LES FAITS SONT RECONNUS EXACTS
Aussitôt après l’apparition du rapport de la célèbre commission secrète,l’Angleterre scandalisée sé partagea en deux camps : dans l’un se placèrent les scandalisés par la nature môme du sujet qu’on avait osé aborder dans un journal ; dans l’autre les scandalisés, non parce que les faits avaient été publiés, mais parce qu’ils avaient pu avoir lieu. Les uns et les autres espéraient que les faits étaient inexacts, dénaturés ou exagérés sciemment par un journaliste en quête de réclame.
Le gouvernement voulut lui-même intervenir.
Les vendeurs de la Pall Mail furent d’abord incarcérés, et il fut question d’interdire la vente du journal. C’est alors qu’on observa une véritable émeute et que tous les quartiers aboutissant aux bureaux de la Pall. Mail Gazette furent envahis par plus de cent mille hommes hostiles non pas à la Pall Mail, mais au gouvernement qui voulait interdire la vente des numéros contenant les fameuses révélations.
Le gouvernement renonça dès lors à toute
poursuite ; les porteurs furent remis en liberté et le journal vendu librement.
C’est alors que le directeur de la Pall Mail Gazette proposa au gouvernement de remettre tous les documents de son enquête à une commission parlementaire à laquelle on adjoindrait l’archevêque de Cantorbery et le, cardinal de Westminster. Cette commission pourrait alors se prononcer en toute connaissance de cause sur la véracité des faits avancés.
Cette proposition fut acceptée par toutes les parties et la commission d’enquête fut instituée à Mansion-House (1) pour vérifier l’exactitude des affirmations contenues dans le rapport de la Pall Mail Gazette. Cette commission s’estréunie pour la dernière fois le 29 juillet 1885 afin de formuler ses conclusions et de rédiger son rapport.
Tous les membres étaient présents ; M. Samuel Morley, président ; l’archevêque de Cantorbery, le cardinal archevêque de Westminster, l’évéque de Londres et M. R. T. Reid, membre du Parlement.
Le président, en présence des autres membres, a donné lecture du jugement de la commission au directeur de la Pall Mail Gazette.
Yoici ce jugement :
(1) Habitation du Lord maire de Londres et Hôtel de ville de la Cité.
« Nous avons été invités à examiner la vérité des allégations contenues dans la Pall Mail Gazette des 6,7, 8 et 10 juillet 1885, sous le titre de : « Rapport de notre commission secrète. »
« Nous avons, en commençant, décidé d’exclure toutes les accusations contre les individualités particulières, contre certaines classes ou contre la conduite des agents de la police.
« Nous nous sommes strictement bornés à examiner le système de vices criminels décrits dans le rapport.
i Après avoir interrogé avec soin les témoins et examiné les preuves que nous avons sous les yeux, sans garantir toutefois l’exactitude des détails, nous sommes arrivés à cette conclusion que, pris en bloc, les faits avancés par la Pall Mail Gazette sont matériellement vrais.»
Ont signé : Edouard Besson, archevêque de Cantorbery; Temple, évéque de Londres; cardinal Manning ; Samuel Morley, membre du Parlement; R. T. Reid, avocat conseiller de la reine.
Il n’y avait donc plus à nier. Les faits avancés étaient incontestables ; la pudique Albion avait vraiment été polluée par cet ignoble commerce de vierges ; les scandales étalés par M. Stead étaient reconnus exacts par les hommes qui représentaient en Angleterre l’idéal de l’honorabilité, par ses évéques catholiques et protestants.
l’auteur DES SCANDALES DE LONDRES, ACCUSÉ DE DÉTOURNEMENT DE MINEURE, EST CONDAMNÉ PAR LA COUR D’ASSISES.
Si nos lecteurs veulent bien se reporter au | XV du Tribut des vierges (page 63, Une enfant de 13 ans vendue pour 125 fr.) iis retrouveront la touchante histoire de Lily, vendue par sa mère à uneprocureuse, emmenée chez une sagefemme, pour que sa virginité soit dûment constatée, puis conduite dans un lupanar de P...
Street. C’est dans cet ignoble lieu que la pauvre enfant fut enfermée et endormie à l’aide du chloroforme pour être livrée auMinotaure, c’està dire â l’homme qui l’avait achetée. « On entendit alors, dit l’auteur du Tribut des Vierges , un cri terrible et pitoyable, non pas un cri perçant, mais plutôt un gémissement du désespoir.... « Il y a un homme dans la chambre ! ramenez moi chez moi ! » s’était écriée la pauvre enfant. » (Page 68.)
Eh bien ! ce cri terrible, le directeur de la Pall
Mail Gazette pouvait en parler, car il l’avait en effet entendu. Non seulement il l’avait entendu, mais c’était lui qui l’avait provoqué; c’était lui qui avait fait acheter l’enfant par la procureuse, l’avait conduite au lupanar et, l’ayant fait endormir, avait subitement pénétré dans sa chambre au milieu de la nuit.
L’historié de Lily est donc vraie, et le procès intenté â M. Stead par la Couronne en est la plus évidente démonstration.
- Voici comment les faits s’étaient passés :
Afin de ne pas affirmer sans preuve et de mieux pénétrer le cœur de son sujet, M. Stead avait voulu être le héros d’une de ses pathétiques histoires. A cet effet il avait pris comme acolyte une procureuse célèbre, madame Jarrett, récemment convertie par la charitable mademoiselle Joséphine Butler (1). Grâce à ce concours il avait pu acquérir au plus juste prix les vierges dont il avait besoin.
Parmi les jeu nés vierges fournies par madame Jarret au directeur de la Pall Mail se trouvait donc Lily, dont le nom véritable estElisa, Arms-
(1) Mlle Butler est une femme intrépide, organisatrice de la fameuse Association des Dames anglaises dont lés efforts ont eu pour résultat de faire supprimer les Contagious diseases act (voyez Introduction, p. XXL)
trong (Lily est l’abréviatif anglais pour Elisa). Après avoir été achetée 125 fr., puis examinée par la sage-femme vérificatrice des virginités, anesthésiée et enfermée dans une chambre du lupanar, la pauvre Lily n’avait pas, cela va sans dire, était violée par M. Stead. Celui-ci s’était contenté d’une démonstration théorique et avait remis l’enfant entre les mains des dames de l’Armée du salut commandée par la célèbre maréchale Booth. Afin de mieux la garantir contre les attentats du même genre dont elle pouvait être victime en Angleterre, la maréchale avait dirigé l’enfant sur une des garnisons françaises de l’armée du salut. C’est ainsi que le jour môme Lily était conduite à Paris par un soldat femelle de l’armée salutaire, madame Mourley. De Paris elle fut dirigée sur Loriol, par madame Combe, lieutenant de la dite armée. Pendant les différents voyages et séjours qu’elleût en France, la petite Lily fut admirablement traitée, cela va sans dire.
Mais les épouvantables scandales révélés par la Pall Mail Gazette avaient fait à son directeur d’implacables ennemis. Le gouvernement, qui cherchait toutes les occasion de nuire au journal et de prouver l’inexactitude des faits, en trouva une occasion dans l’enlèvement de Lily.
Grâce à ses agents,'le gouvernement découvrit
que Lily était la fille de pauvres parents de Charles St. Le père, Charles Armstrong, exerçait la noble profession de ramoneur ; la mère, tout en étant plus ou moins ivrognesse, n’était pas cependant aussi abjecte que l’avait prétendu le rapporteur de la commission secrète.
L’enquête de la Couronne fît connaître que, le 2 juin 1885, la procureuse Jarrett s’était en effet présentée chez les époux Armstrong qui lui avaient confié leur fille âgée de 13 ans, pour la placer comme domestique ; mais que la procureuse s’était bien gardée de dire aux parents qu’elle allait conduire leur enfant ijans un lupanar pour y être prostituée.
M. Stead s’était donc rendu coupable d’enlèvement d’une enfant mineure, puisqu’il avait fait prendre Lily chez ses parents et l’avait emmenée sur le Continent sans leur consentement. Le dirècteur était non seulement accusé par la Couronne d’enlèvement d’enfant, mais encore de viol sur une fille mineure, car rien ne prouvait qu’il n’avait pas consommé l’acte coupable lorsqu’il avait été introduit nuitamment chez Lily, dans le lupanar de Poland Street.
Telle est l’origine du procès Armstrong qui a passionné l’Angleterre pendant un mois et jeté une lumière éclatante sur les événements que nous avons fait connaître dans ce volume.
Disons-le de suite, malgré les poursuites de la Couronne,malgré la condamnation qui a atteint les accusés, les faits avancés par la Poil Mail Gazette ôtaient d’une exactitude absolue.
M. Stead a eu pendant toute la durée du procès une attitude énergique, et sa défense, qu’il a voulu présenter lui-même, a été un remarquable plaidoyer en faveur des filles pauvres, victimes de la concupiscence des classes riches.
A côté de M. Stead, figuraient plusieurs accusés que la Couronne considérait comme ses complices.
En premier lieu la femme Jarrett, procureusc, dont la conversion a semblé douteuse au jury.
Venait ensuite M. Jacques, rédacteur de la Pall Mail Gazette, qui avait aidé M. Stead pendant ses curieuses recherches.
Puis madame Mouriey et M. Booth, maréchal de l’Armée du Salut, qui avaient été les complices de Stead en emmenant l’enfant sur le Continent et en l’y maintenant loin de ses parents.
Rien n’était plus pittoresque qu’une des séances de ce procès qui donnait à lui seul une idée des mœurs de la vieille Albion. A côté des juges munis de leur triple perruque, se voyaient les principaux officiers de l’Armée du Salut, qui avaient eu soin de revêtir pour la circonstance leur bel uniforme. Mademoiselle Butler, la
maréchale Booth, également revêtues de Puniforme de la Salvation Army, utilisaient les nombreuses heures qu’elles passaient sur le banc des témoins à des travaux d’aiguille. Pour rendre le côté comique, il suffit de rappeler que le pauvre maréchal Booth, atteint de surdité, présentait un énorme cornet acoustique au président chaque fois qu’on lui adressait la parole. Dans la salle la foule, houleuse et bigarrée, était évidemment sympathique aux accusés.
Malgré la brillante défense de M. Stead et des avocats, le jury se trouvait acculé par la cour, par une question où le verdict affirmatif était inévitable. « L’accusé Stead et sa complice Jarrett ont-ils emmené l’enfant Elisa Armstrong en France sans le consentement des parents ? » La réponse affirmative entraînait une condamnation.
M. Stead a donc été condamné, non pas pour attentat à la pudeur, comme l’ont affirmé tous les journaux français, mais pour enlèvement de mineure, à trois mois de prison, et la femme Jarrett à six mois de la môme peine. M. Jacques, le maréchal Booth et les autres membres de l’Armée du Salut ont été acquittés.
Dans toute cette affaire, le jury et la cour ont montré la plus grande déférence envers M. Stead qui a été condamné en vertu d’un texte de loi précis ne permettant pas l’acquittement.
Disons, pour terminer, que le procès intenté au directeur de la PallMall a coûté 125,000 fr., et que cette somme a été couverte en huit jours par une souscription ouverte dans les colonnes du journal. Ce dernier détail suffit pour témoigner de la vive sympathie qu’inspirait M. Stead au peuple anglais.