INFLUENCE DES THÉÂTRES ET DES ATELIERS DE COUTURE
On a déjà fait, au cours de ces révélations, beaucoup de commentaires sur la responsabilité qui incombe au riche dissolu, au sujet de la ruine des filles des pauvres. Ce serait cependant une grosse erreur de croire qu’il n’y a que les gens très riches et les rentiers oisifs qui soient coupables de la corruption actuelle. Sans doute, ils sont nombreux, et leur responsabilité grandit en proportion des privilèges dont ils jouissent.
Si on me demandait de décrire quelle est la forme la plus désastreuse du vice à Londres, je ne citerais pas les maisons fashionables du West-End, telles que celles de Mme Jefferies, ni les maisons où les procureuses font un commerce régulier, mais plutôt ces grands magasins de modes et ateliers de. couture dans lesquels, tous les ans, des centaines, sinon des milliers déjeunes femmes se perdent.
Je n’ai pas l’intention de citer des noms et je ne veux, pour l'instant* qu’indiquer une des
plus horribles plaies du système social. Il est pitoyable de penser au nombre de ces jeunes filles qui ont étéélevées avec soin,bien surveillées. dans leur famille et à l’école, dans nos villages de campagne, et qui n’arriveront cette année dans cette grande ville que pour s’apercevoir que cette belle éducation, sur laquelle leurs parents avaient fondé de si belles espérances dans la vie, n’est, en somme, qu’une porte ouverte sur l’enfer.
On dit que dans un certain théâtre, une fille ■ne peut conserver sa vertu plus de trois mois, et que dans un grand atelier, situé dans l’Ouest de Londres, il est rare de trouverume fille qui n’ait pas perdu sa vertu en moins de six mois. Il doit y avoir là quelque exagération.
On accuse, à tort ou à raison, certains directeurs de théâtre de ne laisser monter les actrices sur leur scène qu’après les avoir perdues. Malheureusement, il y a des chances pour que ce soit la vérité, et je sais que le directeur d’un grand magasin de Londres joue au sultan avec les filles qu’il emploie et se réserve les plus jolies. Naturellement l’exemple est suivi du plus grand au plus petit.
Je n’ai pas eu le temps de vérifier les cas particuliers, mais j’ai pu acquérir la conviction que si quelques grands magasins qui emploient des-
centaines d’ouvrières sont au-dessus de tout reproche, il y en a d’autres qui ne sont, à proprement parier, que les antichambres de maisons publiques.
A Paris, il y a beaucoup de magasins où les demoiselles acceptent des situations, non pas à cause du salaire, qui, la plupart du temps, ne serait pas suffisant pour payer leur loyer, mais pour l’occasion qu’elles pensent trouver de faire des connaissances leur permettant de gagner dans une vie irrégulière le surplus des dépenses exigées par leur entretien. Certains magasins à la mode, à Londres, emploient le même système, et le mal qui en résulte est irréparable (1).
(1) L’auteur des articles de la Pall Mail nous dit dans ce chapitre des banalités et généralise des faits qui sont connus de tous et dans tous les pays.