B.— LA LANGUE
En elle-même, indépendamment de toute autre considération, la différence de langue suffirait dans tous les cas à rendre impossible une assimilation complète.
L'égalité entre les individus n'existe de fait que s'ils ont tous les mêmes facilités à faire valoir les droits que la loileur reconnait. Ettout aussitôt, se présente la question de langue dans les rapports de l'individu avec l'administrateur et le juge. Ne point tenir compte au minoritaire de son ignorance de la langue officielle, serait établir à son préjudice une inégalité flagrante.
Ainsi posé, le problème peut paraitre transitoire. Sous l’action du temps et l'influence du milieu, l'on peut supposer le minoritaire apprenant la langue de la majorité, l’assimilation seulement retardée.
Il en serait ainsi, si la langue n’était que la forme maté rielle d’une pensée identique. Mais, à ce signe, s'attache un patrimoine de traditions, de souvenirs et d'idées, qui, en lui donnant une signification morale, modifie les données du
problème.
. Dans une page de large synthèse ("), M. Renner a retracé le rôle joué par la langue populaire dans la formation du sentiment national. Il l’a montrée, d’abord uniquement parlée, naissant au Moyen-Age à la littérature avec le « Lied », se substituant peu à peu au latin, par une lutte opiniâtre, dans tous ies domaines de la pensée, créant. une « culture nationale » ; et cette culture nationale, née d’une langue commune, faconnant à son tour, chez les hommes qui y participent, une manière commune de penser et de sentir, première étape du concept de nation. La nation, qui maintenant a pris conscience d’elle-même etest née à la vie politiquereste pour lui, dans son essence, une « communauté de culture » (Eine Kulturgemeinschatt) Ge
Dans l’Europe Centrale en effet, c'est bien la langue qui apparait comme le signe le plus certain de l’existence nationale. C’est par une renaissance linguistique que s’est annoncé au xix” siècle le réveil de plusieurs nalionalités, notamment de la nationalité tchèque. C’est suivant la carte des langues, que le principe des nationalités a été appliqué au partage des territoires. C’est d’après la langue — langue maternelle ou lan-. gue parlée — que sont établies les statistiques nationales dans les Etats composés de nations. Etre Tchèque et parler tchèque, être Allemand et parler allemand apparaissent dans l’ancienne Autriche comme une même chose.
Aussi, les questions de langue ont-elles pris dans ces pays une importance primordiale. « Elles sont, dit M. Renner, le « champ de bataille (Tummelplatz) de la monarchie des Habs- «bourg .» Chaque nationalité entend conserver sa langue et n'être point contraint d’en acquérir une autre, qui risquerait de l’éliminer. De là, la permanence du problème dans l’administration et la justice, de là son apparition dans l’école (5).
1, Karl Renner, « das Selbslbestimmungsrecht der Nationen », p. 5, etsuiv.
2. L'influence du facteur « langue » sur la formation du Onco nt de nation est très discutée. De façon générale, les écrivains germaniques voient dans la langue un facteur prépondérant. Certains Français ont mis en doute son importance ; c’est le cas par exemple de Funk- Brentano et Sorel (Précis du Droit des Gens, p. 18).