CHAPITRE PREMIER
$ [. — La DÉPOPULATION
La question de la dépopulation préoccupe à juste titre, en France, tous les économistes, à la fois comme penseurs et comme patriotes. On peut même dire sans exagération que l'opinion publique en est profondément émue.
Les leçons de l'histoire sont en eflet présentes à tous les esprits éclairés, et rien n'en saurait diminuer la redoutable portée. Malgré les rêveries des pacifistes, c'est au nombre, c'est-à-dire à la force, que l'empire du monde
paraît devoir être réservé.
Le fait, en lui-même, a été étudié fort exactement avec les lumières de la statistique : celle-ci nous montre qu'en 1909 et 1911, c'est-à-dire en pleine prospérité, le chifire total de la population française s'est trouvé inférieur à celui qui avait été atteint l'année précédente.
C'est ce que l’on n'avait vu que quatre fois seulement pendant le cours du dernier siècle : on se l’expliquait, de 1805 à 1813, par les guerres du premier empire, en 1855, par la guerre de Crimée, en 1871, par la guerre
ESC franco-allemande, en 1891, par la cruelle épidémie d'influenza qui détermina une augmentation anormale des décès.
D'autre part, quatre fois en dix-sept ans, le nombre des décès a surpassé celui des naissances : en 1895, de 17.813; en 1899, de 25.988 ; en 1907, de 19.920 ; et enfin, en 1911, de 5%.849.
Le pays ne pourrait se désintéresser impunément de semblable décadence, étant donné que sa puissance militaire a naturellement pour facteur le nombre de ses habitants : la France qui, en 1851, tenait le deuxième rang parmi les puissances européennes, est passée, en 1909, au septième rang.
Les causes de ce mal, qu'il importe d'enrayer sans plus tarder, sont bien connues; il suffit de les rappeler : c'est la diminution de la natalité, l'augmentation de Ja mortalité. Or s'il est bien difficile de faire remonter le chiffre de la natalité, il est évidememnt plus aisé, et certainement tout aussi efficace, de mettre quelque frein à la mortalité, laquelle fait surtout ses hécatombes dans les premiers temps de Ja vie humaine, lorsque les êtres sont encore dans la débilité du premier âge.
C'est au moraliste, bien plus qu'au législateur, qu'il appartient de déduire les causes directes de la diminution de la natalité, et d'imposer les institutions et les préceptes qui y peuvent porter remède; l'immoralité des parents, la limitation volontaire des naissances, fruit de la division extrème de la propriété, et de l'insuffisance des ressources du prolétariat, et en somme, comme le dit si bien M. Cauwès, «la difficulté de la vie, le désir du bien-être et du luxe » (1):
C'est à l'hygiéniste et au statisticien, qu'incombe la
(1) Cours d'Economie Politique, 3e édition, Tome IL, p. 36.
ep Te
tâche difficile d'éclairer la voie au législateur, de lui montrer comment on peut réduire la mortalité, et comme nous venons de le dire, c'est à la première enfance qu'il faut d'abord songer, en la protégeant même («ante parlum », avant l'accouchement.
Ainsi nous arrivons au suprème moyen à mettre en œuvre pour le sauvelage de la première enfance : c'est à savoir la protection de la maternité depuis là conception jusqu'au sevrage et même au delà. « Qui dit la femme dit l'enfant ; en chacune d'elles qu'on détruit, une famille est détruite, plusieurs enfants, et l'espoir des générations à venir » (1).
Dans ces conditions, et en s'occupant de la femme enceinte, on apporte au problème de l'augmentation de la natalité une contribution précieuse.
M. Paul Strauss l'a dit fort excellemment : « La protection des mères est la sauvegarde des nouveaux-nés et de l'enfant avant sa naissance ».
Dans un mémoire lu à l'Académie de Médecine, le 26 novembre 1895, le professeur Pinard à montré que le repos de la femme enceintese traduit paruneaugmentation
notable du poids des nouveaux-nés :
Poibs MOYEN DE
L'ENFANT Pour 500 femmes ayant travaillé jusqu'à
l’accouchement....... 3.010 gr.
» ayant séjourné au
moins 10 jours au
TOIDPéR LR De 3.290 gr.
» ayant séjourné au
moins 40 jours au
LOFT EE eve: 3.300 gr.
(1) Michelet, La Femme, 1859.
D pr En 1898, le Docteur Bachimont donne les chiffres suivants :
Primipares ayant travaillé debout jusqu’à l’accou-
chement....…. 2.931 gr.
) » » assises (travail pénible)... .:;: 2.950 gr.
Primipares ayant travaillé assises...... 3.097 gr. » s'élant reposées 2 à 3 mois. 3.291 gr.
» » plus de 3 mois. 3.299 gr.
Pour les multipares, ces chiffres s'échelonnent semblablement de 3.116 gr. à 3.457.
Tous les travaux, comme ceux de Madame D.-Bernson, des Docteurs Letourneur et Cuny, démontrent la nécessité du repos pour la femme enceinte pendant les derniers mois de la grossesse.
C'est ce que la simple logique aurait dû établir depuis È longtemps avec une énergique évidence ; le professeur Pinard s'écrie :
«.. Je sais bien qu'il n'y a pas d'écoles de puériculture et qu'il y a des écoles d'agriculteurs... Est-ce que les éleveurs font travailler les juments qui vont être mères ? Pas du tout. Dans tous les pays d'élevage, vous voyez ces juments attachées à un piquet, paissant avec calme, dans la prairie, des fourrages abondants... Je lisais dans un travail fait par un vétérinaire, que dans les pays où les vaches travaillent, on les met au repos lorsqu'elles sont pleines, parce que, dit-il, d'une part les accidents sont fréquents, et d'autre part les veaux viennent souvent trop tôt » (1).
(1) Compte rendu du premier Congrès de la Mutualité Maternelle 1908, p. 77.