommes Contre lés mesurés d’excéption, même quand elles sont sous le contrôle des particuliers.
S’il y a des gens qui veulent sérieusement détruire ce scandale, que ne font-ils comme les habitants de Saint-Jude,King’s Cross? Que n’organisent-ils un Comité de vigilance? Un ou deux membres de ce Comité fourniraient les preuves nécessaires pendant que la police constaterait le « raccrochage ».
C’est ainsi qu’on a nettoyé les rues de Saint-
J ude et par ce moyen on pourrait nettoyer Regent- Street.
La rue appartient aussi bien à la prostituée qu’au premier venu, et tant qu’elle se tient bien* elle a les mêmes droits de s’y promener que les autres.
Celles qui sont enfermées dans les maisons ne valent certainement pas mieux que celles qui sont dans la rue.
Quant aux importunités du « raccrochage », je püis prouver qu’elles ont été singulièrement exagérées. J’ai flâné dans les rues, la nuit, pendant des semaines entières. J’ai été avec des costumes différents à la plupart des endroits fréquentés de préférence par lés courtisanes. J'ai rôdé dans Radcliff-Highwayet dans ies environs du Quadrant à minuit ; je me suis promené, dans Saint-James’s Parle, et, deux fois,j'ai passé la nuit, en été, sur les bords de la Serpentine ; j’ai été â toutes les heures dans Leicester-Square et dans le Strand, et j’ai passé à minuit par Mileend-Road, et dans les environs de la Tour de Londres. Quelquefois j’étais seul, quelquefois accompagné d’un ami, et je n’ai jamais rapporté de ces différents endroits qu’une impression de respect et d’admiration pour la tenue des filles anglaises qui se livrent à ce triste métier. Je n’ai pas été raccroché en tout plus d'une demi-dou-
zaine de fois, et encore étais-je plus à blâmer que la femme. Je suis sorti une fois de Hyde Park à minuit, en même temps qu’une prostituée ivre, mais elle n’a pas essayé de lier conversation. J’ai été bien plus souvent raccroché sur les boulevards à Paris que je ne l’ai été dans les parcs ou dans les rues en Angleterre. Somme toute, je suis revenu de cet infernal labyrinthe avec la profonde conviction que si la Bible renferme une vérité plus vraie qu’une autre, c’est que les publicains et les courtisanes sont plus près du royaume des cieux que les scribes et les pharisiens qui s’efforcent de gagner leur passeport pour cet endroit béni en plongeant leurs malheureuses sœursdans ce véritable enfer, où elles sont à la merci du pouvoir despotique de la police.
Je ne voudrais voir étendre les pouvoirs de la police que d’une seule façon ; je voudrais la loi également appliquée à l’homme et à la femme.
Pourquoi l’homme qui se conduit comme la prostituée, j’entends l’homme qui suit habituellement les femmes et leur fait des propositions, ne serait-il pas passible de la même peine que les femmes qui sollicitent les hommes ? Il serait cependant équitable de ne pas avoir deux poids et deux mesures : une loi dure pour le faible, une loi douce pour le fort.